Résumé détaillé – Le Cours de l'histoire (France Culture)
Histoire de la joie dans tous ses états 3/4 : Énigmatique ou à pleines dents, une histoire du sourire en peinture
Date : 5 janvier 2022
Animé par Clémy Bouduit
Invités principaux : Alexia Gugemos (historienne de l’art, critique et fondatrice du Musée du sourire), Sébastien Allard (directeur du département des peintures au Louvre)
Aperçu général de l'épisode
Cet épisode s’attache à « l’histoire du sourire », en particulier à travers sa représentation dans la peinture et la sculpture, de l’Antiquité à l’époque contemporaine. Les intervenants analysent l’évolution, la rareté, la symbolique et l’ambiguïté du sourire en art, ses variantes culturelles et sociales, ses transgressions, ainsi que sa portée politique ou sociale. Ils explorent enfin comment le sourire traverse les époques pour devenir, par la photographie et le cinéma, une norme universelle, voire une convention parfois suspecte.
Points clés et temps forts
1. Le sourire dans l’histoire de l’art : une rareté fascinante
- Premiers sourires (03:00)
- Alexia Gugemos rappelle que les tout premiers sourires dans l’art remontent à la troisième millénaire avant J.-C., mais « le sourire reste très rare dans l'histoire de l'art ».
- [03:00] — « Le sourire! C'est une expression du visage, c'est un stimuli... on a trois types de sourire : le sourire de la joie, de l’affiliation sociale et de domination. » (Alexia Gugemos)
- Pourquoi si rare ?
- [04:41] Sébastien Allard souligne que le sourire est ambigu, à la fois expression de l’innocence et de la perversité, du rapprochement ou d’une distance, qui peut être pure convention ou mouvement de l’âme.
- Le rire, en revanche, est excessif, transgressif, déformant ; le sourire « canalise la forme », ne déforme pas le visage.
2. Les difficultés de la représentation – De Vinci, l’archétype
- Figer un mouvement (06:06)
- Le sourire, expression fugace, est difficile à fixer en peinture ou sculpture.
- La virtuosité de Léonard de Vinci est saluée, qui réussit à intégrer ce mouvement.
- Sourires de l’Antiquité grecque, sculpture mésopotamienne et statues célèbres
- Sourire archaïque des kouroi et korai (Grèce, VIe siècle av. J.-C.) : « On est dans la douceur » (07:20)
- L’ange au sourire de Reims : sourire rare et porteur d’une charge symbolique forte (09:10)
3. Le sourire, un engagement politique et religieux
- Interdit religieux :
- 11 siècles d’absence de sourire dans l’iconographie chrétienne : le sourire est suspecté de sensualité, d’être porteur de plaisir donc de péché (10:26)
- Le retour du sourire – cathédrale de Reims, puis Van Eyck. Le sourire devient subversif, engagé, porteur d’un message de connivence (« elle vous transperce le cœur, elle crée un message qui est perçu »)
- Utilisation politique :
- Le sourire de l’ange de Reims devient au XXe siècle un symbole de la culture française contre la barbarie (reconstruction après la Première Guerre mondiale), outil de propagande.
4. Le sourire à pleines dents : un tournant (13:56)
- La question des dents
- Expression genrée : montrer ses dents, réservé aux hommes ou au peuple ; chez les femmes, c’est la marque de la déchéance sociale — « une femme qui rit à pleines dents est plutôt une prostituée » (17:31, Alexia Gugemos)
- Émile Vigée-Lebrun : première artiste à oser montrer les dents dans des autoportraits féminins, incarnation d’une forme de liberté et d’audace (13:56)
- Chez Ribera et Renoir, le sourire à pleines dents rend sa dignité au peuple
- Notion de dignité :
- Les fous, les bouffons, les exclus (Velázquez, Franz Hals) sont parmi les rares à sourire franchement.
5. Le cinéma, la photographie et la « démocratisation » du sourire
- Le cinéma façonne l’imaginaire du sourire (20:48)
- [Marilyn Monroe] René de sourire éclatant, devenue une norme du XXe siècle : « Elle avait un sourire avec des dents alignées comme un collier de perles » (20:48, Clémy Bouduit)
- Andy Warhol et les sourires multiples — hommage sérieux à Marilyn (21:22, Alexia Gugemos)
- La photographie révolutionne la pose (22:38)
- Photo de famille, instantané : le sourire « say cheese » devient la règle, gagne même les portraits officiels.
- Les présidents français ne sourient officiellement qu’à partir de Giscard d’Estaing (25:03)
- Le sourire, devenu « convention », perd parfois sa valeur de singularité ou d’émotion profonde.
6. Sourire, absence de sourire, et perception contemporaine
- L’absence peut faire sens :
- Grant Wood, American Gothic (42:36) : le non-sourire symbolise la rudesse de la vie, la gravité du contexte (crise de 29), au-delà d’un simple manque de gaieté.
