Le Cours de l’Histoire – « Y’a plus de saisons ! Invention d’un discours »
France Culture, 9 novembre 2025
Épisode 3/4 de la série « Et l’homme créa la nature »
Animateur : Xavier Mauduit
Invités :
- Fabien Locher, historien, chercheur au CNRS
- Jean-Baptiste Fressoz, historien, chercheur au CNRS
Overview
Cet épisode analyse l’origine du discours « il n’y a plus de saisons ! », explore l’histoire longue des débats sur le changement climatique du XVe au XXe siècle, et éclaire la manière dont les sociétés humaines – via science, politique, religion ou colonialisme – ont inventé, modelé et disputé leurs rapports au climat. À partir de l’ouvrage Les révoltes du ciel de Locher et Fressoz, l’émission met en lumière l’ancienneté et la politisation des préoccupations environnementales, montre que l’inquiétude face aux « dérèglements du ciel » n’est pas neuve, et interroge la lente évolution des savoirs sur les rapports entre humanité et climat.
Principaux points de discussion & insights
1. « Il n’y a plus de saisons ! » – Un vieux refrain
- Le discours sur la disparition des saisons, loin d’être une préoccupation récente, existe depuis au moins le XIXe siècle.
- Exemple du journal La Démocratie Pacifique (1846), cité par l’hôte en introduction – [00:50].
- Témoignages populaires de 1977 qui reflètent l’idée que « dans le temps, les saisons étaient plus marquées » – [03:00].
« Ah mon bon monsieur, ah ma bonne dame, vraiment, il n’y a plus de saison. »
— Xavier Mauduit lisant Toussenel, [01:30]
2. Savoirs scientifiques, politiques et historiques sur le climat
- Les hôtes rappellent que le changement climatique est historiquement analysé et politisé bien avant notre ère.
- Dès la fin du XVIIIe siècle, se développe une climatologie historique : étude rigoureuse des marqueurs comme les glaciers, la végétation, les dates de vendanges – [04:27].
- Cette science sert à dépasser l’impression subjective de « dérèglement ».
« À la fin du XVIIIe siècle, les bulletins météorologiques… parlent des récoltes, des gelées, du niveau de la Seine… Le climat est alors un fait social total… vital. »
— Jean-Baptiste Fressoz, [05:30]
- La question du climat était centrale jusque dans les débats parlementaires (ex : conséquences politiques d’un hiver volcanique, années 1815-1820) – [07:23].
- Mouvement insurrectionnel suite à de mauvaises récoltes, rôle des savants pour rassurer ou orienter le débat.
« Il y a une histoire longue des pensées du changement climatique… et cette histoire est intégralement politique. »
— Fabien Locher, [08:20]
3. Définir le climat – Une notion évolutive
-
Au XVe/XVIIe siècle, le climat renvoie à un découpage géographique hérité de l’Antiquité, pas encore à notre acception statistique moderne – [09:31].
- Influence de la latitude, des fleuves (Nil, Gange), zones torrides/tempérées.
-
Début de l’objectivation scientifique à partir du XVIIIe siècle (instruments de mesure, statistiques).
-
Double lecture : climat comme environnement médical et social d’une population.
4. Enjeux théologiques, impériaux et politiques
- Au XVIe siècle et durant la colonisation, les transformations du climat sont interprétées comme une marque de faveur divine (imperium européen), servant aussi à légitimer la prise de possession des terres colonisées – [12:04].
- Cette conception lie de manière étroite agir humain, climat, souveraineté et théologie.
« Si on coupe les forêts, on change le climat. » — Fabien Locher, [13:40]
- Du XVe au début du XXe : l’impact anthropique sur le climat est pensé principalement comme une question d’équilibre hydrologique (rôle des forêts, cycle de l’eau), non de CO₂ – [13:40].
5. La forêt, l’enjeu clé
- Forêt = ressource stratégique (énergie, construction, vie paysanne), donc enjeu politique central.
- Exemple de François-Antoine Rauch (1802) et sa « Harmonie hydro-végétale et météorologique » – [17:35].
« L’homme… est loin de songer qu’autant de fois qu’il mutile la nature, autant de fois il commet un crime envers sa postérité. » — François-Antoine Rauch, extrait lu à [18:15]
- Jusqu’au XIXe siècle, la gestion des forêts devient une question publique (vente, gestion, utilité publique) qui politise le changement climatique au Parlement – [21:00].
6. Les grandes enquêtes climatiques du XIXe siècle
- 1821 : le ministère de l’Intérieur lance une enquête nationale sur le changement climatique anthropique – [23:11].
- Traite d’archives inédites : implication de maires, préfets, notables.
- Interroge la validité de la mémoire humaine, la production des savoirs populaires.
7. Catastrophes et débat climatique
- Les catastrophes (hivers extrêmes, inondations, famines) agissent comme moments révélateurs et amplificateurs du débat sur le climat – [29:10].
- Ex : « L’année sans été » de 1816, suite à l’explosion du Tambora, famine avec mortalité accrue.
- Inondations sont interprétées, selon les époques, comme dérégulation climatique ou mauvaise gestion hydraulique.
« Les moments d’intensification des débats sur le changement climatique sont liés à des événements extrêmes. » — Jean-Baptiste Fressoz, [29:20]
8. Regards coloniaux et orientalisme climatique
- L’histoire environnementale est entremêlée avec les rapports de pouvoir et l’orientalisme.
