
Le roi, un sceptre qui hante la droite
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Baptiste Roger-Lacan
Transculture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
Le roi, un sceptre qui hante la droite. C'est en 1954 que l'historien René Rémond fait paraître La droite en France de 1815 à nos jours, continuité et diversité d'une tradition politique. L'ouvrage devient au fil des publications LES droites en France et l'idée s'impose qu'il existe des droites avec trois familles, légitimistes, orléanistes et bonapartistes. Dans la famille des droites, je demande donc le roi.
Maurice Duverger
Être conservateur, qu'est-ce que cela vous l'est dit? Être légitimiste? Orléaniste? Bonapartiste?
Baptiste Roger-Lacan
On va pas avoir peur, on va
René Rémond
parler d'immigration, on va parler de chômage, on va parler de dénatalité, de dénatalité si vous voulez.
Baptiste Roger-Lacan
Notre action est essentiellement une action insurrectionnelle. Nous répondons à la République par la violence.
Xavier Mauduit
Ni droite, ni gauche!
Baptiste Roger-Lacan
Mon âge n'est pas populaire!
René Rémond
Nous vivons dans un régime qui emprunte à la monarchie ce qu'elle a de positif. Au fond, c'est une monarchie républicaine.
Marcel Gauchet
Parce que ce qui compte, c'est le moment où les gens se rendent compte que l'organisation de l'Assemblée, c'est une droite et une gauche.
Maurice Duverger
Y a-t-il, oui ou non, plusieurs droites?
Xavier Mauduit
Oui, y a-t-il, oui ou non, plusieurs droites? Bonjour Baptiste Roger-Lacan.
Baptiste Roger-Lacan
Bonjour Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
Vous êtes docteur en histoire, vous êtes l'auteur de cet ouvrage Le Roi, une autre histoire de la droite publiée chez Passé Composé. Alors, y a-t-il une ou plusieurs droites?
Baptiste Roger-Lacan
C'est toute la question. Depuis l'oeuvre de René Raymond, il s'est imposé cette idée qu'il y avait plusieurs droites, même si son travail à lui a été largement, sinon dépassé, du moins remis en question par d'autres historiens. Donc on a un peu tendance à multiplier le nombre de droites. Le dernier livre d'histoire politique des droites à être paru de Gilles Richard, je crois, démontrait 15 types de droites différentes dans l'histoire de France. depuis deux siècles. C'est un peu une manière d'aborder les droites, de les diviser en traditions, en différentes généalogies. On peut aussi chercher à voir ce qui les réunit, c'est-à-dire les points de convergence de ces droites-là. Et en tout cas, jusqu'en 1940, voire 1945, je pense que la nostalgie de la monarchie, même si elle est plus ou moins clairement exprimée et plus ou moins centrale dans le dispositif mémoriel et imaginaire et quelque chose qui définit clairement les droites jusqu'à la fin de la Troisième République.
Xavier Mauduit
La nostalgie de la monarchie et l'esprit contre-révolutionnaire?
Baptiste Roger-Lacan
En fait, presque plus que la nostalgie de la monarchie, ce qui vient sous-tendre cette nostalgie, c'est évidemment une culture, un imaginaire, une imagerie contre-révolutionnaire, encore plus peut-être que des doctrines contre-révolutionnaires sur lesquelles on s'attarde parce qu'elles sont passionnantes, qu'elles offrent une alternative, une sorte de réponse très articulée, très argumentée au discours des Lumières et à celui de la Révolution. La réalité, c'est que ces doctrines de la contre-révolution, elles ont eu une audience relativement limitée. Joseph de Maistre, c'est peu de lecteurs au XIXe, au XXe siècle, alors que pour le coup, les images, tout ce qui relève de l'imaginaire, de l'iconographie, des textes dont la diffusion est très large, contribuent à mon avis à ancrer, à enraciner une forme de détestation, de rejet de la Révolution française, qui à mon avis vient sous-tendre ce qui progressivement se constitue comme la droite au cours du XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle.
Xavier Mauduit
Baptiste Roger-Lacan, c'est parti avec vous, donc avec les fils que vous avez là entre les mains pour essayer de comprendre l'histoire de ces droites et je l'utilise au pluriel avec ce moment révolutionnaire parce qu'il faut rappeler sans doute l'étymologie ou l'origine même de cette notion de droite et de gauche, c'est de la géographie. C'est assez étonnant, ça nous conduit à la révolution.
Baptiste Roger-Lacan
Et bien ça nous conduit à la Révolution, au tout début même de la Révolution, au 11 septembre 1789, c'est la date consacrée pour la naissance de cette opposition, où à l'Assemblée, à la très jeune Assemblée Constituante, on vote sur la question du véto royal, avec une question qui est d'avoir si le véto doit être total ou suspensif. Donc est-ce qu'on doit pouvoir limiter dans le temps la durée du véto qui serait accordée à Louis XVI. Et donc pour voter, on demande aux députés de l'Assemblée Constituante de se répartir des deux côtés de la salle, qui à ce moment-là est encore à Versailles, et une majorité de députés se déplacent vers la gauche, et donc c'est le veto suspensif qu'il emporte qui limite le pouvoir de l'exécutif aux yeux des un peu plus de 300 députés qui choisissent le côté droit. Et ensuite, après le retour de l'Assemblée à Paris, donc une fois après le 6 octobre, le retour de la famille royale à Paris et donc le retour avec elle du pouvoir politique à Paris. Cette distinction-là va s'installer à l'Assemblée, c'est-à-dire que les députés les plus hostiles au mouvement révolutionnaire, qui sont parfois présentés comme les aristocrates à l'époque, vont s'installer du côté droit et les patriotes vont s'installer du côté gauche. Cette opposition, au départ, elle est vraiment parlementaire. C'est quelque chose qui a du sens au sein de l'Assemblée. Dans la rue à Paris, à Marseille, à Lyon, sous la Révolution, sous l'Empire, on ne se définit pas vraiment comme étant de droite et de gauche. On utilise souvent les termes de patriote, de monarchien, d'aristocrate, etc. Et la distinction va s'imposer progressivement, surtout à la Restauration, en fait, où là, vraiment, l'idée d'une opposition entre la droite et la gauche s'installe et devient pérenne dans notre vie politique.
Xavier Mauduit
Pour évoquer les origines de ces notions de droite et de gauche, Marcel Gauchet.
Marcel Gauchet
Quand le 28 août 1789, les députés effectivement se rangent à droite et gauche, ça n'est pas du tout une nouveauté. On sait par l'observation de la Constituante à ce moment-là, qui se déroule dans un grand désordre, n'oublions pas qu'à cette date, il y a encore des membres du public qui siègent parmi les députés. Donc c'est dire qu'on n'est pas dans une assemblée encore très régulièrement organisée. Mais néanmoins déjà, il existe une gauche. Parce que le véritable acte de naissance, il est là. Le véritable acte de naissance est dans le fait que se déclare une gauche. L'extrémité du côté gauche à la vérité qui s'organise d'emblée, dès avant peut-être même la réunion des ordres. Et au fond, cette gauche renvoie À droite, des gens qui, spontanément, dans les tous premiers temps de l'Assemblée, siégeaient n'importe où. Et petit à petit, on voit apparaître la chose. Parce que ce qui compte, c'est le moment où les gens se rendent compte que l'organisation de l'Assemblée, c'est une droite et une gauche. Et ça, on le sait à peu près, c'est octobre. 1789, où on commence à décrire le spectacle de l'Assemblée comme séparant un côté droit et un côté gauche. Parce que pendant toute la Révolution, on ne parle pas de la droite et de la gauche, on parle du côté droit et du côté gauche.
Xavier Mauduit
Marcel Gauchet, historien, philosophe, sociologue sur France Culture, en 1996. Baptiste Roger-Lacan. Intéressant de s'arrêter sur ce moment révolutionnaire parce que ça montre combien le contexte est essentiel pour comprendre cette notion de droite et de gauche. A l'été 1789 par exemple, aucun sens de dire à droite ils sont royalistes et à gauche ils ne seraient pas royalistes. On est encore dans un monde où la plupart sont royalistes.
