Le Cours de l’histoire – "Fou d’histoire : Tash Aw, mémoires et silences de l’Asie du Sud-Est"
Date : 23 janvier 2026
Podcast/Émission : France Culture, Le Cours de l’histoire
Invité principal : Tash Aw (romancier, auteur de « Le Sud » et « Étrangers sur la grève »)
Animateur : Xavier Mauduit
Vue d’ensemble
Cet épisode explore la question de la mémoire, de l’identité et des silences dans la transmission de l’histoire, à travers le parcours personnel et littéraire de l’écrivain malaisien d’origine chinoise Tash Aw. À partir de ses romans, il évoque les multiples couches d’identité et d’histoire en Asie du Sud-Est, les récits familiaux marqués par la migration, le silence sur les souffrances traversées, et l’invisibilité des histoires minoritaires dans les discours nationaux officiels. L’émission aborde également la question linguistique, la recherche d’appartenance, l’histoire de la Malaisie, et la représentation de l’homosexualité dans une société qui l’invisibilise.
Points clés de la discussion & extraits notables
1. Identités métissées et physiques de l’Asie du Sud-Est
[00:10 – 02:11]
- Discussion sur les Asiatiques du Sud-Est, l’extrême mélange des ethnies et la difficulté – ou la liberté – d’être perçu comme Thaïlandais, Chinois, Malaisien selon les contextes.
- Citation de Tash Aw [01:30] :
« J’ai un visage plutôt chinois. Je suis issu d’une famille d’immigrés chinois. Mais il ne paraît pas typique. Partout où je passe en Asie du Sud-Est, on me prend pour quelqu’un d’autre. Je crois que j’ai un visage assez universel quand on parle de l’Asie du Sud-Est. »
2. Le poids et la libération du mélange
[02:11 – 03:58]
- L’ambiguïté identitaire vue tantôt comme contrainte, tantôt comme une forme de libération.
- L’histoire du taxi à Bangkok qui s’adresse à Tash en thaï, attendant qu’il soit du “pays”, illustre les attentes d’appartenance basées sur l’apparence.
3. La pluralité interne de la Chine et les silences familiaux
[04:08 – 07:32]
- La distinction, méconnue en Europe, entre la Chine officielle et les diasporas chinoises, notamment celles ayant migré bien avant la Révolution de 1949.
- Transmission familiale du dialecte (hokkien) mais absence de discours sur les causes et modalités de la migration.
- Citation de Tash Aw [06:09]:
« Pas trop, quand même. C’est pour ça, en fait, que je commençais à m’intéresser à l’histoire, non seulement à l’histoire nationale ou à l’histoire de l’immigration, mais à l’histoire personnelle, l’histoire intime de ma famille… Mes grands-parents, d’ailleurs, disaient que ce n’était pas du tout intéressant. C’est l’histoire des gens pauvres. »
4. Sur l’importance du silence dans les familles d’immigrés
[07:32 – 10:25]
- Souffrances tues, difficultés à parler du passé ; douleur résiduelle vue dans les gestes et dans la tristesse plus que dans le verbe.
- Citation de Tash Aw [08:00] :
« Pour moi, ce qui était encore plus marquant, c’était les silences, la tristesse, la souffrance… J’ai compris que c’était à voir avec une vie qu’ils avaient laissée derrière… »
- L’écriture de “Étrangers sur la grève” naît de cette impuissance documentaire : un livre bref, “une étude sur le silence”.
5. Alliances et stratégies d’intégration
[10:25 – 12:15]
- L’histoire de l’intégration et des alliances des familles chinoises au sein de la Malaisie, selon leur date d’arrivée.
- La fiction comme espace permettant d’explorer un passé tu ou inconnu, de suppléer l’histoire qui n’a pas été dite.
6. Silence subi, silence choisi, et la frustration de la transmission
[12:15 – 16:29]
- Le manque de mémoire comme double processus : inconnaissance subie, mais aussi effacement volontaire du passé pour s’intégrer au modèle national post-colonial.
- Citation de Tash Aw [13:55] :
« Je savais à peine l’histoire de ma propre grand-mère… on était vraiment dans un projet national pour reconstruire l’économie, pour reconstruire l’histoire, dans quelque sorte, du pays. Et donc, on avait tout effacé. »
7. L'Histoire coloniale et les non-dits
[16:51 – 21:07]
- Rappel historique de la Malaisie : monarchie constitutionnelle, colonisations portugaise, hollandaise, britannique, indépendance.
- Silences des manuels scolaires autour de la guerre communiste (1948-60) et des émeutes anti-chinoises de 1967.
- Citation de Tash Aw [19:40] :
« ...être chinois, ça voulait dire qu’à un moment donné, dans les années 60, être chinois, c’est être communiste… toute ma famille a fait un énorme effort pour ne pas être identifiée comme communiste, même si je voyais clairement des traces très gauchistes chez eux. »
8. Histoire officielle vs. mythes fondateurs et mémoire douloureuse
[21:07 – 26:03]
- Le contraste entre la belle histoire mythologique enseignée (princesses chinoises et sultans malais) et la réalité politique conflictuelle et silencieuse d’après l’indépendance.
- La peur collective héritée des émeutes et des violences intercommunautaires.
9. La littérature comme "dire" des silences
[26:53 – 31:33]
- Rôle “radical” de l’écriture : dire le silence, nommer l’absence de savoir/histoire.
- Évolution familiale vis-à-vis de l’écriture : des parents tétanisés à l’idée qu’un roman vienne “dire” ce qui n’a jamais pu être exprimé.
