Le Cours de l'histoire
Épisode : Fou d'histoire : David Dufresne, enquête sur Françoise d'Eaubonne, une grand-mère écoféministe
Date : 3 octobre 2025
Host : Xavier Mauduit (France Culture)
Invité : David Dufresne, journaliste et écrivain
Durée analysée : [00:01-53:30]
Aperçu de l’épisode
L’émission se penche sur la figure de Françoise d’Eaubonne, pionnière de l’écoféminisme et militante radicale, à travers l’enquête intime réalisée par son petit-fils, le journaliste David Dufresne dans son livre Remember Fessenheim. Entre héritage familial, immersion dans l’histoire des luttes sociales et environnementales, et réflexions sur la mémoire sociale, l’épisode éclaire la trajectoire d’une femme hors-normes dont l’engagement a marqué plusieurs générations et continue de résonner dans les combats contemporains.
Thèmes principaux
- Héritage familial et construction de l’engagement
- L’écoféminisme et la radicalité des luttes (années 1960-1980)
- Les actions militantes, dont l’attentat de Fessenheim
- La complexité de la figure de Françoise d’Eaubonne (personnelle, intellectuelle et politique)
- Les sources, l’enquête documentaire, et les zones d’ombre de la mémoire
- Réflexions sur la transmission, l’alternative politique et le rapport passé/présent
Points clés & Chronologie
1. Premiers portraits et héritage familial
- Photo emblématique et roman familial
- Introduction du livre et de la figure singulière de Françoise d’Eaubonne : « Une grand-mère allongée dans les herbes, un pistolet à la main. Nous sommes peu nombreux à avoir une telle photo de notre grand-mère. » (Interviewer, [00:09])
- Lien avec l’histoire et le sentiment de filiation
- Dufresne évoque un amour immense pour l’histoire, une admiration mêlée de distance et d’esprit critique vis-à-vis de l’idée d’un « sens de l’histoire ». Il note l'extraction sociale de sa grand-mère, issue d’une aristocratie déchue mais qui revendique le déclassement et l’action directe. [01:35-03:06]
« Un immense amour pour l’histoire, un immense respect pour l’histoire… et en même temps l’idée de dire “ça n’est pas figé”. » (D. Dufresne, [01:35]) « Elle forge le concept d’écoféminisme. Enfin, elle le nomme… Elle sera ce que Bruno Rotailleux appellerait une éco-terroriste, puisqu’elle va faire sauter la centrale de Fessenheim. » (D. Dufresne, [06:21])
2. La vie de famille : complexité, transmission et dissonances
- Enfance et éducation
- Dufresne revient sur les histoires familiales : une mère pionnière des études scientifiques (élève de Marie Curie) et un père engagé dans des positions politiques oscillant entre la Résistance et le pétainisme. Françoise grandit dans un univers contrasté et s’engage très tôt en résistance contre l’autorité et l’injuste. [03:18-05:36]
- Figure de la grand-mère impossible, militante extravagante
- Portrait d'une femme « fantasque, mystérieuse », à la fois absente du quotidien familial mais dont la présence a profondément marqué Dufresne. (Oeuf dur comme repas, barricades à 50 ans, perruques planquées par ses petits-enfants [06:21-08:38])
« C’est la liberté incarnée. C’est la joie constante, elle chante, on lui planque ses perruques avec ma grande sœur, on s’amuse comme des fous, on la voit peu, mais le peu qu’on voit, ça m’a marqué à vie. » (D. Dufresne, [07:37])
3. Méthodologie de l’enquête & sources
- Rôle des archives et travail de terrain
- Dufresne insiste sur l’importance du croisement entre documentation familiale (objets, manuscrits, archives à l’IMEC) et témoignages de contemporains, refusant de s’en tenir à la froideur des documents officiels. Il évoque la drôlerie des procédures, comme la pesée des dossiers d’archives, et la difficulté d'accéder à certaines sources classées « raison d’état ». [09:38-13:58]
« Moi, j’aime la pâte humaine… un témoin ne se souvient pas, dit une méchanceté, puis tout d’un coup rigole et puis développe. » (D. Dufresne, [11:26])
4. Retour sur Fessenheim : l’action directe et le contexte des années 1970
- Origines du titre et fiction/réalité
- Le titre du livre fait écho à une phrase prononcée dans le film « L’Inspecteur Harry ne renonce jamais » : « Remember Fessenheim. » Une anecdote souligne la reprise par le cinéma américain d’une actualité brûlante. [15:20-17:11]
- Attentat de Fessenheim (1975) : genèse, portée, réception
- Récit de l’attentat : pose de charges sur la centrale en construction, « pas d’uranium, rien ». Action réalisée dans la perspective de faire éclater le débat public plutôt que pour blesser. La presse reprend docilement la parole gouvernementale ; le débat n’aura pas lieu. [17:28-22:11]
« Elle considère, et je crois à raison, que le nucléaire, la famille nucléaire, le nucléaire, c’est le patriarcat poussé à son paroxysme… C’est un acte extrêmement écoféministe. » (D. Dufresne, [21:35])
- Mélange des luttes et intersectionnalité avant l’heure
- Françoise d’Eaubonne mêle engagements : défense des droits des homosexuels, écologie, féminisme, lutte contre le nucléaire, etc. [22:11-24:08]
- Notable : Fessenheim n'a pas lancé le débat souhaité ; frustration partagée par l'intéressée et analysée par Dufresne.