Baptiste Roger-Lacan
Ou le roi est une figure incontestable en fait. On sait que l'idée qu'on pourrait se passer du roi émerge très doucement à partir de 1790 et surtout de 1791 en fait, la tentative avortée de fuite du roi qu'on appelle improprement la fuite à Varennes, l'objectif n'était pas Varennes, Varennes c'est là où il est arrêté, est vraiment le moment où l'idée de la République commence à cristalliser au sein d'une partie de l'opinion de gauche, avant ça, Robespierre et Royali n'imaginent pas un monde dans lequel la France ne serait pas une monarchie. L'idée c'est comment est-ce qu'on donne une constitution à cette monarchie, comment on régule et on règle les pouvoirs du roi par rapport aux autres pouvoirs qui sont en train d'émerger. Et donc dans ce contexte-là, c'est plutôt des questions très techniques en fait, comme la question du veto qui donne lieu à des débats extrêmement longs à l'Assemblée sur la question justement du pouvoir. Mais il y a la question du veto, il y a la question de la dissolution, il y a plein de questions comme ça qui sont soulevées sur la réalité des pouvoirs qui peuvent être concédés à l'exécutif. Et en général, on voit que ce qui va progressivement émerger comme le clivage droite-gauche dans la Révolution, revient en fait à la question de la limitation ou non du pouvoir de l'exécutif. Plus on est à droite, moins on est favorable à la limitation de l'exécutif. voire on est favorable à la remise en question de la monarchie traditionnelle en fait, donc ça c'est évidemment tous ceux qui partent en immigration, mais même les membres les plus actifs parmi ce qu'on appelle les députés noirs à l'Assemblée, qui pour la plupart émigrent entre 1790 et 1791, et puis ensuite plus on est à gauche, plus on est favorable à ce que le pouvoir du roi soit limité, jusqu'à ce que par exemple quelque chose comme le veto soit limité dans le temps, c'est-à-dire qu'en fait le roi conserve un pouvoir qui est extrêmement circonscrit par rapport au pouvoir législatif qui est en train d'émerger.
Xavier Mauduit
Oui, le veto c'est pareil, c'est pouvoir dire non à n'importe quelle loi, dissoudre aussi, c'est un pouvoir absolument considérable. On a ici l'émergence de la droite et de la gauche que l'on pourrait inscrire dans une histoire beaucoup plus large aussi et pas une histoire uniquement française. C'est important peut-être de le souligner à ce côté, un aspect favorable à plus de liberté et l'autre plus vers la tradition. C'est difficile à définir la droite et la gauche.
Baptiste Roger-Lacan
Très complexe, une histoire à la fois plus large et plus longue aussi. C'est-à-dire que là j'ai écouté Marcel Gauchet, qui m'a d'ailleurs corrigé sur une question de date, puisque moi j'avais le 11 septembre, il avait le 28 août pour la naissance de la droite et de la gauche, mais lui marque vraiment pour lui la date de naissance clairement de la droite et de la gauche, c'est la Révolution. En réalité, en tout cas, il semblait dire que la droite naissait en réaction pendant la Révolution. C'était un peu ça, l'implicite de ce qu'il disait. Or, il y a quand même tout un champ d'études qui montrent qu'au 18e siècle émerge un courant, alors qu'il ne s'appelait pas comme ça, à l'époque, mais qu'Isaiah Berlin et Darin MacMahon appellent les contre-lumières, que Zeev Sternel a appelé les anti-lumières, qui est très actif au XVIIIe siècle et qui est un courant d'opposition au mouvement dit des philosophes, qui vient justement défendre des idées de tradition, qui vient défendre la légitimité d'un ordre naturel fondé sur souvent des raisons qui sont considérées comme ancestrales, qui vient défendre le principe de l'autorité, qui s'inquiète beaucoup de la progression des idées de liberté et d'égalité. Ce courant-là, il est actif dès la première moitié du XVIIIe siècle. certains des auteurs marquants de ce courant peuvent être considérés comme des précurseurs de la contre-révolution. Donc il y a déjà cette antériorité de ce discours qui aurait peut-être cristallisé différemment s'il n'y avait pas eu la Révolution française. Évidemment la Révolution française est un catalyseur, c'est un accélérateur pour ces idées, ça fait réémerger des auteurs qui étaient complètement secondaires, ça donne aussi une audience à des auteurs qui appartenaient à ce mouvement des contre-lumières, qui étaient un peu des plumitifs médiocres et qui tout d'un coup dans la réorganisation des forces intellectuelles autour du soutien ou de l'opposition à la Révolution vont tout d'un coup gagner en importance. C'est typiquement le cas de l'abbé Baruel qui est un opposant aux Lumières dans les années 1780 mais qui, avec la Révolution française, tout d'un coup trouve une scène à sa mesure et peut... dresser le plus grand récit conspirationniste sur la Révolution française. Et donc, il y a évidemment ça. Et puis il y a une idée dans le temps quand même, dans l'espace, qui se crée aussi, c'est-à-dire que les oppositions entre des forces plutôt libérales et plutôt conservatrices, elles existent déjà dans certains systèmes politiques. En Grande-Bretagne, évidemment. Alors aux Etats-Unis c'est plus compliqué cette période-là, mais la lutte des colonies a été réinterprétée quand même selon cette grille de lecture en France et en Grande-Bretagne, donc on voit bien que le cas français est évidemment clé, c'est un vrai tournant, ne serait-ce que parce que ces deux notions de droite et gauche en ressortent, mais je pense qu'on aurait tort de se limiter effectivement uniquement au cas français ou alors uniquement à cette petite année 1789, cette grande année 1789 mais qui n'est pas le seul tournant.
Xavier Mauduit
En évoquant cette antériorité, ces discours contre les Lumières, Baptiste Roger-Lacan, vous nous donnez en fait une définition de la droite. Parce que j'ai noté la tradition, l'ordre naturel, l'autorité, je rajoute la hiérarchie, vous avez mis le conservatisme. Bon voilà, on a ces éléments-là. Parce que cette étude que vous donnez, Le Roi, une autre histoire de la droite, c'est une histoire dans le temps, long, la durée. Et cette histoire-là a besoin de ces différents liens. On peut le prendre ça pour essayer de définir ce qu'est la droite, le respect de la tradition, l'autorité, etc.
Baptiste Roger-Lacan
Je pense que c'est un point de départ. Ensuite, la droite, elle évolue, elle finit par intégrer des notions nouvelles. La liberté finit par devenir, dans la droite française, un enjeu. C'est pas toutes les droites françaises ne se revendiquent pas de la liberté, mais ça finit par devenir quand même une notion dont elle sait s'approprier. Quand on regarde le cas britannique, on voit que c'est presque concomitant avec la naissance de la contre-révolution britannique, puisque le père de la contre-révolution en Grande-Bretagne, une des grandes figures tutélaires du conservatisme moderne en Grande-Bretagne et dans le monde, c'est Edmund Burke, qui, lui, s'attaque à la révolution au nom de la liberté, justement, qu'il considère que ce que fait la révolution en 1789 et au tout début de l'année 1790, c'est-à-dire En gros, abolir les libertés réelles au nom d'une liberté formelle géométrique revient en réalité à assassiner la liberté et à mettre en place une tyrannie qui est bien pire que celle que les révolutionnaires cherchent à remplacer. On voit que cette question de la liberté est présente dans une certaine tendance de la contre-révolution très tôt. elle s'installe progressivement au XIXe siècle pour l'ensemble, pour une partie des droits françaises, même si, c'est vrai que quand on considère les légitimistes notamment, qui sont le courant de droite le plus proche de la doctrine contre-révolutionnaire, celui qui reprend le plus complètement la contre-révolution, on voit que La liberté n'est pas vraiment une idée qu'ils défendent. Les libertés, en revanche, l'idée des libertés traditionnelles, des libertés provinciales, des libertés qui existaient sous l'Ancien Régime, est pour le coup une cause qu'ils ne cessent de défendre tout au long du XIXe siècle et qu'ils opposent justement à cette idée absolue de la liberté, cette notion écrasante que défendrait la gauche.
Xavier Mauduit
Le roi, un sceptre qui hante la droite. Le roi, une autre histoire de la droite. C'est le titre de votre ouvrage, Baptiste-Roger Lacan, avec ce moment durant la révolution française où, bien entendu, nous allons trouver une référence pour toute la droite qui suit.
Baptiste Roger-Lacan
Vous n'avez qu'à m'exécuter comme je suis là. Je crains la chose impossible. Il est grand! Où est mon peuple? Mon bon peuple! Taisez-vous! Taisez-vous! Je meurs inattendu. Tourreau! Ne tremble pas! L'univers te regarde!
