Le Cours de l’Histoire – Expositions universelles, le monde en spectacle 2/3
Universelles ou coloniales, des expositions pour exhiber les empires
France Culture – 08 avril 2025
Participants principaux : Thomas Beau (animateur), Isabelle Surun (historienne, Université de Lille), Nadia Vargaftig (historienne, Université de Reims Champagne-Ardenne)
Vue d'ensemble
Cet épisode explore l’ambiguïté et l’histoire des expositions universelles et coloniales, en examinant comment ces événements ont servi à mettre en scène les empires coloniaux, à fabriquer des récits identitaires, et à exhiber des populations venues des colonies. À travers exemples français, portugais et italiens, les intervenantes analysent le passage d’une simple exposition de produits à une véritable scénographie humaine, le rôle de l’État et des initiatives privées, la dimension spectaculaire et la fabrique de l’altérité – tout en soulignant les ambiguïtés, tensions et critiques portées à ces dispositifs.
Points Clés & Segments Importants
1. Distinction entre expositions universelles et coloniales
[01:10–02:30]
- Isabelle Surun : À la fin du XIXe siècle, les sections coloniales prennent de l’ampleur dans les expositions universelles, avant que n’apparaissent de vraies expositions coloniales, souvent organisées par des villes ou chambres de commerce.
- Exemple : 1889, section coloniale à l’Esplanade des Invalides, séparée du reste de l’Exposition universelle.
« On a vraiment que des sections coloniales qui peuvent occuper une place importante, comme celle de 1889… »
– Isabelle Surun, [01:35]
2. Évolution de la mise en scène coloniale
[02:30–05:20]
- Nadia Vargaftig : Tournant avec la Conférence de Berlin, donnant visibilité publique à ces sections.
- Multiplication d’expositions coloniales à travers l’Europe, certaines s’émancipant de l’universel.
- 1918–1940 : Expositions au Portugal et en Italie : continuité dans la ségrégation des espaces coloniaux, mais évolution des formes.
« La section coloniale est aussi à part… mais la question coloniale n’est pas transversale… »
– Nadia Vargaftig, [05:20]
3. Les villages coloniaux et l’exhibition humaine
[03:32–06:54]
- Isabelle Surun : Villages et pavillons reconstitués dès 1889 – innovation majeure. On y fait venir des “délégations” venues représenter le territoire colonial, mettant en avant artisanat, activités quotidiennes.
- Attirance pour le public par le spectacle vivant plutôt que l’exposition de produits inertes.
- Réactions ambivalentes, même dans les colonies (réserves sénégalaises sur l’image donnée).
« C’est un peu nouveau de présenter ces villages… les conseillers généraux du Sénégal étaient hostiles à cette idée… nous, on a des maisons en dur, pas des paillotes. »
– Isabelle Surun, [06:54]
4. Les dispositifs d’exhibition et la question du “zoo humain”
[09:03–15:17]
- Comparaison entre villages des expositions et attractions du jardin d'acclimatation, inspirées du cirque.
- La frontière est ténue : derrière des grilles, les humains sont “exhibés” pour leur différence, démarche jugée malsaine par certains contemporains.
- Les expositions universelles tentent de donner à voir autre chose qu’un spectacle “voyeuriste”, mais jouent parfois sur la même ambiguïté.
- Ambivalence des organisateurs : veulent-ils satisfaire la curiosité ou enseigner ? Sélection entre critères ethnographiques/artistiques.
« Le terme de zoohumain est évidemment extrêmement parlant… c’est une vieille tradition de monstration de l’altérité… Le village, c’est un produit d’appel… pour ensuite leur faire découvrir la réalité plus économique, culturelle, politique... »
– Nadia Vargaftig, [11:57]
5. Quand l’exposition devient spectacle
[15:17–19:45]
- L’exemple de Buffalo Bill à Paris en 1889 attire les foules. L’exposition universelle est imbriquée à d’autres spectacles, insistant sur l'exotisme et les décors.
- Les visiteurs participent (regardent, goûtent, écoutent), parfois avec des réactions hostiles, parfois avec fascination.
« On a alors les gens qui jettent des colibés, qui traitent les Africains de singes… Mais on a aussi l’attraction pour cette altérité-là, la musique javanaise qui a inspiré Debussy… »
– Isabelle Surun, [16:51]
6. Standardisation et spécificités nationales
[20:08–24:58]
- Le modèle typique de l’exposition universelle circule partout mais chaque nation “colle sa signature” selon stratégie et histoire impériale (rôle de l’Empire romain pour l’Italie, Grandes Découvertes pour le Portugal).
- Dimension économique et de propagande très forte, en surenchère lors des crises.
- Bureau international des expositions (années 1930) tente de rationaliser la prolifération de ces événements.
