
Former des élites, des cas d’écoles : Former ses élites, la République fait Sciences Po neuve
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Jean-François Sirinelli
France Culture.
Marie Scott
Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Narrator/Host
Formée des élites, la Troisième République fait Sciences Po 9 le 4 septembre 1870. Alors que chute le Second Empire, la Troisième République est proclamée. Ses premiers mois d'existence sont marqués par un double traumatisme. La défaite française face à l'Allemagne et la Commune insurrectionnelle de Paris. Et d'ailleurs pas seulement de Paris. La France s'interroge alors sur ses élites. C'est dans ce contexte qu'en 1872 est fondée l'École libre des sciences politiques, devenue par la suite Sciences Po.
Georges Pompidou
Mesdames, Messieurs.
Marie Scott
France Culture.
Georges Pompidou
Votre bureau n'a pas fait appel à un des anciens élèves les plus studieux.
Marie Scott
Le cours de l'histoire.
Jean-François Sirinelli
Salut, tu vas bien?
Georges Pompidou
Quand je pris contact avec les sciences po, la lecture des programmes modifia quelques peu mes idées.
Narrator/Host
J'en ai marre, mon frère, de subir le système.
Jean-François Sirinelli
Mon avenir à moi est déjà tout tracé. Boîte privée, Sciences Po, l'ENA ou HEC.
Marie Scott
Sciences Po.
Georges Pompidou
Certes, les étudiants appartenaient en très grande majorité à la bourgeoisie.
Alumnus/Former Student
Il y avait en effet un côté snob, incontestablement.
Georges Pompidou
Mais il me sembla que beaucoup travaillaient.
Alumnus/Former Student
Incontestablement.
Narrator/Host
Ici, alors... des inconnus et un qui n'est pas inconnu, c'est le président Georges Pompidou. Marie Scott, bonjour.
Marie Scott
Bonjour.
Narrator/Host
Vous êtes chercheuse au Centre d'Histoire de Sciences Po et Jean-François Cyrigny, bonjour.
Jean-François Sirinelli
Bonjour.
Narrator/Host
Vous êtes professeur honoraire d'histoire contemporaine à Sciences Po, co-directeur de la revue Historique. Avec vous deux, nous allons essayer de comprendre l'histoire de ce qui est une institution. Sciences Po, j'évoquais pour ouvrir cette émission, le contexte dans lequel est né ce qui devient par la suite Sciences Po, c'est-à-dire l'école libre des sciences politiques, ce contexte des début des années 1870, Jean-François Sirinelli. Contexte compliqué pour la France quand elle regarde ses propres élites.
Jean-François Sirinelli
Oui, tout à fait. Vous l'avez dit à l'instant, dans le fond, la naissance de Sciences Po, on va dire Sciences Po dès ce moment-là, même s'il s'agit de l'école libre des sciences politiques, cette naissance est concomitante d'un décès. Le décès, c'est le second empire, et le second empire meurt en quelque sorte d'une défaite militaire de cedans. Donc il faut vraiment se remettre dans le contexte de l'époque. Les gens qui vont créer l'école, et notamment Émile Boutmy, le fait en quelque sorte en réaction contre cette défaite militaire. Alors pourquoi? Parce qu'il y a l'idée effectivement de s'interroger sur les causes d'un tel désastre. C'est la République qui vient de naître. Il y a l'idée aussi, comme vous le disiez dans le titre de votre émission, de faire peau neuve. Et donc l'École libre des sciences politiques est sortie en quelque sorte de ce double souci de moderniser, mais aussi de doter entre guillemets l'élite, on aura l'occasion peut-être de revenir sur une telle expression, d'une connaissance du monde d'aujourd'hui. C'est à peu près en ces termes qu'Émile Boulmy parle sur le moment même de son projet. Donc il y a, vous le voyez, un principe de connaissance du monde qui se vous entoure pour essayer de rebondir et de l'avancer.
Narrator/Host
Marie Scott, c'est en ça que la proposition en 1872 avec Sciences Po, donc cette école libre de sciences politiques, c'est une innovation, c'est quelque chose qui bouleverse un petit peu le champ de l'enseignement de ces années 1872.
Marie Scott
Oui, parce qu'il y a une triple crise. Il y a la crise nationale, la défaite, qui est attribuée à un retard scientifique, technique, intellectuel. Il y a la crise politique, changement de régime commune, avec toute cette question comment stabiliser, après un siècle de révolution, comment stabiliser un régime politique. Et puis surtout, il y a une crise scientifique. La réforme intellectuelle qu'appelle de ses vœux Renan, c'est un constat d'échec de l'université napoléonienne. Université napoléonienne qui est contrôlée par le pouvoir politique, qui est contrôlée par le pouvoir religieux, qui est extrêmement affaiblie. Et finalement, la Première République ou Napoléon ont délégué à des grands établissements, polytechniques, les écoles d'application dont vous avez parlé, mine, ponts et chaussées, les écoles normales, le CNAM, ont fait de ces grands établissements les lieux de l'innovation. alors que l'université apparaît comme complètement sclérosée. Et donc, on est encore dans cette idée que l'université est morte, d'une certaine manière. Elle va être refondée à partir des années 1880-90 pour devenir le lieu de la génération des grands professeurs, comme le dit l'historien Antoine Prot. Et il faut s'intercaler et avoir une proposition originale d'une école privée, qui est libre de choisir ses étudiants, ses maîtres et son programme, et d'une école privée qui va s'intéresser à un objet dont on ne sait pas trop comment l'appeler, science morale, science politique, administration. Et qui là encore, il y a une généalogie. Depuis la convention, depuis la révolution française, il y a plusieurs propositions d'écoles nationales d'administration. Et Sciences Po est un peu le... Il y a eu des crash test. Il y a eu une proposition sous la monarchie de juillet dans les années 1830-1840 qui a échoué. Une autre proposition En 1848, Hippolyte Carnot fonde une école d'administration qui dure 6 mois parce qu'elle se heurte à l'opposition des facultés de droit et des grands corps. Et donc Sciences Po, après ces crash-test, enfin fait advenir une école qui a des caractéristiques effectivement à la fois scientifiques, pédagogiques et institutionnelles.
Narrator/Host
Merci Marie Scott d'inscrire la naissance de Sciences Po dans une durée plus longue avec ses mouvements révolutionnaires de création avec des émissions, vous l'avez cité à écouter du cours de l'histoire sur franceculture.fr et l'appli Radio France ce moment 1848 parce que Jean-François Cyrinelli La république, ou en tout cas les contemporains, ont souvenir de la deuxième république, celle de 1848, qui n'a pas duré longtemps, qui a renversé un coup d'état et puis après le second empire. Est-ce que c'est ça aussi l'idée? C'est de former une école capable d'offrir à la république des élites qui vont permettre au régime de durer?
Jean-François Sirinelli
Oui, oui et non. Oui, vous avez raison, et dans le cas d'Emile Boutemis, c'est un authentique républicain, c'est un fervent démocrate, mais cette école, elle naît aussi dans un milieu qu'on pourrait qualifier d'orléaniste, c'est-à-dire une droite qui, quelquefois, demeure, à ce moment-là, monarchiste. Donc, votre titre, il est justifié, la République veut faire peau neuve, c'est la République qui est au pouvoir, mais que ce qui importe en premier lieu à ces hommes, et notamment aux actionnaires, car il ne faut jamais oublier, Marie Scott le disait, qu'il s'agit d'une école privée, mais qui est fondée par des actionnaires, en quelque sorte. Retenons d'ailleurs ce trait initial, parce que c'est ce qui va progressivement faire problème aux yeux, on le verra, de la gauche, qui dira, mais attendez, une école privée qui forme les élites de la République, il y a un problème. Mais il ne faut jamais oublier que le projet initial, il le dit dans les attendus de 1871, c'est connaître son temps. Et donc ce qui est intéressant, Marie Scott le disait, c'est que par rapport à ce qui est enseigné à l'université, d'ailleurs Boutmy le dit explicitement, j'ai cherché dans les programmes de la faculté de droit, j'ai cherché dans le programme de la Sorbonne et je n'ai pas trouvé. Et donc ce qui est intéressant, c'est que ces sciences politiques, c'est pas au sens académique du terme, ce n'est pas la science politique, on en parlera sans doute tout à l'heure. Ce sont un certain nombre de disciplines qui permettent de connaître aujourd'hui, en 1871. Et notamment l'histoire, mais pas seulement, l'économie, le droit. Avant même que la sociologie soit une discipline constituée, il parle dans le programme initial sociologie des sociétés européennes. Ethnographie, le terme est intéressant. Nous sommes à l'époque d'une république impériale. On peut contester le terme, mais on voit bien ce qu'il veut dire. Donc, il y a cette idée de comprendre le monde qui vous entoure et de former les élites à travers cette connaissance.