Xavier Mauduit
Un peuple et son roi, c'est le film de Pierre Scholler en 2018 avec Laurent Lafitte dans le rôle du roi. L'extrait a été un peu raccourci lui aussi. Dites-nous Baptiste-Roger Lacan, la mort du roi, on a ici un moment clé de toutes ces références. Ce qu'on essaie de comprendre avec vous aujourd'hui, c'est qu'est-ce qui fait l'union de ces droites, ces droites pluriales au fil du temps?
Baptiste Roger-Lacan
Mais ce qui est sûr, c'est que cette mort du roi, elle a fini par être constituée comme un tournant. En réalité, quand on regarde en janvier 1793, alors évidemment à Paris c'est un événement, on voit qu'en Provence c'est inégalement un événement. Le pays est en grande tension, le pays est en guerre depuis un peu moins d'un an. Il y a des tensions politiques qui s'expriment partout, donc la mort du roi n'est pas immédiatement reçue comme un tournant pour la France. Mais par contre, ce qui est sûr, c'est qu'avec le temps, elle va s'installer comme un moment clé, à la fois de l'imagerie républicaine, il ne faut pas oublier les dîners du 21 janvier, on mange la tête de veau, on célèbre encore, dans une sorte de renversement de l'Eucharistie, la mort du tyran. Et puis la mort de ce symbole en fait, c'est-à-dire que Louis XVI n'est presque qu'un prétexte pour commémorer l'effondrement de la monarchie. Et puis, à droite, ça devient un véritable tournant pour deux raisons. D'une part, évidemment, parce que si on est royaliste, c'est un sacrilège. a fortiori sont un défenseur de la monarchie traditionnelle où on considère que Louis XVI est loin du seigneur, qu'il est le lieutenant de Dieu sur terre et donc que l'exécuter c'est quasiment s'attaquer à une figure pas divine mais à quelqu'un qui tire son pouvoir de Dieu Et puis, c'est aussi une manière de récupérer Louis XVI, parce que Louis XVI, à droite, pose un peu problème, en tout cas au sein de la contre-révolution, parce que c'est un roi qui est considéré comme ayant été trop faible face à la révolution française, donc au sein de l'émigration notamment. Jusqu'en 1793, il est très durement attaqué. Et après, quand on lit les historiens légitimistes, enfin contre-révolutionnaires, plus légitimistes de la Révolution, on voit qu'ils sont un petit peu embêtés par cette figure de Louis XVI, dont ils n'arrivent pas à complètement s'enlever de la tête l'idée qu'il aurait pu faire plus, qu'il aurait pu, en 1789, mater cette Révolution naissante, qu'il aurait pu s'opposer plus nettement aux attaques de la Révolution contre l'Église. Bref, qu'il aurait pu mieux défendre son trône et qu'il avait, en quelque sorte, créé les conditions de sa propre disparition. Donc cette figure du roi faible, cette figure du roi qui n'est pas un roi de guerre en fait, est un souci pour la contre-révolution et pour le coup sa mort permet d'aller le rechercher. C'est-à-dire que Louis XVI n'a pas été un très bon roi, du moins au moment où il a été menacé, mais par contre il a su très bien mourir, il a su mourir dignement, chrétiennement, il a su mourir en martyr, même si Rome n'a jamais reconnu la mort de Louis XVI comme étant un martyr, Pour les royalistes français, il n'y a pas de doute sur le fait que ce roi est un martyr, comme sa femme, d'ailleurs, et comme son fils, et comme sa sœur, enfin bref, comme toute quasi-totalité de la famille royale. Et cette figure du martyr, elle va être investie énormément. C'est-à-dire que, plutôt que de s'installer, de s'intéresser à la vie politique... de Louis XVI, on va s'intéresser à ses derniers mois. On va s'intéresser beaucoup à son emprisonnement au Temple, on va s'intéresser évidemment à son exécution, à son procès, bref à tout ce qui permet d'éloigner le Louis XVI souverain et d'insister sur l'image d'un Louis XVI habillé en bourgeois, enfermé dans une prison, vivant relativement chichement, puis séparé de sa famille, ce qui est juste quelque chose qui paraît inimaginable en fait, qui agresse l'imagination de n'importe qui, puis jugé par des centaines d'hommes qui le regardent, donc tout à coup en fait transformé Louis XVI monarque en Louis XVI victime. Et ce tour de passe-passe là, il a très bien fonctionné, au point d'ailleurs où Cette idée-là, elle est très répandue aujourd'hui. Vous demandez, je pense, dans la rue à n'importe qui Louis XVI, je pense que 9 personnes sur 10, si elles voient qui c'est, vous diront le pauvre. Sans très bien savoir pourquoi, mais il y a un peu cette idée du bon roi, un peu pâteau, un peu lourd, un peu gros, qui n'aurait pas fait grand-chose, au point d'ailleurs où, et je pense à mes collègues spécialistes de la Révolution Française, qui se tuent à rappeler que Louis XVI a eu un rôle éminemment politique, que Louis XVI et Marie-Antoinette sont des acteurs politiques de la Révolution Française jusqu'en 1792, jusqu'à leur chute, et même en réalité un petit peu après. Et que, ça c'est peut-être l'une des plus belles victoires de la contre-révolution, c'est d'avoir réussi à substituer à l'image d'un roi actif, engagé contre la révolution, parce que Louis XVI ne désarme jamais contre la révolution française, il n'accepte jamais le processus qui s'engage à partir du mois de mai-juin 1789, pour lui substituer l'image d'un roi un peu pâteau, assez sympathique, et à la fin exécuté un peu à justement, qui en fait aurait payé pour les crimes de ses prédécesseurs.
Xavier Mauduit
avec ce moment de la révolution française qui s'arrête en 1799, le 18 brumaire, c'est pas moi qui le dit, c'est Napoléon lui-même qui le dit, c'est le 18 brumaire qui met fin à la révolution, ça c'est une bonne chose. Il y a le temps de l'Empire, très bien, et la droite revient parce qu'il va falloir nous expliquer, Baptiste Roger-Lacan, quelles sont ces trois droites sans cesse mises en avant, les légitimistes, les orléanistes et les bonapartistes. Les bonapartistes, on comprend bien que c'est autour de Napoléon et de Bonaparte, c'est une évolution au cours du XIXe siècle. Les légitimistes et les orléanistes?
