Le Cours de l'histoire (France Culture)
Episode: Géopolitique, histoire d'une science 2/4 : De la Geopolitik à la géopolitique, circulations d'une discipline
Date: 10 juin 2025
Participants :
- Xavier Mauduit (Présentation)
- Florian Louis (Historien, auteur)
- Frédéric Ancel (Géopoliticien, enseignant à Sciences Po)
- Extraits d’archives voix : Maurice Pernaut, Mackinder, Yves Lacoste, Karl Haushofer
Bref aperçu du thème
Cet épisode retrace l’histoire et l’évolution de la géopolitique, de ses origines germaniques à ses circulations et transformations en France, en Angleterre, puis aux États-Unis. Il explore comment ce champ s’est constitué comme discipline universitaire, a dérivé entre science et idéologie, et s’est recomposé au fil des contextes politiques et géographiques du XXe siècle. Les intervenants soulignent les débats intellectuels majeurs autour de ce concept, l’influence de la géographie sur la politique, et la difficile reconnaissance scientifique de la géopolitique, en particulier en France après son « odeur de soufre » liée au nazisme.
1. Définir la géopolitique : rivalités, représentations, influences croisées
[00:32 – 04:13]
- Florian Louis propose une définition classique et large :
"La géopolitique c’est l’étude des interactions entre la géographie et la politique : comment la géographie influence les actions politiques, notamment la puissance, et comment la politique agit sur la géographie." (01:40)
- Frédéric Ancel, fidèle d’Yves Lacoste, insiste sur trois axes : les rivalités de pouvoir, l’importance fondamentale de la géographie, et l’étude des représentations politiques et identitaires.
"L’outil d’analyse des représentations a une valeur analytique très novatrice pour expliquer… les interactions qui peuvent exister entre la puissance... et la fameuse géographie." (02:43)
- Débat sur la “naissance” de la géopolitique :
- Le terme remonte au Suédois Rudolf Kjellén (1899), mais Louis cite son apparition en 1679 dans un manuscrit de Leibniz ("Geopolitica", en latin), même si le mot reste alors lettre morte. (04:13)
- La pratique intellectuelle de mise en relation terrain/politique trouve ses racines chez Montesquieu ou Aristote, autrement dit « on faisait de la géopolitique sans le mot. »
2. Origines allemandes, trajectoires et controverses
[06:33 – 13:33]
- Influence déterministe : Friedrich Ratzel (Allemagne), biologise et anthropomorphise l’État, développant le concept d’Espace vital (“Lebensraum”).
"Il fait de la géographie politique une discipline, mais en tant que nationaliste allemand et même pangermaniste." (08:10, Ancel)
- Cette pensée justifie l’expansion territoriale, souvent au détriment des voisins → "élargissement des frontières, nouveaux marchés, colonies par la force". (08:38)
- Après 1945, le terme géopolitique est considéré comme fasciste/nazi et disparaît du langage savant en Europe de l’Est et chez les Alliés ; on parle alors de "relations internationales".
- Circulation des concepts :
- Mackinder (britannique) s’interroge sur les liens entre histoire, géographie, et puissance mondiale, théorisant la maîtrise du “Heartland” (pivot géographique) comme base du pouvoir global.
"Celui qui contrôle l’Heartland contrôle l’Eurasie, qui contrôle l’Eurasie, contrôle le monde." (11:55, Louis, citant Mackinder et l’héritage britannique)
- Les définitions, sensibilités et usages du concept varient nettement entre la France (Vidal de la Blache : possibilisme, adaptation) et l’Allemagne (Ratzel : déterminisme).
- Lucien Febvre oppose de façon structurante ces deux traditions : le déterminisme allemand et le possibilisme français.
"Il renforce, il caricature un peu l’opposition qui est plus complexe dans le détail, mais il met le doigt sur un antagonisme épistémologique." (16:17, Louis)
- Mackinder (britannique) s’interroge sur les liens entre histoire, géographie, et puissance mondiale, théorisant la maîtrise du “Heartland” (pivot géographique) comme base du pouvoir global.