Narrator/Host
Avec une formation qui diffère de ce qui peut être proposé à côté, notamment à l'université.
Marie Scott
Qu'est-ce que c'est ces sciences politiques slash sciences administratives? Donc, on est dans un contexte jeunes Etats-nations qui ont besoin d'un appareil d'Etat professionnel. Donc il y a un lien entre politique et science, qui est affirmé à cette époque-là, et jeunes États-nations démocratiques. Donc avec toute la question de la sortie de l'occupation des charges publiques par soit achat des charges, soit clientélisme, patronage, et la naissance dans les années 1840 du concours. Donc on a ce contexte-là. Et où est-ce qu'on va chercher l'inspiration pour fonder ces sciences politiques? En partie à l'étranger. Donc il y a un détour allemand, c'est les Städte Wissenschaft, ou Wissenschaften, si on les met au pluriel, les sciences camérales allemandes, et un détour américain, puisque à l'université John Hopkins de Baltimore et à l'université Columbia de New York, on a le début de la Public Administration, une analyse fondée sur les process, la prise de décision, l'étude de ce qui se passe dans les partis, dans les parlements. Et donc, Par ce détour étranger, on essaye de fonder la science politique, mais ce ne sont pas, comme l'a dit Jean-François Cyrigny, c'est une science politique au pluriel. C'est une science carrefour qui est une sorte de mosaïque de sciences avec un sous-bassement, l'histoire. histoire parlementaire et constitutionnelle, histoire politique, histoire diplomatique. Un autre sous-bassement qui est très lié à l'influence d'Hippolyte Taine et de sa théorie des milieux, c'est la géographie et l'ethnographie, un milieu race, qui est très marqué, évidemment, comme Jean-François Cyrigny l'a dit. Et puis, deux matières, enfin, deux ensembles disciplinaires qui jouent un rôle extrêmement important, l'économie, économie politique et finances publiques, qui ne sont pas encore, ça viendra, enseignés à la faculté de droit, en tout cas qui ne sont pas encore autonomisés à la faculté de droit. Et de l'autre côté, un champ marginal qui est pratiqué, mais pas théorisé, enseigné à la faculté de droit, ou en tout cas pas assez, sont les matières administratives, le droit administratif, le droit constitutionnel, et plus tard, tout de suite, le droit international. Donc on a cette explosion avec effectivement des débuts d'une sociologie balbutiante qui est entre ethnographie, sociologie ou économie sociale avec l'influence des leplésiens comme vous l'avez vu sur l'école polytechnique et va s'ajoindre très vite la question des savoirs coloniaux. Donc science politique au pluriel et science politique enseignées en grande majorité par des praticiens et donc très professionnalisantes. Il va falloir attendre l'après seconde guerre mondiale pour que la science politique se décline au singulier, pour que la science politique devienne une discipline scientifique sous l'égide de l'UNESCO, sur le modèle américain de la science politique internationale. Et Sciences Po va jouer un rôle moteur dans la constitution disciplinaire avec une association française de sciences politiques au singulier, une revue scientifique française de sciences politiques au singulier, une formation et SciencePo va aider à créer une agrégation, c'est-à-dire la consécration disciplinaire par excellence en 1971, de sciences politiques au singulier. Et qu'enseigne cette science politique post-1945? Trois choses. Les idées politiques. Les institutions politiques, partis, parlements, avec 1958 c'est le changement de république, constitution, donc là on a des grands noms, Parodi, Laveau, Duverger, et un troisième élément qui va s'ajouter, qui vient tout droit des Etats-Unis, le comportement politique, les études électorales.
Narrator/Host
Avec cette évolution des mots que nous utilisons en 1872, au moment de la création de Sciences Po, « sciences politiques », singulier ou pluriel, n'a pas du tout le même sens qu'aujourd'hui. Jean-François Cyrine lit d'ailleurs tous ces noms que nous évoquons ici les uns après les autres. Pour porter la création de cette école libre de sciences politiques, donc Sciences Po, vous nous avez dit par exemple Emile Boutmy, lui qui est vraiment le moteur, républicain. Il n'est pas seul, évidemment, il y a des entrepreneurs privés. Quelle est leur motivation? Parce que, vous l'avez dit et rappelé avec justesse, nous sommes dans un moment où la France est en République, mais quand on regarde à l'Assemblée, il y a une majorité monarchiste. Donc la République se cherche encore. Est-ce qu'il y a une motivation politique ici
Jean-François Sirinelli
qui prime? Oui, mais comme vous venez de le dire, comme je le disais tout à l'heure, cette motivation, elle est hétérogène, mais dans le bon sens du terme. C'est-à-dire que tous sont attachés à une démocratie. Dans le fond, s'il y a un mot pour les résumer, ce sont des libéraux. Ce sont des libéraux dans le domaine politique. république, mais éventuellement monarchie constitutionnelle pour certains d'entre eux, et surtout ce sont des libéraux dans le domaine économique. Il faut bien voir que le projet, effectivement, c'est une réforme intellectuelle, mais pas simplement pour muscler l'État, pas simplement pour former des grands commis, mais aussi pour former les générations suivantes dans les milieux d'affaires. Quand on regarde la sociologie des actionnaires à l'époque, on s'aperçoit que ce sont les milieux d'affaires qui sont les actionnaires. Alors, à l'époque, ce n'est pas l'industrie, c'est essentiellement la banque. et le commerce. Par exemple, Boussicault, à l'époque, est l'un des actionnaires. Vous avez aussi toute une série de banquiers. Et ce qui est intéressant, c'est qu'Émile Boutmy, à sa manière, dans ce milieu d'actionnaire, de banquier, lui est un On pourrait dire, le mot est un peu anachronique, c'est un intellectuel, c'est un publiciste. Sa raison sociale jusque-là, c'est d'être journaliste, c'est d'être enseignant à l'école d'architecture et c'est ça qui l'a passionné. Il y a un précédent à ses yeux, c'est l'école d'architecture. Et donc, la réforme intellectuelle, n'oublions pas, Marie Scott le disait en commençant, qu'Ernest Ronan publie son livre la même année, 1871, la réforme intellectuelle, elle passe, vous ne voyez pas, par ses disciplines. Et il y a 90 personnes, en janvier 1872, qui assistent dans un bâtiment loué en face de l'église de Saint-Germain-des-Prés. au premier cours. Donc on part d'un petit noyau. Alors, les grands commis de l'État, c'est intéressant parce que, initialement, c'est pas le but. Puisque dès 1873, parlant devant les actionnaires, Boutmy dira, ben oui c'est un peu décevant le premier, et donc qu'est-ce qu'il peut nous rapporter? Il dira explicitement, il faut former au grand corps de l'État, il y a, si j'ose dire, un marché en ce sens. Donc si vous voulez, il y a aussi un aspect de recherche, bien évidemment, d'une clientèle donnée, mais dans le sens neutre, naturellement, du
