Le Cours de l’histoire — “Former ses élites : la République fait Sciences Po neuve”
France Culture | Host: Xavier Mauduit
Broadcast date: February 19, 2026
Épisode en bref
Cet épisode s'intéresse à la fondation et à l’évolution de Sciences Po (anciennement École libre des sciences politiques) à la lumière de la relation complexe de la France avec ses élites et ses institutions de formation. Xavier Mauduit reçoit Marie Scott, chercheuse au Centre d’Histoire de Sciences Po, et Jean-François Sirinelli, professeur honoraire d’histoire contemporaine à Sciences Po, pour analyser comment la République a voulu régénérer ses élites à partir de la crise du début des années 1870, et l’impact institutionnel, social et scientifique de cette école jusque dans ses dernières transformations.
1. Contexte historique : Naissance de Sciences Po dans la crise (00:10–05:49)
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Défaite de 1870 & Commune : La fondation de l’école s’inscrit dans un contexte de profonde crise nationale (défaite contre l’Allemagne, Commune de Paris) où la France interroge l’efficacité et la légitimité de ses élites.
“La naissance de Sciences Po est concomitante d’un décès: le Second Empire meurt d’une défaite, et l’École libre des sciences politiques est fondée en réaction à ce désastre.”
— Jean-François Sirinelli, [01:56] -
Triple crise (Marie Scott, [03:23]) :
- Crise nationale : retard scientifique/technique/intellectuel.
- Crise politique : instabilité des régimes.
- Crise universitaire : constat d’inefficacité de l’université napoléonienne, trop contrôlée par l’État et le clergé.
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Innovation pédagogique et institutionnelle : L’école est privée, choisit librement ses programmes, enseignants et élèves. Son but : proposer une formation nouvelle, indépendante de l’université, orientée vers des matières pratiques, et organisée en réaction à l’échec des précédents projets d’écoles d’administration.
2. Sciences Po, entre République et milieux orléanistes (05:49–13:07)
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Objectifs politiques & sociaux :
- Former des élites capables de faire durer le régime républicain tout en s’appuyant sur les réseaux d’une bourgeoisie réconciliée avec la République.
- La création de l’école, bien que soutenue par des républicains comme Émile Boutmy, est aussi portée par des milieux orléanistes et surtout des actionnaires privés issus de la banque et du commerce.
- Montrer la fracture persistante entre cette école “privée” et la République, source régulière de débats et de projets de nationalisation.
“Il ne faut jamais oublier que le projet initial … c’est connaître son temps.”
— Jean-François Sirinelli, [07:13] -
Multidisciplinarité et influences étrangères (Marie Scott, [08:29])
- L’enseignement s’inspire du modèle allemand (Staatswissenschaften) et de la Public Administration américaine.
- Sciences Po propose un carrefour de disciplines : histoire, économie, droit, ethnographie, embryon de sociologie, et inclut rapidement des matières “coloniales”.
3. Évolution de la formation et des débouchés (13:08–23:24)
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Premiers élèves & inspiration
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Témoignage d’André Siegfried, fils d’actionnaire fondateur : l’ambition initiale d’une élite politique n’a été qu’en partie remplie ; l’institution a surtout formé l’élite administrative de la République.
“Le but de Boutmy n’a pas été réalisé tel qu’il l’avait cru. […] Par contre, est sortie de cette maison toute la route d’administration de la Troisième République.”
— André Siegfried, [15:58]
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Caractéristiques originales (Marie Scott, [17:47])
- Formation complémentaire (adossée aux facultés de droit).
- Pas de “droit aux places” mais une préparation aux concours d’État.
- Recrutement des enseignants issus des grands corps de l’État.
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Diversification des débouchés (Jean-François Sirinelli, [21:32])
- Dès 1927, 40% des élèves s’orientent vers la section économique & financière (banque, assurance), moins de 10% vers les concours des grands corps.
4. Sciences Po, univers bourgeois, réputation et critiques (23:25–38:21)
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Formation évolutive
- Le rôle de réseaux orléanistes puis ralliement progressif à la République.
- Les tentatives de nationalisation (dès 1876, puis durant le Front Populaire, puis à la Libération).
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Critiques récurrentes
- Accusé de dilettantisme (“tourisme intellectuel”, “snobisme bourgeois”), notamment par la gauche et les communistes (journal communiste, 1946 : “pépinière de parasites...” [34:56]).
- L’école tente d’y répondre en instaurant des prérequis et en durcissant la scolarité.
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Mixité sociale et genre
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Profil de l’élève jusque dans les années 1980 : homme, bourgeoisie urbaine.
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Premières bourses (1937-38), débat sur l'"école de caste".
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Premières femmes admises en 1919, mais persistance d’une sous-représentation jusqu’aux années 1970.