- Contraste et équilibre entre joie et tristesse : « Il faut balancer, c’est la joie, la tristesse… clair-obscur des émotions » (43:23, Alexia Gugemos)
- Lecture transhistorique du sourire :
- Dans la peinture flamande (Hals), le sourire est omniprésent, exprimant le bonheur familial et la réussite sociale (35:56, Sébastien Allard)
7. Le cas de la Joconde – Ambiguïté, mythe, surinterprétation
- Le sourire de la Joconde – sourire le plus célèbre et le plus énigmatique :
- « Le sourire de la Joconde ne pense à rien. Elle dit à travers ce sourire : je ne pense à rien. C’est Léonard qui pense pour moi. » (36:02, citation de Paul Valéry par Clémy Bouduit)
- Mythe moderne ; surinterprétation contemporaine (37:22, Sébastien Allard)
- Les autres sourires de Vinci (Saint Jean-Baptiste) également soulignés pour leur ambiguïté.
8. Le sourire comme fil d’exposition et de visite (43:58)
- Construire son propre itinéraire muséal à travers la recherche du sourire, du Louvre au Musée du sourire virtuel d’Alexia Gugemos.
Citations notables & moments marquants
- Alexia Gugemos [03:00] : « Le sourire ! C’est une expression du visage, c’est un stimuli… On a trois types de sourire : la joie, l’affiliation sociale, la domination. »
- Sébastien Allard [04:41] : « La caractéristique principale du sourire, c’est son ambiguïté… il peut être l’expression de l’innocence ou de la perversité, pure convention ou mouvement de l’âme. »
- Clémy Bouduit [14:48] : « C’est un tournant, nous parlions du Bernin contemporain de Louis XIV, Louis XIV avec une dentition désastreuse, mais le Bernin ose les dents avec Sainte-Thérèse. »
- Sébastien Allard [26:51] : « On voit que le portrait officiel de l’homme d’État, du souverain, ne sourit pas, en tout cas en France, quasiment jusqu’au XXe siècle. »
- Sébastien Allard [36:02] (citant Valéry) : « Le sourire de la Joconde ne pense à rien. Elle dit à travers ce sourire : ‘Je ne pense à rien. C’est Léonard qui pense pour moi.’ »
- Alexia Gugemos [38:23] : « On peut dire maître étalon du sourire, un incontournable. »
Timestamps des passages majeurs
- 03:00 — Les différents types de sourire et leur valeur dans différentes cultures (Alexia Gugemos)
- 04:41 — Ambiguïté du sourire et distinction avec le rire (Sébastien Allard)
- 09:10 — L’ange au sourire, son histoire, sa récupération politique (Sébastien Allard)
- 13:56 — Montre-t-on les dents ? Sourire et genres sociaux (Alexia Gugemos)
- 17:31 — Le sourire dans les classes populaires et la stigmatisation des femmes qui sourient à pleines dents (Alexia Gugemos)
- 22:38 — L’avènement du sourire photographié et « démocratisé » (Sébastien Allard)
- 25:03 — Les présidents français et le sourire officiel (Sébastien Allard)
- 35:56 — Les portraits flamands et hollandais, société du bonheur familial (Sébastien Allard)
- 36:02 — Le sourire de la Joconde et sa mythologie (Clémy Bouduit, citation Paul Valéry)
- 42:36 — « American Gothic » et la force expressive de l’absence de sourire (Alexia Gugemos)
- 43:58 — Visites thématiques au musée : construire un parcours autour du sourire (Sébastien Allard)
Thèmes transversaux et réflexions
- Sourire et société : Le sourire reflète autant l’état d’une société, sa hiérarchie et ses normes que la singularité des individus. Il évolue radicalement selon le genre, la classe sociale, le contexte religieux ou politique.
- Conventions, perceptions et ambiguïté : Même un même sourire peut être tour à tour perçu comme sincère ou artificiel, porteur de joie ou d’ironie, selon le regard du spectateur, l’époque, la classe sociale ou l’intention de l’artiste.
- Du rare au convenu : De l’exception sublime à la convention banalisée par la photographie et le numérique, le rapport culturel au sourire a changé du tout au tout en Occident en deux siècles.
Suggestions ludiques et pédagogiques
- Effectuer une visite au Louvre ou tout autre musée « par le sourire », relever les représentations souriantes afin d’en faire un fil conducteur du regard (44:49).
- Explorer le Musée du Sourire virtuel d’Alexia Gugemos pour une autre expérience du sourire, déconnectée de la contrainte de l’exposition physique.
Conclusion
Cet épisode offre un voyage érudit, riche et vivant à travers la représentation, l’interprétation et la symbolique du sourire dans l’histoire de l’art occidental et au-delà. Il éclaire la manière dont un simple geste du visage, en apparence universel, se révèle être un objet historique, culturel, social et politique de première importance. La Joconde, smileys contemporains ou sourires enfantins : le sourire reste un langage tout autant qu’une énigme, « un fil qui traverse les siècles » (Sébastien Allard, 17:08).
Pour aller plus loin :
- Musée du sourire d’Alexia Gugemos (en ligne)
- Déambulation thématique dans les musées en suivant le fil du sourire
- Lecture recommandée : « Les voix du silence » d’André Malraux (cité à propos de l’ange au sourire)
Résumé préparé à partir du verbatim de l’épisode, respectant la teneur, le ton, et l’expertise chaleureuse des intervenants.