Narrator/Host
mot clientèle. Emile Boutmy, on l'a dit, d'autres noms ont été cités. Hippolytaine, bien sûr. Et on sent ici que nous sommes au plus proche de ce qu'il y a de vif dans la pensée. Ernest Renan n'est pas loin. Boussico, les grands magasins. On pourrait ajouter Flaubert, on pourrait ajouter Ferdinand de Lesseps, le type du canal de Suez. Et puis il y a Siegfried. Siegfried, là aussi, c'est un industriel dont le fils, qui a un grand nom aussi, André Siegfried de la pensée, évoque la naissance de
André Siegfried
Sciences Po. M. Boutmy, au lendemain de la guerre de 1871, s'était dit avec ses amis que la France avait manqué d'une élite politique. Et il s'était dit après notre défaite de 1871 qu'il fallait créer cette élite. Et c'est pourquoi, avec quelques amis, Il avait fondé l'École libre des sciences politiques, qui était une société privée, une société par action, mais nous ne distribuons jamais de dividendes, et dont le but était justement de créer cette élite. Nous avons maintenant l'expérience de plus de soixante années. Le but de Boutmy n'a pas été réalisé tel qu'il l'avait cru. Il y a eu une élite sous la Troisième République, une élite politique à laquelle on n'a pas assez rendu hommage. Mais d'une façon générale, cette élite politique, elle n'est pas, dans sa grande majorité, sortie de cette maison, comme l'avait voulu Émile Boutmy. Par contre, est sortie de cette maison toute la route d'administration de la Troisième République, et dans une certaine mesure de la Quatrième. Émile Boutmy a formé de grands administrateurs. Nous nous inventions peut-être un peu trop, mais c'est la vérité et on peut bien le dire aujourd'hui avec le recul d'État. 80, 90% du Conseil d'État, de l'inspection, de la Cour des comptes, Que sais-je encore de la diplomatie? Sortez d'ici, nous les avons formés. Et alors à l'expérience nous avons compris une chose, c'est que la politique ne
Narrator/Host
s'enseigne pas. Voilà, c'est une morale en 1952 par André Siegfried, la sociologie électorale, avec ici un regard porté sur l'efficacité de cette école libre de sciences politiques, donc Sciences Po. Le libre mis ici, c'est quoi? C'est parce que c'est privé? C'est parce qu'il y a des cours que les étudiants peuvent choisir? On peut l'imaginer comme ça,
Marie Scott
Marie Scott? Oui, tout à fait. En fait, je vous ai dit qu'il y avait eu des essais, des expérimentations précédentes qui étaient un peu des crash-test. Et notamment en 1848, le républicain Hippolyte Carnot fonde une école d'administration. et qui est un peu l'inverse de ce que va devenir Sciences Po. Et cette école d'administration, elle prend des jeunes élèves et est complètement déconnectée des facultés de droit. Elle leur donne une formation intégrée, si je puis dire, et elle donne un droit aux places à la sortie du classement. Et ça, c'est ce que... Elle va mourir d'une double opposition. Les facultés de droit qui ne supportent pas qu'il y ait une formation intégrée à côté d'elle et pas en adossé à elle, et la haute administration qui ne supporte pas de se voir, si je puis dire, parachuté des jeunes gens et remettant en cause tous ces mécanismes de cooptation et de recrutement. Et donc le Sciences Po qui naît pour bout de mit, c'est un Sciences Po qui va avoir des caractéristiques inverses adossées aux facultés de droit. et qui va, donc avec une scolarité très courte, parce qu'elle est complémentaire de celle des facultés de droit, et qui n'offre pas place, qui se contente de préparer au concours. Mais à l'origine, le projet scientifique était beaucoup plus large. Les grands textes programmatiques des années 1871, quelques idées pour la création d'une faculté libre des sciences politiques, facultaient. et projet de faculté des sciences politiques, c'était très pluridisciplinaire. Et en fait, c'est par l'échec à attirer une clientèle, comme le disait Jean-François Cyrignéli, qu'il y a une reconversion professionnelle vers les concours. et que l'on ait entré effectivement dans une école qui fabrique des hauts fonctionnaires avec un modèle extrêmement intégré mais en même temps sans donner droit aux places, ce qui a permis d'éviter l'opposition des grands corps. Donc comment faire en sorte que les grands corps acceptent ce dispositif, et bien les faire enseigner à Sciences Po. On a comme ça une forme de cercle vertueux qui se met en place. Les conseillers d'État, qui sont en déficit de légitimité, et notamment de légitimité scientifique sur le droit administratif, vont trouver à Sciences Po une sorte de label scientifique. Ils vont d'autre part repérer, pré-recruter leurs futurs collègues, et ils vont tout de suite leur donner un éthos. Et le grand truc, si je puis dire, qui se développe de la part des directeurs, c'est dès qu'un élève intègre la Cour des comptes, le Conseil d'État, l'Inspection des finances, on lui propose de revenir enseigner à Sciences Po. Et donc comme ça, on crée un corps, mais en même temps, il n'y a pas de droit aux places, il n'y a pas de classement. Et donc ça permet aux grands corps de garder la main sur leur recrutement. Donc on voit comment l'expérience républicaine a proprement parlé de 1848. vient être ici modifiée pour ne pas se prendre les deux oppositions mortelles, si je puis dire, fac de droit, grand corps. Et effectivement, on entre dans une école professionnelle. Mais attention, attention aux stéréotypes et aux idées reçues. Dès 1900, la plupart des élèves de Sciences Po ne deviennent pas des hauts fonctionnaires et s'orientent vers une autre section que la section diplomatique très prestigieuse de la section administrative qui prépare au concours d'État. Elles s'orientent dans la section économique et financière vers les métiers des affaires. Et c'est là que le conseil d'administration dont on vous parlait est absolument essentiel. Les débouchés, c'est la banque et la finance et l'assurance. La France est un grand pays exportateur de capitaux dans
Narrator/Host
l'empire informel.
