Résumé détaillé – Le Cours de l'Histoire
Épisode du 20 mai 2025
Histoire des droites, du roi au libéralisme (2/4) : Le boulangisme, une droite pas trop cuite s'il vous plaît
1. Thème et objectif de l’épisode
Cet épisode, mené par Xavier Mauduit, se penche sur le boulangisme : ce mouvement politique de la Troisième République qui, à la fin des années 1880, a rassemblé une partie de la droite et une partie de la gauche autour de la figure du général Boulanger. Le but de la discussion, animée par les historiens Bertrand Joly et Marie-Hélène Bellac, est de démêler la complexité du boulangisme – ni vraiment un mouvement de droite, ni uniquement une affaire de revanche nationale – et de comprendre ses ressorts populistes, sa structure, sa postérité et les ambiguïtés de ses alliances.
2. Points clés et analyses
A. Le boulangisme : ni tout à fait à droite, ni tout à fait à gauche
(03:00 – 07:44)
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Origines et nature du mouvement :
- Le boulangisme, explique Bertrand Joly, naît de la rencontre entre les « perdants » de la droite (monarchistes, bonapartistes) et ceux de la gauche extrême (blanquistes, socialistes radicaux déçus).
- Boulanger lui-même « n'est ni idéologue, ni intellectuel » ; il n’a jamais vraiment compris ou contrôlé son propre mouvement, mais il en est devenu le « porte-drapeau ».
- Marie-Hélène Bellac insiste sur la complexité de l'époque : « la France s'est complètement divisée, aussi bien la droite que la gauche », et Boulanger fait figure « d’homme-sandwich », entre les panneaux de la droite et de la gauche.
- « Le boulangisme naît au contraire de la rencontre entre une partie de la droite et une partie de la gauche. » (Bertrand Joly, 03:00)
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Position de Louise Michel :
- Elle n’est pas boulangiste, mais son parcours éclaire la complexité des positionnements de gauche.
- Son refus de choisir entre les camps s’explique par son amitié pour Rochefort et sa volonté de ne pas diviser encore plus les mouvements révolutionnaires (04:00).
B. Une République sans partis modernes
(07:45 – 11:42)
- À la fin du XIXe siècle, il n'existe pas de « parti politique » au sens moderne : seulement des « nébuleuses » mouvantes, sans structure formelle (08:15).
- La droite classique (monarchistes, bonapartistes) est en déroute : les dynasties légitimistes et orléanistes s’affaiblissent, la droite cherche un nouveau souffle et voit en Boulanger une opportunité.
- « Il faut éviter d’être trop catégorique dans ces appellations-là », la question religieuse étant souvent la ligne de fracture majeure. (11:00)
C. Boulanger, une figure ambiguë
(15:13 – 18:50)
- Portrait :
- Boulanger, militaire carriériste, séduit par son charisme, son sens de la communication, son physique, et ses réformettes popularisées auprès de la troupe : « il est en avance sur son époque » dans l’art de plaire à la foule (18:45).
- « Il sait communiquer. Il est en avance sur son époque, à la limite. Aujourd’hui il aurait beaucoup de succès. » (Host, 18:45)
- Réformes symboliques :
- Ses mesures à la tête du ministère de la Guerre sont jugées superficielles mais efficaces sur le plan de l’opinion : gamelles remplacées, peinture tricolore, fin des exemptions militaires et obligation du service pour les curés – « symbolique », mais peu révolutionnaire (21:02).
D. Le mythe de la revanche et l’affaire Schneebelé
(21:20 – 27:46)
- La France « amoureuse de son armée » depuis la perte de l’Alsace-Moselle (21:22), et marquée par une ambivalence : le désir de « revanche » vs. la peur de la guerre.
- Boulanger exploite cette ambiguïté : « le général revanche… qui veut la paix » (22:00).
- « Boulanger va faire croire aux Français qu’il est à la fois celui qui assure la paix et celui qui peut-être, un jour, va redonner les provinces perdues à la France. » (Host, 23:20)
- L’affaire Schneebelé (arrestation d’un officier français par les Allemands à la frontière) permet à Boulanger de renforcer sa popularité — alors même que son action réelle est restée mesurée et que, du point de vue allemand, il n’est pas considéré comme un danger (27:46–30:13).
E. L’apogée populaire et la peur du plébiscite
(31:10 – 41:57)
- Boulanger évincé du ministère en 1887 car il commence à inquiéter les républicains modérés, qui le jugent populiste et « dangereux pour la paix » (32:44).
- Nombré à Clermont-Ferrand, il continue de cultiver la popularité, devenant une figure séduisante pour une partie de la gauche (notamment chez certains blanquistes et possibilistes) mais pas tous (35:24).
- Le mode électoral permet des « candidatures spontanées » et des « plébiscites » sans candidature officielle, réveillant le souvenir du coup d’État de 1851 et la peur d’un nouveau 2 décembre (41:33).
