Le Cours de l’histoire
Fou d’histoire : Benoît Gallot, l’histoire six pieds sous terre
France Culture – 14 avril 2023
Invité : Benoît Gallot, conservateur du cimetière du Père Lachaise, auteur de La vie secrète d’un cimetière (Les Arènes)
Animé par Xavier Mauduit
Vue d’ensemble de l’épisode
Dans cet épisode, Xavier Mauduit reçoit Benoît Gallot pour explorer l’histoire, la vie quotidienne, les métiers et les légendes autour du cimetière du Père Lachaise. À travers un échange dynamique, l’épisode révèle la richesse humaine, patrimoniale et symbolique de ce “musée à ciel ouvert”, tout en déconstruisant les fantasmes et tabous liés aux cimetières. Gallot, marqué par une enfance dans la marbrerie funéraire familiale, partage son expérience unique de conservateur, insistant sur la coexistence permanente entre mémoire collective, individualité, art funéraire, écologie urbaine et rituels de deuil.
Principaux points abordés
1. Le Père Lachaise : cimetière, musée, parc et haut-lieu de mémoire
- Affluence et vocation d’un site unique (01:41–03:09)
- 3 millions de visiteurs/an, 6 000 par jour en moyenne, jusqu’à 25 000 lors de la Toussaint.
- Lieu vivant : 3 000 nouveaux défunts/an, dont un millier d’inhumations traditionnelles.
- 43 hectares, 70 000 sépultures, dont 30 000 à l’inventaire des monuments historiques, 14 monuments classés.
- Citation :
« Ça reste un cimetière avant tout, avant d’être un musée, avant d’être un jardin. »
— Benoît Gallot (02:54)
2. Le métier de conservateur : héritage familial et quotidien du cimetière
- Savoir-faire et savoir-être issus d’une lignée de marbriers (04:25–09:30)
- Gallot raconte son enfance dans la marbrerie familiale à Bray-sur-Seine, la proximité du deuil au quotidien et l’apprentissage du tact et de la retenue.
- La transformation du métier : disparition de l’artisanat, montée des grands groupes funéraires, sous-traitance à l’étranger (Chine, Inde, Brésil).
- Citation :
« Ce ne sont pas des clients, on n’est pas des marchands de voitures. Il y a un service public qui est très fort et ce que j'ai vu dans ma famille c’est précieux. »
— Benoît Gallot (08:02)
- La question des archives familiales et professionnelles (11:43–14:29)
- Conservation de documents sur plusieurs générations, enrichissement et numérisation des registres.
- Utilité quotidienne : localiser une tombe, vérifier les ayants-droits, éviter les contentieux.
3. Vivre (au) Père Lachaise : habitants, enfants, souvenirs et transmission
- Éducation et perception des enfants face à la mort (21:59–24:37)
- Gallot élève quatre enfants dans le cimetière : démarches ludiques et pédagogiques (calcul d’âges sur les tombes, découverte de la nature).
- Témoignages de riverains et visiteurs : le cimetière vu comme lieu apaisant, non morbide, propice à la mémoire et à la promenade.
- Citation :
« Les cimetières sont apaisants... On ne peut que lutter contre l’oubli. »
— Benoît Gallot (24:02)
4. Mémoire collective et histoires individuelles
- Richesse des histoires et figures du Père Lachaise (24:37–26:19)
- Inépuisable “livre d’histoire” : célébrités connues et anonymes, inventeurs, artistes, combattants.
- Développement de la taphophilie : passionnés recensant les grandes et petites figures du lieu.
- Evolution et architecture des lieux (26:19–29:32)
- Fondé en 1804 suite à un enjeu de salubrité publique et à la volonté de sortir Paris des fosses communes.
- Conception : jardin à l’anglaise, puis expansion avec rationalisation des plans.
- Croissance du cimetière : revalorisation après le “coup marketing” du transfert de Molière, La Fontaine, Héloïse & Abélard pour attirer les Parisiens.
5. La coexistence entre morts célèbres et anonymes
- Tous les destins, toutes les histoires (47:48–52:06)
- Hommages autant aux grandes figures qu’aux victimes anonymes, comme Susan Garrigues (attentats du Bataclan) ou Malik Oussekine.
- Question de la lutte contre l’oubli, l’importance d’une sépulture physique même à l’ère du numérique.