Jean-François Sirinelli
Jean-François Sirinelli. Oui, pour aller dans le même sens que Marie Scott, on a par exemple une statistique de 1927 où sur environ 1500 étudiants, 40% vont vers la section économique et financière. Donc il faut, si vous voulez, le rôle de l'historien, c'est de remettre les choses en proportion. Il n'y a à l'époque, sur les 1500, que 100 étudiants qui préparent les grands corps, en quelque sorte. Mais je voudrais revenir une seconde sur André Siegfried. Vous avez raison d'avoir passé, en quelque sorte, en ouverture comme témoignage, en quelque sorte comme document, André Siegfried. Parce qu'il illustre, sur deux générations, il illustre l'histoire de l'École libre des sciences politiques, puisque son père est un des actionnaires, Jules Siegfried, futur maire du Havre, Donc lui, il est, si j'ose dire, Sciences Po canal historique, le père, et le fils sera, en 1947, le premier président de la Fondation Nationale des Sciences Politiques. Donc on est, si vous voulez, c'est une famille qui a assuré la transition et qui a assuré la mutation. Alors, on ne peut pas ne pas souligner quand même la part d'autosatisfaction dans le discours de 1952, qui est quand même frappante et qui est toujours Un danger qui menace un établissement quel qu'il soit quand il tombe dans cette sorte de narcissisme. Mais en même temps, c'est une réalité statistique. André Siegfried, qui a l'habitude des chiffres comme grand spécialiste de la géographie économique, ne trompe pas sur
Narrator/Host
les chiffres. Oui c'est ça, parce que c'est vrai qu'ici avec André Sigfrid, on a un regard révolutionnaire, on peut le dire, sur la manière de regarder comment les gens ont pu voter en France. Marie Scott, c'est vrai qu'ici, à travers des individus, nous saisissons l'évolution de Sciences Po, qui est une évolution qui correspond en fait aux attentes. On l'a évoqué, une naissance dans une crise des élites, une crise complète de la France après la défaite face à l'Allemagne et puis la Commune. Et puis la République s'installe, il faut quand même quelques années, il faut cinq ans. Mais ça y est, une fois que la République est là, on peut bien imaginer que les attentes changent. Et puis dans l'économie aussi, il y a des évolutions. Sciences Po répond à
Marie Scott
ces attentes. Tout à fait. Alors, Émile Boutmy, on a deux figures là importantes, qui sont quasiment deux figures fondatrices. Émile Boutmy d'un côté, qui est un marginal séquent, mais qui effectivement porte à la fois un homme sans fortune. Premier paradoxe, mais au cœur de réseaux sociaux absolument extraordinaire puisqu'il va réunir ses actionnaires et essentiellement orléanistes. Donc là on voit effectivement la bascule entre un milieu orléaniste et un ralliement progressif à la République. Une République qui n'est pas très... favorable à l'école libre des sciences politiques, qui tente de la nationaliser en 1976, au moment où les républicains arrivent enfin à prendre la République. Et jusqu'en 1881, il y a des négociations avec Jules Ferry pour nationaliser. C'est la première tentative de nationalisation. Mais Émile Boutmy va se rallier progressivement, et notamment parce que son école a besoin d'un objet social. et que l'objet social, ça va être la formation de la haute fonction publique, de l'appareil d'État républicain. André Siegfried, on le voit, c'est effectivement à la fois la question économique, le rôle des grands banquiers, des grands négociants, des chemins de fer aussi, des compagnies de chemin de fer qui sont ces libéraux, un peu conservateur socialement, mais libéraux intellectuellement et économiquement, et un fils qui, effectivement, enseigne de 1900 à 1955. Et qui est le refondateur de Sciences Po, puisque, au moment de la seconde nationalisation, qui cette fois est un peu plus réussie, si je puis dire, c'est lui qui prend la tête, en 1945 et jusqu'en 1959, jusqu'à sa mort, de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, qui est la nouvelle appellation et la nouvelle institution de Sciences Po. Donc là, on a deux fondateurs et un troisième qui est souvent oublié au niveau intellectuel, c'est Hippolyte Tenn dont vous avez déjà parlé et qui, là encore, apporte une caution intellectuelle. Donc là, on a une triade qui se penche sur le berceau de l'école libre. Il y a une femme aussi, on l'oublie souvent, la Duchesse de Galiera. C'est le petit côté glamour bling bling de la naissance de l'école des sciences politiques, qui est une philanthrope dans les milieux orléanistes et qui va donner le million, qui va permettre d'acheter la rue Saint-Guillaume, qui est dans une histoire assez tourmentée, le point d'ancrage, le repère géographique fixe de
Narrator/Host
cette institution. Marie Scott, du temps de Jules Ferry, on est à la fin des années 1870, début des années 1880, puis d'autres formes de nationalisation. C'est quand même étonnant ce système français avec une école qui est privée et qui forme les élites de la République. Comme si la République avait privatisé ou n'arrivait pas à nationaliser son école de formation. Pour le dire autrement, Jean-François Cyrinelli, est-ce que cela a une influence sur les autres formes de formation, l'université ou les autres
Jean-François Sirinelli
grandes écoles? Oui, vous dites étonnant. par tact, s'est incongrue aux yeux des républicains très vite. Et d'ailleurs, Marie Scott l'a dit, dès les années 70, c'est-à-dire dès la première décennie d'existence, il y a une irritation manifeste. Mais en même temps, c'est une école qui marche, une école qui fait son chemin et une école qui, Marie Scott le rappelait tout à l'heure, s'auto-protège, puisqu'au fur et à mesure qu'elle forme, elle se fortifie de l'intérieur de la République. Mais il y a eu un certain nombre de moments de vérité, enfin de moments de vérité, Le terme semble l'accabler, donc je retire le terme, mais il y a eu des moments où s'est posé le problème de la nationalisation. Non seulement, on l'a dit, dans les années 70, mais surtout au moment du Front populaire. C'est-à-dire qu'en 1936, le ministre de l'Éducation nationale, Jean Zay, qui pourtant appartient au Parti radical, donc n'est pas en pointe contre ce type d'institution, le ministre Jean Zay, envisage de former désormais les commis de l'État dans une école nationale d'administration, c'est le terme exact, et donc se pose la question du rôle de Sciences Po dans cela. Et on verra sans doute tout à l'heure que c'est à la libération que se trouvera réactivé le projet, puisque là, comme le gouvernement du Front Populaire ne dure pas longtemps, comme le projet qui avait été voté à la Chambre des députés, se perd dans une navette avec le Sénat, Sciences Po arrive à maintenir ses positions et à ne pas être inquiété, même à l'époque du Front Populaire et de
Narrator/Host
Jean Sey. Mais nous restons au moment du Front Populaire dans les années 1930 pour voir l'ambiance à
Georges Pompidou
Sciences Po. Mesdames, Messieurs, en me demandant de présider la célébration du centenaire de l'école libre des sciences politiques, votre bureau n'a pas fait appel à un des anciens élèves les plus studieux. Normaliens, il me prit envie d'obtenir le diplôme d'une école dont le prestige nous paraissait à l'opposé de celui de normal. Mais nous estimions, Rue d'Ulm, être dans le sanctuaire du travail, de la vraie culture et des fils du peuple. Nous considérions la rue Saint-Guillaume comme celui de la bourgeoisie, de la superficialité et du farnien. Quand je pris contact avec les Sciences Po, la lecture des programmes modifia quelque peu mes idées. Certes, les étudiants appartenaient en très grande majorité à la bourgeoisie, mais il me sembla que beaucoup travaillaient et qu'il y avait énormément à apprendre. Et lâchement, je me réfugiais dans la section générale, me classant ainsi d'emblée parmi les adeptes effectifs de la superficialité et
Narrator/Host
du fargnel. Nous étions en 1972, donc pour le centenaire de Sciences Po, Georges Pompidou qui se souvenait de son passage à Sciences Po dans les années 1930-1934. Intéressant ce qu'il vient de
Jean-François Sirinelli
