Le Cours de l’histoire
Crimes contre l’humanité. Nommer, dénoncer, juger 2/3 : Génocide, une notion juridique à l’épreuve de l’histoire
Podcast : France Culture
Date : 27 août 2025
Intervenants principaux : Thomas Beau (animateur), Vincent Duclert (historien), extraits et témoignages divers
Aperçu de l’épisode
Cet épisode explore la naissance, l’évolution et l’importance de la notion juridique de « génocide », à l’épreuve des grands drames de l’histoire contemporaine (Arméniens, Ukraine, Shoah, Rwanda, ex-Yougoslavie…). À partir des travaux du juriste Raphaël Lemkin, l’émission analyse la nécessité de nommer certains crimes de masse, les implications juridiques et politiques de cette classification, la difficulté de sa reconnaissance et la centralité du terme pour la mémoire et la justice internationales.
1. Naissance du mot « génocide » et la pensée de Raphaël Lemkin
[00:04-02:06]
- Besoin de nommer l’impensable
- Lemkin, juriste polonais d’origine juive, invente le terme en 1944.
- Il souhaitait désigner le crime spécifique de destruction d’un groupe ciblé par la race, la religion, la nationalité.
- Lemkin : « Le mot génocide signifie le crime de détruire des peuples, des races, des religions. [...] Il nous aurait fallu ce mot, même avant Hitler... » [00:33]
- Un mot pour combler une absence
- Qualificatifs employés avant : massacres, extermination, meurtre d’une nation (Toynbee), guerre d’extermination (Jaurès).
- Refus de Lemkin d’utiliser le terme allemand bourreau « Völkermord ».
- Étymologie : « genos » (groupe/race) + « - cide » (tuer) [02:18]
- Pourquoi ce mot est nécessaire : pour distinguer le génocide du « crime contre l’humanité » (ce dernier vise la nature de l’acte, pas l’intention de détruire un groupe).
- La spécificité du génocide
- « La différence décisive, c’est l’intention spéciale (= dol spécial) de détruire un groupe spécifique, pas seulement tuer en masse. »
- Cela englobe la destruction physique, métaphysique, culturelle, mémorielle d’une communauté.
2. L’évolution historique et juridique : de la guerre à la protection des civils
[05:11–07:33]
- La guerre comme affrontement d’armées, pas d’anéantissement de civils
- Tournant XIXe–XXe siècles : Massacres arméniens, pogroms russes, nécessité de protéger le « droit des gens » (Martens, 1899).
- L’émergence du droit international
- L’idée que la souveraineté des états n’est plus absolue ; la communauté internationale a un devoir de protection.
- Lemkin et d’autres juristes (Mandelstam...) développent la compétence universelle : possibilité de juger des criminels de génocide où qu’ils soient.
3. Génocides au prisme de l’histoire : cas arménien et ukrainien
[08:56–20:00]
Génocide arménien (1915)
- Raphaël Lemkin évoque l’extermination programmée d’un peuple, la violence extrême des déportations, la négation mémorielle.
- Vincent Duclert : « La déportation a pour but l’extermination, la disparition, assortie de tortures et d’une déshumanisation totale. » [10:19]
- La conception de génocide s’affine par l’étude de l’« extermination des Arméniens », amenant Lemkin à formuler sa nouvelle incrimination.
Question de la temporalité et de la prévention
- Génocide = processus à trois temps : préparation, phase paroxystique d’extermination, puis déni. [14:19]
- Importance de la prévention : « La préparation d’un génocide, c’est déjà un génocide ». [12:19]
- Exemple du génocide des Tutsis (Rwanda) : intention et signes perceptibles bien avant la pire violence.
Holodomor ukrainien
- La famine organisée par Staline (1932-33) évoquée : « On empêche les populations d’accéder au blé, intention de détruire. » [18:31]
- Difficulté de la reconnaissance selon les contextes politiques (Russie refusant toujours de reconnaître le Holodomor comme génocide).
La question de l’État
- « Seul un État tyrannique mène un génocide. » (V. Duclert) [20:00]
- Analyse politique essentielle pour comprendre et qualifier des actes génocidaires.
4. Seconde Guerre mondiale : Nazisme, Shoah et la reconnaissance internationale
[20:52–26:47]
- Churchill parle en 1941 d’« un crime sans nom » pour qualifier les massacres nazis [20:58], ce qui inspire Lemkin à forger son terme :
- Lemkin : « Ce mot hybridé du grec et du latin symbolise deux civilisations ; il désigne ce que les mots “extermination” ou “meurtre en masse” ne suffisent pas à couvrir, y compris la destruction culturelle ou spirituelle. » [21:29]
- Difficulté de nommer, difficulté de juger : à Nuremberg, les accusés nazis ne sont pas jugés pour génocide mais pour crimes contre l’humanité, ce qui provoque la frustration de Lemkin mais l’encourage à pousser l’ONU à adopter la convention sur le génocide (1948). [26:47]
5. La Convention de 1948 et ses suites : justice internationale et enjeux contemporains
[28:57–39:48]
- Adoption de la Convention sur la prévention et la répression du crime de génocide (9 décembre 1948)
- « Ici, le crime n’est plus dirigé contre un individu personnellement, mais en sa qualité de membre d’un groupe. C’est cette particularité... qui prête au génocide cette marque spéciale de lâcheté et d’infamie. »
— Ambassadeur M. Amado, Brésil [28:57]
- « Ici, le crime n’est plus dirigé contre un individu personnellement, mais en sa qualité de membre d’un groupe. C’est cette particularité... qui prête au génocide cette marque spéciale de lâcheté et d’infamie. »
- Lemkin, « pèlerin du droit », convainc les états un à un pour ratifier.