"En 1919, les jeunes filles sont avec les garçons, admises et suivent les formations… mais les formations prestigieuses restent très masculines."
— Marie Scott, [46:16]
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5. Réformes et nouvelle gouvernance après 1945 (48:50–56:44)
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Nationalisation et création du double modèle
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1945 : Sciences Po devient semi-publique.
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L’Institut d’études politiques (IEP) est rattaché à l’université, mais la Fondation nationale des sciences politiques reste privée, gérant le patrimoine et l’orientation scientifique.
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Parallèle avec la création de l’ENA, qui devient l’école d’élite pour les hauts fonctionnaires.
“Après la Libération, le grand problème était comment être nationalisé sans être étatisé? On débouche sur un établissement Janus…”
— Jean-François Sirinelli, [50:08]
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Montée en exigences académiques et scientificité
- Extension de la scolarité à trois ans ; taux d’échec élevé jusqu’aux années 1970.
- Développement de la recherche intégrée et de l’innovation scientifique.
- Progression vers l’universitarisation avec embauche de professeurs-chercheurs.
6. Internationalisation et ouverture (38:21–49:08)
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Double inspirateur : modèle allemand & modèle américain
- À la fondation, inspiration allemande et américaine.
- Après 1945, l’école cherche à se rapprocher du modèle des universités américaines (business studies, case studies).
- Sert de “label” à l’international (London School of Economics, Bocconi).
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Réponses à la question sociale
- Mise en place progressive de procédures d’admission et de bourses pour ouvrir l’école à des profils moins favorisés.
- Féminisation et mixité sociale progressives, particulièrement renforcées à partir des années 1980 et 2000.
7. Mue permanente et actualité de Sciences Po (55:29–fin)
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Adaptabilité institutionnelle
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Sciences Po a su “faire peau neuve” régulièrement : adaptation scientifique, nouvelles missions, ouverture internationale, et réforme sociale.
“Science Po a su constamment faire peau neuve. C’est ça qui est intéressant. D’abord parce que ça faisait partie de ses gènes, puisqu’il s’agissait de comprendre le monde d’aujourd’hui.”
— Jean-François Sirinelli, [55:29] -
Croisement et dialogue constant entre recherche, formation, pratique professionnelle et réflexion sur le rôle des élites.
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Mythes et réalités
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Difficile de “connaître” Sciences Po au-delà des stéréotypes (“roman vrai de Sciences Po”, selon Marie Scott).
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L’histoire de Sciences Po révèle autant l’évolution de la République que des élites qu’elle produit.
"Tout le monde parle de Sciences Po, et on connaît très mal Sciences Po parce qu’il y a une déformation de légendes dorées, de légendes noires, de polémiques."
— Marie Scott, [56:50]
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Moments et citations notables
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“Le but de Boutmy n’a pas été réalisé tel qu’il l’avait cru… Par contre, est sortie de cette maison toute la route d’administration de la Troisième République.”
— André Siegfried, [15:58] -
“Nous considérions la rue Saint-Guillaume comme celui de la bourgeoisie, de la superficialité et du farnienté… mais il me sembla que beaucoup travaillaient et qu’il y avait énormément à apprendre.”
— Georges Pompidou, [28:35] -
“La pépinière de Parasite, cette entreprise privée d'exploitation publique…”
— (lecture d’un journal communiste, [34:56]) -
“On voit que le genre s’efface devant le diplôme dans l’imaginaire du directeur.”
— Marie Scott, [48:50]
Timestamps des segments majeurs
- 00:10 – 05:49 : Contexte historique, triple crise, innovation de l’école.
- 05:49 – 13:07 : Logique institutionnelle, acteurs privés, orléanistes et République.
- 13:08 – 23:24 : Finalités, objets de formation, évolution des débouchés.
- 23:25 – 38:21 : Portrait social, critique de l’école, accès et mixité sociale.
- 38:21 – 49:08 : Ouverture internationale, genèse des admissions, évolution du profil étudiant.e.s.
- 49:08 – 56:44 : Refondation de 1945, statut unique, mue scientifique et académique.
- 56:44 – fin : Adaptation, légendes, pluralité de regards.
Conclusion
L’histoire de Sciences Po incarne la tension française entre héritage, modernité, ouverture sociale et élitisme républicain. De sa fondation en réaction à la défaite de 1870 à son rôle moteur dans la formation des élites administratives et économiques, l’institution a toujours cherché à “faire peau neuve”, à la fois par nécessité sociale, scientifique et politique. Malgré sa réputation longtemps mitigée, Sciences Po a su se réformer, s’ouvrir et jouer un rôle clé dans la constitution des élites françaises, tout en restant un miroir critique des débats sur la méritocratie et l’égalité.
Pour aller plus loin :
Le roman vrai de Sciences Po, Marie Scott, Presses de Sciences Po