dire ici. Ah tout à fait, alors c'est très amusant parce qu'il a le diplôme en 1934. Il faut regarder avec attention, la même année, le jeune normalien est reçu à l'agrégation de lettres. Il est reçu premier à l'agrégation de lettres et dans le même mois, il est reçu, il a son diplôme de Sciences Po. Ce qui prouve au passage d'ailleurs, comme le disait Marie Scott, que souvent Sciences Po était conçu comme un complément d'études. Vous voyez, l'agrégation des lettres est lourde à préparer et pourtant il se paye le luxe. Il sera même reçu 13e sur 60 de la section générale. et c'est un fils d'instituteur. Et donc c'est intéressant, il le dit lui-même, le contraste avec, entre guillemets, les fils de famille, qui est une réalité à l'époque. Il faut bien le voir, même dans le code, le dress code, en quelque sorte, il y a le vestiaire où on dépose son manteau, ses gants, alors que le jeune normalien, il se promène, si vous voulez, en tablier dans Saturne. 34, c'est intéressant. D'une autre façon, il vient d'avoir le diplôme, Et à la rentrée de 34, un autre futur président de la République, qui arrive de Jarnac, qui s'appelle François Mitterrand, s'inscrit à la faculté de droit et en même temps à l'école libre des sciences politiques. Et trois ans plus tard, en 37, lui aussi sera diplômé de l'école libre des sciences politiques. Vous voyez donc cette fonction en complément, je répète sans que le mot complément soit péjoratif dans ma bouche, et en même temps cette fonction centrale. Le jeune catholique de Jarnac et le jeune radical socialiste, et même socialisant à l'époque, Georges Pompidou, puisqu'il est membre des jeunesses socialistes à l'époque, se retrouvent dans le même hall de Sciences Po autour de
Narrator/Host
la péniche. Voilà, sachant que Mitterrand, lui, n'était pas socialiste du tout
Marie Scott
à l'époque. Tout à fait, c'est un très bel extrait parce qu'il dit plusieurs choses. Il dit effectivement que, et là encore idée reçue, la formation à Sciences Po est une formation complémentaire d'autres études jusque dans les années 1980. 1980. Donc elle est adossée principalement aux facultés de droit, mais aussi un petit peu aux facultés de lettres et aux grandes écoles parisiennes, notamment à l'école normale. Et ça explique un certain nombre de ces marqueurs. Une formation très courte, parce qu'en fait, elle est complémentaire de la licence de droit. Donc deux ans. Il va falloir attendre 1942 pour qu'on instaure une troisième année. Et deux, une entrée sans examen. parce qu'il n'y a pas, il y a l'idée que, à part payer des droits, ce sont plutôt des gens qui ont déjà été formés par d'autres institutions qui vont venir. Alors comme l'école manque de clientèle à ses débuts, il y a des préoccupations économiques, donc on va pas mettre des barrières à l'entrée de l'institution, mais c'est aussi parce qu'elle est complémentaire. Et même quand on instaurera en 1945-46 un examen d'entrée, on continuera à avoir la moitié quasiment des effectifs qui entrent dans ce que l'on appelle par entrée directe, c'est-à-dire avec des dispenses d'examens, parce qu'on va encore les chercher, les licenciés de droit, les élèves des grandes écoles rentrent sans avoir besoin de montrer patte blanche et sans concours. Alors ça explique aussi la mauvaise réputation de l'école. Amateurisme, tourisme... médiocrité intellectuelle. Et dans les années 1930, avec les critiques du Front populaire et de la gauche, ces critiques d'amateurisme deviennent de plus en plus vocales. En 1931, on instaure quand même un prérequis qui est l'obtention du baccalauréat, qui n'existait pas jusque-là. Et on commence à rigidifier la scolarité. pour éviter le tourisme justement des jeunes gens qui ne viendraient que suivre quelques cours, en instaurant de plus en plus de conférences de méthode, en instaurant une sorte d'obligation d'assiduité. Mais il faudra vraiment attendre la nationalisation et 1945 pour commencer à normaliser la scolarité de Sciences Po. Mais on ne comprend pas cette mauvaise réputation, on ne comprend pas cette formation qui a l'air, vu de l'extérieur, assez light, si on ne comprend pas qu'elle n'est pas pensée, à l'origine, comme déliée de l'écosystème
Narrator/Host
universitaire parisien. Oui, parce que c'est ça, tout le monde se regarde, se connaît, on connaît
Marie Scott
les formations. Et on compare, c'est des partenaires rivaux en fait. Et c'est comme ça qu'on a réussi à contourner l'opposition des facultés de droit, qui avait quand même eu la peau de toutes les précédentes, puisque vous parlez de peau, de toutes les
Narrator/Host
précédentes expérimentations.
Jean-François Sirinelli
Jean-François Cyrinelli. Pour aller en flangarde de ce que vient de dire Marie Scott sur cette réputation de dilettantisme et de tourisme en quelque sorte, je lis trois lignes sans ensevelir nos auditeurs sous les textes, trois lignes d'un journal communiste en 46. C'est important puisque c'est le moment justement où Sciences Po change de peau pour reprendre le titre de votre émission. Et il écrit, vous allez voir, on est dans le stéréotype, je le précise. Tout a été dit sur Sciences Po. La pépinière de Parasite, cette entreprise privée d'exploitation publique, dans laquelle pendant que les papas écumaient les champs de course, les conseils d'administration de grosses sociétés et les ministères clés, les fils se réunissaient gravement. rivalisant de Piston et de Morgue, en complicité avouée avec des professeurs chargés de cimenter dès l'adolescence les futures promotions d'affairistes tarés et de charlatans politiques. Alors on est naturellement plus que dans l'outrance, mais vous voyez que ça a pu alimenter à la Libération, on va sans doute l'évoquer, un climat qui est incontestablement anti Sciences Po. Sauf que Sciences Po sortira encore renforcer
Narrator/Host
de l'épreuve. Oui, puis avec des effets de génération, on le sait bien, entre le temps de la formation et le moment où les gens sont actifs, il faut quelques années. Ainsi, des gens formés à Sciences Po durant les années 30 font leur preuve après la Seconde Guerre mondiale. C'est le cas de Paul Delouvrier. Paul Delouvrier, c'est Sciences Po en 1935 et qui devient vraiment une figure de la planification durant ce qu'on a appelé les 30
Alumnus/Former Student
glorieuses témoignages. Naturellement, beaucoup de gens qui étaient au Sciences Po portaient, vers 1935 où j'y étais, un chapeau hidène, j'en avais pas, avec un parapluie, personnellement je n'en avais pas, ça ne m'a pas empêché d'être reçu. Il y avait un effet, un côté snob, incontestablement. Est-ce que ça s'est complètement transformé? Oh, il y a encore un certain snobisme d'être au Sciences Po, il ne se manifeste pas dans l'habillement, ce côté vestimentaire est tombé. Ce qui subsiste peut-être, c'est que les Sciences Po portent une attention assez grande à l'expression écrite et orale. Le fait de faire des devoirs composés, le fait de s'exprimer assez clairement, j'ai dit une fois, pour la concierge, c'est-à-dire de ne pas employer les mots trop savants, tout ceci reste une des caractéristiques de la maison. Alors, il est resté longtemps une certaine image de superficialité et de snobisme parisien. À mon avis, cette image est en train de s'effacer progressivement, et les Sciences Po commencent à avoir le caractère, si vous voulez, intermédiaire entre une grande école et une université américaine. Parce que le nombre de diplômés est maintenant à peu près plafonné à 1 000 par an, c'est à peu près trois fois une grande école française, et à peu près le gabarit des universités américaines, à côté des 70 000 étudiants qui se trouvent dans des universités. On en mesure toute
Narrator/Host
la différence. Paul Delouvrier qui compare Sciences Po qu'il a connu lui étudiant en 1935 et puis Sciences Po au moment où il s'exprime, c'est-à-dire 1972 pour le centenaire de Sciences Po. Marie Scott, vous avez travaillé sur la London School of Economics and Political Science, l'internationalisation universitaire et la circulation des savoirs. D'ailleurs, c'est votre thèse sous la
Marie Scott
direction de? Jean-François Cyrinelli, ici présent. La boucle
Narrator/Host
est bouclée. Est-ce que Sciences Po s'inspire des exemples étrangers ou alors est-ce que Sciences Po inspire
Marie Scott