Baptiste Roger-Lacan
Au départ c'est une division dynastique en réalité, c'est-à-dire que l'opposition initiale, fondamentale, c'est une opposition qui revient à la révolution de 1830, où Charles X, le dernier frère de Louis XVI, est renversé après avoir tenté une sorte de coup de force contre l'usage de la charte telle qu'il existait depuis 1815. Charles X est renversé, abdique. s'exile avec sa famille, ses deux héritiers putatifs, donc son fils et son petit-fils sur lequel on reviendra, qui est le comte de Chambord, et est remplacé. Les Chambres proposent à son cousin, Louis-Philippe d'Orléans, le duc d'Orléans, d'hériter, enfin de prendre sa place et de devenir, non pas roi de France, mais roi des Français. Et donc de refonder une monarchie limitée, plus sur un modèle anglais. Alors au départ, l'opposition entre les orléanistes et les légitimistes, c'est une opposition dynastique. C'est-à-dire qu'on se rend compte qu'il y a des gens qui choisissent de soutenir la branche aînée, d'autres la branche cadette, et que ces gens peuvent se ventiler selon des raisons politiques. C'est-à-dire qu'on se rend compte que la majorité des soutiens de la branche aînée sont des défenseurs de la monarchie traditionnelle, sont des défenseurs d'une monarchie qui dont, après la restauration, se rapprocherait le plus possible du modèle d'avant 1789, donc favorable à un pouvoir monarchique fort, favorable à un renforcement du pouvoir de l'Église dans la société, favorable à la restauration justement des ordres naturels et traditionnels dont on parlait. Et puis, ceux qui soutiendraient la branche des Orléans seraient plus libéraux, favorables à une monarchie un peu plus limitée, sur le modèle anglais, dans lequel un parlement existerait face à la couronne. Alors un parlement élu par une petite minorité de français, un parlement élu au suffrage censitaire. Les Orléanistes ne sont pas des grands amis du peuple, en tout cas du peuple qui s'exprimerait en politique. Mais on se rend compte qu'il y a des figures qui vont des gens plutôt libéraux qui vont soutenir Charles X. C'est par exemple le cas de quelqu'un comme Royer Collard, qui fait partie avec Guizot d'un mouvement qui en 1815 on appelle les Doctrinaires, qui sont plutôt favorables à une lecture relativement parlementaire de la charte, qui est un mouvement qui va être très actif au début de la Restauration, qui va un peu se fondre dans le libéralisme. En fait, Guizot devient une figure fondamentale de l'orléanisme. Royer Collard soutient la branche aînée. Donc on voit qu'il y a comme ça des trajectoires qui au départ sont politique et dynastique. Donc il y a vraiment cette opposition là qui va progressivement se cristalliser au fur et à mesure du XIXe siècle. On va voir s'affirmer effectivement autour du légitimisme l'idée d'une défense de la monarchie traditionnelle et autour de Louis-Philippe puis de ses héritiers l'idée de défendre une monarchie libérale, limitée, plutôt plus favorable par ailleurs aux intérêts d'affaires, plutôt assez favorable en fait au mouvement qu'on appelle la révolution industrielle, mais en fait cette énorme émergence du capitalisme industriel et financier qui se produit au XIXe siècle, là où par exemple les légitimistes défendent une vision plus rurale, plus agrarienne aussi de la société, centrée à nouveau sur ces solidarités et ces hiérarchies traditionnelles. Le modèle que défend le légitimiste, c'est en fait la répercussion à tous les étages de la structure hiérarchique de la monarchie, mais où le roi n'est pas seulement vécu comme un comme un chef, c'est aussi un père, c'est aussi quelqu'un qui vient prendre soin de ses sujets. Et ça, on le retrouve à tous les niveaux. On le retrouve au niveau de la seigneurie, où le seigneur local, évidemment, demande beaucoup à ses paysans, mais est aussi celui qui prend soin d'eux. Et puis, au niveau familial, où le père se voit investi d'un rôle qui est similaire. Donc il y a cette idée de toujours restaurer ses hiérarchies, ses solidarités, ses traditions, face à un courant eurléaniste pour le dire très simplement, plus libéral. Mais une fois de plus, on voit aussi qu'il y a dans ces choix, cette manière dont, au tout cas au sein des élites légitimistes et eurléanistes, on se détermine, des rationalités qui sont aussi des rationalités familiales. C'est-à-dire que parfois on est eurléaniste parce qu'on avait un père qui était eurléaniste et que ce père s'est déterminé en 1830 pour des raisons qui n'étaient pas exclusivement politique, parce qu'il y a aussi des choix qui sont des choix de fidélité, qui est une notion qui est centrale, notamment dans la pensée légitimiste, la fidélité à la monarchie, la fidélité au roi. Et donc, qui font que parfois on se détermine, alors même que on a des opinions qui devraient plutôt nous amener dans un autre camp.
Xavier Mauduit
Avec ces légitimistes, donc ceux qui soutiennent la branchenette des Bourbons, ces orléanistes qui sont du côté de la famille d'Orléans, Nous avons, on peut le dire, la droite, une droite un peu plus dure que l'autre. Mais existe-t-il, au milieu du 19e siècle, des genres de droite qui ne soutiennent pas la monarchie? C'est possible, c'est envisageable.
Baptiste Roger-Lacan
Non, honnêtement je suis en train de réfléchir, vous me posez une question, je n'y avais jamais pensé comme ça, mais je ne crois pas, c'est pas envisageable. Avant l'échec du compte de Chambord, avant la mort du compte de Chambord, en réalité, ça n'est pas réellement envisageable. C'est vraiment la Troisième République qui vient tout d'un coup dissocier la question de la restauration de la question de l'orientation politique à droite. Ce qui ne veut pas dire que les gens qui, en acceptant le principe de la République, on accepte tous les principes et on accepte les origines révolutionnaires, mais ça veut dire qu'ils conçoivent qu'il n'est plus vraiment possible, plus vraiment imaginable de restaurer la monarchie.
Xavier Mauduit
Oui, on fait le point en 1848. Le point en 1848 avec Maurice Duverger.
Maurice Duverger
Prenons les partis conservateurs en 1848. dans ce milieu du XIXe siècle où l'on voit à peu près se former les grandes tendances de l'opinion politique. Être conservateur, qu'est-ce que cela vous l'est dit? Cela voulait dire ou bien être légitimiste, c'est-à-dire partisan de la monarchie de Charles X, chassé par la Révolution de 1830. Cela pouvait vouloir dire aussi être orléaniste, c'est-à-dire partisan de la monarchie de Louis-Philippe, chassé par la Révolution de 1848 et installé par la Révolution de 1830. Cela pouvait dire aussi être bonapartiste, c'est-à-dire partisan de cette étrange dynastie nouvelle fondée par Napoléon Ier en 1804 et qu'allait essayer de restaurer quelques années plus tard Napoléon III. Cela pouvait même dire être républicains, républicains très modérés, républicains du lendemain, comme on disait à l'époque, en distinguant à l'égard de la Seconde République, ceux qui étaient républicains à la veille de la Révolution de février, et les républicains du lendemain, les plus nombreux, dont on devine qu'ils n'étaient pas très profondément républicains.
Xavier Mauduit
Maurice Duverger, spécialiste du droit constitutionnel, qui dans l'œuvre de culture française en 1962 réfléchissait. Alors, 1848, c'est un moment intéressant, le roi Louis-Philippe est renversé, c'est la fin de la monarchie de Juillet, la République est proclamée. Et alors là, on a nos différentes voix pour la droite, les légitimistes, les orléanistes, pourquoi pas les bénapartistes. Et puis, il commence quand même à évoquer l'idée que parmi les républicains, il y a plusieurs familles aussi et peut-être que certaines peuvent déjà s'approcher C'est qu'il
Baptiste Roger-Lacan
y a cette notion qui va émerger à partir du mois de mai, juin 48, de ce qu'on appelait le parti de l'ordre. C'est-à-dire que toutes ces tendances mettent de côté leur querelle dynastique et la question un peu impossible de la restauration, puisqu'il n'y a pas assez de chacun de ces groupes pour amener une restauration. Et d'ailleurs, celui qui finira par réussir à restaurer un régime monarchique, Louis-Napoléon Bonaparte, le fait avec l'assentiment silencieux d'une partie des autres... des gens issus d'autres droites qui acceptent temporairement en tout cas ce régime. Et ce parti de l'ordre va s'unir contre la crainte qu'il a de voir cette révolution de février 1848 prendre le même chemin que celle de 1789 notamment au moment des journées de juin 1848 où où le peuple de Paris se soulève après la fermeture des ateliers nationaux et où ce soulèvement est réprimé dans le sang. C'est vraiment un massacre qui est seulement comparable à la Commune au XIXe siècle. Et là on voit effectivement s'affirmer un modèle de république extrêmement bourgeoise, extrêmement conservatrice, où progressivement d'ailleurs le suffrage va être réduit. C'est d'ailleurs l'un des arguments de Louis-Napoléon Bonaparte pendant son coup d'état en 1851, c'est qu'il dissout la chambre mais qu'il restaure le suffrage universel masculin. Et donc effectivement, là on pourrait voir l'émergence d'une première forme de droite qui serait déconnectée de la question du régime. Il n'empêche, comme le disait du verger, on voit bien que les intentions dynastiques sont jamais loin. Tous ces gens arrivent quand même avec une histoire et avec encore un horizon qui est celui de la restauration, ne serait-ce que parce que la précédente restauration n'est pas si loin, elle a eu lieu 33 ans plus tôt. Donc c'est encore quelque chose qu'on peut imaginer en fait des monarchies qui tombent et qui sont restaurées, il y en a partout en Europe à ce moment-là. Donc l'idée de temporiser, de faire une alliance qui est en fait fondée sur des intérêts qui sont beaucoup des intérêts économiques en fait, et sur la peur de la grande révolution, sur cette angoisse qui traverse quand même toutes les droites au 19ème siècle, c'est-à-dire l'idée que 1793 puisse ressurgir, permet de maintenir une sorte de statu quo et donc de faire évoluer la République de subvertir la République et d'en faire un régime extrêmement conservateur. J'aurais quand même du mal à voir dans ce moment-là la naissance du conservatisme républicain qui pour moi est vraiment quelque chose qui se produit à partir du moment où l'horizon de la restauration est définitivement dépassé et où le camp républicain, et qui est par ailleurs rendu possible à partir du moment où la République étant vraiment stabilisée, la famille républicaine, si je puis dire, peut se se diviser, en fait, commencer à s'organiser en différents groupes. En gros, un groupe centriste qui va donner ce qu'on appelle les opportunistes, qui est un terme impropre pour désigner cette nébuleuse qui va stabiliser la Troisième République dans les premiers temps. Un groupe radical qui, notamment dans sa dégénéalogie, est celui qui revendique peut-être le plus explicitement la mémoire de la Révolution française et son héritage juridique, social, Et puis, les républicains socialistes qui commencent à émerger dans les années 1880. Mais c'est sûr que ce moment de 1848, ça me fait corriger un peu ce que je disais plus tôt, c'est vrai qu'il y a un moment de légère déconnexion, il y a un peu de jeu entre la question de la restauration dynastique et la question de l'orientation politique. Mais une fois de plus, cette expérience ne dure pas longtemps puisque en 1851, tout s'arrête.
