Le Cours de l’histoire — Histoire des sensibilités 1/5 : Comment écrire l’histoire des émotions ?
Podcast: Le Cours de l’histoire — France Culture
Date: 13 février 2023
Host: Xavier Mauduit
Invité principal: Hervé Mazurel
1. Aperçu général de l’épisode
Cet épisode ouvre une série consacrée à l’« histoire des sensibilités », en questionnant comment écrire l’histoire des émotions. À travers une discussion avec l’historien Hervé Mazurel, l’émission retrace la genèse, les enjeux et les méthodes de ce champ historiographique, de Lucien Febvre à Alain Corbin, en passant par l’influence de la philosophie, de la psychanalyse et de l’anthropologie. Il s’agit de comprendre comment les émotions et les sensibilités, loin d’être des questions purement individuelles et atemporelles, sont façonnées par l’histoire et la société.
2. Points clés & Temps forts
A. La question fondatrice : Peut-on écrire l'histoire des émotions ?
(00:13 – 01:24)
- Lucien Febvre (1941) réclame dans un article la nécessité d’écrire l’histoire de la vie affective :
« Il fallait éviter l’anachronisme, ce qu’il appelait l’anachronisme psychologique » (Hervé Mazurel, 01:34).
- Il insiste sur la différence des émotions, sentiments et passions entre les époques.
B. Les origines intellectuelles de l’histoire des sensibilités
(01:34 – 05:18)
- Ce mouvement s’ancre dans la tradition de Norbert Elias mais aussi dans la « triade » Nietzsche, Marx, Freud, qui ont tous redonné une place centrale au corps, à l’affect, aux désirs et aux pulsions dans l’histoire humaine.
- Citation :
« D'abord à redonner dignité philosophique au corps et au corps sensible, aux affects » (Hervé Mazurel, 02:47).
C. L’individuel et le collectif dans la sensibilité
(07:03 – 07:27)
- L’émotion semble individuelle, mais elle est façonnée socialement et culturellement.
- Exemple : L’apprentissage des codes du rire et des pleurs.
- Citation :
« On apprend à rire et à pleurer comme les gens de notre groupe » (Hervé Mazurel, 07:38).
D. Les émotions ont une histoire
(07:27 – 10:02)
- Certaines émotions disparaissent (miséricorde romaine, componction chrétienne), d’autres naissent ; il existe une historicité des affects, souvent ignorée.
E. Temporalités et méthodes
(10:00 – 12:15)
- Les changements de sensibilités ne sont pas datables précisément, il s’agit de mouvements lents, sur la longue durée, mais des événements « monadocs » (point de bascule) peuvent marquer une rupture, comme un massacre ou scandale.
- Exemple : L’affaire des cannibales (1870) montrant un basculement dans la perception de la violence.
F. De l’histoire des mentalités à l’histoire des sensibilités
(12:15 – 14:24)
- L’histoire des sensibilités prolonge et renouvelle l’histoire des mentalités (Marc Bloch, Georges Duby, Philippe Ariès, Jean Delumeau, etc.) et vise à explorer la « façon de sentir » en plus de la « façon de penser ».
G. Une histoire proche des gens
(14:24 – 15:31)
- Elle s’intéresse à l’histoire « sourde », « profonde » et collective, à « la révolution silencieuse » (Nietzsche) qui traverse la société (exemple : mouvement #MeToo).
H. Transdisciplinarité
(15:31 – 17:01)
- Nécessité de croiser l’histoire avec l’anthropologie, la sociologie, la philosophie, la psychologie, l’art.
- Citation :
« J'envisage jamais l’histoire seule, l’histoire pour elle-même. Une histoire qui n’est pas une histoire science sociale ne me passionne pas » (Hervé Mazurel, 15:49).
I. Méthodes et sources
(19:08 – 21:54)
- Tout peut être source : écritures de soi, correspondances, archives judiciaires ou policières, images, objets, vêtements, culture matérielle.
- Attention à ne pas tomber dans le biais des sources (alphabétisation, élites).
J. La question des seuils de tolérance
(24:14 – 27:29)
- Les seuils de tolérance à la douleur, à la mort, à la souillure, à l’obscurité, à la violence, etc. évoluent fortement au fil du temps, influencés par l’histoire sociale, technique, médicale.
K. Une histoire marquée par la diversité sociale et culturelle
(27:59 – 31:06)
- Les usages sensoriels, les hiérarchies des sens (vue, ouïe vs toucher, odorat), varient selon le temps, les milieux, les langues.
- Exemple : Les Inuits, la langue arabe et ses mots pour désigner l’eau.
L. Individualités, générations, mémoires
(31:06 – 33:09)
- Les seuils, la perception, les émotions changent d’une génération à l’autre.
- La mémoire personnelle est aussi collective, liée à des communautés sensibles (Barbara Rosenwein).
M. Lien entre l’intime et le collectif
(33:09 – 35:16)
- La socialisation marque en profondeur l’individu, jusque dans ses rêves.
- Citation :
« Au fond de notre être intime, la société s’invite, jusque dans nos rêves » (Hervé Mazurel, 34:57).
N. Apport de la psychanalyse et dialogue avec l’histoire
(36:23 – 39:49)
- La psychanalyse aide à penser les mécanismes de refoulement, de hantise, mais l’historien doit l’historiciser.