- Les catastrophes coloniales sont régulièrement imputées aux autochtones, construction d’un discours sur leur incapacité à gérer la nature – [32:39], [34:16].
« L’Arabe, dit-il, est l’ennemi de l’arbre… c’est l’autre qui ne sait pas gérer son climat. » — Fabien Locher, [34:50]
9. Perception subjective vs. savoirs objectifs
- L’écart entre l’impression subjective (âge, souvenirs, mémoire collective) de disparition des saisons et les données objectives fait l’objet de débats médiatiques et scientifiques – [36:56].
- Citation de l’archive (Lucien Barnier, 1970) à propos des variations constatées et de l’importance des nouvelles données sur la circulation atmosphérique.
10. Anthropocène et temporalités
- Le concept d’anthropocène illustre la prise de conscience d’un impact massif et irréversible de l’humanité sur la planète – [38:40].
- Cependant, la conviction que l’Homme puisse « faire le climat » existe déjà dès le XVIIIe siècle.
« Ce schéma… humains font le climat, et le climat a en retour des effets sur l’histoire humaine… était généralisé au XVIIIe siècle. »
— Jean-Baptiste Fressoz, [39:40]
- Entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, une « apathie climatique » s’installe : la vulnérabilité des sociétés baisse (progrès techniques, échanges globaux), la forêt n’est plus centrale, la climatologie s’autonomise du débat politique, et s’impose l’idée d’une indépendance entre histoire humaine et histoire du climat – [41:28].
11. Quels enseignements pour aujourd’hui ?
- L’histoire montre la solidité des savoirs climatiques, forgés dans la controverse et sur le temps long.
- Nécessité de se méfier des discours moralisateurs, des relents impérialistes, de l’imputation systématique sur « l’autre » (sud global, pays en développement) dans les discours actuels.
- Pas de solution miracle, mais l’histoire offre lucidité et confiance dans les savoirs scientifiques établis – [45:38].
Citations Marquantes & Timestamps
-
Sur l’importance historique du débat climatique :
« On est vraiment, au-delà d’une histoire culturelle des représentations du temps, dans une histoire des savoirs sur le changement climatique en lien avec des grands enjeux politiques. »
— Jean-Baptiste Fressoz, [06:30] -
Sur la politisation permanente :
« Cette histoire est intégralement politique, ancrée dans des luttes sociales fondamentales sur les siècles qu’on étudie. »
— Fabien Locher, [08:20] -
Sur la centralité de la mémoire populaire :
« Ça n’étonne pas les gens qu’on les interroge sur le changement climatique causé par l’homme... c’est une préoccupation extrêmement répandue. »
— Fabien Locher, [24:08] -
Sur le rôle de la catastrophe :
« L’année sans été de 1816… ce n’est pas simplement un été maussade, des vacances ratées. C’est vraiment une catastrophe. »
— Jean-Baptiste Fressoz, [30:15] -
Sur l’anthropocène :
« Cette notion d’Anthropocène… a été pensée dès le XVIIIe siècle… Prise de conscience n’est peut-être pas le plus essentiel du problème. »
— Jean-Baptiste Fressoz, [40:38] -
Sur le message à retenir :
« Les savoirs climatiques, ce sont des savoirs extrêmement solides. Il y a une solidité… qui s’ancre dans l’histoire longue et controversée. »
— Fabien Locher, [45:38]
Timestamps des séquences clés
- 00:50 – Introduction, citation du XIXe siècle, origine de l’expression « il n’y a plus de saison »
- 03:00 – Reportage de 1977 : mémoire populaire du climat
- 04:27 – Jean-Baptiste Fressoz : naissance de la climatologie historique, rôle de la science
- 07:23 – Fabien Locher : importance sociale et politique du débat climatique
- 09:31 – Fressoz : définitions historiques et médicales du climat
- 12:04 – Fressoz : conséquences religieuses et coloniales de l’agir climat
- 13:40 – Locher : impact de la déforestation, cycle de l’eau vs CO₂
- 16:35 – Locher : rôle fondamental des forêts
- 18:15 – Lecture de Rauch sur la « criminalité » environnementale
- 23:11 – Locher : grande enquête officielle sur le climat en 1821
- 29:10 – Fressoz : catastrophes climatiques, « année sans été »
- 32:39 – Locher : famines coloniales et accusations envers les autochtones
- 34:16 – Locher : notion d’orientalisme climatique
- 36:56 – Barnier (1970) : subjectivité/objectivité dans la perception des saisons
- 38:40 – Fressoz : définition et historicité de l’anthropocène
- 41:28 – Locher : comment s’est construite l’apathie climatique moderne
- 45:38 – Locher : solidité des savoirs et nécessité de lucidité politique
Ton & style
- Érudit, pédagogue, avec goût prononcé pour la mise en perspective historique et la déconstruction des idées reçues.
- L’humour est parfois présent pour désamorcer le côté « déprimant » du constat (passage Pierre Desproges/Monsieur Cyclopède, [44:01]).
Conclusion
Cet épisode déconstruit le mythe de la nouveauté de la question climatique, rappelle la profondeur historique et politique des savoirs environnementaux, et invite à la lucidité face aux discours d’aujourd’hui. Le message central : la conscience du changement climatique et de la responsabilité humaine n’est pas neuve mais, à chaque époque, s’appuie sur des enjeux économiques, sociaux et politiques particuliers. La solidité des savoirs, la nécessité d’éviter les pièges moralisateurs, et la vigilance face aux lectures idéalistes ou culpabilisatrices sont autant d’enseignements à méditer.
