Le Cours de l’histoire – Histoire des droites, du roi au libéralisme (1/4) : Le roi, un sceptre qui hante la droite
France Culture – 19 mai 2025
Hôte : Xavier Mauduit
Invité : Baptiste Roger-Lacan, docteur en histoire, auteur de Le Roi, une autre histoire de la droite (Passé Composé)
Épisode en un coup d'œil
Cet épisode inaugure une série consacrée à l’histoire des droites françaises, en s’intéressant à la permanence et la métamorphose du « mythe royal » au sein des courants de droite, du contre-révolutionnaire à l’ultra-nationaliste. L’historien Baptiste Roger-Lacan explore avec Xavier Mauduit la façon dont la figure du roi continue de hanter la droite française, même bien après la disparition effective de la monarchie, en s’appuyant sur la construction historique, les grandes ruptures et la façon dont l’imaginaire monarchique irrigue la pensée et la stratégie politique jusque dans la république contemporaine.
1. Introduction : Les droites existent-elles ? (00:08 – 01:26)
- René Rémond et la pluralité des droites : L’épisode s’ouvre par un rappel de la typologie célèbre de Rémond (légitimistes, orléanistes, bonapartistes) qui structure encore le débat sur l’identité des droites.
- Débat sur l’approche pluraliste : Baptiste Roger-Lacan nuance le modèle, évoque de nouveaux travaux identifiant jusqu’à 15 types différents de droites depuis le XIXe siècle, mais souligne aussi les points de convergence, notamment « la nostalgie de la monarchie » qui caractérise toutes les droites françaises jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.
Citation clé :
"La nostalgie de la monarchie, même si elle est plus ou moins clairement exprimée et plus ou moins centrale dans le dispositif mémoriel et imaginaire, est quelque chose qui définit clairement les droites jusqu’à la fin de la Troisième République."
— Baptiste Roger-Lacan (01:26)
2. Les origines de la droite et de la gauche : la Révolution française (03:18 – 08:55)
- Généalogie parlementaire : L'origine du clivage droite/gauche remonte à 1789 lors du vote sur le veto royal à l’Assemblée Constituante : les partisans du maintien des prérogatives royales s’installent à droite et les patriotes à gauche.
- Évolution du sens : Ce clivage est d’abord parlementaire, pas immédiatement perçu comme un affrontement idéologique dans l’ensemble de la société. Ce n’est que plus tard, notamment sous la Restauration, que droite et gauche deviennent des identités politiques stables.
- Universalité du clivage : Baptiste Roger-Lacan souligne que des mouvements de type « contre-Lumières » ou « anti-Lumières » existent ailleurs (Angleterre, préalablement aux termes français) ; la France cristallise ces oppositions, mais ne les invente pas.
Citation :
"Cette opposition... va s’installer à l’Assemblée, c’est-à-dire que les députés les plus hostiles au mouvement révolutionnaire, présentés comme aristocrates, vont s’installer du côté droit et les patriotes à gauche. [...] Ce n’est qu’à la Restauration que la distinction devient pérenne dans notre vie politique."
— Baptiste Roger-Lacan (04:00)
Citation historique :
« Pendant toute la Révolution, on ne parle pas de la droite et de la gauche, on parle du côté droit et du côté gauche. »
— Marcel Gauchet (05:14)
3. Définir la droite : tradition, autorité, hiérarchie (11:27 – 13:34)
- Les fondamentaux intellectuels : Autorité, ordre naturel, tradition, hiérarchie… mais aussi, dans une certaine mesure, la défense des anciennes libertés contre la modernité révolutionnaire.
- La question de la liberté : Si la droite classique associe liberté à la tradition (libertés concrètes, provinciales, etc.) et non à l’abstraction républicaine, certains courants comme les conservateurs britanniques intègrent la défense de la liberté contre le despotisme révolutionnaire.
Citation :
« La liberté finit par devenir, dans la droite française, un enjeu… Quand on regarde le cas britannique, on voit que c’est presque concomitant avec la naissance de la contre-révolution britannique. [...] Les libertés, en revanche, les libertés traditionnelles, des libertés provinciales, des libertés qui existaient sous l’Ancien Régime, est pour le coup une cause qu’ils ne cessent de défendre tout au long du XIXe siècle. »
— Baptiste Roger-Lacan (11:56)
4. La mort de Louis XVI : le traumatisme fondateur (14:46 – 19:45)
- Un tournant symbolique : La mort du roi devient rétroactivement la scène matricielle de la droite contre-révolutionnaire – malgré les ambiguïtés de la figure de Louis XVI aux yeux des royalistes eux-mêmes.
- De roi faible à martyr : La droite contre-révolutionnaire transforme Louis XVI en martyr, victime d’une révolution sacrilège, effaçant partiellement sa faiblesse politique pour ne conserver que son sacrifice.
- Impact mémoriel : Cette figure du roi martyr irrigue durablement l’imaginaire de la droite, et la « nostalgie monarchique » devient fondamentalement une nostalgie du roi victime.
Citation :
« Louis XVI n’a pas été un très bon roi, du moins au moment où il a été menacé, mais par contre il a su très bien mourir, il a su mourir dignement, chrétiennement, il a su mourir en martyr… Et cette figure du martyr, elle va être investie énormément. »
— Baptiste Roger-Lacan (15:07)
5. Les familles de droite au XIXe siècle : légitimistes, orléanistes, bonapartistes (19:45 – 31:11)
- Division dynastique originelle :
- Légitimistes : soutien à la branche aînée des Bourbons, monarchie "absolue" imprégnée d’ordre, de tradition, d’alliance à l’Église, d’une vision rurale du pays.
