Le Cours de l’histoire – Frères de plume et sœurs de lutte : l’amitié comme étendard
Podcast: Le Cours de l'histoire (France Culture)
Épisode: Histoire de l'amitié 4/4
Date: 14 février 2026
Intervenants:
- Xavier Mauduit (hôte)
- Florence Rochefort (CNRS, historienne des féminismes)
- Alexandre de Vitry (maître de conférences en littérature française, spécialiste de la fraternité)
- Florent Bujon (lecture/réalisation, extraits)
Thème général de l’épisode
Dans cet épisode, l’équipe analyse l’histoire et l’usage du concept d’amitié collective, à travers les notions de fraternité et de sororité. De la Révolution française à la littérature, des mouvements féministes à la devise républicaine, il s’agit de comprendre comment ces idées, tantôt métaphores, tantôt réalités politiques, ont façonné la société et continuent d’agir aujourd’hui. La discussion met en lumière les tensions, idéaux et dérives autour de ces valeurs collectives à travers le temps, tout en revisitant figures et textes emblématiques.
I. Définitions et dimensions historiques de la fraternité et de la sororité
(00:20–06:58)
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La fraternité comme pilier révolutionnaire
- La fraternité est décrite comme « la matière première » de la Révolution, à la fois son idéal et son démon, source de solidarités mais aussi d’exclusions et de violences.
- « Je ne conçois même pas une révolution sans fraternité. » – Alexandre de Vitry (01:10)
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Tension entre amitié et exclusion
- L’intensité du lien fraternel peut vite basculer.
- « Des amis avec une amitié intense peuvent devenir [...] les pires ennemis. » – Xavier Mauduit (01:40)
- Le vocabulaire de la fraternité porte ce paradoxe : l’inclusion implique la possibilité d’exclusion (surtout des femmes).
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La sororité, une construction solidaire féminine
- Historiquement, la sororité — le lien politique ou imaginaire entre femmes — s’oppose à leur exclusion des droits, paroles et espaces politiques.
- « Les sœurs, elles réagissent à l’exclusion, [...] pour changer leurs conditions. » – Florence Rochefort (02:55)
- Ces deux notions partagent une origine dans le registre familial, mais prennent d’emblée un sens social et politique.
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Évolution linguistique et symbolique
- Le vocabulaire de la fraternité tire du christianisme, avant de se séculariser dans l’espace politique à partir du XVIIe–XVIIIe siècle.
- « C’est une transposition d’un vocabulaire [...] qui vient de très loin. » – Alexandre de Vitry (05:35)
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Sororité : un mot ancien, un sens nouveau
- Le terme existe mais désigne d’abord des liens subordonnés, à la différence du frère, figure centrale dans l’histoire et la mythologie.
- « Les sœurs sont toujours relatives au père, [...] statut par rapport à des règles de parenté. » – Florence Rochefort (07:00)
II. Paradoxes et tensions dans l’histoire de la fraternité et de la sororité
(06:58–14:46)
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Dimension métaphorique et polysémique
- Le grec invente la métaphore fraternelle avec « adelphos » (frère/sœur), le latin propose la polysémie et l’élargissement du terme à des sens profanes et spirituels.
- « Le grec invente la métaphore fraternelle [...] le latin une autre boîte à outils : la polysémie. » – Alexandre de Vitry (11:08)
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Idéal universel versus réalité concrète
- Sororité et fraternité oscillent toujours entre un idéal universaliste et leur incarnation quotidienne, y compris dans les tensions et les conflits internes aux groupes.
- Les femmes, notamment dans l’histoire féministe, doivent gérer diversité et hiérarchies de leur propre groupe (aristocratie avec Christine de Pizan, lutte des classes chez les saint-simoniennes).
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La Révolution : inclusion et violence
- L’exclusion rapide des femmes des droits politiques lors de la Révolution, alors même que le mot « sœur » circule dans les clubs citoyens.
- L’altération du slogan « fraternité ou la mort » souligne le passage de l’autosacrifice à la menace contre l’autre (« soit mon frère ou je te tue » – Alexandre de Vitry, 23:38).
