Le Cours de l’Histoire – Crimes contre l’humanité. Nommer, dénoncer, juger : "Lèse-humanité" et "populicide", des crimes dans la Révolution française
Podcast : Le Cours de l’histoire, France Culture
Date : 28 août 2025
Invités principaux :
- Anne-Rolande Boulestreau, professeure d'histoire moderne, Université Catholique de l’Ouest
- Pierre Serna, professeur d’Histoire de la Révolution et de l’Empire, Sorbonne
Animateur : Xavier Mauduit
1. Aperçu du Thème
Cet épisode explore les concepts et la portée des termes « lèse-humanité » et « populicide » à partir des violences commises lors de la Révolution française, particulièrement dans le cas emblématique de la guerre de Vendée et des « colonnes infernales ». L’émission interroge l’usage et l’émergence de ces mots bien avant l’invention de « crime contre l’humanité » ou « génocide », et analyse comment la Révolution a pensé, justifié ou dénoncé ces violences, tout en discutant la construction de la mémoire et les débats historiographiques contemporains.
2. Points Clés & Grands Éclairages
Paradoxe et ambiguïtés de la Révolution
- La Révolution française juxtapose des valeurs humanistes et les pires violences – abolition de l’esclavage vs. massacres en Vendée (00:06).
- Citation : « Nous sommes surpris par les ambiguïtés de la période entre l’affirmation de valeurs humanistes et les horreurs de la Terreur » — Xavier Mauduit (00:06).
Nommer la violence : Guerre civile, lèse-humanité et populicide
- Anne-Rolande Boulestreau insiste sur l’utilisation du terme de « guerre civile » plutôt que « guerre de Vendée », pour rendre compte de la complexité, des enjeux et de la division du territoire. (01:57)
- Pierre Serna situe « guerre civile » dans une tradition renvoyant aux guerres de religion (03:33), et rappelle que le terme apparaît déjà à l’époque (Barrère, 1er octobre 1793).
- Montée du vocabulaire : De « crime de lèse-majesté » (Ancien Régime) à « crime de lèse-nation » (Révolution) puis « lèse-humanité » lors du débat sur l’abolition de l’esclavage en 1794. Thuriot, proche de Danton, emploie « crime de lèse-humanité » pour qualifier les propriétaires d’esclaves (13:46).
La Vendée, territoire et laboratoire de violence républicaine
- La « Vendée » est une construction républicaine, une zone inconnue pour les généraux et la Convention – elle sert de miroir aux luttes internes (07:16-07:39).
- La guerre prend ici la forme d’un « laboratoire politique, militaire, économique » avec une administration et une documentation abondante. La division et la faiblesse de la nation s’incarnent dans ce territoire (05:47-07:10).
Déshumanisation, mécanismes de violence extrême
- Déshumanisation des vendéens à travers un vocabulaire animalisant et pathologisant : « hordes de barbares », « chasse », « maladie », « charbon », « rage » (14:24).
- Guerre à outrance, « guerre infernale » (général Turreau) qui vise à anéantir indistinctement toute la population (15:54-16:19).
Aspects sociaux et militaires de la guerre
- Insistance sur le rôle des femmes, des enfants, des civils — tout le monde est suspect (« de 6 à 66 ans »), l’indistinction alimente la logique du massacre (26:35-30:10).
- Difficulté à contrôler la violence des armées, même pour les généraux (41:13-42:44).
Populicide, procès de Carrier et invention du vocabulaire
- Le terme « populicide » est forgé par Gracchus Babeuf, après la chute de Robespierre, pour dénoncer les massacres commis notamment à Nantes par Carrier (38:21-40:01).
- La « pacification » républicaine signifie aussi « amnésie » et occultation de ces crimes dans la mémoire nationale.
Mémoire, figures et enjeux de l’héroïsation
- Mise en avant ou effacement des figures (Charette, Cathelineau, Stofflet), évolutions dans la mémoire collective, polarisation des récits entre héros vendéens et républicains (33:18-38:13).
- Héroïnes de fiction et récits de réconciliation, par exemple dans les romans de Mme Gacon-Dufour, offrant une autre voie mémorielle que celle du « populicide ».
Génocide : débat historiographique
- Dans les années 1960, puis plus encore au bicentenaire de 1989 (via Reynald Secher), certains parlent de « génocide vendéen » – Un terme réfuté par la plupart des historiens (Jean-Clément Martin, Anne-Rolande Boulestreau) parce qu’il n’y a pas d’intentionnalité ou de culture préparatoire comme dans d’autres génocides modernes (50:01-55:34).
