Le Cours de l’histoire (France Culture)
Épisode : Crimes contre l’humanité. Nommer, dénoncer, juger : Génocide, une notion juridique à l’épreuve de l’histoire
Date : 27 août 2025
Animateur : Vincent Duclert (avec un(e) historien(ne)/chercheur(se) invité(e)
1. Aperçu Général
Cet épisode explore la manière dont le concept juridique de « génocide » s’est forgé dans l’histoire, à travers le parcours du juriste Raphaël Lemkin, sa nécessité face aux crimes de masse du XXe siècle et l’évolution de la justice internationale. L’émission analyse la définition, la genèse et les enjeux juridiques, politiques et humains du terme, en parcourant l’histoire des Arméniens, de la Shoah, de l’Holodomor, du Rwanda, et des Balkans.
2. Origine et Définition du Mot « Génocide »
Raphaël Lemkin et la Genèse du Concept
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[00:33] Raphaël Lemkin (archive) :
« Le mot génocide signifie le crime de détruire des peuples, des races, des religions. Il nous aurait fallu ce mot, même avant Hitler, pour dénommer la destruction des groupements humains, choisis délibérément pour ce crime... » -
Lemkin, juriste polonais ayant perdu sa famille pendant la Shoah, forge le terme en 1944 pour nommer un crime jusqu'alors « sans nom » (Churchill) malgré des réalités fréquentes dans l'histoire (massacres d’Arméniens, Shoah) [01:16].
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La création du mot s'appuie sur les racines grecque (genos - groupe, race, nation) et latine (sidere - tuer) pour marquer la spécificité de l’intention d’anéantissement d’un groupe [02:17], ce qui distingue le génocide des autres crimes de masse ou « crimes contre l’humanité ».
Citations notables :
- « Un génocide, c’est la destruction totale d’un groupe. Ce n’est pas seulement un massacre, c’est une volonté. » (Historien, [02:17])
- « On détruit tout : les corps, les lieux de culte, la mémoire. » (Historien, [04:40])
3. Genèse Juridique et Évolution Historique
La difficile naissance d’un concept
- Avant le terme, les massacres comme celui des Arméniens étaient qualifiés de « guerre d’extermination », « meurtre d’une nation » (Jaurès, Toynbee), sans la rigueur juridique d’aujourd'hui [02:17].
- Dès la fin du XIXe siècle, des juristes comme Martins, à la conférence de La Haye (1899), encouragent la défense du « droit des gens » selon la « conscience publique » [05:33].
Souveraineté des États et responsabilité internationale
- La création de la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide (ONU, 1948), totalement fondée sur le travail de Lemkin [07:02].
- Cette Convention marque la remise en question du principe selon lequel un État fait ce qu’il veut de ses citoyens, instaurant des valeurs internationales supérieures [07:29].
Citation :
- « Les populations sont protégées par des droits internationaux : la communauté internationale a la responsabilité de chaque être humain. » (Historien, [07:29])
4. Illustration Historique : De l’Arménie à l’Ukraine
Génocide des Arméniens ([08:52]–[12:13])
- Exposé poignant de la manière dont le massacre de 1915 a inspiré la réflexion juridique de Lemkin ;
- L’importance de l’analyse a posteriori, le besoin d’analyse et de mettre un mot sur l’horreur.
Citation Lemkin ([09:50]) :
- « Les Arméniens recevaient l’ordre de quitter leur ville... on tuait les hommes et les enfants, on les jetait dans l’Euphrate. […] Les tortures et autres atrocités sont indescriptibles. »
Temporalité du génocide
- Un génocide n’est pas un événement brutal et instantané, mais un long processus : préparation, paroxysme, déni [14:12].
- La phase de négation prolonge le crime ; la justice et les historiens luttent contre l’effacement [15:31].
Holodomor en Ukraine ([17:05])
- La grande famine organisée par Staline dans les années 1930, reconnue comme génocide par l’Ukraine en 2006 mais toujours contestée par la Russie [17:40].
- Lemkin y voit un deuxième cas marquant de génocide, après les Arméniens [18:24].
Citations :
- « Il y a bien du blé, mais on empêche les populations d’accéder à ce blé... il y a une intention de détruire. » (Historien, [19:19])
- « Il n’y a jamais d’évidence sur le moment même, et on le sent bien, encore après. » (Historien, [19:49])
5. Les Génocides de la Seconde Guerre Mondiale et l’Après-guerre
La Shoah et la portée du mot
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Churchill, août 1941 : « Nous sommes en présence d’un crime sans nom. » (Raphaël Lemkin, [22:54])
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Le mot génocide vise plus large que « extermination » ou « meurtre de masse » : il inclut la stérilisation forcée, la destruction culturelle/spirituelle [22:54].
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Lemkin s’inspire de ce manque de mot pour convaincre les Nations Unies et influencer la justice internationale, bien que les Alliés ne fassent pas de la protection des Juifs un objectif militaire [23:30].
Citation :
- « Lemkin, c’est non seulement un penseur... mais aussi un homme qui va se battre, auprès des gouvernants, aux Nations Unies, auprès de la presse... pour briser la conspiration du silence. » (Historien, [24:30])
6. La Convention sur le Génocide et la Justice Universelle
Adoption d’un outil juridique international
- La Convention de 1948, signée à Paris, n’entre en vigueur qu’après ratification par 21 États (1951). Lemkin mène un combat solitaire pour obtenir ces signatures [30:38].
- Des juristes français soutiennent l’idée, mais l’absence de Cour pénale internationale permanente retarde les poursuites.
