Le Cours de l'histoire — Franco, histoire d'un dictateur : Devenir Caudillo. Franco dans la guerre civile espagnole
France Culture, 17 novembre 2025
Intervenants principaux :
- Xavier Mauduit (animateur)
- Pierre Salmon (historien, maître de conférences à l’ENS, auteur d’ouvrages sur la guerre d’Espagne)
- Mercedes Justa (professeure d’histoire de l’Espagne contemporaine à l’Université Paris VIII)
1. Aperçu général de l’épisode
Cet épisode explore les origines politiques et personnelles de Francisco Franco, futur dictateur espagnol, en retraçant son parcours militaire, son ascension à l’intérieur de l’armée, l’importance de sa formation en Afrique, et sa progression vers le pouvoir suprême à travers la guerre civile espagnole. Les intervenants analysent le contexte historique, le rôle de l’armée, les fractures de la société et la genèse-même du franquisme.
2. Principaux points et thématiques abordées
A. Les origines militaires de Franco et le contexte de l’Espagne (1890-1930)
- Fin du XIXe siècle, crise et déclin colonial
- L’Espagne perd ses dernières colonies en 1898 (Cuba, Philippines, Guam) lors de la guerre contre les États-Unis, ce qui marque un traumatisme national et une crise d’identité profonde (03:18).
- Mercedes Justa : « On parle même de crise de la race espagnole. […] Ça installe une crise très importante où on a l’impression d’un déclin espagnol. » (03:18)
- Franco, héritier de ce trauma
- Né dans une famille de marins à Ferrol en Galice (1892), Franco souhaite intégrer la marine, mais les revers de 1898 le conduisent vers l’infanterie. Ce détournement de vocation a nourri une frustration et une nostalgie de grandeur impériale (07:18).
- Une armée en quête de revanche et d’influence politique
- L’armée, considérée comme l’incarnation de la nation, s’estime trahie par la classe politique, se forgeant une mentalité de « sauveur » (04:28 ; 06:46).
B. La formation africaine de Franco, la fraternité guerrière, la violence coloniale
- L’expédition marocaine, creuset de Franco
- Très jeune, Franco gravit rapidement les échelons, devenant le plus jeune général d’Europe à 33 ans grâce à sa participation aux guerres du Maroc (01:55).
- Ces campagnes coloniales sont marquées par une violence extrême, créant une caste de militaires « africanistes » : brutalité, bombes sur les civils, exécutions, exhibitions de cadavres (12:43 ; 15:12).
- Mercedes Justa : « Dans la guerre, il faut sacrifier le cœur, entre autres. » (Franco, dans son livre Diario de una bandera, 14:01)
- La guerre coloniale, vitrine de méthodes qui seront réappliquées pendant la guerre civile : répression féroce, absence de scrupules éthiques, froideur face à la mort (14:01).
C. La société espagnole : fractures et mouvements concurrents
- Pluralité politique, modernité et archaïsme
- En parallèle de la nostalgie impériale et du militarisme de droite, une Espagne progressiste, mobilisée contre la guerre coloniale, émerge, portée par les syndicats, anarchistes, républicains, féministes (18:05 ; 19:55).
- Mercedes Justa : « Il ne faudrait pas tracer l’idée d’une Espagne, une seule Espagne. Il y a une pluralité de parcours possibles. » (18:05)
- Dictature de Primo de Rivera (1923-1930)
- Sème les germes du fascisme, renforce les liens entre armée et pouvoir politique, contribue à la montée de Franco (22:19 ; 24:13).
- Arrivée de la République (1931) : pour Franco, un affront
- Loi Assania réduit l’influence militaire, fermeture de l’Académie militaire de Saragosse créée par Franco – vécue comme un camouflet (26:51 ; 27:06).
D. L’extrême droite espagnole et la « fascisation » de l’armée
- Naissance de la Phalange (1933)
- Parti fasciste fondé par José Antonio Primo de Rivera, encouragé par la montée d’Hitler et Mussolini. Très élitiste, prône une Espagne « totalitaire » (30:25).
- José Antonio Primo de Rivera : « Toutes les sources essentielles de l’Espagne sont encore vives… » (29:30)
- Franco et les fascistes : une proximité tactique plus qu’idéologique
- S’il bénéficie de l’extrême droite, Franco n’est pas phalangiste au sens strict, mais il utilise et intègre les équilibres politiques fascistes pour asseoir sa propre autorité et répondre à sa haine du communisme (32:54 ; 33:52).
- Obsessions de Franco : lutte contre le communisme et la franc-maçonnerie, qu’il associe à la République (32:54 ; 33:52).
E. La République divisée et la montée des tensions (années 1930)
- Vie politique fragmentée
- Première véritable expérience démocratique, mais les droites et gauches sont très divisées. Les questions religieuses, la laïcité et la représentation des catholiques exacerbent la conflictualité sociale (36:06 ; 38:20).