- Difficultés structurelles : absence de cour criminelle internationale permanente pendant des décennies, procès partiels (TPIY pour la Yougoslavie, TPIR pour le Rwanda).
- Lemkin : « Il réfléchit très tôt à la nécessité de juger non pas un homme pour un meurtre, mais des gouvernants pour un million de morts. » [30:48]
Genèse et limites de la justice internationale
- Robert Badinter : « La Convention de 1948 prévoyait une cour internationale parce que l’on savait que ce sont des crimes d’État… Il aura fallu attendre la Yougoslavie pour passer à l’action. » [38:14]
- Victoire partielle : le TPIY (1993), puis la CPI (Statut de Rome, 1998), mais UNE JUSTICE pour UN CAS à la fois, non une justice universelle.
6. Les cas emblématiques contemporains : Yougoslavie, Rwanda
[39:26–48:03]
- Yougoslavie (TPIY, Srebrenica) :
- Cas emblématique pour la construction de la justice internationale [41:26] ; le massacre de Srebrenica est reconnu comme génocide.
- Sous-texte géopolitique : enjeux de reconnaissance, récupération, négationnisme (« Le seul génocide commis est contre les Serbes » — récit nationaliste encore présent).
- Rwanda (TPIR) :
- Complexité et difficulté à reconnaître et à prévenir le génocide, même avec l’existence de tribunaux.
- Procédure manipulée : période d’investigation restreinte aux actes de 1994, ce qui empêche d’analyser la préparation du génocide, pourtant essentielle à sa définition. [44:38, 48:03]
- Responsabilité de la France mise en lumière par la commission dirigée par Duclert, discours marquant d’Emmanuel Macron à Kigali :
- « Un génocide vient de loin. Il se prépare. Il prend possession des esprits méthodiquement pour abolir l’humanité de l’autre… » [48:18]
7. Les enjeux contemporains et la portée humaine du terme
[49:13–56:47]
- Inflation du terme : aujourd’hui, « génocide » est la qualification extrême, mobilisée dans toutes les situations dramatiques.
- Duclert invite à revenir à la définition stricte du texte, à documenter l’intention, à ne pas dévoyer le terme (ex. : Gaza, accusations récentes).
- Le mot reste une arme politique, juridique, mais parfois impuissante à exprimer la réalité humaine.
- Témoignage bouleversant d’Annick Kaitei-Josan, rescapée tutsi du Rwanda :
- « Le mot génocide ne dit pas, par exemple, que quand ma mère a été tuée, on m’a fait nettoyer son sang… Le mot ne dit pas l’autre noir, l’abîme où ça nous plonge. » [55:28]
- Témoignage bouleversant d’Annick Kaitei-Josan, rescapée tutsi du Rwanda :
- Le témoignage vu comme un matériau essentiel ; la mémoire des victimes ne peut être réduite à des chiffres ou à une catégorie juridique. [56:47]
8. Quelques citations et moments forts
- Raphaël Lemkin, sur la nécessité du terme :
« Le mot génocide signifie le crime de détruire des peuples, des races, des religions. Il nous aurait fallu ce mot, même avant Hitler, pour dénommer la destruction des groupements humains… » [00:33, 21:29, 22:31]
- Vincent Duclert :
« La préparation d’un génocide, c’est déjà un génocide. » [12:19] « Seul un État tyrannique mène un génocide. » [20:00] « Le crime de génocide et l’invention du mot génocide, c’est de franchir le mur de l’impensable et de penser l’impensable. » [36:39]
- Robert Badinter :
« La Convention internationale sur les génocides [...] prévoyait la création d'une cour criminelle internationale. Précisément parce que l'on savait que ce sont des crimes d'État... » [38:14]
- Annick Kaitei-Josan (Rwanda) :
« Le mot génocide ne dit pas [...] le noir dans lequel ça nous a plongé. » [55:28]
9. Timestamps pour repères clés
- Naissance du mot génocide, Lemkin (00:33 – 02:06)
- Débat sur la nécessité et la spécificité du mot (05:11 – 07:33)
- Génocide des Arméniens, réflexion sur le processus (08:56 – 12:19)
- Holodomor, question d’intention et de reconnaissance (17:11 – 20:00)
- Shoah, Churchill et le « crime sans nom », création du terme génocide (20:52 – 26:47)
- Adoption de la Convention (28:57)
- Yougoslavie, Srebrenica (41:26)
- Rwanda, rôle de la France, TPIR (44:38 – 48:03)
- Discours d’Emmanuel Macron, genèse et mécanismes du génocide (48:18)
- Témoignage Annick Kaitei-Josan, les limites du mot face à l’expérience (55:28)
10. Perspectives finales
- Le terme « génocide » implique nécessairement une prise en compte du processus, de l’intentionnalité d’État, et appelle à la vigilance politique, à l’étude historique, à la mémoire humaine autant qu’à la justice juridique.
- La construction d’instruments internationaux de justice est lente, fragile et constamment remise en question, mais essentielle.
- L’expérience vécue des victimes rappelle la limite des mots et la nécessité d’une mémoire et d’un récit qui dépassent la seule reconnaissance institutionnelle.
Résumé rédigé sur la base fidèle du déroulé, des voix, et des citations majeures de l’épisode.