Xavier Mauduit
Voilà, le coup d'État de Louis-Napoléon Bonaparte, un an plus tard c'est la proclamation de l'Empire, le Second Empire, qui se termine en 1870 par une défaite. Une défaite extérieure face à la Prusse qui devient l'Allemagne. Baptiste Roger-Lacan, nous sommes au début de la Troisième République désormais, nous retrouvons quand même toujours ces familles politiques. Bon, les Bonapartistes, comme il y a eu la défaite, ils ont peut-être un peu moins la cote, mais on a toujours ces légitimistes et ces orléanistes. D'ailleurs, ces coups Pourquoi toujours les tiraillements ici? Vous nous avez évoqué le comte de Chambord du côté des légitimistes.
Baptiste Roger-Lacan
Alors on a d'abord une chambre qui est historiquement monarchiste en fait puisque dans le siège de la défaite de 2171, il y a des élections qui ont lieu en mars, en février et donc l'assemblée se réunit en mars 1871 et sur les 640 à peu près députés qui sont élus, on a un bloc de 400 députés légitimistes et orléanistes. Il a y un petit peu plus d'orléanistes que légitimistes mais La majorité est de manière écrasante monarchiste avec une assemblée qui a une double mission. La première, c'est de faire la paix avec l'Allemagne, d'effectivement rédiger cette paix, de déterminer les accords. Et puis la deuxième, c'est de déterminer le régime. Et là, va se poser une question qui va être fondamentale pendant les trois premières années de ce régime qui ne dit pas encore vraiment son nom, c'est la question de savoir si ces forces monarchistes, qui depuis presque 40 ans s'opposent, vont être capables de s'unir, de faire ce qu'on appelle la fusion, et de réussir à mettre en place la restauration. Et en fait, à deux reprises, il semblerait qu'on y est presque, une première fois à la fin du printemps, au début de l'été 1871, parce qu'il s'est passé quelque chose qui a accéléré le rapprochement entre les deux branches, c'est la Commune de Paris qui a terrorisé les droites, les notables, enfin les droites, leur soutien, donc évidemment les notables mais aussi leur soutien ruraux, etc. Et qui a fait craindre en fait un retour de la Révolution française, à nouveau. Et donc, un peu comme en 1848, la peur de la Révolution fait qu'on se parle et on cherche à avancer. Et il y a un deuxième facteur qui est que le comte de Chambord, à ce moment-là, et donc le petit-fils de Charles X, l'héritier légitimiste sur le... le prétendant légitimiste au trône, n'a pas d'enfant et n'a plus vraiment de chance d'en avoir. Donc son héritier, quoi qu'il arrive, c'est son cousin, le comte de Paris, qui est le petit-fils de Louis-Philippe. Donc la fusion dynastique, elle est, pour les orléanistes, rendue d'autant plus possible qu'en un sens, ils savent que quoi qu'il arrive, la couronne leur reviendra après la mort du comte de Chambord. Ça ne veut pas dire par ailleurs qu'il n'y a pas d'énormes difficultés à plonir, d'un point de vue politique, puisque légitimiser Orléanisme, même s'il y a certaines figures du légitimisme libéral qui sur certaines questions institutionnels se rapprochent des orléanistes sont en fait très éloignés sur beaucoup de questions. Sur la question du suffrage universel, par exemple, la majorité des légitimistes, ils sont favorables. Les orléanistes, ils sont hostiles. Ils sont, pour un suffrage censitaire, considèrent que l'expression du vote au suffrage universel, l'expression de la souveraineté populaire au suffrage universel est extrêmement dangereuse, que le peuple, en gros, ne sait pas très bien ce qu'il fait et donc qu'il vaut mieux restreindre les décisions aux gens qui ont l'argent et le temps de se consacrer aux affaires publiques. Sur la question évidemment du rôle de l'église, le camp légitimiste est beaucoup plus favorable. D'abord un alignement de la politique française sur les intérêts de la papauté, là où les orléanistes sont favorables à un rôle social de l'église mais plus limité. Sur les questions économiques, Les orléanistes sont beaucoup plus libéraux que les légitimistes. Bref, il y a tout un ensemble de points de clivage entre ces deux branches. Mais à ce moment-là, la question est essentiellement dynastique et institutionnelle. Mais elle va choper par deux fois. Une première fois en 1871, sur la question du drapeau, le comte de Chambord fait une visite en France, voit un certain nombre de chefs légitimistes. est censé voir le comte de Paris dans son château de Chambord, mais juste avant de le faire, publie un manifeste dans lequel il dit qu'il ne transigera jamais sur la question du drapeau et qu'il refuse le drapeau tricolore, qu'il ne peut que défendre le drapeau blanc, celui que son grand-père lui avait donné en exil. Le drapeau, par ailleurs, qu'il présente comme le drapeau d'Henri IV. Ça, c'est impossible, c'est inaudible pour les orléanistes, puisque ça marque une intransigeance trop forte avec l'héritage symbolique de la Révolution française, en tout cas de 1789. Et donc, ça achoppe une première fois, et puis ça va réachopper en 1873, il y a une deuxième saison royaliste qui est portée par une figure qui est le Duc de Breuil, qui est une figure orléaniste, qui va occuper les fonctions de vice-président du conseil, mais qui va être effectivement diriger l'exécutif après qu'Adolphe Thiers a été renversé par l'Union des Monarchistes. Thiers se prononce pour la République et donc il est renversé par l'Assemblée. Et Breuil va mettre en place un gouvernement dit d'ordre moral, qui va permettre d'une part une offensive massive contre les républicains, qui va se traduire par des fermetures de débits de boissons, ce qui est une obsession des droits, c'est-à-dire que l'alcool rende gauche, en gros, en tout cas rend républicain, mais l'interdiction aussi de processions funéraires non chrétiennes, à part à des heures, je crois, l'aube et au crépuscule, afin de redonner l'espace de la rue aux catholiques et puis il va surtout y avoir une offensive, une épuration en fait de l'administration qui va être très nette de préfets, de maires, etc. pour renforcer la mainmise de ce parti de l'ordre, de ce parti de l'ordre qui n'est pas son nom, mais de ses conservateurs sur l'appareil administratif français et qui va en parallèle s'accompagner de tractations entre orléanistes et légitimistes pour essayer de convaincre le comte de Chambord de revenir sur son refus d'accepter le drapeau blanc. Il est probable que le Comte de Chambord ait laissé entendre, n'ait pas dit non en fait tout de suite, il dit pas non tout de suite, en tout cas en France il y a une partie de ses soutiens qui s'emballent, qui commencent à dire ok c'est bon il a accepté, on va pouvoir restaurer la monarchie et puis finalement le Comte de Chambord envoie une lettre à l'un de ses soutiens, lettre qui ensuite est publiée dans laquelle il rappelle à nouveau son attachement au drapeau blanc. Ça, ça marque la sortie de scène définitive du Comte de Chambord qui est soutenu par une partie de son camp, il y a une centaine, petite centaine de députés légitimistes qu'on appelle les chevaux légers qui sont des chambordistes radicaux, donc qui considèrent qu'ils soutiennent absolument la ligne du compte de Chambord. Et puis il y a un autre groupe de députés légitimistes, qui eux sont sidérés. Pour certains considèrent que ces deux refus valent abdication, et donc cherchent quand même à essayer de trouver une solution pour gagner du temps en fait. Et donc là, pendant quelques mois, il y a un soutien en fait, cette union des droites se maintient à l'Assemblée, le Duc de Breuil continue d'être soutenu, avant finalement d'être renversé par les chevaux légers alliés aux républicains, qui vont considérer qu'il est en train de préparer soit la restauration du Comte de Paris, soit carrément la mise en place d'une république conservatrice. Ils unissent leur voix aux républicains et ils renversent le comte par le duc de Breuil, je m'y perds, avec tous ces titres de noblesse. Ce qui met fin à cette expérience d'union des droites, ce qui, je pense à certains égards, peut être considéré comme pas un acte de naissance de l'extrême droite, parce que je pense qu'il y a eu une extrême droite avant, mais un acte de naissance moderne de l'extrême droite, puisqu'il y a pour le coup une rupture qui s'exprime au sein du camp de la droite, ils renversent quand même un gouvernement qui, sur plein de questions, est sur leur vœu. Simplement, ce gouvernement, sur une question institutionnelle qui est leur ligne rouge, étant considéré comme... Puisqu'il considère qu'il va dans la mauvaise direction, ils choisissent de le renverser et donc de faire le jeu de s'allier. à la gauche et à l'extrême gauche pour renverser ce gouvernement-là. Je pense que ça c'est un vrai tournant dans la vie politique, c'est aussi un vrai tournant puisque ça accélère le renversement de tendance et en fait la montée en puissance du camp républicain qui face au danger que posent les monarchistes vont réussir à s'allier et progressivement réussir à établir un régime et surtout à conquérir des institutions et à progressivement marginaliser ces monarchistes.