- Citation de Tash Aw [27:20] :
« Déjà, le potentiel de dire tout ce qui est non dit, c’était pour eux déjà potentiellement catastrophique… cette possibilité de perturber ce silence, c’est déjà énorme. »
10. Un choix de langue complexe et politique
[29:02 – 31:55]
- Anglais = langue “neutre” pour l’écriture, Hokkien langue de l’intime (et orale), le mandarin langue scolaire non totalement maîtrisée, le malais langue du pays mais écriture impossible politiquement.
- Citation de Tash Aw [30:42] :
“Entre les trois langues, l’anglais me semblait la langue la plus neutre, où je ne trahissais personne et j’avais la possibilité de m’exprimer de manière libre...”
11. Réalité sociale et identité marquée par la migration
[32:03 – 34:39]
- Naissance à Taïwan par hasard, conséquence d’un exil professionnel de ses parents.
- Impact durable de l’origine (“Tu es Taïwanais”) sur l’identité vécue – et la violence scolaire raciste.
- Citation de Tash Aw [34:28] :
“Notre identité n'est pas quelque chose seulement ressenti à l'intérieur. Notre identité, c'est aussi quelque chose qu'on capte à partir de ce qu'on dit de nous.”
12. Les milieux familial, urbain et rural : le contraste social
[43:32 – 45:58]
- Alternance entre vie urbaine à Kuala Lumpur et vacances rurales chez les grands-parents, révélant un profond clivage de classe/vivant.
- Absence de ressources, d’accès culturel, à la campagne : la notion de pauvreté liée à la ruralité.
- Citation clé :
“Dire que quelqu’un est de la campagne, c’est dire que cette personne est pauvre.”
13. Le roman comme initiation : corps, silence, sexualité
[46:20 – 53:32]
- Dans « Le Sud », enjeux de la jeunesse, de la découverte de soi, du désir homosexuel dans un environnement où l’homosexualité demeure taboue mais néanmoins omniprésente.
- Référence au film “Happy Together” et au Sud comme expérience d’extrémité géographique, existentielle et intime.
- Citation de Tash Aw [48:04] :
« Ce n’est pas autorisé, mais ça existe. Non seulement que ça existe, ça existe partout… Comment vivre cet écart entre ce qui est officiel et ce qui est non officiel ? »
- Littérature = capacité d’appréhender ces histoires multiples et imbriquées, de donner une place à ce qui est tu, invisible ou nié.
14. La mémoire du corps, le roman comme recomposition
[51:18 – 53:32]
- Les histoires familiales et l’histoire nationale sont vécues à travers le corps, héritées sans conscience.
- Le narrateur (peut-être une version plus âgée du protagoniste) raconte longtemps après : c’est l’écriture et le temps qui permettent le regard rétrospectif.
- Citation de Tash Aw [52:19] :
“Tous des produits purs de leur histoire, de leur histoire d’immigrés chinois en Malaisie. Ils sont tous des produits d’une évolution rapide de leur communauté et de leur société, sauf qu’ils ne sont pas au courant.”
Moments mémorables et citations
- Sur les silences familiaux et l’histoire :
“Ne pas savoir, c’est cacher. Cacher, c’est ne pas savoir.” – Tash Aw [12:50] - Sur le choix de l’anglais :
“Entre les trois langues, l’anglais me semblait la langue la plus neutre, où je ne trahissais personne...” – Tash Aw [30:42] - Sur l’écriture et le droit de dire :
“Dire les silences, c’est déjà beaucoup. C’est déjà énorme pour moi.” – Tash Aw [26:53]
Timestamps des segments importants
- [00:10–04:08] Introduction à l'identité, au métissage et aux perceptions physiques en Asie du Sud-Est
- [06:09–08:00] Silences familiaux et refus du récit migratoire
- [10:25–12:15] Rôle des alliances et démarche autofictionnelle
- [16:51–21:07] Histoire politique de la Malaisie, silences scolaires et sociaux
- [26:53–28:43] L'écriture pour perturber le silence, crainte familiale
- [29:02–31:55] Dilemme linguistique et choix de l’anglais
- [32:03–34:39] Expérience du décalage identitaire dès l'enfance
- [43:32–45:58] Contraste rural/urbain dans l’enfance, implications sociales
- [48:04–53:32] Réflexions sur l’homosexualité, la marginalité et le rapport à l’histoire
Ton et atmosphère
L’échange est marqué par l’introspection, l’auto-analyse douce-amère et une volonté d’honnêteté. L’ambiance alterne le didactique (repères historiques) et l’intime (récit personnel et familial). Tash Aw parle avec bienveillance, mais sans éviter la complexité, ni la souffrance — la sienne et celle de ses communautés d’origine.
Pour retenir
- L’histoire de l’Asie du Sud-Est ne passe pas seulement par la grande Histoire, mais aussi par les silences et les traumatismes familiaux.
- L’identité est un tissage complexe entre histoire nationale, migration, langue(s) et perceptions extérieures.
- La littérature, la fiction et le langage sont des moyens d’explorer les silences, de les “dire”, même si les réponses demeurent partielles ou inaccessibles.
- La mémoire du corps, les non-dits, et l’expérience de l’altérité sont au cœur du travail de Tash Aw.
- Le roman « Le Sud » incarne un effort de fixer une génération au seuil de bouleversements sociaux, technologiques et intimes.
Pour aller plus loin :
- Lire « Le Sud » (Flammarion, traduit de l’anglais) ; « Étrangers sur la grève » (Fayard).
- Se questionner sur sa propre mémoire familiale, sur les silences qui s’y cachent, sur les histoires qui restent à dire.