3. Exportations et mutations : géopolitique aux États-Unis
[20:19 – 27:18]
- Avant 1945, peu d'intérêt outre-Atlantique. La guerre et le succès nazi créent "l’emballement" autour d'une ‘science mystérieuse’ (venue d’Allemagne via Haushofer et Mackinder), vue tantôt comme pseudo-science, tantôt à observer de près.
"On va faire de Haushofer l’éminence grise d’Hitler… la géopolitique, une science qui mettrait le monde en équation." (21:22, Louis)
- Progressivement, certains Américains (Edmund Walsh, puis Mahan pour la marine) voient l’intérêt stratégique à adapter la géopolitique "pour de bon usage".
- Les Américains recyclent l’idée :
"Un certain nombre de stratégistes américains... vont s’inspirer de Mahan et faire du Mahan, c’est-à-dire de penser la mer comme un désert." (24:55, Ancel)
- À partir de la doctrine Truman et du containment, « on n’emploie pas le mot géopolitique mais la chose continue » (47:43, Louis).
4. Enjeux coloniaux, extensions, et spécificités allemandes
[27:18 – 34:24]
- L’âge d’or de la colonisation européenne est déterminant pour l’émergence de la géopolitique :
"Ce n’est pas un hasard si le mot apparaît dans un pays, l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, privée du peu de colonies qu’elle possédait." (27:30, Louis)
- Haushofer développe une géopolitique allemande après la défaite de 1918, visant à légitimer une nouvelle expansion (« déterminisme », « lutte pour l’existence »).
- Haushofer reprend Mackinder à contresens (coopération Allemagne-URSS pour dominer l’Eurasie), mais s’oppose ensuite à Hitler sur le plan de l’alliance germano-soviétique, ce qui nuance les liens directs entre géopolitique allemande et nazisme.
"La politique étrangère d’un état, c’est la géographie qui la détermine, pas l’idéologie." (29:45, Louis)
- Séparation entre Haushofer l’expansionniste « spatial » et Hitler le racialiste ; divorce lorsque Hitler attaque l’URSS contre les recommandations de Haushofer.
5. Science, discipline, ou démarche ? Statut épistémologique
[34:24 – 47:43]
- La géopolitique peine à se constituer en discipline universitaire en dehors de certains foyers allemands autour de Haushofer à Munich.
"Dans les années 1930, la géopolitique en tant que telle, le seul endroit où elle est reconnue institutionnellement, c’est l’Allemagne, surtout à Munich." (36:59, Louis)
- Elle est instrumentalisée politiquement, tant par la France (Jacques Ancel pour la défense de l’Alsace-Moselle lors de la conférence de Versailles) que par l’Allemagne.
- La géographie politique, même en France, n’est jamais totalement objective :
"La recherche de l’objectivité absolue, ça n’existe pas." (18:27, Ancel)
- Les conflits mondiaux mettent la géopolitique au cœur de la réflexion stratégique :
"La guerre mondiale, c’est une concentration de réflexion géopolitique." (43:56, Ancel)
- La discipline évolue :
"On peut en faire épistémologiquement une véritable discipline qui se nourrit à d’autres disciplines… Une science, j’y crois peu, c’est une démarche." (44:20, Ancel)
6. Le retour de la géopolitique en France : Yves Lacoste et la géographie « qui sert à faire la guerre »
[52:10 – 56:48]
- Le mot géopolitique était « caché » en France, trop chargé par le passé nazi, jusqu’aux années 1970.
- Yves Lacoste relance le débat avec "La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre" (1976), bousculant la géographie universitaire alors dominée par le marxisme.
"Lacoste… a été littéralement considéré comme un traître… mais il redonne ses lettres de noblesse à la géopolitique." (54:00, Ancel)
- Hérodote (revue fondée par Lacoste) contribue à la résurgence disciplinaire.
- Dans le paysage américain, Henry Kissinger incarne l’influence indirecte de la géopolitique sur la pratique du pouvoir.
- Yves Lacoste relance le débat avec "La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre" (1976), bousculant la géographie universitaire alors dominée par le marxisme.
- La géopolitique séduit aujourd’hui étudiants et enseignants, mais Louis souligne le besoin de clarifications épistémologiques.