- « À ce moment-là, pour les élections, on pouvait être élu député dans plusieurs départements sans même l’avoir demandé… » (Host, 41:42)
F. Refus du coup d’État – Lucidité de Boulanger
(43:36 – 46:52)
- Boulanger se voit proposer un coup d’État à plusieurs reprises, mais refuse toujours, « obsédé par la mémoire du 2 décembre 1851 ».
- Il estime, d’après Maurice Barrès, que les conditions ne sont plus réunies : les moyens de communication (chemin de fer, télégraphe) abolissent l’effet de surprise.
- « Pourquoi serais-je assez bête pour risquer ce gros coup alors que dans quelques mois, je vais arriver tout à fait légalement au pouvoir ? » (Host, 46:37)
G. Louise Michel : lucidité et critiques
(46:52 – 48:51)
- Louise Michel voit dans le boulangisme une « mousse artificielle » :
- « Le peuple en est fou. Mais ce n'est qu'un normalement passager… Boulanger doit limiter son ambition au rôle d'humble serviteur de la République. » (Louise Michel, lue par Anne Toscane-Vudès, 46:52)
- Elle refuse de rentrer dans le jeu, anticipant la rapidité de la fin du mouvement.
H. Déclin du boulangisme et suicide du général
(48:51 – 57:00)
- La popularité de Boulanger plafonne en 1888, se fissure vite, la « fièvre » ne dure qu’un semestre.
- Des échecs électoraux commencent à s’accumuler ; il est élu à Paris, mais sa popularité « s’effiloche » entre deux élections.
- En 1889, face à la menace d’un procès politique, il fuit à Bruxelles puis à Londres, discréditant sa bravoure (155:16).
- Les élections législatives suivantes consacrent l’échec du mouvement : les boulangistes n’obtiennent qu’une quarantaine de sièges, bien que leur poids populaire reste notable à Paris.
- Les alliances de droite ont profité temporairement du mouvement, mais le boulangisme, vidé de son chef, retourne à l’insignifiance.
- « La République a contre-attaqué. Elle a changé la loi électorale, elle est revenue au scrutin d’arrondissement, qui oblige chaque parti à se trouver des candidats partout, ce que Boulanger n’a pas pu faire. » (Host, 56:30)
- Mort de Boulanger (suicide en 1891) relègue le mouvement à l’histoire.
3. Citations marquantes
- « Le boulangisme naît de la rencontre entre une partie de la droite et une partie de la gauche. » (Bertrand Joly, 03:00)
- « Il sait communiquer. Il est en avance sur son époque, à la limite. » (Host, 18:45)
- « Les Français ont toujours cette peur du coup d’État. » (Host, 41:33)
- « Le peuple en est fou. Mais ce n'est qu'un normalement passager. » (Louise Michel, 46:52)
- « Pourquoi serais-je assez bête pour risquer ce gros coup alors que dans quelques mois, je vais arriver tout à fait légalement au pouvoir ? » (Host, 46:37)
- « Sa magnifique santé et son érotisme morbide… Son double refus s’explique. Boulanger était de ces instables… oscillant entre impulsions violentes et défaillances nerveuses. » (Adrien Dansette, 52:06)
4. Timestamps des séquences importantes
- 03:00 – 07:44 : Naissance politique du boulangisme, alliances inédites droite/gauche.
- 15:13 – 18:50 : Portrait de Boulanger, carriérisme et populisme.
- 21:20 – 27:46 : Mythe de la revanche et instrumentalisation patriote – affaire Schneebelé.
- 31:10 – 41:57 : Apogée populaire, fracture des camps, peur d’un plébiscite.
- 43:36 – 46:52 : Refus du coup d’État, mémoire du 2 décembre.
- 46:52 – 48:51 : Regards de Louise Michel et analyse de fond.
- 48:51 – 57:00 : Déclin du mouvement et fin de Boulanger.
5. Moments et anecdotes mémorables
- L’anecdote des escargots lancés au théâtre lors d’une représentation de Louise Michel (« Le coq rouge »), illustrant la vivacité de la lutte symbolique entre boulangistes et anti-boulangistes (53:54).
- L’analyse du suicide romantique de Boulanger sur la tombe de son amante — vite relativisé par les intervenants : quand il meurt, « la comédie est terminée depuis longtemps » (55:16).
- La citation de Clémenceau sur la tombe de Boulanger : « Ci-gît le général Boulanger, qui mourut comme il vécut, en sous-lieutenant. » (Adrien Dansette, 53:32)
6. Conclusion
L’épisode dresse ainsi le portrait nuancé d’un phénomène politique éruptif, ni vraiment structuré, ni assimilable à la droite classique, qui annonce par certains traits les populismes à venir. Le boulangisme, « droite pas trop cuite », mobilise déçus et ambitieux sur la haine du régime parlementaire, mais s’effondre sur sa propre ambiguïté et la vacuité de son leader. Porté autant que dépassé par la vague, Boulanger reste une figure symptomatique de la République fragile – et un jalon clé pour comprendre la genèse des « droites » françaises.
Pour approfondir
- Louise Michel, biographie chez Perrin (Marie-Hélène Bellac)
- Aux origines du populisme : histoire du boulangisme (Bertrand Joly, CNRS Éditions)
