Le Cours de l’Histoire – “Fou d’histoire : Tania de Montaigne, l’histoire pour déjouer le racisme”
France Culture, 6 février 2026
Avec Tania de Montaigne, animée par Xavier Mauduit
Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode met en lumière la façon dont le récit et la recherche historiques peuvent éclairer et combattre le racisme, à travers le parcours de l’autrice Tania de Montaigne. À partir de ses propres souvenirs d’enfance, de son engagement littéraire (“Noir, la vie méconnue de Claudette Colvin”), et de réflexions sur l’histoire, Tania de Montaigne montre la puissance politique et personnelle de revisiter le passé, de questionner les assignations raciales et de rendre visible ce qui a été effacé – notamment le rôle des femmes dans les luttes pour les droits civiques. L’entretien navigue entre souvenirs personnels, le processus de recherche et d’écriture, et des réflexions sur la façon dont le racisme, la violence sociale et l’actualité numérique s’inscrivent dans une histoire longue.
Points clefs et déroulé de la discussion
1. Souvenirs d’enfance et premières rencontres avec l’histoire ([01:49] – [06:55])
- Centres de loisirs et mémoire d’enfance : Tania de Montaigne évoque son enfance dans les centres aérés d’Orly, la “passion rotin” des années 70, ses activités artistiques et la vie quotidienne à proximité de l’aéroport.
« Tous les enfants qui sont allés en colonie de vacances, les années 70, 80, peut-être encore 90, il y avait une grosse passion rotin. Donc ma pauvre mère s’est retrouvée avec énormément de paniers… » — Tania de Montaigne ([02:21])
- Premiers souvenirs du cours d’histoire : L’autrice se souvient des manuels scolaires, du découpage classique de l’histoire enseignée (préhistoire, Antiquité, Moyen-Âge, etc.), et de la façon dont cette construction chronologique laisse des “gros trous”, notamment au XIXe siècle.
« Ce que ça produisait pour moi, c’était que tout était un peu effracté… il y a ce flux comme ça qui se met en place. Mais alors, ce qui est intéressant, c’est que plus ça se rapproche de nous, plus c’est détaillé. Et donc aussi, plus ça devient flou, paradoxalement. » — Tania de Montaigne ([04:34])
2. Se saisir de l’histoire par besoin personnel et par les autres ([07:07] – [11:15])
- Rapport personnel à l’histoire : Contrairement à la recherche académique “gourmande de savoir”, Tania de Montaigne dit puiser dans les rencontres et dans des destins singuliers, en particulier celui de Claudette Colvin, sujet de son essai.
« Je le dois beaucoup à une dame qui nous a quittés il y a peu, qui s’appelle Claudette Colvin… » — T. de Montaigne ([07:51])
- Trouver son héroïne oubliée : Elle détaille la difficulté à trouver une femme méconnue faisant l’histoire, comment des notes personnelles ont mené à la découverte de Claudette Colvin, “l’adolescente qui aurait pu être Rosa Parks”.
3. Le choix de Rosa Parks plutôt que Claudette Colvin et l’effacement de certaines luttes ([12:03] – [17:24])
- Les raisons de l’effacement : Ce n’est pas une question de hiérarchie des actions, mais de récit : Rosa Parks est jugée "plus adaptée" pour être une figure publique du mouvement.
« Ce qui est intéressant… c’est qu’en fait, Claudette Colvin, comme Rosa Parks, ce qu’elles font, c’est de dire "j’aimerais bien rester assise chez les Noirs". » — T. de Montaigne ([15:18])
- Le poids du récit et de l’archive : Importance des archives pour “incarner” l’histoire, sentir la spécificité locale de la ségrégation, et comprendre les choix stratégiques du mouvement.
« L’archive sonore c’est quelque chose, tout de suite on est en voyage. » — T. de Montaigne ([17:58])
4. La fabrique du récit héroïque : la place des femmes et la construction des figures ([20:08] – [29:50])
- La fabrique du “bon personnage” : Comment l’histoire recadre le rôle des femmes, comment l’assignation genrée et raciale décide de ce qui sera retenu.
« Comment on va redéfinir Claudette Colvin en miroir de Rosa Parks, et comment l’une devient le positif, l’autre le négatif… » — T. de Montaigne ([21:10])
- Invisibilisation des femmes, autocensure et mémoire collective : Tania de Montaigne insiste sur la tendance des hommes à documenter, des femmes à s’effacer.
« Les femmes… en fait quand elles écrivent, c’est très tardivement, entre 70 et 80 ans. (…) elles disent "je ne vois pas qui ça va intéresser". » — T. de Montaigne ([25:53])
- La pluralité des acteurs : Aucune lutte n’est un bloc — à l’intérieur du mouvement pour les droits civiques, il y a des bourgeois, des pauvres, des femmes, des hommes.
5. Réflexions sur le racisme, l’assignation et la pensée de la différence ([32:28] – [41:49])
- Racisme vécu, assignation, Fanon : Lecture d’un extrait de Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon. Discussion sur la façon dont le racisme et la société vous “fixent”.
