Le Cours de l'histoire – Franco, histoire d’un dictateur 1/4 : Devenir Caudillo, Franco dans la guerre civile espagnole
Podcast: France Culture – Le Cours de l’histoire
Date: 17 novembre 2025
Hôte: Xavier Mauduit
Invités: Mercedes Justa (professeure d’histoire contemporaine, Université Paris VIII), Pierre Salmon (maître de conférences, ENS; spécialiste de la guerre civile espagnole)
Aperçu général de l’épisode
Ce premier épisode d’une série consacrée à Franco explore la genèse du dictateur espagnol à travers son parcours militaire, son ascension au sein de l’armée, l’influence du contexte colonial marocain, la crise espagnole du tournant du XXe siècle et la montée des tensions menant à la guerre civile espagnole. En analysant la formation idéologique et les réseaux de Franco, l’émission montre comment un militaire issu d’un contexte traumatique est devenu le Caudillo, figure tutélaire d’une dictature appelée à écraser la République espagnole.
1. Les origines de Franco : enfant d’une Espagne en crise
[01:30]–[04:39]
- La naissance d’une carrière militaire : Franco commence sa vie dans une Espagne monarchique et déclinante, secouée par la perte des dernières colonies (Cuba, Philippines, Guam, 1898). Il fait carrière dans l’armée dès son plus jeune âge, se distinguant lors de la guerre du Maroc.
- Mercedes Justa : « À la fin de cette guerre dure, qui est une guerre coloniale qui a duré 20 ans… il est déjà général… il a 33 ans, il est le plus jeune général d’Europe » (01:56).
- L’armée, dépositaire de l’unité nationale : Après le « désastre de 98 », l’armée se sent trahie par la classe politique et se vit comme la gardienne de l’unité et de l’essence de la nation espagnole.
- Mercedes Justa : « L’armée… se considère comme la dépositaire de la vraie essence de la nation espagnole » (04:39).
2. Le modèle colonial marocain et la construction d’une brutalité
[07:20]–[15:10]
- Franco en Afrique, naissance du Caudillo : Sa formation africaine structure à la fois sa vision du monde et ses réseaux. Le Maroc colonial est un terrain d’expérimentation de la violence de masse et du commandement autoritaire.
- Mercedes Justa : « Dans la guerre, il faut sacrifier le cœur, entre autres » (13:38), citant le journal de Franco, Diario de una bandera.
- Pierre Salmon : « Dans cette guerre, il y a plusieurs épisodes très sanglants auxquels il participe » (15:15).
- Sang-froid, légende et propagande : L’habileté de Franco à se mettre en scène et à narrer sa propre histoire construit le mythe du chef militaire invincible.
- Pierre Salmon : « Il arrive toujours à tirer un crédit, à mettre en récit, et déjà dès l’époque, son protagonisme dans ce conflit » (16:22).
3. Espagne plurielle et fractures internes
[17:34]–[21:55]
- La pluralité espagnole : Il existe une Espagne progressiste, intellectuelle, à la pointe de la pensée anarchiste, opposée au projet militaire et colonial – lutte illustrée notamment par des mouvements féministes et syndicaux.
- Pierre Salmon : « Il y a une Espagne progressiste, insérée dans le monde, capable de mobilisation… à l’avant-garde des combats anarchistes » (18:08).
- Mercedes Justa : « Il y a tout un mouvement très très fort d’opposition justement à la guerre coloniale » (19:57).
- Polarisation croissante : La guerre coloniale a fragmenté la société espagnole entre élites militaires nostalgiques de l’Empire et une société civile cherchant l’émancipation.
4. Dictature de Primo de Rivera, couronnement de Franco et tournant républicain
[22:21]–[26:38]
- Dictature dans la dictature : Les années 1920 sont marquées par la dictature de Primo de Rivera (1923–1930), soutenue par l’armée et la monarchie, période qui fait la part belle à Franco.
