Le Cours de l'histoire
Podcast: France Culture
Épisode: Fou d'histoire : Jakuta Alikavazovic, une voix pour les fantômes de l'exil
Date: 30 janvier 2026
Invitée principale: Jakuta Alikavazovic, romancière et traductrice
Hôte: Xavier Mauduit
Vue d'ensemble :
Cet épisode explore la façon dont l'exil, la mémoire, l'art et l'histoire familiale s'entrelacent pour forger l'identité, à travers le regard et l’œuvre de la romancière Jakuta Alikavazovic. Nourrie par des souvenirs transmis, des silences familiaux et la nostalgie de pays disparus, Alikavazovic évoque la puissance de la littérature pour rendre justice aux « fantômes » de l’exil – ces existences marquées par la rupture, la transmission de l'histoire familiale, et la perte de la langue maternelle.
L’émission aborde aussi la place de la poésie en exil, la complexité du bilinguisme, le rapport à l’art pris comme justification de l’émigration, et la reconstruction de récits à partir de fragments de souvenirs.
Points clés & Temps forts
1. L’enfance, la transmission et les grands enterrements (00:09 – 07:04)
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Obsèques de Sartre : transmission familiale et imagination
- Xavier Mauduit réintroduit l’archive des obsèques de Sartre en 1980, soulignant son importance symbolique à Paris.
- Jakuta Alikavazovic évoque ce mythe familial : emmenée, bébé en porte-bébé, par sa mère, elle était présente sans souvenirs - une narration répétée dans la famille qui fait « sillon de disque vinyle ».
- Citation :
« Emmener une petite fille, la première de sa famille à être née en France… à l’enterrement de Jean-Paul Sartre, c’est aussi lui dire : voilà, si tu souhaites une place dans l’histoire littéraire de ce pays, elle est à toi. » (Yakuta Alikavazovic, 01:44)
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Les origines et la fiction familiale
- Les parents d’Alikavazovic arrivent à Paris dans les années 70, portés par le désir d’art et d’études : « un grand appétit de vivre dans la ville lumière ».
- Origines : Bosnie pour la mère, Monténégro pour le père, dans une Yougoslavie qui n’existe plus.
- La transmission familiale fonctionne à travers la fiction, les récits recomposés, le goût de l’art.
2. Histoire familiale, histoire nationale et ruptures de mémoire (07:13 – 15:37)
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Mort de Tito et mémoire yougoslave
- Rappel de la mort de Tito en 1980, leader d’une Yougoslavie aujourd’hui éclatée.
- Pour Alikavazovic : l’icône Tito était vécue comme un mythe lointain, avec une transmission indirecte, fantasmée et segmentée, notamment via l’histoire de la « chaussure de Tito » en classe.
- Citation :
« Cette idée-là, qu’on avait tordu la vérité à l’endroit où on était censé la transmettre, la classe, je crois que c’est quelque chose qui a beaucoup frappé, beaucoup choqué mon père… » (08:58)
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La transmission d’une histoire sensible et fragmentée
- L’histoire de la Yougoslavie n’était pas étudiée à l’école française. La connaissance se faisait par bribes : souvenirs de famille, histoires d’enfance.
- Prise de conscience brutale lors de l’éclatement de la guerre en ex-Yougoslavie pendant l’adolescence, générant sentiment de décalage avec les « pairs » français.
- Ambivalence de la double culture et de l’exil : « Très longtemps, je n’ai pas su quoi faire de cet entre-deux… C’est le genre d’expérience ambivalente qui est à la racine du métier d’écrire. » (12:08-15:37)
3. Langues, identité, et la création littéraire dans l’exil (15:37 – 22:31)
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Langue maternelle et bilinguisme à la maison
- Les parents font le choix fort de garder le serbo-croate à la maison, allant contre la doctrine assimilationniste des années 80.
- « Les enfants n’élèvent pas les enfants… on a toute confiance en l’acquisition linguistique. » (15:42)
- La tension du biculturalisme pousse Alikavazovic à choisir l’anglais - « une troisième voie, une troisième langue qui ne serait qu’à moi » (16:53)
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La traduction et l’évasion par l’anglais
- Traduction de l’anglais plutôt que des langues familiales (traductions de Ben Lerner, Toni Morrison, Anna Burns…).