« Ce que fait Fanon… c’est d’essayer de décoller. Parce qu’il ne suffit pas de savoir qu’il y a du racisme. Il faut savoir ce que le racisme façonne en vous. » — T. de Montaigne ([34:22])
- La lutte ne doit pas se faire sur les catégories imposées : Dénonciation de la “lutte en miroir” qui reconduit le fonctionnement du racisme/sexisme au lieu de s’en émanciper.
« Le sujet c’est pas d’être bien mieux ou trop beau ou je ne sais pas quoi, parce que c’est déjà dire à l’autre "aime-moi parce que je suis génial". » — T. de Montaigne ([40:58])
6. Internet, réseaux sociaux, et la violence contemporaine ([43:39] – [48:37])
- Espoir et illusion d’Internet comme espace de libération et de connexion universelle : Extrait d’archive sur les débuts d’Internet, optimisme “démocratique”.
- La violence sur les réseaux sociaux : L’autrice reçoit des messages violents, analyse les réflexes sociaux face à la violence (blâmer la victime), et souligne que la haine n’est pas propre aux réseaux sociaux, mais s’inscrit dans une histoire longue.
« On pense que la violence, c’est une conséquence, et que c’est donc pour ça qu’il faut se tourner vers la victime pour savoir ce qu’elle a bien pu faire. » — T. de Montaigne ([46:09]) « …ce nous-là, eh bien, c’est ça qui m’a intéressée, c’est-à-dire comment on fait passer la violence d’une conséquence, évidente, à une cause. » — T. de Montaigne ([47:54])
7. Puissance et limites des mots, nécessité de se "cogner" à l’autre ([49:06] – [51:36])
- Langage et rencontre : Les mots seuls ne suffisent pas ; il faut la confrontation, la rencontre réelle.
« Ce qu’ils font d’une société, c’est qu’on vit côte à côte. Donc vouloir faire l’économie de l’autre, c’est ça qui nous a mis dedans. » — T. de Montaigne ([49:19]) « …si on ne se cogne pas les uns aux autres, on est passé à côté du sujet. » — T. de Montaigne ([51:31])
8. L’universel dans la lutte contre les discriminations ([52:06] – [53:50])
- Universalité des mécanismes de discrimination : Le racisme, l’homophobie, le sexisme suivent les mêmes logiques, et la vraie radicalité consiste à poser la question des droits humains à la racine, pour tou.te.s.
« Si on fait ça, ça veut dire qu’on fait corps et donc il n’y a plus de possibilité de rentrer dans des failles. » — T. de Montaigne ([53:50])
Moments marquants & citations
- Sur le découpage scolaire de l’histoire ([04:34])
« Ce que ça produisait pour moi, c’était que tout était un peu effracté… plus ça se rapproche de nous, plus c’est détaillé. Et donc aussi, plus ça devient flou, paradoxalement. »
- Sur l’effacement de Claudette Colvin ([21:10])
« On va redéfinir Claudette Colvin en miroir de Rosa Parks, et comment l’une devient le positif, l’autre le négatif… »
- Sur la mise en récit de la violence ([46:09])
« On pense que la violence, c’est une conséquence, et que c’est donc pour ça qu’il faut se tourner vers la victime pour savoir ce qu’elle a bien pu faire. »
- Sur l’impossibilité de faire l’économie de la rencontre ([49:19])
« Vouloir faire l’économie de l’autre, c’est ça qui nous a mis dedans. »
Timestamps des séquences clés
- [01:49] – Début entretien, souvenir d’enfance, écoles d’Orly
- [04:34] – Discussion sur le découpage scolaire de l’histoire
- [07:07] – Rapport personnel à la connaissance historique, recherche sur Colvin
- [15:18] – Analyse des récits autour de Rosa Parks et Claudette Colvin
- [21:10] – Construction des figures féminines, dichotomie Colvin/Parks
- [25:53] – Invisibilisation des femmes dans les mouvements sociaux
- [34:22] – Fanon, assignation raciale, effets psychologiques du racisme
- [40:58] – Critique de la lutte “en miroir” du racisme/sexisme
- [46:09] – Déconstruction de la violence sur les réseaux sociaux
- [49:19] – Nécessité de l’échange réel, limites d’Internet
- [52:06] – Lutte universelle contre les discriminations
Conclusion
À travers humour, auto-dérision et profondeur, Tania de Montaigne illustre à quel point la lutte contre le racisme et toutes les formes de discrimination s’ancre dans un dialogue constant entre passé et présent, récit individuel et collectif, expérience vive et archives. L’histoire, loin d’être un récit figé, est une matière vivante, traversée d’oublis, de luttes et de réinventions, qui permet de “déjouer” les assignations et d’ouvrir des possibles.
Son témoignage rappelle que le combat passe par la connaissance, la visibilité, la prise en compte des voix multiples (notamment des femmes invisibilisées) et une vigilance critique face à la simplification des récits et le piège de l’assignation, qu’elle soit raciale, sexuelle ou autre.
Livres cités et recommandés :
- “Noir, la vie méconnue de Claudette Colvin” – Tania de Montaigne
- “Peau noire, masques blancs” – Frantz Fanon
- “Mélancolie ouvrière” – Michelle Perrot
- “Un violent désir de chaleur humaine” – Tania de Montaigne
Pour aller plus loin :
- Les archives INA et les ressources sonores citées tout au long de l’émission
- Importance de réhabiliter et transmettre ces récits minorés pour comprendre et transformer le présent.