- Citation :
« Le cimetière, c’est la lutte contre l’oubli. Je trouve ça émouvant, ça me touche. »
— Benoît Gallot (52:06)
Moments notables et citations
- Citation marquante de Balzac (00:42, lue par le narrateur)
« À nous deux maintenant, à nous deux Paris ! »
— Honoré de Balzac, Le Père Goriot - Sur la symbolique collective du lieu (02:36)
« C’est un livre d’histoire à ciel ouvert. »
- Sur la pratique professionnelle (09:34)
« Jadis prestigieux, le métier de marbrier est en train de se perdre, lentement mais sûrement… »
- Sur le soin apporté aux restes mortuaires (17:15–19:45)
« On fait environ deux ou trois exhumations de sépultures par semaine, avec beaucoup de respect. [...] On les réunit dans un même cercueil placé ensuite à l’ossuaire. »
- Sur les usages et visites (34:43)
« Les gens viennent du monde entier, non seulement parce qu’il y a des grands noms français, mais beaucoup de grands noms étrangers. »
- Sur les légendes et cultes populaires (la tombe d’Allan Kardec, de Victor Noir…) (44:12–46:19)
« Il y a beaucoup de légendes, de rumeurs, de fantasmes qui entourent des tombes du cimetière du Père Lachaise. »
- Sur la nature du site (37:03–38:51)
« Il y a beaucoup d’animaux qui viennent, un couple de chouettes hulottes, une famille de renards… C’est aussi un poumon vert pour les Parisiens. »
Segments clés et repères temporels
| Timestamps | Sujet abordé | |-------------|--------------| | 00:10–03:09 | Présentation du Père Lachaise : chiffres, fonction, diversité des visiteurs | | 04:25–09:30 | Histoire familiale dans la marbrerie, transmission et changement du secteur | | 10:10–12:00 | Disparition progressive des petites entreprises funéraires | | 12:00–14:29 | Gestion, valeur et utilité quotidienne des archives au cimetière | | 16:06–19:45 | Exhumations, respect des restes, transmission à l’ossuaire, importance de la dignité | | 20:06–21:59 | Diversité des métiers qui font vivre le cimetière | | 21:59–24:37 | L’enfance et la vie quotidienne dans un cimetière – témoignages et perception de la mort | | 26:19–29:32 | Création, agrandissements et évolution urbaine et architecturale du site | | 34:43–37:03 | Cosmopolitisme, visiteurs étrangers, contrastes jour/nuit, légendes de vie nocturne | | 38:51–40:36 | Parc arboré, vision romantique, espaces de vie et de nature | | 44:12–47:37 | Légendes urbaines et cultes populaires autour de certaines tombes | | 47:48–50:19 | Les misérables, l’importance de l’anonymat et de l’individuel | | 52:30–54:03 | Uniformisation de l’art funéraire, humour, évolution des styles |
Citations et moments marquants
- « Gratuit pour les vivants. Pour les morts, c’est payant. » — Benoît Gallot (34:30)
- Sur la tombe d’Allan Kardec :
« Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi. [...] Sa tombe est très fleurie.» (44:12–45:15)
- Sur la tombe de Victor Noir et ses rituels :
« [...] l'idée est venue que ce gisant avait le pouvoir de donner la fertilité… ce gisant fait l’objet d’attouchements quotidiens par des touristes… » (45:36–46:19)
- Sur la diversité du public :
« Les Américains vont vers Jim Morrison, les Irlandais vers Oscar Wilde, les Arméniens vers le général Antranik…» (34:43)
- Hommage à l’humour en art funéraire :
« L’écrivain Jean-Louis Fournier a gravé sur la tombe de sa femme ‘finalement nous ne regrettons pas d'être venus’. » (52:30)
Thèmes transversaux et réflexions finales
- Le cimetière comme miroir de la société et de ses mutations :
- Passage de l’artisanat à l’industrie, place réduite des rituels traditionnels, nouvelles pratiques et rituels laïques.
- Le rapport vivant/mort, mémoire/l’oubli et l’impact émotionnel des sépultures :
- Lutte contre l’oubli, devoir de mémoire individuelle et collective, vicissitudes des œuvre funéraires.
- Une pédagogie de la mort, de la nature, du patrimoine accessible à tous :
- Transmission, médiation, itinéraires possibles entre recueillement, flânerie et apprentissage.
- Une institution cosmopolite et ouverte aux rites, croyances et histoires multiples :
- Inhumation de figures internationales, culte des anonymes autant que des grandes personnalités.
Résumé final de l’invité :
« Le cimetière, c’est la lutte contre l’oubli. Il est fascinant de voir à quel point les histoires individuelles trouvent leur place dans la mémoire collective. Chacun peut y trouver son compte : apprendre, méditer, flâner… Le Père Lachaise n’a rien de morbide, c’est un lieu vibrant, ouvert à la vie, à la mémoire et… à l’humour. »
— Benoît Gallot (résumé de 52:06–54:03)
NB : Ce résumé se concentre sur les thèmes et dialogues du podcast, en suivant leur ordre naturel et en conservant la richesse et le ton du propos original. Il saute la section publicitaire, les génériques et passe directement au contenu principal.