5. Autres combats, formes d'action et vie intellectuelle
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Activisme haut en couleur
- Récits d’actions « commandos saucisson » contre les anti-avortement, usage militant du saucisson comme arme « phallique » et détournement des codes. [29:47-31:28]
« C’est une arme par destination de septième catégorie... Je pense qu’il y a un symbole phallique qui ne lui échappe pas, évidemment. Elle à qui on doit le mot phallocrate ! » (D. Dufresne, [31:17])
- Récits d’actions « commandos saucisson » contre les anti-avortement, usage militant du saucisson comme arme « phallique » et détournement des codes. [29:47-31:28]
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Émergence du Front Homosexuel d’Action Révolutionnaire (FHAR) et ambiance des années 70
- À la suite d’une irruption sur le plateau de Ménie Grégoire, formation du FHAR, dont d’Eaubonne devient l'une des figures, parolière et animatrice, créant parodies politiques et chansons d’action. [33:38-41:01]
« Pour elle, l’action doit être joyeuse. Pour elle, c’est essentiel. » (D. Dufresne, [41:01])
- À la suite d’une irruption sur le plateau de Ménie Grégoire, formation du FHAR, dont d’Eaubonne devient l'une des figures, parolière et animatrice, créant parodies politiques et chansons d’action. [33:38-41:01]
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Effervescence, divisions et radicalité des années 70
- Cacophonie militante, conflits internes, débats sur la priorité des luttes (marxisme vs intersectionnalité), le tout dans un climat de surveillance policière et d’infiltration. [41:01-44:03]
- Rôle du rapport Meadows sur les limites de la croissance dans l’orientation écologique de Françoise (aujourd’hui d’une saisissante actualité).
- Cacophonie militante, conflits internes, débats sur la priorité des luttes (marxisme vs intersectionnalité), le tout dans un climat de surveillance policière et d’infiltration. [41:01-44:03]
6. Héritage, transmission et introspection
- Lien entre la trajectoire militante de Françoise et le travail de Dufresne
- Dufresne évoque sa propre prise de conscience : « tout ce que je fais, c’est de la petite répétition de Françoise… » et la difficulté d’assumer la filiation intellectuelle et politique avant de « l’endosser » dans ce livre. [46:27-48:20]
- Refus du "roman familial" pour une exploration de l’alternative
« Ce livre, c’est une forme de refus du narratif qu’on nous impose, qui serait la réaction triomphante, la contre-révolution de tout qui mènerait le monde… Ce n’est pas un récit familial. C’est vraiment un récit d’époque et surtout de ce que ça dit, j’espère, pour nous aujourd’hui. » (D. Dufresne, [51:51])
7. Derniers mots et regard sur l’émancipation
- Les dernières paroles de Françoise d’Eaubonne, dans une archive, mettent en lumière son sentiment d’ancrage dans le monde à travers la reconnaissance de la fin des tabous et l’espoir dans la victoire post-soixante-huitarde de la liberté individuelle et collective.
« Je ne me sens plus seule, je me sens vraiment en prise directe avec le monde… tous ces tabous sont en train de craquer… C’est une des grandes victoires de l’après-mai 68. » (Françoise d’Eaubonne, [53:30])
Citations et moments marquants
La radicalité joyeuse
- « Pour elle, l’action doit être joyeuse. Pour elle, c’est essentiel. »
(David Dufresne, [41:01])
L’intersection des luttes
- « Le combat pour les droits des homosexuels, le combat pour l’environnement, le combat contre le nucléaire ou plutôt pour le débat autour du nucléaire, pour les droits des femmes. Tout ça se mêle, tout ça se croise… »
(Interviewer, [22:11])
Sur la transmission et l’héritage
- « Je me suis dit, mais merde, tout ce que je fais, c’est de la petite répétition de Françoise. Je suis vraiment dans son sillage, dans ses pas. »
(D. Dufresne, [47:10])
La frustration et la transformation des combats
- « Ce qui est très embêtant pour elle, c’est qu’en fait elle ne peut pas répondre… Elle, écrivaine, (…) va écrire tout un tas de communiqués… »
(D. Dufresne, [24:08])
Timestamps sélectifs pour approfondissement
- 00:09 Présentation du livre et de la photo frappante de Françoise d’Eaubonne
- 06:21 Portrait de la grand-mère impossible, entre tendresse et intransigeance militante
- 09:38 Démarche de l’enquête, archives familiales, complexités d’accès aux sources policières
- 17:20 Récit contextualisé de l’attentat de Fessenheim, la France des années 70 et le nucléaire
- 21:35 Motif écoféministe dans la lutte anti-nucléaire : « le nucléaire, c’est le patriarcat poussé à son paroxysme »
- 24:08 Incompréhension publique et médiatique face à la radicalité des combats
- 31:17 Les commandos saucisson : arme politique et humour subversif
- 41:01 Chansons d’action, ironie et fête dans l’action militante
- 44:46 L’affaire Tarnac et analyse comparative Fessenheim-Tarnac
- 46:27 Rapport personnel et introspection de Dufresne sur sa filiation militante
- 53:30 Dernière prise de parole féministe et libératrice de Françoise d’Eaubonne
Conclusion
À travers le témoignage intime de David Dufresne, l’épisode trace le portrait d’une « impossible grand-mère » dont l’existence fut au carrefour de la résistance, des premières avant-gardes féministes, de l’écologie radicale et des innovations politiques et culturelles de l’après-68. La démarche d’enquête, moderne et réflexive, souligne combien la mémoire des luttes passées continue de structurer celles d’aujourd’hui, tout en refusant la transformation de ces vies en simples objets de mémoire familiale ou d’hommage calibré.
« C’est vraiment un récit d’époque et surtout de ce que ça dit, j’espère, pour nous aujourd’hui. »
(D. Dufresne, [52:16])
Résumé rédigé dans un style fidèle à l’émission, respectant la voix vive, ironique, tendre et politique de David Dufresne et l’acuité du dialogue.
