Le Cours de l’histoire - France Culture
Épisode: Géopolitique, histoire d'une science 3/4 : 1989, la géopolitique au pied du mur
Date: 11 juin 2025
Host: Xavier Mauduit
Invités:
- Hélène Myard de Lacroix (Professeure à Sorbonne Université, autrice de Les émotions de 1989)
- Pierre Grosser (Historien, Sciences Po, auteur de 1989, l’année où le monde a basculé)
Aperçu de l’épisode
Cet épisode explore l’année 1989 comme un tournant géopolitique et émotionnel majeur, en abordant la chute du mur de Berlin, les bouleversements à l’Est, mais aussi la manière dont l’émotion – indignation, peur, joie, pitié – est inséparable de la compréhension des grands événements historiques. Le rôle des archives, des médias et de la circulation des images et récits occupe une place centrale dans la réflexion, tout comme la façon dont les sociétés et les décideurs ont vécu et analysé ces bouleversements.
Points clés et temps forts
Introduction : Un Moment Historique Ressenti par Tous
- [00:08] Le sentiment collectif de vivre une année "où le monde bascule" s’illustre par la question : « Où étions-nous lors de la chute du mur de Berlin ? »
- Témoin direct : « À 5h45 ce matin, premier coup de pioche sur le mur de Berlin... La zone interdite est aux mains de la jeunesse allemande. » [00:36]
Le Poids de l’Émotion en 1989
- [01:12] Pourquoi l’émotion ?
- Hélène Myard de Lacroix : « Les archives diplomatiques allemandes de 1989 dégoulinent d'indignation, de pitié, quelquefois de crainte... Les émotions, ce n'est pas le contraire de la raison. C'est une façon d'y accéder. » [01:27]
- [02:49] 1989 est une succession d’événements mondiaux, notamment :
- Printemps de Pékin (Tian’anmen)
- Libération de la Pologne, Tchécoslovaquie, RDA, Hongrie
- Révolution sanglante en Roumanie
Domino mondial & Facteur Gorbatchev
- [05:00] Pierre Grosser : « On s'aperçoit que tout est lié… l'impact des massacres de Tiananmen sur l’Europe de l’Est, la circulation des images, la référence à De Klerk en Afrique du Sud comme un ‘Gorbatchev’ local… »
- [06:23] Hélène Myard de Lacroix sur les dynamiques régionales et la stratégie de « non-intervention » de Gorbatchev, qui met fin à la doctrine Brejnev.
La Difficulté de Saisir l’Émotion en Histoire
- [08:04] Pierre Grosser sur le « emotional turn » de l’historiographie : « Parmi les décideurs, les émotions sont importantes, mais n'empêchent pas leur choix politique. »
- Illustration : Comment la question des droits de l’homme face à Tiananmen agit le débat politique en Occident, puis passe au second plan dès les années 90.
Catastrophe en Arménie : Emotion Humanitaire
- [10:25] Récit du tremblement de terre de décembre 1988, chanson collective « Pour toi Arménie ».
- [12:35] Hélène Myard de Lacroix : différence entre émotions face à des catastrophes naturelles (pitié, empathie universelle) et indignation politique [13:00].
- [14:16] Pierre Grosser note que le drame humanitaire suscite plus d’émotion que les violences politiques antérieures : « Ce qui se passe en Arménie est extrêmement intéressant… Gorbatchev a accepté que des secouristes occidentaux viennent, chose exceptionnelle pour l’URSS. »
Les Médias, Accélérateurs et Fabricants d'Émotions
- [15:51] Hélène Myard de Lacroix : « Il y a une appétence particulière des médias pour l’émotion… L’émotion, une clef d’adhésion. »
- Discussion sur la mise en scène médiatique des événements, la difficulté à démêler immédiateté et analyse a posteriori [16:56].
1989, Lecture Politique et Projection de Soi (Cas de la Chine)
- [17:16] Extrait d’un reportage en Chine sur l’insatisfaction grandissante avant Tiananmen.
- [20:22] Hélène Myard de Lacroix : Les Occidentaux projettent leurs espoirs et leur grille de lecture sur la jeunesse chinoise.
- « …on a très probablement mal interprété ce que ces jeunes voulaient exactement, le type de réforme qu’ils voulaient et on a, par le biais de nos émotions, mal compris, mal appréhendé les mouvements en cours parce que nous projetions notre schéma de lecture. »
- [22:01] Pierre Grosser lie cet élan à la coïncidence (chronologique) avec les premières élections libres en Pologne et la victoire de Solidarnosc.
Poker Diplomatique, Basculement des Concepts Géopolitiques
- [24:44] Pierre Grosser : « La vraie surprise de 1989, ce n'est pas que des gens ne soient pas contents, mais que Gorbatchev accepte la transformation, qu'il n'y ait pas d'intervention militaire. »
- On découvre la fragilité des schémas géopolitiques rigides et la montée d'autres grilles d’analyse (géoéconomie, choc des civilisations...) [27:58].