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Violence et exclusion, fraternité et sororité
- La notion de fraternité, bien qu’universelle dans le discours, se ressert dans le concret, jusqu’au fratricide ou à la disparition temporaire du terme après la Terreur.
- L’histoire féministe montre un même paradoxe : envie d’union mais expérience répétée de l’exclusion et des luttes internes.
- « Il y a une sorte d’impensé de la violence dans l’utopie de la fraternité ou de la sororité... » – Florence Rochefort (25:19)
III. Mythes fondateurs et récit littéraire
(27:39–41:56)
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Le fratricide au cœur de la fraternité
- Le mythe biblique de Caïn et Abel sous-tend l’ambivalence de la fraternité, entre solidarité et violence fondatrice.
- « La fraternité élaborée par le christianisme, c’est le symétrique du fratricide originel... » – Alexandre de Vitry (30:07)
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Invisibilité du « sororicide » et androcentrisme des mythes
- Absence de mythes fondateurs sur le meurtre entre sœurs, reflet d’une culture androcentrée qui invisibilise les femmes (31:57).
- « On est dans des sociétés qui se pensent et qui se nourrissent toujours avec ces mythes fondateurs qui ne concernent que des hommes. » – Florence Rochefort (31:57)
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Littérature comme laboratoire du lien fraternel
- Après les traumatismes révolutionnaires (1848), la fraternité se réinvente dans le récit et la littérature (Hugo vs. Baudelaire).
- Les Misérables incarne le mythe fraternel et l’idée de l’amitié choisie. « Les Misérables, c’est le grand texte de la fraternité qui sait qu’elle est inactuelle... » – Alexandre de Vitry (41:27)
IV. La fraternité et la sororité modernes : leur destin républicain, social et féministe
(42:12–54:48)
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De la fraternité à la solidarité
- À la Troisième République, « fraternité » devient valeur de principe (plus abstraite, teintée de charité chrétienne), pendant que « solidarité » s’impose dans le discours juridique et social.
- « On va débattre de la possibilité de remplacer fraternité par solidarité [...] mais dans solidarité il y a moins de valeur de principe... » – Alexandre de Vitry (44:22)
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Internationalisation des luttes féministes
- Naissance de la solidarité féminine transnationale ; premières associations internationales de femmes (conseil international des femmes, etc.).
- La sororité s’incarne autant dans la lutte pour les droits civils, politiques, que dans la reconnaissance culturelle. Tensions exacerbées lors des guerres et difficultés à maintenir un lien transnational dans les crises (50:07–50:47).
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Le XXe siècle : la sororité comme révolution
- Émergence de la sororité politique dans les mouvements féministes des années 1960–1970 et influence américaine (« Sisterhood is powerful »).
- Intersectionnalité : croisement des luttes féministes et antiracistes (52:10).
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La fraternité, valeur démodée ou à réinventer ?
- Difficulté croissante à utiliser le mot « fraternité » dans la seconde moitié du XXe siècle ; la littérature (Romain Gary) comme lieu de réinvention du concept.
- « La malmener par la littérature, la brutaliser même en quelque sorte, dans l’espoir qu’à nouveau ces mots aient un sens. » – Alexandre de Vitry (53:19)
- Tentative de néologisme (« adelphité ») pour inclure frères et sœurs dans la devise républicaine, mais sans succès populaire.
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Langage, inclusion et solidarités renouvelées
- La pensée queer interroge la binarité du genre et propose d’ouvrir la sororité à de nouvelles solidarités (54:02–54:48).