- L’anglais est d’abord utilitaire puis devient passion.
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L'art comme motivation de l’exil
- Placer l’art comme raison d’exil, une façon de « brouiller » les pistes et contourner des motivations politico-économiques douloureuses.
- Citation :
« Se placer en émigré artistique, en émigré culturel, c’est se placer non pas au-dessus mais à côté de toutes ces contingences-là et s’octroyer la liberté d’une forme de brouillage. » (19:42)
4. La poésie yougoslave, le silence, et la transmission (22:31 – 29:27)
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Poésie et exil
- Évocation de la poésie yougoslave résistante : après l’exil, la mère d’Alikavazovic, poétesse, cesse d’écrire ; la poésie disparaît, mais son silence irrigue la famille.
- Citation :
« Qu’est-ce qu’une poétesse qui n’est plus dans sa langue ? Est-ce qu’elle peut continuer à écrire ? Pour cette poétesse-ci, la réponse a été non. » (22:31)
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Poésie comme courant souterrain
- L’idée d’une poésie et de valeurs humanistes qui « se cachent pour mieux survivre, pour mieux réapparaître » (25:25).
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La question de l’appartenance à l’histoire (« Où suis-je dans cette histoire ? »)
- Tension universelle entre petite et grande histoire, remaniement continuel de rapport au pays, à la littérature, à l’exil.
- Citation
« Qui ne se pose pas cette question : où sommes-nous dans cette histoire ? (...) On y baigne qu’on ne la voit pas, c’est comme l’air qu’on respire. » (27:11)
5. Littérature, mémoire et reconstruction du passé (29:27 – 34:33)
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Création littéraire, histoire et fiction
- La littérature comble les silences, explore les « petits et grands jamais » qui façonnent tout destin personnel et collectif.
- Exemples de travail documentaire : inspiration puisée dans des ouvrages historiques, y compris pour des romans contemporains.
- Citation
« Pour faire de la fiction, il faut absolument avoir un appui ferme dans le réel. Parce que la fiction, c’est le réel augmenté. » (30:11-32:14)
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Le flou du passé et l’expérience sensorielle de l’enfance
- Référence à Agotha Christophe sur la mémoire d’enfance en guerre, expérience « normale » que l’on ne réalise que plus tard comme atypique ou douloureuse.
- L’art du roman consiste à transmettre cette expérience sensible, à faire sentir et vivre l’étranger, à créer des ramifications dans la vie des lecteurs.
- Citation :
« C’est ça, avant tout, qu’il s’agit de transmettre et de faire éprouver (…) L’enjeu du travail de la romancière que je suis, il s’agit de faire sentir des choses, de faire vivre à d’autres des choses que j’ai vécues moi, qui n’appartiennent pas à leur histoire, mais qui vont devenir une partie de leur histoire si moi je fais bien ce que je fais. » (34:33)
6. Identité, racines et objets de la mémoire (37:54 – 46:32)
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L’origine, les racines et la question du nom
- La récurrence de « tu viens d’où ? », vécue comme intrusive ; préférer parler de la circulation des histoires et des contes universels plutôt que d'une biographie familiale minutieuse.
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Les objets-souvenirs de l’exil
- Le « trench familial » ayant voyagé entre Paris et le Monténégro, symbole de circulation, et un porte-carte des JO de Sarajevo 1984, nostalgie d’un « grand jamais collectif ».
- Nostalgie comme voie d’accès à l’histoire, mais aussi risque de l’édulcoration.
- Citation :
« La nostalgie me paraît être un mode d’accès à l’histoire. Il faut s’en méfier, bien sûr, parce qu’elle a tendance à tout englober. On est à côté du vrai dans la nostalgie. Ça peut néanmoins être une porte d’entrée vers certaines périodes, vers certains lieux. » (46:15)
7. Retour et émotion face au « pays d’origine », architecture et temps (47:22 – 50:45)
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Retour en ex-Yougoslavie : émotions contrastées
- La stabilité des paysages en contraste avec la fugacité des êtres ; l’architecture de Sarajevo comme palimpseste où se lisent les époques successives.
- La pierre et le bâti rassurent, incarnent la continuité de l’histoire.
