Le Cours de l’histoire – « Fou d’histoire : Écrivaine et folle d’histoire, Clara Dupont-Monod, le Moyen Âge au cœur »
France Culture – 14 novembre 2025
Invités : Clara Dupont-Monod (écrivaine)
Hôte : Xavier Mauduit
1. Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode explore la passion de l’écrivaine Clara Dupont-Monod pour l’histoire et tout particulièrement pour le Moyen Âge. Par le biais de ses romans, elle réactualise la période médiévale, ses mythes, ses figures féminines—célèbres ou oubliées—et la force poétique de l’ancien français. Les échanges abordent la transmission familiale d’une culture historique, la puissance du langage médiéval, la place du local et des racines, mais aussi la complémentarité entres histoire et littérature. La conversation ponctuée d’extraits, d’exemples de ses livres et d’anecdotes personnelles met en lumière la manière dont l’imaginaire médiéval éclaire notre présent, et inversement, notamment à travers la satire, la farce et la confrontation avec la modernité (jusqu’à Elon Musk !).
2. Principaux points abordés et analyses
a. L’ancien français comme révélation d’un monde
- [01:59] Clara Dupont-Monod revient sur sa découverte de l’ancien français durant ses études, une « rencontre amoureuse » marquée par la passion d’un professeur (M. Thomaset).
- Importance de l’ancien français pour comprendre la langue d’aujourd’hui : depuis les mots jusqu’aux expressions (« tenir parole », « mettre la table »).
- Nuances et subtilités : « Par exemple, ils ont un mot pour décrire la joie inquiète qui est celle quand vous attendez la personne aimée et que vous avez un petit serrement de cœur en même temps qu’une grande exaltation. » [03:13]
- Les enfants s’y passionnent, parce que c’est « très concret » et proche de leur quotidien.
b. La présence du Moyen Âge dans la vie et l’œuvre de Clara Dupont-Monod
- Un héritage familial : « J’avais quand même en hamac de sécurité derrière, un papa… fou de Moyen-Âge. » [04:51]
- *Un rapport à la nature très médiéval dans les Cévennes, où les objets et lieux sont animés, les pierres parlent (« Le fait d’animer l’inanimé, c’est quelque chose de très médiéval. » [05:39])
c. Dans l’écriture, le Moyen Âge comme obsession contemporaine
- L’imprégnation médiévale dans ses romans, même dans leur structure : « Au fond, mon dernier, qui s’appelle La Confrontation, et qui est ultra contemporain, mais c’est quand même l’histoire d’un tournoi entre deux personnes… importance de la voix… importance du vocal qui était phénoménale au Moyen-Âge. » [06:40]
d. La farce médiévale, la satire et le mot comme arme
- Dans « La Confrontation », l’irruption d’Elon Musk transpose le principe de la farce médiévale à aujourd’hui : « Il n’était pas rare qu’elle soit subitement interrompue par un groupe de gens un peu déconneurs (…) mais qui, mine de rien, disait quand même des choses sur l’époque… » [08:22]
- Le mot médiéval : enjeu de vie ou de mort, « Il n’y a pas de période plus révérencieuse par rapport au mot que le Moyen-Âge. » [09:30]
e. Les échos entre le passé et le présent
- Réseaux sociaux comparés au lynchage ou à la lapidation symbolique de l’époque (« Le fait d’assister à un lynchage sur les réseaux sociaux, c’est exactement l’équivalent d’assister à une exécution publique de mise à mort… » [11:27])
- Réflexion sur la réputation, la violence collective, les phénomènes de foule et l’impact du numérique sur la territorialité et l’identité.
f. L’enjeu du romancier face à l’histoire
- Fidélité historique vs. liberté romanesque : Un équilibre complexe ; un an de documentation puis un an d’oubli pour ne garder que l’essentiel (« Il faut rester romancier, il ne faut pas devenir historien... » [14:32])
- Anecdote sur « le bas de la robe » d’Aliénor d’Aquitaine [15:00] : « Et je m’en veux encore en me disant ‘Bah tu vois, t’aurais dû rester à ce moment-là romancière’… »
g. L’exploration des figures féminines médiévales
- Aliénor d’Aquitaine : Figure omniprésente, entourée de légendes, difficiles à dépasser par l’écrivain. Clara Dupont-Monod explique son choix d’approcher la reine par le filtre de ses proches (son fils Richard, son mari Louis VII) [18:57].
- La modernité subversive de ses personnages masculins et leur attachement à Aliénor, contre les clichés.