à l'étranger? Comme je l'ai déjà dit, il y a deux moments, deux fondations, deux refondations. Il y a les années 1870 où on va chercher en Allemagne, évidemment, c'est la crise allemande de la pensée française. On va chercher en Allemagne le modèle scientifique et notamment c'est Stattwissenschaften, c'est savoir, c'est science caméra. et le modèle américain. Et puis à partir de 1945, on va clairement s'inspirer du modèle d'université américaine. On envoie d'ailleurs des missions pour voir ce que c'est que ces business studies et ces business cases et revivifier la section économique et financière. Et par contre l'école sert de modèle, l'école libre des sciences politiques sert de modèle. Elle fait très bien sa pub aussi dès les années 1880. Donc elle va servir de modèle de fondation à des institutions italiennes. la Bocconi ou à la London School of Economics and Political Science en 1895, même si c'est plus des emprunts, j'ai envie de dire, de réputation, de positionnement que véritablement quand on s'intéresse au corps des cursus, c'est un peu différent. Alors peut-être, Pour rebondir sur l'extrait que vous avez passé de Paul Delouvrier, qui est aussi à cette époque le président de la société des anciens élèves de la rue Saint-Guillaume, il est évident que le Sciences Po de l'entre-deux-guerres et même de l'après-seconde-guerre mondiale est un Sciences Po extrêmement bourgeois. et qui est caractérisé par un entre-soi. Le portrait de l'élève de Sciences Po, c'est un garçon, c'est un homme. Il est plutôt et surtout parisien. On a aussi beaucoup de témoignages de mémoires de jeunes gens qui ont fait Sciences Po et qui, venus de province, expliquent qu'ils se heurtent là à une société parisienne extrêmement structurée. peu et très représentatif de ce que sont les conseils de Sciences Po et ses professeurs, c'est-à-dire une haute bourgeoisie soit d'État, soit d'affaires. Et cette question commence à préoccuper Sciences Po, la question de l'ouverture sociale. Dans les années 30, face aux critiques très virulentes sur la composition sociale, les communistes parlent d'école de caste, par de l'école des 200 familles. Donc dans les années 30, commence à se poser cette question. Et Sciences Po met en place les premières bourses. On est en 1937-38. Les premières bourses pour essayer justement de contredire cette question-là. En 1945, l'examen d'entrée C'est l'idée que, aux prérequis financiers pour faire Sciences Po, on rajoute la question du mérite. Et cette question rebondit, puisque comme je vous l'ai dit, cet examen d'entrée n'en est pas vraiment un. Il y a beaucoup de détournements, de dispenses, etc. Ce qui fait que c'est en 1980, Au moment où la gauche arrive au pouvoir, et où il y a le grand débat sur l'école, que le directeur de l'époque, Michel Janteau, conseiller d'Etat, qui avait été dans sa jeunesse compagnon de route du parti communiste, regarde les statistiques et se dit « mais c'est une catastrophe! L'école, alors même qu'elle est entrée dans l'âge de la méritocratie avec l'examen, n'a cessé de se refermer! sociologiquement. » Et donc que ce soit en 1945 ou pour contrer les critiques qui vont conduire à sa nationalisation, l'école fait pour la première fois une forme de statistique sociale où elle s'aperçoit à son grand désespoir que les chiffres ne sont pas ce qu'elle attendait, c'est-à-dire qu'elle est effectivement à plus de 70% une école de la grande bourgeoisie d'État ou d'Affaires. Et en 1980, où on recommence les statistiques sociales, on s'aperçoit que l'école s'est encore refermé socialement. Et Michel Janteau, bien avant Richard Décoin, va être le premier à mettre en place une politique de redistribution sociale, de bourses privées FNSP, Fondation Nationale des Sciences Politiques, qui viennent s'ajouter aux bourses Crous pour permettre à des élèves impécunieux de faire Sciences Po. Et il va aussi penser une procédure d'admission spéciale qui n'a pas du tout le même format, mais qui est un peu une réflexion qui va continuer Richard Décoin quand il va faire ses procédures Convention éducation prioritaire en 2000. Donc il va y avoir, à partir des années 80, à nouveau sous la pression du contexte politique national, l'arrivée des socialistes au pouvoir, une vraie réflexion sur cette composition
Narrator/Host
sociale de Sciences Po. avec cette noblesse d'état, Jean-François Cyrinelli, pour reprendre l'expression de Pierre Bourdieu, le sociologue, quand il regarde un petit peu la reproduction de ses élites, Sciences Po a longtemps été marqué de cette étiquette-là, et on l'entend bien, sur un temps assez long de la
Jean-François Sirinelli
vie de cette école. Oui, incontestablement, Marie Scott le disait, les chiffres sont, j'allais dire, accablants, au sens effectivement où il n'y a pas ou peu de mixité sociale, sauf que, on l'a dit, tout va changer dans les dernières décennies du XXe siècle et tout va changer réellement. En même temps, il faut bien voir que nous parlons d'un science-faux au sein d'une université française qui, elle-même, n'a pas la mixité qu'on imagine aujourd'hui. Nous avons parlé, là, depuis trois quarts d'heure, d'une petite structure, mais qu'il faut replacer dans une petite université en termes d'effectifs. Songez qu'encore au début des années 60, il y a 150 000 étudiants en France. Et donc on est, si vous voulez, dans des jeux d'échelle qui ne permettent pas de projeter rétrospectivement toute une série d'impératifs au demeurant justifiés de mixité sociale. C'est plus complexe, si vous voulez. Par exemple, Sciences Po probablement n'a pas de grandes différences sociologiques avec les facultés de droit, au moins jusqu'à la même époque. Je voudrais revenir 10 secondes sur Paul Delouvrier et sur son propos qui est intéressant. Il faut bien voir que l'image de Sciences Po après 1945 va se trouver aussi rehaussée parce qu'une partie j'allais dire, de ses débouchés, c'est le journalisme. Et ce qui est intéressant, c'est qu'une partie des grands journalistes de Paris ou de province des années 60-70 seront des anciens de Sciences Po des années 50. Et donc là, on a, si vous voulez, un véritable jeu de miroir. Ils y sont formés, ils s'y sont reconnus, ils en parlent. Et parallèlement, Marie Sclotte le disait en commençant tout à l'heure, c'est la grande époque où la Fondation nationale des sciences politiques va devenir véritablement un lieu où on fait de la science. Il faut bien comprendre qu'il y a une mue, il y a une nouvelle peau neuve en quelque sorte, mais une peau neuve qui va revêtir aussi un aspect scientifique avec, dès les années 50, la fondation de laboratoires qui vont devenir notamment en sciences politiques des laboratoires de pointe reconnus en France et
Narrator/Host
dans le monde entier. Et formidable cette citation à étudier parce que nous voyons ici qu'en l'espace d'un siècle, un peu plus d'un siècle, le Sciences Po de 1872 n'est plus la même chose. On parle de mixité sociale. Vous avez évoqué, Marie Scott, les femmes à Sciences Po. La mixité à Sciences Po,
Marie Scott
à partir de quand? C'est intéressant parce que Sciences Po est à la fois en retard et en avance. En retard par rapport aux universités qui ouvrent leurs portes aux femmes dans les années 1870, en droit, en science, en médecine, en lettres, puisque Sciences Po n'accueille les premières femmes qu'en 1919. Il y a un premier moment où se pose la question, c'est en 1904, des jeunes femmes envoient des lettres au directeur Émile Boutmy et disent on aimerait bien suivre vos cours. Émile Boutmy, très âgé, il va mourir deux ans après, est favorable, mais son conseil d'administration a des mots extrêmement affreux. Il dit on va attirer les femmes légères qui veulent entamer des liaisons avec nos étudiants, ou les curieuses qui vont faire du tourisme intellectuel. Et donc le conseil d'administration dignette en dépit de la volonté de Boutni. En 19, Et c'est là que Sciences Po est en avance. Donc on accueille les femmes, mais on les accueille en mixité. C'est une mixité. Ce n'est pas comme dans les écoles normales où il y a des écoles de filles et des écoles de garçons. Donc à partir de 1919, les jeunes filles sont avec les garçons, admises et suivent les formations. Alors avec une autocensure. sur quel type de formation. Les formations les plus prestigieuses ne sont pas celles vers lesquelles les jeunes filles vont s'orienter. Donc par exemple la section diplomatique ou administrative ou service public sont très masculines, alors que la section dont parlait Georges Pompidou des joyeux drie la section générale. C'est mauvais signe quand on appelle une section générale, habituellement ça veut dire que ça ne mène pas à grand chose, la section générale ou la section internationale vont accueillir ces jeunes filles. Alors elles sont à peu près 10-15% dans l'entre-deux-guerres et ça va très très lentement se féminiser. On est encore à 20% à peu près dans les années 50, 30% dans les années 70. Il faut attendre les années 90 pour qu'on arrive à une balance 50-50 au niveau de la population des femmes. Un élément aussi, c'est qu'elles ont aussi du mal à se placer. Et notamment, c'est très mignon, mais le directeur, qui est pourtant un catholique bontain, assez conservateur des 30 glorieuses de Sciences Po, 50, 70, Jacques Chapsal, est furieux parce qu'on propose à ces diplômées femmes des postes de sténographe. Et il dit, mais quand même, elles ont le diplôme de Sciences Po. Et là, on voit que le genre s'efface devant le diplôme