- Mercedes Justa : « Il est très proche d’Alphonse XIII, qui a été son témoin de mariage… et les années de Primo de Rivera vont être aussi les années de la consécration de Franco » (24:34).
- Chute de la monarchie et proclamation de la République (1931) : L’avènement de la République met brutalement fin à la trajectoire ascendante de Franco dans l’armée, créant chez lui un fort ressentiment.
- Pierre Salmon : « Pour lui, c’est un affront. Et puis après, il est envoyé dans d’autres postes qui sont moins importants… ça va créer une première cassure » (26:55).
5. Montée des fascismes, crise républicaine, et la préparation du coup d’État
[29:41]–[35:39]
- Montée des mouvements fascistes : Création de la phalange espagnole (1933) par José Antonio Primo de Rivera, qui prône une idéologie explicitement totalitaire.
- Mercedes Justa : « La phalange espagnole est créée en 1933 comme une réaction justement à cette démocratisation de la société… Ils ont une idée totalitaire de l'état espagnol, ils le disent, ils utilisent le mot totalitaire » (30:28).
- L’obsession anticommuniste de Franco : S’il utilise la phalange et d’autres forces, Franco est mu par un anticommunisme viscéral, hérité et nourri autant de paranoïa que de calcul.
- Pierre Salmon : « Il a deux obsessions au Franco… le communisme, le danger du communisme. et aussi les francs-maçons » (32:57).
- Division et fragilité de la République : La République espagnole, plurielle mais divisée, voit la droite catholique revenir au pouvoir en 1933, préparant le terrain à la revanche militaire.
- Mercedes Justa : « La droite… va gagner les élections en 1933. Et surtout il y a une confédération qui se crée de droite… qui n'est pas vraiment républicaine, mais… pour ramener ce régime là où on veut le ramener » (36:08).
6. L’été 1936 : le coup d’État, guerre civile et basculement dans l’horreur
[39:08]–[56:21]
- Devenir Caudillo : la prise de pouvoir
- Le terme « Caudillo » (chef, guide) est appliqué à Franco dès 1936, acté légalement en 1937.
- Pierre Salmon : « On l'appelle ainsi, dès le début du soulèvement militaire, le caudillo. Mais il faut attendre 1937, septembre 1937, pour que, dans la loi, ça apparaisse » (39:29).
- Le terme « Caudillo » (chef, guide) est appliqué à Franco dès 1936, acté légalement en 1937.
- Déroulement du coup d’État à l’été 1936
- Récit poignant d’une témoin à Barcelone sur les premières barricades et fusillades.
- Témoin : « On a soulevé le rideau de fer et ils se sont emparés de revolvers, de fusils, enfin, de tout ce qu'ils ont pu… » (40:26).
- Récit poignant d’une témoin à Barcelone sur les premières barricades et fusillades.
- Le rôle de Franco et des africanistes
- Franco, initialement tenu à distance (affecté aux Canaries), coordonne en coulisses le soulèvement, attendu comme le sauveur autoritaire.
- Pierre Salmon : « Franco, à ce moment-là, il est dans les Canaries… Il réserve tellement sa réponse qu’on l’appelle à cette époque Miss Canarias » (45:38).
- Franco, initialement tenu à distance (affecté aux Canaries), coordonne en coulisses le soulèvement, attendu comme le sauveur autoritaire.
- Objectif premier : écraser le mouvement ouvrier
- La répression vise immédiatement les ouvriers et les militants républicains, la conquête du pouvoir passe par une violence sans précédent.
- Mercedes Justa : « Pendant les premiers jours… l'objectif principal c'est l'extermination de cet ennemi… de rétablir l'ordre » (48:23).
- La répression vise immédiatement les ouvriers et les militants républicains, la conquête du pouvoir passe par une violence sans précédent.
- Consolidation des réseaux franquistes
- Franco bénéficie de réseaux solides, aussi bien internes qu’externes : administratifs, diplomatiques et militaires.
