Le Cours de l’Histoire – Histoire des droites, du roi au libéralisme (3/4) : Le gaullisme, une certaine idée de la droite
France Culture, 21 mai 2025
Hôte : Thomas Abou
Invités : Pierre Mananti (historien du gaullisme, auteur), Brigitte Gaëti (professeur de sciences politiques, autrice)
1. Vue d’Ensemble de l’Épisode
Thème principal
Cet épisode explore les origines, les évolutions et l’héritage du gaullisme, en s’interrogeant sur sa place parmi les droites françaises, mais aussi sur sa dimension transpartisane. Les invités analysent les racines personnelles et intellectuelles de Charles de Gaulle, les reconfigurations successives du mouvement gaulliste, son rapport complexe à la droite et à la gauche, ainsi que l’usage politique de la référence gaullienne après la mort du Général.
2. Points Clés de Discussion et Perspectives
Définir le gaullisme : une tâche impossible ?
- Diversité des définitions : De Gaulle lui-même a refusé toute définition figée du gaullisme. (01:44)
- Pierre Mananti : « Il n’a pas laissé de manifeste, de texte qui ferait référence. C’est pour ça qu’il existe autant de définitions du gaullisme qu’il existe de gaullistes. »
- Quelques thèmes consensuels :
- L’idée de la France comme entité historique singulière
- La méfiance vis-à-vis du clivage partisan, volonté de rassemblement national
- La « troisième voie » entre capitalisme américain et communisme soviétique (01:44–03:13)
Une matrice ambivalente et paradoxale
- Gaullisme : attaché à un homme et à des circonstances
- Brigitte Gaëti met en lumière le "porte-à-faux" constant chez De Gaulle – militaire attaché à la discipline, il fut contraint à la rébellion en 1940. (03:23–05:22)
- Exemple significatif : la question algérienne, où De Gaulle dévie du discours classique de la droite en actant l’indépendance.
Gaullisme, droite, gauche : dépassement (ou non) ?
- Racines de droite évidentes : Nation, patrie, conservatisme, héritages familiaux monarchistes-catholiques (05:33–10:11)
- Pierre Mananti : « Il est aussi quelque chose d’autre que la droite, plus que la droite. […] Il est et de droite et de gauche. »
- Ouvertures progressistes :
- Droit de vote des femmes, création de la Sécurité Sociale, comités d’entreprise à la Libération (06:51)
- Influences intellectuelles et familiales :
- Lectures de Barrès, Péguy, Bergson ; éducation dans une famille où le père se disait « monarchiste de cœur, républicain de raison ». (07:16–12:17)
- Rapport complexe à l’Action Française, préférence pour le christianisme social.
- Nécessité pragmatique de dialoguer avec des politiques de gauche dès les années 1930 pour faire avancer ses idées de réforme militaire. (12:17–14:30)
Les grands moments fondateurs et le gaullisme « en aventures »
- La « première aventure » : 18 juin 1940 – 1946
- Pierre Mananti : « Il est né en novembre 1941 » (avec le discours d’Oxford), début de la projection politique post-Libération (18:38).
- Programme de la Résistance à la Libération : une plateforme politique hybride.
- Deuxième aventure : La traversée du désert et le RPF (1947-54)
- Pierre Mananti : « Il crée son parti, le Rassemblement du Peuple Français, et il invente un autre gaullisme. »
- Le retour, la Ve République, et ses métamorphoses
- Retour en 1958, investiture vue comme "salut national" (17:50–18:00), mais avec la nécessité de composer et de s’adapter aux attentes divergentes (notamment sur l’Algérie).
- Troisième aventure : le gaullisme du pouvoir, réformes libérales de 1958, la rationalisation du parlementarisme, la guerre d'Algérie, et la recomposition des droites.
La Ve République : institutions, visions & héritages
- Discours de Bayeux (26 juin 1946) : affirmation de la nécessité d’un exécutif fort, antithèse du parlementarisme éclaté. (25:57–27:07)
- Citation de De Gaulle : « Du chef de l’État doit procéder le pouvoir exécutif. […] À lui, la mission de nommer les ministres, et d’abord, naturellement, le premier. »
- Mise en perspective : pas que de droite, mais héritée d’une critique militaire et administrative du parlementarisme.