Narrator/Host
dans l'imaginaire du directeur. En 1945, Sciences Po, qui est une institution privée malgré des tentatives de nationalisation, l'a entendu, qui n'ont pas abouti. Donc en 1945, Sciences Po devient une école contrôlée par l'Etat et l'année suivante, une autre
Narrator/Commentator
école est créée. L'ENA. Nous l'avons tous connu ce fonctionnaire qu'on retrouvait dans toutes les administrations, ce fonctionnaire vieilli sous le harnais et encombré de toutes les manies et de toutes les entraves d'un fonctionnarisme déçu. Tout cela va changer. Pour former ces hauts fonctionnaires, la 4e République possède maintenant son école d'administration qui fournira des cadres parmi lesquels le gouvernement choisira ceux qui occuperont les emplois d'autorité où l'administration rejoint la politique. Ces futurs fonctionnaires devront avoir les qualités d'initiative, d'énergie et de décision qu'exigent ces emplois. Et c'est un signe majeur de renouvellement qu'on ait fait du sport un
Narrator/Host
chapitre de leur programme. Nous étions ici en 1946 avec la création de l'ENA Jean-François Cyrinelli. On l'a entendu depuis le début de l'émission mais presque en sous-texte. La formation à Sciences Po est une formation solide. Elle répond à des attentes. Les gens qui sortent de Sciences Po sont capables. C'est aussi ça qui fait la
Jean-François Sirinelli
force de Sciences Po. Oui, tout à fait. Là encore, le document est passionnant car nous parlons de la fondation de l'ENA et la fondation de Sciences Po est concomitante. Comme le disait tout à l'heure Marie Scott, à l'époque de l'école libre, il y a les concours des grands corps. et les concours de grands corps gardent leur autonomie. Elle l'expliquait bien, c'est-à-dire que Sciences Po n'est pas dans les concours. Et pourtant, il y a une sorte de consanguinité qui se crée. Ce qui va être passionnant, c'est qu'après la libération, on va retrouver en quelque sorte cette concomitance, puisqu'on l'a dit tout à l'heure au début de l'émission, la plupart, et c'était dans l'un de vos témoignages, la plupart des reçus à l'ENA, pendant des années et des décennies, viendront de Sciences Po. Mais il faut bien voir que cette renaissance de Sciences Po, elle a été très particulière. Il faut que vos éditeurs prennent conscience qu'on passe donc de cette école privée à autre chose qui est à la fois publique et privée. Je m'explique. Le grand problème à la libération, on est dans le contexte des nationalisations, c'est pour Sciences Po ils se rendent compte qu'ils ne pourront pas éviter la nationalisation. Donc, comment être nationalisé sans être étatisé? Et là, on a une idée que je qualifierais de géniale pour son efficacité, après on en juge comme on veut, c'est qu'on va dissocier deux choses. La structure d'enseignement, qui s'appellera l'Institut d'études politiques de Paris, qui est nationalisé, qui est d'ailleurs à l'origine un institut de quoi? de l'Université de Paris. Et il y a un patrimoine. Que faire de ce patrimoine? Les bâtiments, l'argent, les actionnaires. On va fonder la Fondation nationale des sciences politiques qui reste, et qui est toujours, de statut privé. Donc vous débouchez sur une sorte d'établissement Janus où il y a cet institut d'études politiques qui va continuer a gardé une sorte de suprématie sur les concours, on l'a dit tout à l'heure, sur le journalisme, et cette immense fondation nationale des sciences politiques qui devient un lieu dont, d'ailleurs, dans l'ordonnance, il était annoncé qu'elle serait un lieu pour promouvoir les sciences politiques. Et
Narrator/Host
elle va
Marie Scott
le faire. Marie Scott. Oui, sur la question de la qualité, effectivement, au moment de la refondation de 1945, il y a une énorme réforme de la scolarité. On passe à trois ans, comme je le disais. On instaure l'année préparatoire. qui est une forme de propédeutique qui va permettre de donner une base de culture générale aux étudiants qui la suivent, et on rend le diplôme très mortel. C'est-à-dire que le taux d'étudiants qui, au bout de trois ans, obtiennent le diplôme est très faible. Donc on voit cette rigidification et cette montée en gamme, si je puis dire. Par exemple, en 1950, 50% des élèves n'ont pas le diplôme de Sciences Po. Et dans les années 70, on est encore à 30% de taux d'échec du diplôme, ce qui va être très contesté, notamment en 68. Donc il y a cette réforme de la scolarité qui augmente avec l'examen d'entrée, l'année préparatoire qui élimine aussi énormément d'élèves à la fin de cette première année, et un diplôme qui est un diplôme très malthusien. Donc ça explique aussi la montée en qualité. Et d'autre part, ce que disait Jean-François Cyrigny qui est essentiel, Sciences Po renaît. en recherche. On lui donne une mission nouvelle qu'elle n'avait pas, qui est de développer les sciences politiques, économiques et sociales en France. Et elle va commencer à intégrer des chercheurs, des enseignants-chercheurs, un premier corps, un tout petit corps professoral qui va être appelé à grossir en 1956, puis en 1969, avec la loi FOR, on aura les premiers universitaires attachés à Sciences Po. Et on commence à universitariser par le haut, par la recherche, et ensuite ça percole, ça rigole sur la formation. Et ça permet d'irriguer de la recherche la plus innovante, très reconnue internationalement, les formations. Et on voit par exemple, si je vous prends juste un exemple, l'histoire diplomatique ou l'histoire des relations internationales, on passe d'une histoire enseignée par des diplomates ou par des autodidactes, en 1870-80, Albert Sorel, à une histoire enseignée par les grands maîtres de la Sorbonne. Pierre Renouvin, puis Jean-Baptiste Duroselle. Donc on voit qu'il y a une universitarisation progressive de certains éléments de la formation, notamment cette première année préparatoire, avec effectivement toujours la professionnalisation donnée par les hommes du métier, tels que le voulait Boutmy,
Narrator/Host
pour les formations professionnalisantes. Oui, toujours cette réponse aux attentes du moment et aux changements de structure. Jean-François Cyrinelli, Sciences Po, aujourd'hui, nous le savons, est sous le regard sans cesse, au-delà même des idées de formation. Et c'est ça qui est intéressant, ça correspond un peu à ce que vous disiez, c'est aussi un endroit où se fait la
Jean-François Sirinelli
recherche et la pensée. Oui, tout à fait. Là aussi, je le dis sans tomber dans ce que je dénonçais tout à l'heure, c'est-à-dire éventuellement une auto-satisfaction, force est de constater, c'est vrai, qu'on a changé. Notre émission s'appelle Pau Neuf. Science Po a su constamment faire Pau Neuf. C'est ça qui est intéressant. D'abord, parce que ça faisait partie de ses gènes, puisqu'il s'agissait de comprendre le monde d'aujourd'hui. Comment comprendre le monde d'aujourd'hui, si soi-même on prend de l'âge? Donc il y a eu cette avancée en même temps que le temps avançait, mais il y avait eu ce souci de la recherche. Je ne veux pas citer un exemple personnel, mais moi, après le baccalauréat, je veux faire de l'histoire. A l'époque, alors j'ai la mention bien en bas que je pourrais entrer à Sciences Po, ça ne me vient pas à l'idée parce qu'on ne fait pas d'histoire à Sciences Po. En tout cas, il y a des grands professeurs d'histoire de cette époque, comme René Raymond, mais on n'y fait pas en quelque sorte de la recherche. Et maintenant, 50 ans après, j'ai en face de moi quelqu'un qui est une grande doctoresse en quelque sorte. de Sciences Po et de l'université en même temps provinciale, puisqu'il y avait une double classée. Donc vous voyez, on a changé de monde et ça a été la force de Sciences Po