- Norbert Elias a historicisé le surmoi et l’autocontrainte.
O. Une histoire qui traverse tous les champs
(41:42 – 44:44)
- L’histoire des sensibilités touche la guerre, l’économie (notamment la confiance, la contagion émotionnelle des marchés), la technique (« la petite poussette » du smartphone).
P. La démonstration par le cas : Kaspar Hauser
(46:10 – 50:38)
- Exemple de Kaspar Hauser, enfant séquestré, qui révèle par son absence de socialisation comment les sensibilités s’acquièrent culturelement.
3. Citations marquantes
- Sur l’anachronisme psychologique :
« Il fallait éviter l’anachronisme, ce qu’il appelait l’anachronisme psychologique » (Hervé Mazurel, 01:34)
- Sur la transdisciplinarité :
« Une histoire qui n’est pas une histoire science sociale ne me passionne pas » (Hervé Mazurel, 15:49)
- Sur l’éducation des émotions :
« On apprend à rire et à pleurer comme les gens de notre groupe » (07:38)
- Sur la dimension collective :
« Au fond de notre être intime, la société s’invite, jusque dans nos rêves » (34:57)
- Sur le changement silencieux :
« L’histoire des sensibilités c’est une histoire lente à couler mais qu’on ne sent pas vraiment couler en quelque sorte » (14:24)
- Sur Kaspar Hauser :
« C’est un homme que j’ai appelé sans habitus, qui n’a pas intériorisé les façons de penser, d’agir, de sentir de ses contemporains » (46:31)
4. Timestamps des segments clés
| Segment | Timestamps | Description | |-------------|---------------|----------------| | Introduction : Lucien Febvre et la fondation de l’histoire des émotions | 00:13 – 01:24 | Présentation du sujet et du texte fondateur de Febvre | | Les influences intellectuelles (Elias, Freud, Nietzsche, Marx) | 01:34 – 05:18 | Les racines de l’histoire des sensibilités | | L’individuel et le collectif dans l’émotion | 07:03 – 09:32 | Le façonnement social des émotions ; exemples historiques | | Temporalités lentes et basculements | 10:00 – 12:15 | Lenteur des changements de sensibilités, possibilité des ruptures historiques | | De l’histoire des mentalités à celle des sensibilités | 12:15 – 14:24 | Héritage intellectuel et évolution de la discipline | | Transdisciplinarité et méthodes | 15:31 – 19:08 | Nécessité de croiser disciplines et d’utiliser des sources variées | | Histoire des seuils de tolérance | 24:14 – 27:29 | De la douleur à l’intimité, mutation des sensibilités | | Sensibilités, société & individualité | 31:06 – 35:16 | Lien entre collectifs, communautés sensibles, génération, habitus | | Dialogue avec la psychanalyse | 36:23 – 39:49 | L’inconscient, son historicité, et le dialogue entre disciplines | | L’histoire « bataille » et l’émotion des combattants | 40:21 – 44:44 | Historiographie de la guerre et de la violence sous l’angle des sensibilités | | Cas exemplaire : Kaspar Hauser | 46:10 – 50:38 | L’apprentissage sensoriel et émotionnel d’un cas extrême | | Clôture, ouverture vers une anthropologie historique du sensible | 52:29 – fin | L’intérêt général de la discipline et invitation à la prudence méthodologique |
5. Moments mémorables et conclusions
- Lecture magistrale (21:54 – 23:17) : de « Une charogne » de Baudelaire par Georges Kless, illustrant la richesse sensorielle et la difficulté à historiciser l’émotion suscitée par un même objet à travers le temps.
- Exemple de Kaspar Hauser (46:10 – 50:38) : démonstration frappante, « un homme sans habitus » et l’importance de la socialisation pour intégrer un univers sensoriel et émotionnel.
- Sur la vigilance méthodologique :
« De la prudence, encore de la prudence... de la nuance, encore de la nuance » (21:40)
- Sur l’apport de la psychanalyse :
« Le silence parle. Nous sommes attentifs au silence des sources » (38:32)
Citation finale :
« L’histoire des sensibilités c’est une invitation à un voyage dans le temps » (Hervé Mazurel, 52:29)
6. Synthèse
L’épisode offre un panorama dense et passionnant d’un domaine en plein essor, qui explore la fabrique sociale et historique du sensible, loin de toute nostalgie ou psychologisation naïve. En dialogue constant avec la philosophie, la psychanalyse, l’anthropologie, l’histoire des sensibilités insiste sur les médiations, les codes, les seuils et les basculements qui structurent notre manière de ressentir, du collectif à l’intime — et restitue, au fond, toute l’épaisseur humaine du passé.
Ouvrages mentionnés & références :
- « Histoire des sensibilités » (dir. Mazurel & Corbin, PUF)
- « Le territoire du vide » (Alain Corbin)
- « L’inconscient ou l’oubli de l’histoire » (Hervé Mazurel)
- « Kaspar l’obscur ou l’enfant de la nuit » (Mazurel)
- « Tous ceux qui tombent » (Jérémie Foa)
- « Le don des larmes » (Piero Scanaghi)
Résumé réalisé à partir du verbatim originel, en respectant la structure et l’esprit de l’émission.