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La sensation d’être entourée de « fantômes »
- Les traces matérielles offrent un ancrage pour les voix absentes, les « fantômes de l’exil ».
8. La vocation de la littérature (51:52 – 54:03)
- L’horizon du livre et la littérature comme ouverture
- Pas de démonstration, pas de conclusion claire, mais créer pour le lecteur l’impression d’un horizon qui s’élargit, d’un « grand soleil qui se lève ».
- Citation :
« Et la fin, ça n’est pas la fin d’une démonstration, ça n’est pas une conclusion. La fin, c’est finalement l’état d’esprit, l’état dans lequel je souhaiterais qu’idéalement, si je fais bien ce que j’ai à faire, mes lecteurs se trouvent en refermant le livre. » (52:09)
Citations Notables et Moments Mémorables (avec attribution et timestamp)
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« J’aime beaucoup me dire que j’ai été l’une de ces générations sartriennes. (…) C’était la petite musique familiale, c’était l’un des thèmes de la petite musique familiale. »
Yakuta Alikavazovic, 01:44 – 04:51 -
« On se fait des films, littéralement. »
Yakuta Alikavazovic, 05:31 -
« Sartre appartient à tout le monde, l’art appartient à tout le monde, on ne pourrait mieux dire. »
Yakuta Alikavazovic, 06:40 -
« C’est le genre d’expérience ambivalente (…) qui est à la racine du métier d’écrire. Parce qu’on ne sait pas quoi en faire, alors peut-être qu’on va écrire. »
Yakuta Alikavazovic, 15:19 -
« C’est aussi une tension. On est entre deux systèmes. (…) Moi je m’en suis tirée en choisissant une troisième voie, une troisième langue qui ne serait qu’à moi. »
Yakuta Alikavazovic, 16:53 -
« Se placer en émigré artistique, en émigré culturel, c’est se placer […] à côté de toutes ces contingences-là et s’octroyer la liberté d’une forme de brouillage. »
Yakuta Alikavazovic, 19:42 -
« Qu’est-ce qu’une poétesse qui n’est plus dans sa langue ? Est-ce qu’elle peut continuer à écrire ? Pour cette poétesse-ci, la réponse a été non. »
Yakuta Alikavazovic, 22:31 -
« Il y a une forme de nostalgie, et la nostalgie me paraît être un mode d’accès à l’histoire. Il faut s’en méfier, bien sûr, parce qu’elle a tendance à tout engeliver. »
Yakuta Alikavazovic, 46:15 -
« On y baigne qu’on ne la voit pas, c’est comme l’air qu’on respire. Quand elle est viciée, on s’en rend compte. »
Yakuta Alikavazovic, 27:11 -
« Pour faire de la fiction, il faut absolument avoir un appui ferme dans le réel. Parce que la fiction, c’est le réel augmenté. Donc il faut maîtriser la base pour ensuite pouvoir édifier quelque chose qui raconte la nature intime de notre rapport au temps. »
Yakuta Alikavazovic, 30:11 -
« L’enjeu du travail de la romancière (…) il s’agit de faire sentir des choses, de faire vivre à d’autres des choses que j’ai vécues moi, qui n’appartiennent pas à leur histoire, mais qui vont devenir une partie de leur histoire si moi je fais bien ce que je fais. »
Yakuta Alikavazovic, 34:33 -
« La fin, ce n’est pas la démonstration, c’est un grand soleil qui se lève. » Yakuta Alikavazovic, 52:09
Conclusion
Cet épisode, empreint d’émotion, dissèque avec finesse comment la mémoire individuelle, les récits familiaux et la grande histoire se recomposent dans l’acte littéraire, en exil ou non. Par sa voix, Jakuta Alikavazovic donne chair aux fantômes de l’exil et montre comment la littérature devient non seulement mémoire, mais aussi terrain d’ouverture des possibles, où la transmission, l’art et l’expérimentation du manque et de la reconstruction nous concernent toutes et tous.
Pour aller plus loin :
- Lecture recommandée : Au Grand Jamais (Gallimard), L’avancée de la nuit, Comme un ciel en nous, et autres œuvres de Jakuta Alikavazovic.
- Podcast et archives : site France Culture, Le Cours de l’histoire.