- L’usage contemporain du terme procède d’un sentiment d’injustice, d’occultation, mais risque de diluer la spécificité du crime en histoire (55:17-56:51).
- Citation : « C’est très important de ne pas nier la violence et de ne pas nier aujourd’hui le ressenti » — Xavier Mauduit (56:51).
Abolition de l’esclavage et crimes contre l’humanité
- La Révolution vote l’abolition de l’esclavage en 1794, mais le contexte est paradoxal puisque les massacres vendéens ont lieu simultanément (57:19).
- Remarque sur le fait que ce sont les esclaves eux-mêmes, par la lutte armée, qui ont conquis leur liberté dans les colonies (57:19-59:07).
3. Citations Marquantes & Évènements Clés
- Concepts fondateurs
- « Dès 1789, dans quelques cahiers de doléance, on utilise déjà le terme de lèse-humanité. » — Pierre Serna (03:33)
- « Le crime ultime, c’est le crime de lèse-majesté […] ensuite apparaît la lèse-nation, puis la lèse-humanité. » — Pierre Serna (10:46)
- Déshumanisation
- « On parle des rebelles de la Vendée, des brigands de la Vendée. On voit bien qu’en utilisant ces termes, on les met hors de la cité… » — Anne-Rolande Boulestreau (14:24)
- Populicide
- « C’est un terme qui va être inventé par Gracchus Babeuf, qui va montrer que l’État, en laissant des pleins pouvoirs à Carrier, a permis le meurtre de toute une population. » — Anne-Rolande Boulestreau (38:21)
- Sur l’historiographie du génocide
- « Pour que le terme juridique de génocide soit qualifié, il faut qu’il y ait intentionnalité… Or, personne n’a jamais écrit avant la Vendée, contre la Vendée, qui n’existait pas encore… » — Pierre Serna (51:04)
- Mémoire blessée
- « À chacune ou presque à chacune de mes conférences, j’ai la question du génocide vendéen. Il y a un sentiment d’injustice, d’occultation, même sans être royalistes ni catholiques. » — Anne-Rolande Boulestreau (55:34)
4. Timeline & Repères Importants
| Timestamp | Sujet/Point abordé | |:--------------:|-----------------------------------------------------------------| | 00:06 | Paradoxes fondateurs de la Révolution | | 01:37-03:33 | Guerre civile ou guerre de Vendée ? Vocabulaire et enjeux | | 07:16-07:39 | Invention/construction symbolique de la Vendée | | 10:46-14:01 | Du crime de lèse-majesté à lèse-humanité, progression des concepts | | 14:24-15:54 | Déshumanisation des Vendéens | | 21:19-22:25 | Plan Turreau et réalité de la guerre sur le terrain | | 26:00-30:10 | Témoignages/expériences féminines, implication des civils | | 38:21-40:01 | Origine du terme populicide et procès Carrier | | 41:13-42:44 | Dernières colonnes infernales et pic de violence (1794) | | 50:01-55:34 | Débat sur l’application du concept de génocide | | 57:19-59:07 | Abolition de l’esclavage et mémoire coloniale |
5. Mots de la Fin et Leçons pour l’Histoire
- Il faut manier avec prudence les termes anachroniques ; les catégories juridiques modernes (« génocide », « crime contre l’humanité ») ne s’appliquent pas toujours avec justesse à la période révolutionnaire, en dépit de la violence extrême des faits.
- L’histoire de la Vendée est une histoire de guerre civile, de fractures mémorielles, et d’une violence à la fois exceptionnelle et révélatrice des tensions internes de la Révolution.
- La mémoire, les récits et le ressenti des descendants restent vifs, alimentant la controverse entre oubli, reconnaissance, et la nécessité scientifique de qualification exacte des violences historiques.
- Citation finale : « L’histoire est bien souvent violente. L’histoire est violente et les mémoires sont douloureuses. Souvent nous l’entendons. Elles ne doivent pas être en opposition et c’est en ce fait que le travail des historiens et des historiennes est fondamental. Donner des clés de compréhension. » — Xavier Mauduit (59:07)
6. Conclusion et Ressources
L’émission se clôt sur la nécessité de contextualiser et de comprendre, sans anachronisme, les mots, les faits et les mémoires, pour dépasser la passion et parvenir à une histoire juste des crimes et des fractures de la Révolution française.
Recommandations de lectures :
- Anne-Rolande Boulestreau, Les Colonnes infernales. Violence et guerre civile en Vendée militaire (Payot)
- Jean-Clément Martin, La Vendée et la construction de la mémoire traumatisée
Pour approfondir le sujet, réécoutez l’épisode sur le site de Radio France / France Culture