- Pierre Salmon : « Il a su s’inscrire dans des réseaux… à naviguer dans des courants très favorables. » (52:18).
- Franco bénéficie de réseaux solides, aussi bien internes qu’externes : administratifs, diplomatiques et militaires.
- Propagande et « prophétie autoréalisatrice »
- La propagande franquiste fait passer la guerre civile pour une réaction à une révolution bolchévique, justifiant le coup d’État aux yeux des élites étrangères.
- Pierre Salmon : « C'est une prophétie autoréalisatrice. D'un côté, ça provoque par la résistance ce coup d'État, ça va créer une brèche et justement une révolution sociale… Et ça, cette propagande, elle va avoir un effet majeur pour désolidariser de la cause républicaine… » (54:34).
- La propagande franquiste fait passer la guerre civile pour une réaction à une révolution bolchévique, justifiant le coup d’État aux yeux des élites étrangères.
- Une guerre contre tous, civils compris
- Le schéma colonial se répète contre la population espagnole elle-même : violence, massacres et répression de masse guidés par une vision radicale.
- Mercedes Justa : « Dans la plupart des endroits de l'Andalousie où on assiste à des grandes tueries, il n'y a pas eu de morts de l'autre côté, ou très peu… la proportion des victimes faites par ces troupes-là est infiniment supérieure… » (56:21).
- Le schéma colonial se répète contre la population espagnole elle-même : violence, massacres et répression de masse guidés par une vision radicale.
Citations marquantes
- Mercedes Justa (sur la mentalité militaire de Franco) :
« Dans la guerre, il faut sacrifier le cœur » (13:38)
- Pierre Salmon (sur les origines de la légitimité militaire) :
« On pense qu'il y a un facteur de puissance, on pense que c’est un facteur de puissance, et aussi, d’un autre côté, on s’interroge chez des militaires, au sein des droites, sur ces causes, et puis on rejette la faute sur les politiques… » (03:19)
- José Antonio Primo de Rivera :
« L’Espagne a déchu par une triple division… Quand l’Espagne trouvera une entreprise commune et pourra se mettre au-dessus de toutes ces différences, il lui sera possible de retrouver la grandeur… » (29:41)
- Pierre Salmon (sur la stratégie franquiste) :
« C’est une prophétie autoréalisatrice… pour désolidariser de la cause républicaine… » (54:34)
Timestamps d’étape
- 01:56 – Biographie militaire de Franco selon Mercedes Justa
- 13:38 – Citation sur le sacrifice du cœur dans la guerre, selon le journal de Franco
- 18:08 – La pluralité des mouvements espagnols selon Pierre Salmon
- 24:34 – Dictature de Primo de Rivera, panorama de Franco et la monarchie
- 30:28 – La Phalange et ses racines fascistes par Mercedes Justa
- 39:29 – Origine du titre « Caudillo »
- 40:26 – Récit d’une témoin sur le début de la guerre civile à Barcelone
- 45:38 – Franco dans les Canaries au moment du coup d’État
- 48:23 – Les instructions secrètes des généraux putschistes et l’écrasement du mouvement ouvrier
- 54:34 – Propagande nationale et rôle déterminant de la communication franquiste
Conclusion et portée de l’épisode
L’émission met en lumière la trajectoire d’un homme, Franco, forgé par les défaites nationales, la violence coloniale et le mépris des élites civiles, profitant du traumatisme national pour proposer une alternative intransigeante et guerrière à une République fragile. Plus qu’un destin individuel, ce récit décortique l’alchimie entre l’État, l’armée et l’idéologie dans l’accouchement d’un régime dictatorial.
Annonce du prochain épisode
[58:03]
- Prochain épisode : Mettre l’Espagne au pas, le franquisme, une machine à broyer.
Résumé édité dans l’esprit de l’épisode et du débat, gardant la précision et la hauteur de vue propres à France Culture.