Xavier Mauduit
Voilà, les monarchistes sont marginalisés, ils font toujours partie de cette droite, mais désormais, Baptiste-Roger Lacan, vous l'avez utilisé comme expression, beaucoup plus proche de l'extrême droite, et leur objectif à eux, c'est tout simplement de renverser la République.
Camelots du Roi (Chorus)
Vive les camelots du roi, ma mère, vive les camelots du roi, ce sont des gens qui se foutent des lois, vive les camelots du roi, et l'on s'en fout, abat la République, et l'on s'en fout, la gueuse et ses voyous. Vive la royauté, ma mère, vive la royauté! Il nous l'a fait pour cet été, vive la royauté! Et vive le roi! Abat la République! Et vive le roi! La France y va tout droit! Vive Charles Maurras, ma mère, vive Charles Maurras! C'est notre maître et c'est à nos! Vive Charles Maurras! Ils disaient vrai! Ils prévoyaient la guerre! Ils disaient vrai! La gueuse nous désarmait! Vive Léon Taudet, ma mère, vive Léon Taudet! Il prend les tueurs au collet, vive Léon Taudet!
Maurice Duverger
Les égorgeurs de la police politique Tremblent de peur à sa juste fureur.
Camelots du Roi (Chorus)
Et vive le roi! Abat la République! Et vive le roi! La gueuse on la pendra à la lanterne! Et si on ne la prend pas, on lui cassera la gueule. Et si on ne la prend pas, la gueule on lui cassera. Ah ça ira, ça ira, ça ira, tous les députés à la lanterne. Ah ça ira, ça ira, ça ira, tous les députés on les prendra.
Xavier Mauduit
Vous êtes bien sur France Culture, vive les Camelots du Roi, une chanson de 1899. Baptiste Roger-Lacan, on l'entend ici évoquée dans cette chanson, Maurras, Léon Dede, parce que cette histoire-là, c'est aussi une histoire de la pensée, c'est une histoire de l'action politique, mais c'est une histoire de la pensée. Le Roi, une autre histoire de la droite que vous publiez, je ne sais pas si c'est composé, On l'entend bien et c'est tout ce que vous nous avez expliqué. Dans un temps premier, droite est associée à la monarchie. Mais à partir de la Troisième République et dans ces années-là, ce n'est plus une obligation. On peut être de droite et républicain, malgré tout on demeure, et on l'entend, ces camelots du roi et surtout ces gens qui pensent ce mouvement politique. Et Léon Dedeye-Morasse, on est où avec ces gens-là?
Baptiste Roger-Lacan
Ce qui change tout avec l'action française, c'est que c'est un mouvement qui est fondé en 1899, qui au tout début est fondé par des républicains anti-dréfusards, qui veulent se distinguer de la Ligue de la Patrie Française, qui est la grande ligue des notables anti-dréfusards. créer un mouvement plutôt plus radicalement anti-réfusard, favorable à une république assez autoritaire, assez plébiscitaire. Je ne veux pas m'avancer sur l'émission de demain, mais voilà, nourri notamment par l'expérience du boulangisme. Ce mouvement, qui est embryonnaire, va être très vite repris par un homme, Charles Maurras, qui est un... lui aussi un anti-dreyfusard, mais qui est par ailleurs un monarchiste convaincu, passionné, qui va réussir à convertir ce mouvement et à faire de l'action française un mouvement nationaliste et monarchiste. Avec cette idée que les deux notions sont liées, c'est-à-dire que dans le récit moratien, il y aurait une logique de la monarchie, c'est-à-dire que si on est nationaliste, dans son esprit, on ne peut qu'être monarchiste. Parce que ceux qui ont construit la nation, ceux qui ont rendu la nation grande et forte, ce sont les rois de France, et ceux qui l'ont détruite, ceux qui détruisent la France, qui ont introduit la décadence qui, dans son esprit, est à l'oeuvre depuis la fin du XIXe siècle, ce sont les républicains. Et donc, par raison nationaliste, en fait, on se doit d'être monarchiste. Alors, cette rationalité morassienne, elle va fonctionner sur certaines personnes. Effectivement, il y a des gens qui se convertissent à la monarchie en rejoignant l'Action Française, supposons le cas de Léon Daudet, qui vient d'une famille républicaine et qui va évoluer vers vers la monarchie, c'est aussi le cas de Maurice Pugeot et Henri Vaujoie, les deux fondateurs de l'Action Française. Dans le cas de Maurras lui-même, il a beaucoup cherché à mettre en scène sa propre conversion. La réalité est qu'il vient d'une famille provençale, de tradition plutôt monarchiste, avec lointainement, il y a eu des légitimistes plus proches de lui, c'était plutôt des orléanistes. Dans son cas, lui, il a plutôt cherché à rationaliser ses propres sympathies politiques qu'à réellement... Enfin, en tout cas, il a beaucoup insisté sur sa conversion alors qu'en réalité, il a plutôt cherché à rationaliser ses propres sympathies politiques. Par ailleurs, en émergeant au début du XXe siècle, l'action française, au départ, c'est peu de choses, mais dans le siège de l'affaire Dreyfus, elle va gagner une influence croissante, alors pas tellement sur la scène politique où l'action française n'est jamais un mouvement de masse, c'est jamais un mouvement qui pèse très lourd, même quand il se risque à présenter des candidats aux élections en 1920, en 1924, en profitant du système, du mode de scrutin proportionnel, ils font élire peu de gens. En général, ils se contentent de soutenir certains candidats qui restent monarchistes à l'Assemblée, mais c'est un mouvement qui va construire un magistère intellectuel énorme, à l'extrême droite bien sûr, mais plus généralement à droite. toute proportion gardée, à droite, sous la Troisième République, le moracisme, ça représente un peu ce que le marxisme a représenté à gauche après la Seconde Guerre mondiale. C'est-à-dire que même si on n'est pas d'action française, on est frotté à morasse, on le croise. Il est, alors même que le mouvement est par ailleurs violent, qu'il est très présent dans la rue, qu'il est notamment dans le quartier latin, qui se rend responsable de violences, de déprédations, de dégradations, le mouvement jouit aussi d'une aura intellectuelle qui, redonne en fait, à mon avis, une nouvelle énergie, une nouvelle dynamique, un nouveau souffle à la contre-révolution. Je pense que mon livre aurait été beaucoup plus court s'il n'y avait pas eu l'Action Française parce que je pense que quand on regarde l'histoire de la contre-révolution en gros entre les années 1880 et la fondation de l'Action Française, donc entre la mort du Comte de Chambord et la fondation de l'Action Française, on voit que c'est un mouvement, c'est un imaginaire qui demeure vivant et vibrant, mais d'un point de vue intellectuel et doctrinal, c'est une période de crise. C'est-à-dire qu'on voit que ce qui reste des forces monarchistes est complètement éparpillé, que la fusion entre les légitimistes et les orléanistes se fait très mal après la mort du Comte de Chambord, et que la pensée contre-révolutionnaire atteint une forme de plateau, en tout cas dans sa forme historique qui a été celle qui s'est plutôt développée en France. Maurras, en nationalisant la contre-révolution, en créant cette hybridation entre contre-révolution et nationalisme, va lui donner une nouvelle actualité. Il va lui donner une nouvelle actualité notamment en allant republier énormément de penseurs de la contre-révolution qui sont commentés, préfacés, d'abord dans la revue d'Action Française, puis au sein d'une maison d'édition qui s'appelle la Nouvelle Librairie Nationale, qui est dirigée par Georges Vallois, qui est une maison d'édition qui est en gros... la compagne de route de l'action française jusqu'en 1925, jusqu'à la rupture entre Georges Vallois et Charles Maurras, et qui va en fait redonner une nouvelle actualité à la contre-révolution, actualité qui va se renforcer au fur et à mesure des décennies, et notamment à partir de 1917, où l'action française, après avoir un peu de mal à lire la révolution russe, va faire une équivalence directe entre la révolution russe et la révolution française, et en utiliser l'exemple de la Révolution russe pour dire que son schéma d'analyse nationaliste et contre-révolutionnaire est évidemment le bon et que ce qui se passe en Russie est la démonstration que la Révolution n'a pas désarmé, que les mêmes causes donnent les mêmes effets et qu'il faut, comme contrairement à Louis XVI qui n'avait pas réussi à s'opposer aux influences étrangères qui avaient suscité la Révolution française, puisque dans l'analyse qui est celle de Maurras et des Maurrasiens, la Révolution française a été provoquée par des agents de l'étranger, les juifs, les allemands, les anglais, les protestants, les américains, qui ont utilisé les lumières pour renverser la monarchie, la révolution russe est une menace extérieure, le communisme est une menace extérieure qui fait peser le même danger sur la France.