« Il y a un standard de l’exposition universelle qui s’est installé… Paris, lieu d'innovations scénographiques… mais chaque nation a besoin de marquer sa manière de coloniser… »
– Nadia Vargaftig, [20:08]
7. Le colonialisme mis en fiction et en récit
[35:31–40:26]
- Les expositions ne montrent pas la réalité du monde colonial : elles fétichisent un monde fantasmé, concentré de stéréotypes, de narrations idéalisées ou propagandistes.
- Derrière le spectacle contrôlé, les organisateurs craignent les débordements et la perte de maîtrise (alcool, interactions imprévues).
- Les “invités”, parfois objets, parfois observateurs eux-mêmes.
« Ce sont des fictions, mais qu’il faut prendre au sérieux parce qu’elles disent évidemment le projet colonial… mais il y a des loupés, des organisateurs inquiets de la tournure des interactions… »
– Nadia Vargaftig, [37:35]
8. Parcours et conditions de vie des exhibés
[27:21–35:23]
- Diversité des motivations et statuts. Certains participants étaient citoyens, “salariés” et circulaient librement ; d’autres, dans des foires privées, étaient captifs ou sous contrats très inégaux.
- Témoignages rares mais précieux sur l'expérience vécue, parfois revendiquée (cf. Sambalao Betiam, orfèvre sénégalais, s'affirmant citoyen français et explicitement opposé à la scénographie imposée).
- Les conditions matérielles sont variables : baraquements en coulisse, salaires, libertés de mouvement, mais un rapport de domination persistant.
« C’est difficile d’entendre cette parole-là parce que c’est une parole souvent confisquée… Il y a des cas qui relèvent quasiment de la capture, d’autres où on peut négocier la gratification… »
– Nadia Vargaftig, [30:46]
9. Clivages, critiques et résistances
[49:46–54:00]
- Dès le XIXe siècle, critiques internes et externes : dénonciation des exhibitions dégradantes, du racisme.
- 1931 : tract surréaliste « Ne visitez pas l’exposition coloniale » souligne les violences coloniales et la complicité des élites françaises.
- Peu ou pas de critiques publiques au Portugal ou en Italie dans les années 1930 en raison des régimes autoritaires. En France, débats et résistances surtout liés à la science (refus de mesures anthropométriques par les femmes sénégalaises, par exemple).
« Le dogme de l’intégrité du territoire national… insuffisant pour faire oublier qu’il n’est pas une semaine où l’on ne tue aux colonies… »
– Tract surréaliste, [49:58]
10. Déclin des villages coloniaux
[55:51–57:20]
- Après la Seconde Guerre mondiale, survivance du dispositif lors de l’exposition de Bruxelles 1958 (village congolais), mais scandale et acte de résistance des participants.
- Décolonisation et changements de mentalités rendent anachroniques ces formes d’exposition humaine.
« ...les participants congolais vont quitter l’exposition. Là, on voit bien qu’on a changé d’époque, mais qu’une partie du public ne l’a pas compris… »
– Nadia Vargaftig, [55:51]
Citations marquantes
- « On cherche à montrer des productions artisanales dans l’affiliation des expositions industrielles et commerciales, mais sous une forme nouvelle, plus attractive. »
– Isabelle Surun, [03:32] - « Le village colonial, c’est un produit d’appel… pour faire venir un public qu’on emmènera ensuite voir d’autres espaces, plus économiques, plus politiques… »
– Nadia Vargaftig, [11:57] - « On est dans une tension entre la République qui veut montrer son empire comme une unité, et cette diversité, ce foisonnement… qui peut surprendre. »
– Isabelle Surun, [40:26] - « Il y a des cas qui relèvent de la capture... d’autres où, au contraire, il est possible de négocier le montant de la gratification... Mais ce n’est jamais un rapport d’égal à égal. »
– Nadia Vargaftig, [30:46]
Timestamps Essentiels
- Début - [00:08] : Introduction du thème “Exhiber les empires”.
- Premières sections coloniales - [01:35]
- Innovation des villages reconstitués - [03:32]
- Ambivalence du spectacle - [06:54]
- Différences entre exposition universelle/privée - [09:03]
- Termes et ambiguïtés du “zoo humain” - [11:57]
- Dimension spectaculaire et témoignage Buffalo Bill - [15:30]
- Rôle des expositions après la Seconde Guerre - [55:51]
Conclusion
Cet épisode met en lumière l’histoire complexe, humaine et politique des expositions universelles et coloniales, entre mise en scène, propagande, attractivité populaire et critique morale. Il insiste sur la continuité des dispositifs de monstration, l’évolution des sensibilités, la tension permanente entre enseignement, spectacle et domination, et la nécessité, en histoire, de rechercher les voix et vécus des exhibés autant que des organisateurs.