- « Peut-être qu’on a du commun humain qui ne dépend pas de nos organes génitaux tels qu’on nous a catalogués. » – Florence Rochefort (54:02)
- « ...ouvrez la sororité sur d’autres solidarités. » – Xavier Mauduit (54:48)
V. Citations et moments marquants
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Sur la tension fraternité/exclusion
« On passe très vite au statut de faux frère dans le climat révolutionnaire. »
– Alexandre de Vitry (01:50) -
Sur la sororité comme réponse à l’exclusion
« Les sœurs, elles réagissent à l’exclusion, mais elles ont aussi un passé qu’elles redécouvrent [...], qui pourrait les unir pour changer leurs conditions. »
– Florence Rochefort (02:55) -
Sur la polysémie de la fraternité
« Le mot fraternité ou l’adjectif fraternel [...] c’est un mot qui [...] produit de l’exclusion notamment des femmes. [...] c’est un mot qui dérive du radical frère très masculin [...] reconduit en fait au bout du compte cette exclusion qu’elle prétend surmonter. »
– Alexandre de Vitry (04:02) -
Sur la métaphore de la Cité des Dames
Christine de Pizan, lue par Florence Rochefort :
« Repoussez ces hypocrites enjôleurs [...] pour l’amour de Dieu, fuyez ! » (08:29)
Et le commentaire : « C’est tout à fait fascinant, là je crois qu’on est dans une ébauche d’un modèle, mes chères sœurs, révoltez-vous, refusez ce qu’on dit de vous, [...]. » (09:43) -
Sur le slogan révolutionnaire
« On a transformé ce qu’était la fraternité pour faire sentir ce qu’elle avait désormais d’insupportable. Soit mon frère ou je te tue. »
– Alexandre de Vitry (23:38) -
Sur l’absence de sororicide dans les mythes
« Je pense qu’il y a moins cette idée-là tout simplement parce que nos mythes fondateurs et notre culture, elle est profondément androcentrée. »
– Florence Rochefort (31:57) -
Sur la féminisation des solidarités
« Il y a vraiment une pensée transnationale. »
– Florence Rochefort (47:47) -
Sur l’inéluctable tension entre idéal et conflit
« Même dans l’amitié, [...] quand on déclare que tout le monde est égal, où tout le monde est sœur, et bien très rapidement c’est les conflits aussi. Mais il ne faut pas voir les conflits comme négatifs. »
– Florence Rochefort (15:35) -
Sur littérature et fraternité
« La gêne que l’on ressent à l’égard de la fraternité [...] les écrivains vont s’en servir comme d’un carburant. »
– Alexandre de Vitry (52:26) -
Sur la langue et la sororité moderne
« Adelphité [...] pour réunir frères et sœurs, soit pour dire mais il y a autre chose que simplement la séparation des sexes [...] ouvrirait sur d’autres solidarités. »
– Florence Rochefort (54:02)
VI. Timestamps des moments clés
- 00:53 – Introduction de la fraternité comme moteur de la Révolution.
- 02:55 – Distinction entre fraternité et sororité, recours à la métaphore familiale.
- 07:00 – Statut historique des sœurs dans la société patriarcale.
- 09:27 – Lecture de Christine de Pizan et analyse de l'élaboration d’une solidarité féminine.
- 17:25 – Retour sur la Révolution française et le basculement du rêve fraternel à l’exclusion et à la violence.
- 23:38 – Discussion sur la formule « Soit mon frère ou je te tue ».
- 27:39 – Introduction du mythe de Caïn et Abel et la question du fratricide.
- 31:57 – Compréhension de l'absence de mythes fondateurs féminins équivalents au fratricide.
- 41:27 – Victor Hugo, Les Misérables, et la littérature comme refuge du mythe fraternel.
- 46:36 – Fraternité, sororité et l’individu dans le discours républicain moderne.
- 50:07–50:47 – Fragilité de la solidarité transnationale dans les guerres.
- 51:19–52:10 – Sororité et mouvements féministes des années 1970.
- 52:26 – Romain Gary et la subversion de la fraternité dans la littérature contemporaine.
- 54:02–54:48 – Adelphité et ouverture de la sororité à d’autres types de solidarité.
Conclusion
L’épisode retrace la façon dont fraternité et sororité structurent nos imaginaires de l’amitié, du politique et du collectif, entre inclusion et exclusion, idéaux et luttes réelles. La fraternité, souvent source de solidarité mais aussi d’exclusion (voire de violence), et la sororité, conquête récente et moteur du féminisme, s’entrelacent dans l’histoire. Entre la littérature, le mythe, et l’action politique, ces notions sont sans cesse réinventées — aujourd’hui dans des mouvements toujours élargis pour inclure, au-delà des genres, toutes les formes de solidarité humaine.
À lire et écouter pour prolonger
- Florence Rochefort, Histoire mondiale des féminismes
- Alexandre de Vitry, Le droit de choisir ses frères. Une histoire de la fraternité (Gallimard)