Xavier Mauduit
Et ça, écrire l'histoire de la Révolution au XXe siècle encore, ça nous explique cette histoire de la droite. On a vraiment tout un courant contre-révolutionnaire.
Baptiste Roger-Lacan
Ah bien sûr, parce qu'on a appelé ce qu'on appelle souvent l'histoire capétienne ou l'historiographie capétienne, c'est le nom que lui avait donné un historien qui s'appelle René Grousset, qui désigne l'ensemble de ces historiens membres ou proches de l'action française qui, dans les années 1920 et 1930, vont être publiées au sein d'une collection qui s'appelle les grandes études historiques, une collection qui est accueillie par la maison Fayard. Cette collection est dirigée par un homme qui s'appelle Pierre Gaxotte, qui est un Mauracien de la deuxième génération, un des rares Mauraciens de la deuxième génération puisque la plupart sont morts pendant la première guerre mondiale, lui a été réformé, et qui à 29 ans se voit confier cette collection par Fayard dans laquelle il publie des historiens proches de l'action française qui présentent leur vision de l'histoire. Alors le premier livre de cette collection, c'est l'Histoire de France de Jacques Bainville. Donc la collection commence en fanfare, puisque je crois que dans la première année, 70 000 exemplaires sont écoulés. Et puis, au fur et à mesure des années, il va publier d'autres histoires. Il va se publier lui-même d'ailleurs. Ça va être un deuxième grand best-seller de la collection. C'est La Révolution française de Pierre Gaxotte. Ces deux livres sont d'ailleurs toujours disponibles aujourd'hui et continuent de se vendre bien. Ils font partie des principes des plus grands succès d'édition d'histoire en France au XXe, au XXIe, au XXIe siècle. Ces livres vont avoir un double intérêt. Le premier, c'est qu'ils permettent de donner un nouveau lustre, une nouvelle énergie, un nouveau souffle au magistère intellectuel morassien, parce que Moras, dans la séquence 1924-1926, va à la fois faire le choix, l'Action Française va faire le choix d'un retour à la violence qu'elle avait plutôt tempéré après 1919 et faire exploser sa stratégie d'union des droites, ce qui va la marginaliser politiquement. Et puis surtout en 1926, l'action française est condamnée par le pape, ce qui provoque, qui accélère en fait, une forme de déclin de l'action française, notamment dans les ventes du quotidien, et puis surtout qui crée une vraie crise de conscience pour beaucoup de catholiques moratiens. Cette collection qui existe chez Fayard, elle, a une audience qui est beaucoup plus large, c'est-à-dire qu'on sait que les auteurs de ces livres sont des membres de l'Action Française ou qu'ils s'en sont proches, mais c'est moins directement connecté à l'Action Française, donc c'est possible de les acheter et surtout, ce sont des livres qui sont vraiment pensés pour aller au-delà des strictes frontières militantes du royalisme d'Action Française. Donc ce sont des livres qui sont pensés pour être lus, pour le dire simplement, par le grand public conservateur. Et ça marche. Typiquement, dans les archives de Pierre Gaxod, moi je suis tombé sur un courrier de Poincaré, en 1928, qui fait son dernier passage à la présidence du Conseil, qui a reçu la Révolution française, qui l'a lu, qui dit qu'il a quelques points de désaccord, mais qui admire le travail de Pierre Gaxod. Donc il y a vraiment une audience de ces historiens contre-révolutionnaires qui va très au-delà des strictes frontières du royalisme ou de l'extrême droite, et qui en fait devient la vulgate historique de la droite française dans l'entre-deux-guerres.
Xavier Mauduit
Il n'est pas pensable de consacrer une émission à l'histoire des droites en France sans laisser la parole à René Rémond.
René Rémond
Sous la Troisième République, les fidèles de la monarchie représentaient en fait une pensée conservatrice et presque réactionnaire et hostile à la société moderne et à la démocratie. Une dissociation s'est opérée. Il est juste d'ailleurs de dire que le Comte de Paris en France y avait beaucoup contribué à la veille de la seconde guerre mondiale en prenant ses distances par rapport notamment aux thèses maurassiennes et de l'action française. Tandis que la nouveauté aujourd'hui c'est que beaucoup découvrent que, après tout, la monarchie peut très bien s'accommoder, et la société moderne, et la démocratie, qu'à ses dégâts. Les exemples étrangers, le cas de l'Espagne par exemple, a sûrement beaucoup contribué. parce qu'il est clair que c'est la couronne et c'est le rôle du roi qui est en fait le rempart de la démocratie en Espagne. Nous vivons dans un régime qui emprunte à la monarchie ce qu'elle a de positif et qu'au fond c'est une monarchie républicaine et que vraisemblablement une des raisons pour lesquelles l'opinion est dans l'ensemble acquise à la Vème République c'est qu'elle réconcilie d'une part la République et la démocratie à laquelle l'opinion dans sa masse est profondément attachée et une forme de gouvernement personnel qui est un peu une survivante de monarchie.
Xavier Mauduit
L'historien René Rémond sur France Inter en 1993, René Rémond qui nous a quitté en 2007. Alors bien sûr, Baptiste-Roger Lacan, il y a un saut dans le temps quand on évoque la monarchie aujourd'hui, ce qu'il en reste, mais il y a toute la série du cours de l'histoire consacrée à l'histoire des droites, l'épisode sur le boulangisme, sur le gaullisme, et puis ces droites des années 80, à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France. C'est quelque chose aussi qu'on entend bien souvent dans la réflexion sur la place du roi dans l'histoire de la droite. Aujourd'hui, nous sommes dans une monarchie républicaine. C'est un héritage, ça, de ce que vous avez évoqué depuis le début de cette émission?
