Le Cours de l’histoire – Episode Summary
Podcast: Le Cours de l’histoire
Host: Xavier Mauduit (France Culture)
Episode: Enluminures, BD, mangas, quand le dessin raconte 1/4 : Bas-reliefs ou papyrus, en Mésopotamie ou en Égypte, la bande dessinée se profile
Date: 5 septembre 2025
Theme: Exploration des racines du récit en images (proto-bande dessinée) dans l’Antiquité, sur bas-relief mésopotamien ou papyrus égyptiens, et analyse de la relation texte/image dans ces cultures.
1. Introduction et Objectif de l’Épisode
L’émission propose une plongée dans le passé lointain pour comprendre comment, dès l’Antiquité en Mésopotamie et en Égypte, le récit en images accompagné, parfois, de texte, s’ébauche sur des supports variés.
Xavier Mauduit invite Hélène Bouillon (égyptologue, Louvre-Lens) et Ariane Thomas (conservatrice des collections mésopotamiennes, département des antiquités orientales du Louvre) pour explorer le lien entre écrit et images et sa filiation avec la bande dessinée contemporaine.
2. Discussion Principale et Points Clés
La question de l’anachronisme et des “proto-bandes dessinées”
- [00:22] Xavier Mauduit rappelle la nécessité d’éviter l’anachronisme : ce qui existe sur les stèles et papyrus n’est pas vraiment de la BD moderne, mais il y a bien des récits en images couplés au texte en Mésopotamie et en Égypte.
- [01:56] Hélène Bouillon confirme : “Ce rapport entre texte et image, qui conduit vers une narration, commence dès l’Antiquité.”
Texte et image : origines, complémentarité et autonomie
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[02:39] Ariane Thomas explique que, contrairement aux préjugés, le texte mésopotamien dérive de l’image, mais s’en dissocie vite : “Le texte vient de l’image en Mésopotamie, mais s’en dissocie très vite.”
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[04:28] Dominique Charpin (extrait) détaille la stèle des Vautours, premier exemple (XXVe siècle av. J.-C.) d’un grand monument mêlant récit visuel et texte, chacun avec une autonomie narrative.
« Un écrit et une image qui sont complémentaires et en même temps autonomes, solidaires mais indépendants » — Ariane Thomas [05:02] -
[06:43] Ce pouvoir signifiant du dessin, même pour un spectateur non lettré, est souligné : l’image parle, que l’on sache lire ou non.
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[07:01] Ariane Thomas : “Les images étaient beaucoup plus parlantes à l’époque, y compris dans l’Antiquité.”
Particularités égyptiennes
- [09:06] Hélène Bouillon : “L’écriture monumentale égyptienne a gardé la forme des dessins originels. Les Égyptiens adorent faire des jeux de mots et d’images.”
- [11:35] La spécialisation des artistes en Égypte : le “scribe des contours” (zeshkédoute) exécute les lignes préalables, combinant compétence graphique et érudition scripturale.
Schématisation mésopotamienne
- [12:59] Ariane Thomas : L’écriture cunéiforme naît d’idéogrammes schématiques, adaptée à l’argile, très abstraite, évoluant vers un système syllabique polyvalent — “Paradoxalement, par la complexité, plus souple et plus ouvert à plus de monde.”
- [17:00] Même les soldats pouvaient posséder une connaissance rudimentaire de l’écrit, illustrant la relative diffusion de l’écriture.
Simplification, hiérarchisation et apprentissage
- [17:38] Hélène Bouillon détaille la simplification extrême du hiératique (écriture cursive sur papyrus), la hiérarchie sociale des scribes, et la question de la transmission de l’apprentissage.
- [12:30] La hiérarchie dans la profession de scribe est également une constante.
Composition visuelle et conventions
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[20:17] Hélène Bouillon décrit les conventions de la composition en Égypte (quadrillage, canon, mise en ordre) : “Les Égyptiens adorent l’ordre.”
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[23:28] Ariane Thomas note des conventions également mésopotamiennes (taille, couleur, répétition du personnage pour montrer différentes actions).
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[24:30] Les exceptions et “révolutions” figuratives existent aussi (exemple de la stèle de Naramsin qui explose la logique des registres).
« On retrouve ça aussi dans la BD, pour raconter mieux encore une action, la répéter (...) c’est un code » — Ariane Thomas [24:10]
Fonctions symboliques et performatives
- [26:22] Hélène Bouillon explique en Égypte la dimension magique : “Tout ce qui est représenté doit exister magiquement.”
- [27:42] Exemples de récits de bataille (Kadesh, Ramsès II), où narration séquentielle, chronologique et propagande politique s’entremêlent.
Rapports texte/image : dialogue, légendes, paroles
- [35:36] Hélène Bouillon estime qu’on trouve parfois des dialogues ou paroles entre personnages dans les scènes funéraires, “presque des bulles !”
- [37:09] Ariane Thomas précise qu’en Mésopotamie, c’est plus rare, mais on a des textes à la première personne qui incarnent un personnage statufié.
Modularité, hybridité et multi-niveaux de lecture
- [33:44] Ariane Thomas évoque les “sous-cylindres” (sceaux cylindres), qui déroulent une narration sans cases, sur support miniature.
- [40:30] Pour les Égyptiens, images et textes ne se distinguent pas dans leur essence, l’écriture est image et inversement. L’“aspective” (multiplication des points de vue) vise la clarté et l’idéalisation.