- Juette de Huy, figure méconnue découverte dans Duby, recluse, résistante, inspirant « la passion selon Juette ».
h. La complémentarité histoire/fiction
- Les « blancs de l’histoire » comme trésors pour le romancier ; la nécessité d’inventer là où l’historien s’arrête (« Les blancs de l’histoire, qui sont le cauchemar de l’historien, sont la gourmandise de l’écrivain. » [23:51])
- Les échanges avec l’historien Martin Aurel sur Aliénor, le jeu entre le romancier et l’historien pour « combler les blancs ».
i. La mémoire, le lieu et l’identité
- Le lien organique avec les Cévennes, la puissance du territoire dans la construction de soi et l’usage médiéval du lieu comme identité (« Ce lieu, il est important. Toute cette société des écrans… aura, à mon avis, complètement dissous cette territorialité qui nous définit… » [38:02])
j. Transmission familiale de l’histoire et des valeurs
- Vécu protestant cévenol, mémoire familiale de la résistance, importance de l’éthique et du lien entre valeurs et actes [43:35].
k. De la réception familiale à la relation privée au livre
- Les réactions matées et ironiques de ses parents (« Vraie question, qui va acheter ça ? » [48:02]), mais acceptation de la distance naturelle entre auteur et lecteurs, et de l’intimité du rapport à un livre.
l. Une littérature du plaisir, du jeu et du collectif
- Défense du roman historique et du « il était une fois » comme force politique, antidote à l’autofiction omniprésente. [49:39]
- La littérature comme espace de plaisir, de transmission et de sourire, même en abordant des sujets graves ou contemporains (« Le plaisir simplement de la lecture. » [52:11])
3. Citations et moments marquants
Découverte de l’ancien français
- [01:59] Clara Dupont-Monod : « C’est un peu comme une rencontre amoureuse, le hasard y est pour beaucoup... Et là, je découvre un monde. »
Sur la langue médiévale
- [03:13] Clara Dupont-Monod : « Ils ont un mot pour décrire la joie inquiète qui est celle quand vous attendez la personne aimée... »
Sur la force du mot
- [09:30] Clara Dupont-Monod : « Le mot a valeur de vie ou de mort... Il n’y a pas de période plus révérencieuse par rapport au mot que le Moyen Âge. »
Sur réseaux sociaux et violence collective
- [11:27] Clara Dupont-Monod : « Le fait d’assister à un lynchage sur les réseaux sociaux, c’est exactement l’équivalent d’assister à une exécution publique de mise à mort… »
Sur la liberté du romancier
- [15:00] Clara Dupont-Monod : « Il y a toujours cette petite voix un peu scolaire à l’intérieur de nous qui dit “Ah ben non, tu ne peux pas écrire ça, ça ne s’est pas passé comme ça”. Ben oui, mais ce n’est pas grave... »
Le plaisir littéraire
- [23:51] Clara Dupont-Monod : « Les blancs de l’histoire, qui sont le cauchemar de l’historien, sont la gourmandise de l’écrivain. »
Sur Juette
- [27:50] Clara Dupont-Monod : « Cette petite Juette, ça a été encore maintenant un grand lien que j’ai… Ça permet de donner une voix à ceux qui n’en ont plus. En tout cas, ça protège de cette deuxième mort qu’est l’oubli. »
Sur la territorialité et l’époque
- [38:02] Clara Dupont-Monod : « Cette idée du territoire qui façonne quelqu’un, on le trouve dans tous mes livres... Cette société des écrans, du numérique, etc. aura, à mon avis, complètement dissous cette territorialité qui nous définit… »
Sur la transmission familiale
- [43:35] Clara Dupont-Monod : « Nous cousins, nous avons été beaucoup bercés par ces récits de risques pris, de craintes, de suspens terribles. »
4. Timestamps clés
- 00:09 – Introduction, lien entre Moyen Âge, satire et imagination.
- 01:59 – Découverte de l’ancien français.
- 05:39 – Les Cévennes, lien personnel et inspiration médiévale.
- 08:22 – La farce médiévale et sa réincarnation moderne.
- 11:27 – Réseaux sociaux et l’exécution publique : échos médiévaux.
- 14:32 – Les tensions entre histoire et fiction dans le travail du romancier.
- 18:57 – Double voix narrative pour Aliénor d’Aquitaine.
- 23:51 – Les « blancs » de l’histoire, moteur de la fiction.
- 27:50 – Juette de Huy, donner voix à l’oubliée.
- 38:02 – Place du lieu dans l’identité et la littérature.
- 43:35 – Transmission des valeurs et récits familiaux.
- 48:02 – Lecture familiale de « S’adapter » : retour distancié, intimité du livre.
- 49:39 – La littérature comme force politique, plaidoyer pour la fiction.
- 52:11 – Le plaisir, le sourire et la modernité du rire médiéval.
5. Conclusion/ton général
L’épisode se termine comme il a commencé : dans le plaisir contagieux de l’exploration littéraire et du détour par le Moyen Âge pour mieux éclairer la modernité et partager, par la fiction, des passions réelles, des valeurs incarnées, de l’humour, de la tendresse et une vraie gourmandise d’histoire.
Pour aller plus loin :
- « La Confrontation » (Albain Michel)
- « S’adapter » (Stock, Prix Fémina des lycéens)
- « Le roi disait que j’étais diable » et « La révolte » sur Aliénor d’Aquitaine
- « La passion selon Juette »
- Biographies médiévales recommandées : Martin Aurell, Georges Duby, Jacques Le Goff.
Le Cours de l’histoire – un rendez-vous où l’amour du passé n’éloigne jamais du présent, et où le rire et la langue restent au cœur de tout.
