Résumé détaillé de l’épisode
Podcast : Le Cours de l’histoire
Épisode : Fou d’histoire : Gaëlle Bourges – "Il n’y a que l’art qui peut me consoler des tragédies de l’histoire"
Date : 25 avril 2025
Invitée : Gaëlle Bourges, danseuse, chorégraphe
Animateur : Xavier Maudit
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore le rapport intime et viscéral que Gaëlle Bourges entretient avec l’histoire à travers l’art, la danse et la mémoire. À partir de son travail chorégraphique inspiré par des œuvres majeures (La Dame à la Licorne, l’Olympia de Manet, le roman "Austerlitz" de W.G. Sebald), elle interroge la capacité de l’art à consoler les tragédies de l’histoire, et la manière dont la mémoire – individuelle et collective – se transmet ou s’altère. L’émission aborde la transmission des récits, la place du spectateur, l’histoire des vaincus et la restitution du vécu de celles et ceux que l’histoire officielle a effacés.
Points clés et extraits notables
1. La rencontre avec l’histoire par l'art et les musées (00:08–04:26)
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Gaëlle Bourges décrit son expérience dans les musées :
Elle s'intéresse autant à l’ambiance générale, au craquement des planchers, aux interactions des visiteurs avec les œuvres, qu’aux œuvres elles-mêmes."Moi j’aime bien observer déjà pas seulement les œuvres qui sont potentiellement accrochées mais aussi le craquement des planchers, comment les gens se positionnent face à l’œuvre, l’ambiance générale en fait." (01:31–01:45)
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Sa méthode de travail chorégraphique :
Contrairement à ce que l’on pourrait croire, Bourges ne tire pas instantanément de chaque œuvre une envie de création. Certaines œuvres font leur chemin en elle avant de ressurgir sous forme de spectacle, longtemps après leur découverte (par exemple, la Dame à la Licorne)."Je n’ai pas envie de faire des spectacles avec toutes les œuvres que je vois. Heureusement, parce que là, j’en serais au huit centième spectacle en deux ans." (02:25)
2. La Dame à la Licorne et la matérialité du spectacle (04:26–06:41)
- Son approche pragmatique et poétique de la scénographie :
Elle travaille avec la pénombre, des moyens simples pour faire "apparaître" l’œuvre sur scène, en insistant sur l’expérience sensorielle."On va planter ou piquer plutôt des fleurs en plastique… ce n’est pas du tout une reconstitution de l’Opéra de Paris… quelque chose de la tapisserie… va apparaître aux spectateurs." (04:26–05:29)
3. Le spectacle vivant : rapport à la mémoire, au temps, au corps (07:01–12:26)
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Entremêlement de récits, actions, écoute flottante :
Le spectacle est conçu pour laisser au public une grande liberté d’expérience (regarder, écouter, dormir même…)."C’est pour ça que j’écoute beaucoup la radio d’ailleurs… je peux aussi m’endormir avec votre voix par exemple. Si je suis très fatiguée et qu’à 9h10 j’ai encore sommeil, vous pouvez m’endormir et c’est très bien." (07:39)
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Le flux du temps et l’incorporation de la mémoire par la danse :
Inspirée par Sebald et Muriel Pic, elle conçoit la mémoire comme un flux, incarné physiquement sur scène :"La mémoire c’est du flux, c’est du flux de temps en fait. Et qu’est-ce qui est d’autre que la danse, que du flux de temps qu’on incorpore, qu’on vit en direct devant des spectateurs." (09:32) "Quelque chose de la mémoire est incorporée et suinte sur un plateau, un plancher quoi. Ça, ça m’intéresse vraiment beaucoup." (10:20)
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L’empathie spectateur / performeur, les droits du public :
"Avec l’art, on vit ce qu’on a besoin de vivre au moment où ça se passe. [...] je m’endormais mais de façon vraiment royale." (11:09–11:47)
4. Le rapport au passé, à l’erreur, et l’expérience de la scène (14:09–16:41)
- Imprévu et fragilité du spectacle vivant :
Des détails techniques peuvent devenir signifiants (ex : la machine à fumée censée évoquer le brouillard de la bataille d’Austerlitz en panne)."On doit faire la bataille d’Austerlitz… Le texte du récit parle d’Austerlitz, pas de fumée. On a roulé comme on doit rouler, mais on a roulé sans fumée. Je pense que ça nous a beaucoup perturbés." (14:09–14:59)
5. Travail sur la mémoire, les secrets de famille, Austerlitz (17:29–34:08)
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Enchâssement des récits à la manière de Sebald :
Nourrie du roman et de son passé, Bourges mêle enquête familiale et mémoire nationale (Seconde Guerre Mondiale, captivité de son grand-père, rapport à l’Allemagne)."C’est un procédé de mémoire qui remonte à la surface de la conscience de quelqu’un qui s’appelle Jacques Austerlitz. Et c’est un procédé d’enchâssement." (17:29) "Il y a quelque chose qui s’est compacté dans ma conscience entre ces Noëls en Allemagne, la captivité de mon grand-père, Nuit et Brouillard […] il n’y a que l’art qui peut… m’en consoler, même s’il n’y a pas de consolation, en vrai." (24:42–25:48)
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Le secret de famille révélé tardivement, et le rôle du récit :
"Le secret, je l’ai su vraiment très, très tard, c’est que mon grand-père l’a livré à un de mes frères déjà, pas très longtemps avant sa mort. Et puis, mon grand-père l’a dit à un de mes frères, mais pas à moi. […] Il a eu un enfant avec une personne quand il était en captivité en Silésie." (26:35–28:00)
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L’importance de restituer l’histoire par l’intime :
"Connaître le passé, pour comprendre son existence." (29:04–29:19)
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Les erreurs et la fluidité des souvenirs :
Correction en direct par le public d’une erreur factuelle dans le texte initial (le Mur de Berlin et le passage Est-Ouest)."Mon imaginaire a inventé un mur." (31:58)
6. Résistance, création, punk et transmission par la danse (34:27–45:53)
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Mise en valeur de la subversion artistique en RDA et la force de l’expression corporelle contre les totalitarismes :
"Les totalitarismes font sauter des... puisqu’ils appuient avec un couvercle tellement lourd sur la tête des gens, les gens font sauter les verrous comme ils peuvent, en fait, avec la musique, ou l’art en général." (37:53)
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Pluralité des danses, rapport aux corps subalternes (pogo, danse contact, etc.)