Procès et premières jurisprudences
- Le procès de Talat Pacha (Berlin, 1921) symbolise la difficulté de juger les décideurs de crimes de masse sous des législations classiques [32:30].
- Lemkin distingue déjà en 1933 le « crime de barbarie » (attaque physique) et le « crime de vandalisme » (destruction des biens immatériels/culturels) [33:20].
Citation :
- « Il y a toujours une incrédulité... c’est impensable. Et pourtant ça s’est passé. » (Historien, [36:04])
7. Lutte pour la Reconnaissance & Limites du Mot
Les juridictions pénales internationales
- Fin XXe siècle, création du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (1993) puis pour le Rwanda (1994) [39:15], inscrivant la suite de la Convention de 1948 dans le réel, mais souvent dans l’urgence et avec des zones d’ombre.
- Le Tribunal pour l’ex-Yougoslavie a posé la première reconnaissance judiciaire européenne du génocide depuis Nuremberg (Srebrenica) [41:15].
- Le Tribunal pour le Rwanda limite sa compétence à 1994, éludant l’analyse structurelle longue du processus génocidaire [47:54].
Citation :
- « Si on ne peut pas penser l’organisation du génocide, il n’y a pas de génocide. » (Historien, [47:54])
Les enjeux de mémoire et la question du mot
- L’usage inflationniste ou polémique du terme « génocide » dans l’actualité récente (exemple : Gaza) nécessite de revenir à la convention et à l’analyse juridique des critères (intention, organisation d’État) [49:36].
8. Limites et Pain Points du Terme « Génocide » — Voix des rescapés
Le vécu au-delà du Droit
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[55:16] Témoignage Annick Kaitei-Josan (écrivaine rescapée du Rwanda)
« Le mot génocide ne dit pas, par exemple... quand ma mère a été tuée, on m’a fait nettoyer son sang. [...] Le mot génocide ne dit pas ça... il réduit. [...] ça ne dit pas l’autre noir dans lequel ça nous a plongé. » -
Ce témoignage poignant rappelle la différence entre la notion juridique et la réalité vécue par les victimes ; chaque existence détruite ne doit pas être réduite à un chiffre ou un mot [56:17].
Citation :
- « Chaque mort compte, chaque être vivant exterminé doit être restitué dans ce qu’il a été. » (Historien, [56:40])
- « Armer le citoyen face à l’État et surtout armer le citoyen pour la compréhension du monde. » (Vincent Duclert, [58:19])
9. Prévention, Éducation & Devoir de Résistance
Le rôle de la mémoire, de l’histoire, de l’éducation
- La prévention des génocides futurs requiert vigilance, éducation, lutte contre racisme et haine dès leurs manifestations les plus anodines [52:28].
- L’importance de figures comme Lemkin et de l’action civique pour que le mot génocide garde son sens et que l’histoire serve de leçon [54:54].
Citation :
- « Tout commence par la discrimination, la haine de l’étranger... il faut vraiment lutter. » (Historien, [52:28])
- « Revenir à des figures positives, à des figures de courage... Lemkin en est un parfaitement. » (Vincent Duclert, [54:54])
10. Conclusion : Comprendre, Nommer, Juger
- L’histoire du mot « génocide » et de sa reconnaissance témoigne de la longue lutte pour penser l’impensable, transformer la connaissance en action, et garantir que les crimes les plus graves ne restent pas impunis ou inexpliqués.
- La justice, comme l’histoire, ne peut jamais se contenter des mots et des lois, mais doit écouter les témoignages et affronter le déni.
Pour aller plus loin :
Ouvrages de Vincent Duclert sur le génocide arménien et le Rwanda, Raphaël Lemkin « Axis Rule in Occupied Europe », rapport de la commission Duclert sur le Rwanda.
Timestamps clés
- [00:33] — Définition du mot « génocide » (Lemkin)
- [02:17] — Origines du mot et tentative de définition juridique
- [07:02] — Naissance de la Convention de 1948
- [09:50] — Lemkin sur le génocide arménien
- [14:12] — Temporalité du génocide, processus en trois temps
- [19:19] — Lemkin, Holodomor, souveraineté étatique et négation
- [22:54] — Churchill : « un crime sans nom », Lemkin sur l’importance du mot
- [30:38] — Difficultés de reconnaissance et de ratification de la Convention
- [39:15] — Robert Badinter sur la création de la CPI
- [47:54] — Compétence limitée du TPIR pour le Rwanda
- [55:16] — Annick Kaitei-Josan sur la dimension vécue du mot « génocide »
Citations Mémorables
- « Un génocide, c’est la destruction totale d’un groupe. »
- « Les mots ‘extermination’ ou ‘meurtre en masse’ n’englobe pas la destruction biologique comme la stérilisation, l’avortement ou la destruction culturelle ou spirituelle du groupement victime. » (Vincent Duclert, [22:54])
- « Il faut franchir ce mur de l’impensable et penser l’impensable. » (Historien, [36:28])
- « Le mot génocide ne dit pas le noir dans lequel ça nous a plongé. » (Annick Kaitei-Josan, [55:16])
Pour approfondir
- Chapitres et textes recommandés : « Axis Rule in Occupied Europe » (chapitre 9), la Convention de 1948 (art. 2)
- Documents audiovisuels : archives de Raphaël Lemkin, discours de Churchill, témoignages de survivants
Les clés de compréhension sont la vigilance, la mémoire, la justice et la nuance. L’histoire du mot génocide est aussi l’histoire d’un combat contre l’oubli, l’impunité et la simplification.