Indignation, Peur, Pitié : Dynamique et Limites des Émotions
- [31:58] Hélène Myard de Lacroix :
- « L’indignation est probablement l’émotion qui a le plus de possibilité de ressorts d’action, parce qu’elle fait se soulever l’individu… »
- « Le couple entre l’indignation qui fait avancer et la peur qui pétrifie. »
- [35:02] Pierre Grosser nuance la portée réelle de l’indignation en regard de l’histoire longue des répressions beaucoup plus sanglantes (Staline, Mao) :
- « On a eu l’impression d’un déclin tendanciel de la violence… cette impression que des masses pacifiques arrivaient finalement à transformer les tyrans sanguinaires en des gens qui sont obligés de tenir compte des desiderata du peuple… »
La Joie : La Chute du Mur et la Réunification Allemande
- [37:44] Évocation de la nuit de la chute du mur, des témoignages directs, de l’incertitude mêlée à la joie [38:25].
- [39:34] Hélène Myard de Lacroix distingue perception française et allemande :
- Pour les Allemands, « c’était d'autres Allemands » – soulagement, joie, mais aussi rapidement de l’inquiétude quant à la réunification.
- Pour les Français, crainte que la réunification ne crée une Allemagne « très puissante », alimentant la peur, pas toujours rationnelle, d’un retour au passé [41:30].
Dossier de la Réunification : Négociations et Temporalités
- [42:46] Pierre Grosser : la réunification n’était pas acquise ni souhaitée par tous. « Un an, c’est très long en histoire. »
- [45:22] Hélène Myard de Lacroix explique les intérêts intérieurs et la communication politique d’Helmut Kohl, l’absence d’annonce aux alliés, la méfiance française [46:00].
Le Monde Après le Bipolarisme
- [47:56] George Bush, discours post-chute du mur : « Je vais bientôt rencontrer Gorbatchev, je souhaite qu’ensemble nous mettions fin, une fois pour toutes, à la guerre froide… l’avenir de l’Europe sera décidé par les Européens et eux seuls. »
- [48:59] Pierre Grosser : passage lent d’une lecture bipolaire à des modèles unipolaires puis « géoéconomiques », la fin de la guerre froide n’est vraiment perçue qu’après la guerre du Golfe (1991).
Roumanie : Médias, Manipulation et Rumeurs
-
[52:31] Hélène Myard de Lacroix décrit la couverture « en direct » de la Révolution roumaine comme cas d’école de la propagation d’émotion, de fausses rumeurs (charnier de Timișoara) et de manipulation politique via la télévision.
- « Le développement de l’information sur des rumeurs, et en particulier sur des rumeurs fausses… annonce déjà ce qui se passe aujourd’hui avec les réseaux sociaux. » [53:38]
-
[55:28] Pierre Grosser élargit :
- « Dès 89-90... on avait des débats qu’on a encore aujourd’hui. C’est l’impact des photos qui est terrible... les images frappent l’imaginaire mondial. »
Citations marquantes
-
« Les émotions, ce n’est pas le contraire de la raison. C’est une façon d’y accéder. »
— Hélène Myard de Lacroix [01:27] -
« On s’aperçoit que tout est lié… il y a la circulation des références et des images. »
— Pierre Grosser [05:00] -
« L’indignation soulève, fait se soulever l’individu… à la fois les anonymes et les décideurs. »
— Hélène Myard de Lacroix [31:58] -
« On a eu cette impression de déclin de la violence et que les sociétés civiles arrivaient à transformer les tyrans sanguinaires en des gens obligés de tenir compte des desiderata du peuple. »
— Pierre Grosser [35:02] -
« Pour les Allemands, ce sont d'autres Allemands ; pour les Français, c’est la peur d'une Allemagne redevenue puissante. »
— Hélène Myard de Lacroix [39:34]
Timestamps des moments clés
- Début – Introduction sur 1989, sentiment collectif face à l’histoire [00:08-01:12]
- L’émotion dans les archives et le récit historique [01:27-02:49]
- Printemps de Pékin et domino européen [02:49-07:36]
- Le poids de la doctrine Gorbatchev, rôle des médias [07:36-10:02]
- Catastrophe d’Arménie, émotion humanitaire [10:25-15:25]
- Médias, émotion et fabrication de l’attention [15:51-16:56]
- La perception occidentale du Printemps de Pékin [17:16-22:01]
- Du bipolarisme à la complexité géopolitique [24:44-27:58]
- Indignation, peur, pitié comme moteurs d’histoire [31:58-37:44]
- La chute du mur en direct – témoignages et différences France/Allemagne [37:44-42:31]
- La réunification allemande, craintes et réalités politiques [42:46-47:56]
- Post-bipolarisme, la guerre froide et la nouvelle donne [47:56-51:06]
- Médias et émotion durant la révolution roumaine [52:31-55:28]
- Conclusion, espoirs et interrogations pour l’avenir du monde [55:28-57:35]
Ton et style
L’épisode est vivant, érudit, attentif à la complexité. Le ton reste accessible mais exigeant, alternant analyses historiques, témoignages, citations d’archives, et clins d’œil contemporains. L’approche est comparative (France/Allemagne), réflexive sur le rôle des émotions et des médias, sans céder à la nostalgie ni au sensationnalisme.
Pour résumer
L’année 1989 est au cœur d’une mutation historique et émotionnelle inédite, où l’effondrement du bloc de l’Est, la montée de l’action collective et la révolution médiatique bouleversent les cadres d’analyse traditionnels. Les émotions, loin d’être accessoires, deviennent alors un prisme essentiel pour comprendre la géopolitique autant que l’histoire intime de chacun. Une édition magistralement orchestrée, à la croisée du factuel et du sensible.