- RPF, toujours vu comme « à droite » :
- Malgré la revendication d’être « au-dessus des partis », perçu majoritairement comme force de droite par l’opinion. (31:31–31:39)
Le funambulisme gaullien et l’après-De Gaulle
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De Gaulle funambule (40:24–45:09)
- Brigitte Gaëti : « Entre 58 et 60, comment je définirais De Gaulle ? Pas de droite, pas de gauche, comme un funambule. »
- De Gaulle s'est refusé à trancher dans la question algérienne, maniant l'ambiguïté politique pour garder des soutiens multiples.
-
Construction des majorités composites :
- Défection de nombreux compagnons sous la IVe, arrivée de Pompidou avec une droite assumée et "libérale". (36:09–38:40)
Le gaullisme en héritage : instrument politique, mythe national
- Référence omniprésente à partir des années 1970, de la droite Pompidou à Chirac, jusqu’à être revendiqué par tous bords et à droite comme à l’extrême droite (48:55–56:36).
- Brigitte Gaëti : « Aujourd’hui, tout le monde se revendique du Général de Gaulle, c’en est même perturbant. »
- Outil de démarcation contre l’extrême droite
- Citation Charles Pasqua (52:45–52:50) : « Parmi nous, il y avait des gens qui n’avaient ni notre couleur de peau, ni notre religion. Ils sont morts pour la France, nous nous en souvenons. »
- Pierre Mananti : « Le gaullisme, c’est ce qui sépare la droite républicaine de l’extrême droite. »
3. Citations Marquantes & Moments à Retenir
- Sur la difficulté de définir le gaullisme
Pierre Mananti [01:44] :
« C’est la question pour un million d’euros. Le général de Gaulle s’est toujours refusé à définir le gaullisme. » - Sur la France selon De Gaulle
Pierre Mananti [00:41]:
« Il faut que la France joue son rôle. Et pour qu’elle joue son rôle, il faut qu’elle soit la France. » - Sur la synthèse gauche/droite
Pierre Mananti [05:33]:
« Il est et de droite et de gauche. » - Sur la recomposition permanente
Brigitte Gaëti [03:23] :
« Plus que d’autres, sans doute, c’est très compliqué de définir le gaulliste parce qu’il est vraiment pris par les circonstances... » - Le gaullisme comme patrimoine national
Brigitte Gaëti [48:55]:
« Peut-être on trouvera deux ou trois qui ne l’ont pas fait. À l’extrême droite, à la gauche, à l’extrême gauche, au centre, tout le monde a revendiqué, à un moment ou à un autre, le fait d’être gaulliste... » - Le gaullisme, outil de démarcation de la droite républicaine
Pierre Mananti [53:26]:
« Au fond, le gaullisme c’est ce qui sépare la droite républicaine, la droite RPR, la droite chiracienne de l’extrême droite. »
4. Timestamps des Séquences Importantes
- 01:44 – L’impossibilité de définir le gaullisme (Mananti)
- 05:33 – Droite/gauche, synthèse et dépassement
- 12:17–14:30 – Rapport complexe du jeune De Gaulle à l’Action Française et socialisme chrétien
- 18:38 – Le gaullisme : naissance, trois grandes périodes (Mananti)
- 25:57–27:07 – Discours de Bayeux : parlementarisme rationalisé
- 31:31–31:39 – Perception du RPF comme force de droite
- 40:24–45:09 – 1958 : le funambulisme gaullien, pouvoirs d'exception
- 48:55 – Le gaullisme, référence partagée et mythifiée
- 53:26–56:36 – Le gaullisme comme ligne de démarcation à droite, l’extrême droite, et son absorption
5. Conclusion et Synthèse
Cet épisode démontre à quel point le gaullisme échappe au cloisonnement politique classique, épousant tour à tour des formes de droite, de gauche, et prenant le visage d’un « mythe national » approprié tantôt comme instrument de distinction, tantôt de rassemblement. La pensée et l'action de Charles de Gaulle, marquées par son héritage intellectuel, familial et sa capacité d'adaptation, structurent en profondeur le champ politique – mais le gaullisme ne subsiste jamais mieux que comme référence flottante, selon les besoins du temps.
6. Prochain épisode
La série se poursuivra sur « la droite des années 80 », abordant la vague néolibérale à travers les figures de Margaret Thatcher et Ronald Reagan.
Résumé par [Votre nom] pour France Culture — Le Cours de l’Histoire