- Orléanistes : favorables à la branche cadette d’Orléans, monarchie constitutionnelle, libéralisme modéré (inspiré du modèle anglais), soutien à l’activité économique, vision plus urbaine et bourgeoise.
- Bonapartistes : héritiers du césarisme napoléonien, populistes, autoritaires, inscrits dans une logique de plébiscite populaire.
- Fusion impossible : Malgré plusieurs tentatives de « fusion monarchiste » au moment de la naissance de la Troisième République (notamment autour du déchirement du drapeau), les différences idéologiques et symboliques persistent.
- Évolution vers la droite républicaine : C’est seulement quand l’espoir de restauration monarchique devient illusoire que des formes de droite républicaine apparaissent (notion de « conservatisme républicain »).
Citation :
« Au départ, c’est une division dynastique. [...] Mais on voit que la majorité des soutiens de la branche aînée sont des défenseurs d’une monarchie traditionnelle... ceux qui soutiendraient la branche des Orléans seraient plus libéraux, favorables à une monarchie un peu plus limitée, sur le modèle anglais. »
— Baptiste Roger-Lacan (20:19)
6. Le basculement républicain et la droite après la monarchie (31:11 – 39:59)
- Fin de la monarchie politique effective : Après les échecs de fusion, la droite monarchique entre dans l’extrême droite et la marginalité.
- Naissance de l’extrême droite : Refus du compromis républicain – actes fondateurs du radicalisme contre-révolutionnaire moderne.
- Du « parti de l’ordre » à la diversité de la droite républicaine : À partir de la Troisième République, la droite française s’autonomise de l’attache monarchique – mais ce processus est lent et conflictuel, avec des résurgences jusqu’au début du XXe siècle.
7. Maurras, l’Action française et la postérité intellectuelle (39:59 – 51:36)
- La monarchie comme matrice renouvelée à l’extrême droite : Avec Charles Maurras et l’Action française (fondée 1899), la droite royaliste subsiste sous forme de nationalisme antilibéral anti-républicain.
- Un magistère intellectuel : L’influence de l’Action française déborde le cercle monarchiste pur, exerce un rayonnement sur une large part de la droite entre les deux guerres, notamment à travers la publication de grands succès d’édition historique (Bainville, Gaxotte).
- Nationalisation du mythe royal : Pour Maurras, on ne peut être vraiment nationaliste qu’en étant monarchiste, puisque la nation serait l’œuvre des rois.
Citation :
« Toute proportion gardée, à droite sous la Troisième République, le maurrassisme représente un peu ce que le marxisme a représenté à gauche après la Seconde Guerre mondiale. [...] même si on n’est pas d’Action française, on est frotté à Maurras. »
— Baptiste Roger-Lacan (42:13)
8. L’héritage contemporain : la cinquième république, monarchie républicaine ? (51:36 – 57:15)
- René Rémond sur la persistance du modèle monarchique : La Cinquième République, selon Rémond, « réconcilie » République et une forme de gouvernement personnel, héritier de la monarchie.
- Baptiste Roger-Lacan questionne l’essentialisation française : Il met en garde contre l’idée d’un attachement « naturel » des Français à la monarchie, préférant y voir le produit d’une construction idéologique prolongée par la droite républicaine, notamment dans la critique de la République parlementaire.
- Monarchie, une vieille lune : Si la monarchie royale est abandonnée comme projet effectif par la droite, elle persiste comme imaginaire polémique et argument d’autorité dans le discours anti-parlementariste et le culte de la figure de l’homme providentiel.
Citation :
« Moi, ça m’a toujours paru un peu étrange que cet attachement soit naturel [aux Français] à la monarchie. [...] Je ne crois pas du tout à un fait de nature. Par contre, [...] on voit qu’il y a la volonté de faire persister une nostalgie de la monarchie sous la Troisième République, qui est utilisée comme un régime qu’on vient présenter en opposition à la République et particulièrement à cette forme de République. »
— Baptiste Roger-Lacan (53:31)
Moments marquants – Citations et Timestamps
- « Ce qui compte, c’est le moment où les gens se rendent compte que l’organisation de l’Assemblée, c’est une droite et une gauche. »
— Marcel Gauchet (05:14) - « Le modèle que défend le légitimiste, c’est la répercussion à tous les étages de la structure hiérarchique de la monarchie... »
— Baptiste Roger-Lacan (20:19) - Extrait de la chanson des Camelots du Roi, résidus d’extrême droite monarchiste, encore violente et symboliquement active à la veille de 1900 (39:59).
- « À droite, c’est la nostalgie de la monarchie qui définit clairement les droites jusqu’à la fin de la Troisième République. »
— Baptiste Roger-Lacan (01:26) - « Nous vivons dans un régime qui emprunte à la monarchie ce qu’elle a de positif. Au fond, c’est une monarchie républicaine. »
— René Rémond (51:42)
Conclusion : La droite, le roi, et la France contemporaine
- Le « spectre » du roi structure la droite française pendant plus d’un siècle, puis survit comme imaginaire, stratégie, repoussoir ou nostalgie dont les avatars persistent jusqu’à la Cinquième République.
- L’épisode éclaire la complexité et l’évolution du rapport de la droite française à la monarchie, dévoilant la façon dont une idée, même privée de réalité politique, continue d’irriguer la manière de penser, de s’opposer et de rêver la Nation.
Pour aller plus loin
Retrouvez les prochains épisodes sur le boulangisme, le gaullisme, et les droites depuis les années 1980 sur l’application Radio France et le site de France Culture.