Narrator/Host
que de pouvoir s'adapter. Avec ce roman vrai de Sciences Po, c'est le titre de votre ouvrage, Marie Scott. Roman vrai, parce
Marie Scott
que c'est une expression de... Paul Venn, mais c'est surtout pour revenir sur ce que vous expliquez, que tout le monde a une idée sur Sciences Po, tout le monde parle de Sciences Po, et on connaît très mal Sciences Po parce qu'il y a une déformation de légendes dorées, de légendes noires, de polémiques, qui viennent en permanence. gêner la compréhension. Très peu de gens connaissent l'histoire de Sciences Po, très peu de gens connaissent sa gouvernance, ses missions, et donc c'est très bien justement que votre émission revienne et permette de sortir un peu des
Narrator/Host
stéréotypes ou des polémiques. C'est surtout très bien de vous avoir, merci vivement à vous deux. Donc le roman vrai de Sciences Po, Marie Scott, c'est aux presses de Sciences Po quand même, bien sûr. Et Jean-François Cyrinelli, merci vivement à Jean-François Cyrinelli. On va retrouver, vous avez cité Aron, Deux intellectuels dans le siècle. Tiens Sartre et Aron, mais il y a tant d'autres ouvrages. Et pour la dernière réédition, c'est votre histoire de la civilisation française du Moyen-Âge à nos jours avec Georges Duby et Robert Mandroux. Merci vivement à tous les deux d'être venus dans le cours de l'histoire. Cette série formée des élites des cas d'école est à retrouver à podcaster sur le site internet franceculture.fr
Georges Pompidou
et l'appli Radio France. À un moment où notre vieille université tout entière profondément ébranlée et cherche dans la fièvre à retrouver son équilibre et à définir ses voies nouvelles, nos grandes écoles restent les points d'ancrage les plus sûrs pour la préparation des
Narrator/Host
cadres de la nation. C'est l'émission Big Up Pompidou, le président Pompidou, après 1968. En l'occurrence, c'est 1969 dans le corps de l'histoire. Une émission réalisée par Thomas Abbot à la technique Ludovic Auger. Émission préparée par Jeanne de Lecroy-Raphael, Laloum, Jeanne Coppel, Luce Mouran, Sidoni Lebeau et Mayu Nguiziu. Émission à écouter à podcaster sur franceculture.fr
France Culture | Host: Xavier Mauduit
Broadcast date: February 19, 2026
Cet épisode s'intéresse à la fondation et à l’évolution de Sciences Po (anciennement École libre des sciences politiques) à la lumière de la relation complexe de la France avec ses élites et ses institutions de formation. Xavier Mauduit reçoit Marie Scott, chercheuse au Centre d’Histoire de Sciences Po, et Jean-François Sirinelli, professeur honoraire d’histoire contemporaine à Sciences Po, pour analyser comment la République a voulu régénérer ses élites à partir de la crise du début des années 1870, et l’impact institutionnel, social et scientifique de cette école jusque dans ses dernières transformations.
Défaite de 1870 & Commune : La fondation de l’école s’inscrit dans un contexte de profonde crise nationale (défaite contre l’Allemagne, Commune de Paris) où la France interroge l’efficacité et la légitimité de ses élites.
“La naissance de Sciences Po est concomitante d’un décès: le Second Empire meurt d’une défaite, et l’École libre des sciences politiques est fondée en réaction à ce désastre.”
— Jean-François Sirinelli, [01:56]
Triple crise (Marie Scott, [03:23]) :
Innovation pédagogique et institutionnelle : L’école est privée, choisit librement ses programmes, enseignants et élèves. Son but : proposer une formation nouvelle, indépendante de l’université, orientée vers des matières pratiques, et organisée en réaction à l’échec des précédents projets d’écoles d’administration.
Objectifs politiques & sociaux :
“Il ne faut jamais oublier que le projet initial … c’est connaître son temps.”
— Jean-François Sirinelli, [07:13]
Multidisciplinarité et influences étrangères (Marie Scott, [08:29])
Premiers élèves & inspiration
Témoignage d’André Siegfried, fils d’actionnaire fondateur : l’ambition initiale d’une élite politique n’a été qu’en partie remplie ; l’institution a surtout formé l’élite administrative de la République.
“Le but de Boutmy n’a pas été réalisé tel qu’il l’avait cru. […] Par contre, est sortie de cette maison toute la route d’administration de la Troisième République.”
— André Siegfried, [15:58]
Caractéristiques originales (Marie Scott, [17:47])
Diversification des débouchés (Jean-François Sirinelli, [21:32])
Formation évolutive
Critiques récurrentes
Mixité sociale et genre
Profil de l’élève jusque dans les années 1980 : homme, bourgeoisie urbaine.
Premières bourses (1937-38), débat sur l'"école de caste".
Premières femmes admises en 1919, mais persistance d’une sous-représentation jusqu’aux années 1970.
"En 1919, les jeunes filles sont avec les garçons, admises et suivent les formations… mais les formations prestigieuses restent très masculines."
— Marie Scott, [46:16]
Nationalisation et création du double modèle
1945 : Sciences Po devient semi-publique.
L’Institut d’études politiques (IEP) est rattaché à l’université, mais la Fondation nationale des sciences politiques reste privée, gérant le patrimoine et l’orientation scientifique.
Parallèle avec la création de l’ENA, qui devient l’école d’élite pour les hauts fonctionnaires.
“Après la Libération, le grand problème était comment être nationalisé sans être étatisé? On débouche sur un établissement Janus…”
— Jean-François Sirinelli, [50:08]
Montée en exigences académiques et scientificité
Double inspirateur : modèle allemand & modèle américain
Réponses à la question sociale
Adaptabilité institutionnelle
Sciences Po a su “faire peau neuve” régulièrement : adaptation scientifique, nouvelles missions, ouverture internationale, et réforme sociale.
“Science Po a su constamment faire peau neuve. C’est ça qui est intéressant. D’abord parce que ça faisait partie de ses gènes, puisqu’il s’agissait de comprendre le monde d’aujourd’hui.”
— Jean-François Sirinelli, [55:29]
Croisement et dialogue constant entre recherche, formation, pratique professionnelle et réflexion sur le rôle des élites.
Mythes et réalités
Difficile de “connaître” Sciences Po au-delà des stéréotypes (“roman vrai de Sciences Po”, selon Marie Scott).
L’histoire de Sciences Po révèle autant l’évolution de la République que des élites qu’elle produit.
"Tout le monde parle de Sciences Po, et on connaît très mal Sciences Po parce qu’il y a une déformation de légendes dorées, de légendes noires, de polémiques."
— Marie Scott, [56:50]
“Le but de Boutmy n’a pas été réalisé tel qu’il l’avait cru… Par contre, est sortie de cette maison toute la route d’administration de la Troisième République.”
— André Siegfried, [15:58]
“Nous considérions la rue Saint-Guillaume comme celui de la bourgeoisie, de la superficialité et du farnienté… mais il me sembla que beaucoup travaillaient et qu’il y avait énormément à apprendre.”
— Georges Pompidou, [28:35]
“La pépinière de Parasite, cette entreprise privée d'exploitation publique…”
— (lecture d’un journal communiste, [34:56])
“On voit que le genre s’efface devant le diplôme dans l’imaginaire du directeur.”
— Marie Scott, [48:50]
L’histoire de Sciences Po incarne la tension française entre héritage, modernité, ouverture sociale et élitisme républicain. De sa fondation en réaction à la défaite de 1870 à son rôle moteur dans la formation des élites administratives et économiques, l’institution a toujours cherché à “faire peau neuve”, à la fois par nécessité sociale, scientifique et politique. Malgré sa réputation longtemps mitigée, Sciences Po a su se réformer, s’ouvrir et jouer un rôle clé dans la constitution des élites françaises, tout en restant un miroir critique des débats sur la méritocratie et l’égalité.
Pour aller plus loin :
Le roman vrai de Sciences Po, Marie Scott, Presses de Sciences Po