F. La gestation du coup d’État et du « Caudillo »
- Terme de « Caudillo »
- Référence à un chef de guerre, terme médiéval et latino-américain, utilisé dès 1936 pour Franco; officialisé par une loi en 1937 (39:28).
- L’été 1936, la guerre civile éclate
- Coup d’État préparé de longue date, facilité par les réseaux militaires et diplomatiques tissés par Franco (52:15).
- Témoignage (41:39): Description vivante par une Française à Barcelone en juillet 1936 des prémices du soulèvement.
- Préparation du coup, attentisme républicain
- Le gouvernement tente d’écarter les chefs militaires potentiellement conspirateurs (Franco exilé aux Canaries) mais sous-estime le danger (42:27 ; 45:36).
- Surnommé « Miss Canarias » pour ses hésitations, Franco ne rejoint le coup qu’à la dernière minute, mais bénéficie du travail de fond préparé par son réseau (46:13).
G. L’objectif du coup d’État et la naissance de la dictature
- Volonté initiale : liquider la République, écraser le mouvement ouvrier
- Les généraux n’ont pas de programme politique précis, sinon la restauration de l’ordre et l’élimination des « ennemis » républicains/ouvriers (48:20).
- Mercedes Justa : « Il n’y a pas un message politique qui est passé, le message c’est de rétablir l’ordre… et d’écraser l’ennemi. » (48:20)
- Violences et propagande
- Méthodes coloniales appliquées à la guerre civile : massacres systématiques de populations civiles, volontaires ou non engagées.
- Propagande sur les « atrocités rouges » justifie le coup à l’international, effrayant les alliés potentiels de la République (54:31).
- Pierre Salmon : « Cette propagande d’atrocité… diffuse à l’étranger des photos… y compris des massacres commis par les troupes franquistes. » (54:31)
- Guerre civile longue, alliances de circonstance
- La résistance populaire imprévue empêche un basculement rapide, prolongeant la guerre et forgeant la dictature au fil du conflit (48:20 ; 50:40).
3. Citations et moments marquants (avec timestamps)
- Franco dès 1922 (via son journal) : « Dans la guerre, il faut sacrifier le cœur, entre autres. » (14:01, Mercedes Justa cite Franco)
- Sur la crise de 1898 : « On parle même de crise de la race espagnole. » (03:18, Mercedes Justa)
- Sur la guerre coloniale : « C’est une guerre contre la population civile… que Franco va mettre en œuvre plus tard. » (15:07, Pierre Salmon)
- Sur la pluralité espagnole : « Il y a une pluralité de parcours… il ne faut pas faire de l’espagnolade. » (18:05, Mercedes Justa)
- Sur la République et la laïcité : « La laïcité est imposée probablement sans qu’il y ait une pédagogie préalable… » (38:20, Mercedes Justa)
- Sur la construction du franquisme : « C’est un État construit pour la guerre et pendant la guerre. » (48:20, Mercedes Justa)
- Sur la répression : « Dans la plupart des régions d’Andalousie où ont eu lieu les plus grandes tueries, il n’y a eu que très peu de morts de l’autre côté. » (56:18, Mercedes Justa)
4. Timestamps pour les segments-clés
- Débuts de Franco, guerre du Maroc et ascension : 01:55 – 11:20
- La formation de la fraternité africaine et la brutalité coloniale : 12:43 – 17:30
- Pluralité de l’Espagne, le mouvement anarchiste et progressiste : 18:05 – 22:19
- Dictature de Primo de Rivera et apogée de Franco militaire : 22:19 – 26:36
- Réformes de la République, défiance militaire : 26:51 – 29:08
- Naissance des mouvements fascistes, la Phalange : 29:30 – 33:52
- Préparation du coup d’État et montée des tensions : 39:28 – 48:20
- Déclenchement du coup d’État, résistance : 41:39 – 50:40
- Réseaux de Franco, propagande internationale : 52:15 – 54:31
- Exemples de la répression et du modèle colonial transposé : 56:01 – 57:29
5. Conclusion
Ce premier volet du diptyque consacré à Franco détaille la fabrication d’un chef de guerre, puis d’un dictateur, qui s’appuie sur :
- L’influence d’un traumatisme national et du militarisme colonial,
- Une fraternité de « caste africaine » pétrie de violence,
- Des réseaux de pouvoir tissés entre monarchie, armée, et extrême droite,
- Une société espagnole fracturée, où le fascisme se façonne dans la guerre et la peur du communisme.
L’épisode souligne que Franco ne s’impose pas seul mais qu’il catalyse un faisceau d’angoisses, d’alliances, et d’opportunités politiques, aboutissant à la guerre civile et à une dictature façonnée par la guerre elle-même.
À suivre dans le prochain épisode :
Le franquisme, une machine à broyer : la répression, la construction de la terreur d’État et la consolidation de la dictature après la défaite de la République.