Baptiste Roger-Lacan
Je pense que c'est vraiment quelque chose qui m'est apparu en travaillant sur ce livre. Ce qui est intéressant, c'est que là, René Rémond présente cette monarchie républicaine, en tout cas l'attachement des Français à la monarchie, comme un fait de nature. Pour parler, comme son école a beaucoup parlé, comme un fait de culture politiste, qui est souvent une manière de ne pas trop chercher à définir ce dont on parle. Moi, ça m'a toujours paru un peu étrange que cet attachement soit naturel des Français à la monarchie. Je ne vois pas pourquoi les Français ne seraient plus monarchistes que les autres. A fortiori dans un pays où, en plus, on a tenté de restaurer la monarchie à plusieurs reprises et où En fait, pour le dire très trivialement, les rois se sont plantés. En 1830, en 1848, en 1870 quand même, quand Napoléon III est pris à Sedan, la République est proclamée deux jours plus tard. Je ne crois pas du tout à un fait de nature. Par contre, ce que j'ai cherché à montrer, c'est que je pense que Ce qu'il se passe pendant la Troisième République, c'est qu'effectivement dans le champ politique, les droites, dès les années 1880-1890, en tout cas les droites qui pèsent politiquement, ont complètement abandonné la monarchie. C'est une vieille lune. C'est pas ça leur enjeu principal. Par contre, dans l'ordre institutionnel, ils n'ont pas du tout désarmé contre une république parlementaire et libérale dont ils détestent le régime d'assemblée, dont ils dénoncent en permanence l'inefficacité, l'instabilité, la corruption, Remarquez que c'est trois mots qu'on retrouve encore aujourd'hui. À nouveau on fait un micro-trottoir, on demande à des gens ce qu'ils pensent de la Troisième République. Aujourd'hui je pense que inefficace et instable sont les deux termes qui reviennent le plus et je pense que corrompu n'est en fait pas si loin. Donc ces idées ont imprimé très fort. Elles ont, je pense, contribué à la légende noire de la Troisième République. Donc ça, c'est dans le champ politique. Mais ensuite, ce que j'ai cherché à montrer, c'est que dans le champ culturel, dans le champ intellectuel et au-delà des strictes cercles des notabilités élitaires, où on pourrait continuer à entretenir une mémoire comme ça de la monarchie, mais en fait, au sein notamment du peuple catholique, au sein aussi du lectorat très parfois large, dans le cadre de certains aspects de l'action française, on voit qu'il y a la volonté de faire persister une nostalgie de la monarchie sous la troisième république qui est utilisé comme un régime qu'on vient présenter en opposition à la république et particulièrement à cette forme de république là. Et ça, ça apparaît très nettement dans l'Entre-Deux-Guerres où on voit tout un ensemble de politiques, d'historiens, de politiques historiens notamment Louis Madelin qui cherchent par exemple à investir la figure de Napoléon en présentant Napoléon comme un monarque contre-révolutionnaire parce qu'en fait il présente le premier empire comme une contre-révolution. C'est absurde, mais bon, c'est la thèse qu'il présente, et comme un précurseur de Mussolini, donc un précurseur d'une restauration de l'ordre et de l'autorité monarchique sur une base contre-révolutionnaire. Et ce qui est intéressant, c'est que ce livre, il le publie quelques mois après le 6 février 1934, alors que la France est en pleine réflexion, alors que Gaston Dumergue, qui est à la tête d'un gouvernement international, réfléchit à un projet de réforme des institutions de la Troisième République, projet qui n'aboutit pas. Et donc tout ça pour dire que cette polémique contre la République parlementaire et libérale, qui se fait notamment en utilisant, en instrumentalisant ce précédent historique de la monarchie, c'est une constante sous la Troisième République. Moi, la seule chose que je remarque, c'est que le fondateur de la Troisième République, de la Ve République, pardon, le général de Gaulle, est un homme de la Troisième République et c'est un homme d'un milieu et d'une famille politique. La droite, ça sert à rien de se lancer. De Gaulle n'était pas mauracien, en tout cas pas comme certains mauraciens aimeraient l'entendre. Mais De Gaulle a été, pendant presque 50 ans de sa vie, exposé à cette culture-là. Et donc je pense que, pour le coup, on trouve là l'indélinéament, à mon avis, de ce régime. Mais c'est pas un fait de nature, c'est quelque chose qui a été construit, animé par les droites pendant presque 80 ans sous la Troisième République.
Xavier Mauduit
Le Roi, une autre histoire de la droite. Publié chez Passé Composé, Baptiste Roger-Lacan. Merci vivement d'être venu dans le cours de l'histoire, nous apporter tous ces éléments de compréhension sur cette histoire de la droite et des droites. Parce que quand même, on entend bien que c'est une histoire complexe. Merci vivement à vous.
Baptiste Roger-Lacan
Merci Xavier Mondieu.
Xavier Mauduit
Prochain épisode dans le cours de l'histoire sur France Culture, le boulangisme. Oui, le boulangisme. Une droite pas trop cuite s'il vous plaît.
Baptiste Roger-Lacan
Vous faites combien de fournées par jour Madame Le Sage? Et la première, à quelle heure? À deux heures du matin quand je me lève!
Xavier Mauduit
Il faut travailler le pain.
Baptiste Roger-Lacan
C'est pas en dormant qu'on fait du pain.
Xavier Mauduit
C'était le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau avec aujourd'hui à la technique Marie-Claire Oumabadi. Émission préparée par Jeanne Delecroix, Jeanne Copère-Affel, Lalou, Maël-Vincent Randonnier et Maiwen Guizhou. Merci Alina à l'Institut National de l'Audiovisuel pour les archives. Le Cours de l'Histoire est à écouter à podcaster cette émission et toutes les précédentes sur franceculture.fr et sur l'appli Radio France.
Le Cours de l’histoire – Histoire des droites, du roi au libéralisme (1/4) : Le roi, un sceptre qui hante la droite
France Culture – 19 mai 2025
Hôte : Xavier Mauduit
Invité : Baptiste Roger-Lacan, docteur en histoire, auteur de Le Roi, une autre histoire de la droite (Passé Composé)
Cet épisode inaugure une série consacrée à l’histoire des droites françaises, en s’intéressant à la permanence et la métamorphose du « mythe royal » au sein des courants de droite, du contre-révolutionnaire à l’ultra-nationaliste. L’historien Baptiste Roger-Lacan explore avec Xavier Mauduit la façon dont la figure du roi continue de hanter la droite française, même bien après la disparition effective de la monarchie, en s’appuyant sur la construction historique, les grandes ruptures et la façon dont l’imaginaire monarchique irrigue la pensée et la stratégie politique jusque dans la république contemporaine.
Citation clé :
"La nostalgie de la monarchie, même si elle est plus ou moins clairement exprimée et plus ou moins centrale dans le dispositif mémoriel et imaginaire, est quelque chose qui définit clairement les droites jusqu’à la fin de la Troisième République."
— Baptiste Roger-Lacan (01:26)
Citation :
"Cette opposition... va s’installer à l’Assemblée, c’est-à-dire que les députés les plus hostiles au mouvement révolutionnaire, présentés comme aristocrates, vont s’installer du côté droit et les patriotes à gauche. [...] Ce n’est qu’à la Restauration que la distinction devient pérenne dans notre vie politique."
— Baptiste Roger-Lacan (04:00)
Citation historique :
« Pendant toute la Révolution, on ne parle pas de la droite et de la gauche, on parle du côté droit et du côté gauche. »
— Marcel Gauchet (05:14)
Citation :
« La liberté finit par devenir, dans la droite française, un enjeu… Quand on regarde le cas britannique, on voit que c’est presque concomitant avec la naissance de la contre-révolution britannique. [...] Les libertés, en revanche, les libertés traditionnelles, des libertés provinciales, des libertés qui existaient sous l’Ancien Régime, est pour le coup une cause qu’ils ne cessent de défendre tout au long du XIXe siècle. »
— Baptiste Roger-Lacan (11:56)
Citation :
« Louis XVI n’a pas été un très bon roi, du moins au moment où il a été menacé, mais par contre il a su très bien mourir, il a su mourir dignement, chrétiennement, il a su mourir en martyr… Et cette figure du martyr, elle va être investie énormément. »
— Baptiste Roger-Lacan (15:07)
Citation :
« Au départ, c’est une division dynastique. [...] Mais on voit que la majorité des soutiens de la branche aînée sont des défenseurs d’une monarchie traditionnelle... ceux qui soutiendraient la branche des Orléans seraient plus libéraux, favorables à une monarchie un peu plus limitée, sur le modèle anglais. »
— Baptiste Roger-Lacan (20:19)
Citation :
« Toute proportion gardée, à droite sous la Troisième République, le maurrassisme représente un peu ce que le marxisme a représenté à gauche après la Seconde Guerre mondiale. [...] même si on n’est pas d’Action française, on est frotté à Maurras. »
— Baptiste Roger-Lacan (42:13)
Citation :
« Moi, ça m’a toujours paru un peu étrange que cet attachement soit naturel [aux Français] à la monarchie. [...] Je ne crois pas du tout à un fait de nature. Par contre, [...] on voit qu’il y a la volonté de faire persister une nostalgie de la monarchie sous la Troisième République, qui est utilisée comme un régime qu’on vient présenter en opposition à la République et particulièrement à cette forme de République. »
— Baptiste Roger-Lacan (53:31)
Retrouvez les prochains épisodes sur le boulangisme, le gaullisme, et les droites depuis les années 1980 sur l’application Radio France et le site de France Culture.