"L’histoire, ce n’est pas seulement l’histoire des académies… c’est toutes les danses, c’est tous les corps qui dansent, les corps qui se jettent les uns sur les autres aussi dans un pogo, par exemple." (39:49)
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La narration contemporaine par l’ellipse, la polyphonie, « Remember » (clin d’œil à Fame) et la persistance de la mémoire par le refrain musical :
"Dans le refrain fait ‘remember, remember’. Donc, souviens-toi, souviens-toi, souviens-toi, souviens-toi de mon nom." (44:48–45:53)
7. Hommage aux anonymes et restitution de l’histoire des vaincus (47:26–50:27)
- Travail sur Roubaix, industrie textile disparue, mémoire ouvrière :
"Qu’est-ce qu’on fait avec ces traces?… c’est de donner corps à des mémoires de gens qui disparaissent… rendre hommage à des paroles… c’est leur rendre hommage… Elle se dévide mais moi je la réenroule en fait." (47:26–50:27)
8. Redonner leur place aux femmes oubliées de l’histoire de l’art – Olympia de Manet (50:34–57:32)
- La double présence effacée :
Récit de la dépression de Manet après le scandale, mais surtout, redonner voix et identité aux modèles féminins (Victorine Meurant et Laure) dont l’histoire personnelle a été effacée par l’histoire de l’art."Il y a deux femmes sur ce tableau qui ont été complètement oubliées… Victorine Meurant… et une autre femme noire dont on connaît le prénom seulement, Laure, puisque Manet a consigné son nom dans un carnet… Ces femmes ont beaucoup posé… et on oublie leurs noms." (53:17–55:36) "La bande à Laura redonne une identité à ces femmes et raconte ce qu’on sait, assez peu d’ailleurs, de leur histoire." (55:36)
Moments et citations marquantes (avec timestamps)
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"Moi j’aime bien observer… l’ambiance générale… le craquement des planchers, comment les gens se positionnent face à l’œuvre."
- Gaëlle Bourges, (01:31)
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"Non, parce que je n’ai pas envie de faire des spectacles avec toutes les œuvres que je vois."
- Gaëlle Bourges, (02:25)
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"La mémoire c’est du flux… qu’est-ce qui est d’autre que la danse, que du flux de temps qu’on incorpore..."
- Gaëlle Bourges, (09:32)
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"Il n’y a que l’art qui peut m’en consoler, même s’il n’y a pas de consolation, en vrai."
- Gaëlle Bourges, (25:48)
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"Connaître le passé, pour comprendre son existence."
- Xavier Maudit, (29:04)
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"L’histoire, ce n’est pas seulement l’histoire des académies… c’est tous les corps qui dansent."
- Gaëlle Bourges, (39:49)
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"Elle se dévide mais moi je la réenroule en fait."
- Gaëlle Bourges, (50:27)
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"Il y a deux femmes sur ce tableau qui ont été complètement oubliées… on oublie leurs noms."
- Gaëlle Bourges, (55:36)
Timestamps des grandes séquences
- 00:08–04:26 : Premiers souvenirs muséaux, approche de la création chorégraphique
- 04:26–06:41 : Travail autour de la Dame à la Licorne, pragmatique et poétique
- 07:01–12:26 : Rapport à la mémoire, écoute flottante, flux du temps/scène
- 14:09–16:41 : Expérience scénique, imprévus et réécriture de la mémoire
- 17:29–34:08 : Enchâssement des récits, enquête familiale, secrets de famille
- 34:27–45:53 : Punk, danse et résistance, restitution artistique multi-couche
- 47:26–50:27 : Mémoire ouvrière, disparition et transmission
- 50:34–57:32 : Hommage aux modèles féminins dans Manet, mémoire minorée dans l’art
Conclusion et tonalité
L’épisode offre un voyage sensible et polyphonique à travers l’histoire, l’art, la mémoire et la scène, porté par le regard acéré, lucide mais aussi profondément empathique de Gaëlle Bourges. Il interroge la capacité de la création à ressaisir les tragédies collectives et intimes, trace le rôle capital de l’écoute, du corps et de l’art dans la transmission des récits oubliés ou tus. L’émission, à l’image de son invitée, oscille entre érudition, émotion et humour, et invite à s’interroger sur nos propres histoires, sur la matière vivante de la mémoire et sur "ce qui reste" des œuvres, des vies, des gestes et des souvenirs.
Résumé rédigé sur la base de l’écoute complète de l’émission (hors pubs, jingles et génériques), respectant la langue et le ton des intervenants.