Représentations anthropomorphes, animales et hybrides
- [48:23] Ariane Thomas distingue en Mésopotamie la représentation symbolique ou anthropomorphique des dieux, parfois en êtres hybrides.
- [50:11] Hélène Bouillon détaille la logique d’hybridation homme-animal dans les dieux égyptiens, soulignant la visée fonctionnelle, symbolique et narrative.
Plaisir esthétique, magie, rapport à la BD moderne
- [52:22] Les œuvres anciennes étaient déjà conçues pour procurer du plaisir, esthétique et intellectuel.
- [53:10] Ariane Thomas insiste sur l’importance du texte également mis en valeur, souvent coloré originellement, et sur cette double couche de lecture — parenté évidente avec la BD moderne.
- [53:44] Conclusion sur l’intérêt renouvelé pour la visite des départements d’antiquités à la lumière de cette approche, et allusion à l’ouvrage de Hélène Bouillon sur les animaux fantastiques.
3. Citations et Moments Mémorables
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« Ce rapport entre texte et image, qui conduit vers une narration, commence effectivement dès l’Antiquité. » — Hélène Bouillon [01:56]
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« Le texte vient de l’image en Mésopotamie, mais s’en dissocie très vite. » — Ariane Thomas [02:39]
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« On a, je crois, ce que l’on va voir pendant 3000 ans en Mésopotamie, à savoir cette espèce d’autonomie complémentaire du texte et de l’image. » — Ariane Thomas [05:45]
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« Quelqu’un de Lagash au XXVe siècle aurait pu penser la même chose en disant 'je comprends bien la stèle des vautours parce qu’il y a l’image’. Moi, je ne lis pas forcément le Sumérien. » — Ariane Thomas [07:01]
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« L’écriture monumentale égyptienne a gardé la forme des dessins originels…les Égyptiens adorent faire des jeux de mots et d’images. » — Hélène Bouillon [09:06]
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« On fait d’abord un quadrillage. Et on met aussi bien les hiéroglyphes que les personnages…Ce cadre permet de bien mettre les choses en ordre. » — Hélène Bouillon [20:17]
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« Tout ce qui est représenté doit exister magiquement. » — Hélène Bouillon [26:22]
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« On ne représente pas ce que l’on voit, on représente ce que l’on sait. Et on représente surtout les choses telles qu’elles doivent être. » — Hélène Bouillon [40:30]
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« Les images étaient beaucoup plus parlantes à l’époque, y compris dans l’Antiquité. » — Ariane Thomas [07:01]
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« Ce que la BD récupère, parce qu’elle combine texte et image, que les deux ont une valeur et qu’on met en valeur les deux de manière esthétique et signifiante. » — Ariane Thomas [53:10]
4. Timestamps des Segments Importants
- [00:22] - Introduction du rapport texte/image
- [01:56] - Le récit illustré dans l’Antiquité n’est pas une idée absurde
- [02:39] - Origine de l’écriture textuelle à partir de l’image en Mésopotamie
- [04:28] - Description de la stèle des Vautours, premier “monument narratif”
- [09:06] - Spécificité de l’écriture monumentale et jeux de mots/images égyptiens
- [12:59] - Structure, schématisation et diversité des scribes en Mésopotamie
- [17:38] - Simplification extrême de l’écriture sur papyrus, transmission chez les scribes
- [20:17] - Règles de composition et conventions iconographiques
- [23:28] - Conventions, exceptions et souplesse dans les représentations
- [26:22] - Fonction magique et performative de l’image en Égypte
- [27:42] - Réalisation de la séquence narrative dans les batailles, exemple de Kadesh
- [33:44] - Cylindre-sceau : narration en images sans cases, sur petit format
- [35:36] - Les “dialogues” et quasi-bulles dans les décorations de tombes
- [40:30] - L’aspective : représenter pour la connaissance, pas pour la vue
- [46:40] - Anthropomorphisme, symbolisme, souplesse des représentations
- [48:23] - Hybrides divins et être fabuleux en Mésopotamie
- [50:11] - Hybridation des dieux chez les Égyptiens
- [52:22] - Le plaisir esthétique et intellectuel de l’image et du texte associés
- [53:10] - Diversité des lectures et similitude fondamentale avec la bande dessinée
5. Conclusions Essentielles
- L’association du texte et de l’image remonte à l’Antiquité, sous des formes qui préfigurent la bande dessinée par narration séquentielle, complémentarité et parfois autonomie des deux médias.
- Ces récits visuels, sur pierre ou papyrus, n’étaient ni accessoires, ni anecdotiques, mais portés par des conventions, des fonctions magiques, politiques et esthétiques très fortes.
- Les codes de lisibilité (taille, perspective, couleurs, répétition du personnage, dialogues écrits) sont essentiels à l’interprétation et renvoient à des logiques proches de la bande dessinée d’aujourd’hui.
- La pluralité des niveaux de lecture, de l’immédiateté visuelle à l’érudition textuelle, relie les spectateurs de l’Antiquité à ceux d’aujourd’hui devant une planche de BD.
Recommandation finale :
Redécouvrir les œuvres mésopotamiennes et égyptiennes du Louvre avec le prisme des récits en image permet un regard neuf, héritier et amplifié dans la bande dessinée moderne.
Pour aller plus loin
Hélène Bouillon : Histoire des animaux fantastiques dragons, licornes et griffons (PUF)
Département des Antiquités orientales, Musée du Louvre/Louvre-Lens