"Il y avait un grand flou… une émission comme celle qu’on a faite aujourd’hui, j’espère, permettra de clarifier les choses pour les étudiants." (57:15, Louis)
7. Notables citations et moments clés
- Définition synthétique :
- "La géopolitique c’est l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires… et des représentations…"
(Frédéric Ancel, 02:43)
- "La géopolitique c’est l’étude des rivalités de pouvoir sur des territoires… et des représentations…"
- Débat autour du déterminisme :
- "La géographie est à peu près immuable, est une variable décisive sinon exclusive des prises de décisions…"
(Ancel, 18:05)
- "La géographie est à peu près immuable, est une variable décisive sinon exclusive des prises de décisions…"
- Circulation, contamination politique et scientifique :
- "La géopolitique a des racines bien plus variées, un produit de la pensée occidentale de la fin du XIXe… dans un contexte d’effacement des derniers blancs sur la carte."
(Louis, 09:45)
- "La géopolitique a des racines bien plus variées, un produit de la pensée occidentale de la fin du XIXe… dans un contexte d’effacement des derniers blancs sur la carte."
- Méfiance vis-à-vis du déterminisme :
- "Il y a une très grande méfiance à avoir aujourd’hui… pour le citoyen, à accorder trop d’importance à ce qu’on a vu pratiquement depuis le début, c’est-à-dire une forme de déterminisme."
(Ancel, 36:18)
- "Il y a une très grande méfiance à avoir aujourd’hui… pour le citoyen, à accorder trop d’importance à ce qu’on a vu pratiquement depuis le début, c’est-à-dire une forme de déterminisme."
- Reconnaissance difficile de la géopolitique :
- "C’est très difficile. Du coup, est-ce que c’est une science, une matière, une approche?"
(Louis, 41:17)
- "C’est très difficile. Du coup, est-ce que c’est une science, une matière, une approche?"
- Renouveau français :
- "Lacoste, non seulement avec l’importance redonnée à la géographie dans l’étude des conflits, a fait de Lacoste un véritable théoricien des temps modernes."
(Ancel, 55:14)
- "Lacoste, non seulement avec l’importance redonnée à la géographie dans l’étude des conflits, a fait de Lacoste un véritable théoricien des temps modernes."
8. Timestamps des segments majeurs
- Définitions fondamentales : 01:31 – 04:13
- Origines (Ratzel, Kjellén, Reich, Leibniz) : 04:13 – 08:00
- Concepts clés anglais (Mackinder, Heartland) : 11:55 – 13:04
- Divergence France/Allemagne (possibilisme/déterminisme) : 13:33 – 16:43
- Transfert aux USA, Mahan, containment : 20:19 – 24:19
- Débat sur l’objectivité scientifique : 18:27 – 20:19
- Le cas Haushofer, instrumentalisation et procès d’intention après 1945 : 27:18 – 32:46 & 47:43 – 51:57
- Géopolitique, discipline ou science ? : 34:24 – 47:43
- Yves Lacoste, le « comeback » français : 52:10 – 56:48
9. Conclusion et enjeux actuels
La géopolitique est passée d’un outil de justification des conquêtes nationales/impériales à une discipline hybride, oscillant entre analyse scientifique et instrument idéologique. Si l’histoire du terme est "souffrée", la chose, elle, circule, évolue et séduit tant l’enseignement que le grand public, notamment grâce à l’effort pédagogique de figures comme Yves Lacoste. Les enjeux contemporains, de l’Ukraine au Proche-Orient, illustrent la nécessité d’une analyse des rivalités de pouvoir, inscrites dans la géographie mais aussi dans les représentations, et désormais dans la capacité à mobiliser, convaincre et interpréter des opinions publiques, bien au-delà des jeux d’états-majors.
Pour approfondir
- Florian Louis, Qu’est-ce que la géopolitique? (PUF)
- Florian Louis, La géopolitique en Amérique (PUF)
- Frédéric Ancel, La guerre mondiale n’aura pas lieu, Les voies de la puissance
- Yves Lacoste, La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre (1976)
Résumé fidèle à la richesse et au ton du dialogue, destiné à tous ceux qui veulent comprendre les fondements, tensions et débats de la géopolitique, des origines à nos jours.
