Le Cours de l'histoire – « L'harmonica de verre, une histoire en sons et Lumières »
Podcast : Le Cours de l’histoire (France Culture)
Épisode : Histoire et musique, l’accord parfait 4/4
Date : 21 décembre 2025
Host : Xavier Mauduit
Invitée principale : Mélanie Traversier (Professeure d’histoire moderne, Université de Lille, autrice de « L’harmonica de verre et Miss Davis »)
Aperçu de l’épisode
Dans ce dernier épisode de l’année, Xavier Mauduit et ses invité·es plongent dans l’histoire étonnante de l’harmonica de verre, un instrument inventé par Benjamin Franklin au XVIIIe siècle, et qui fut à la croisée des mondes scientifique, musical, littéraire, médical et social. À travers le récit de Mélanie Traversier, spécialiste du sujet, l’émission explore le destin de cet instrument à la sonorité singulière et de ses plus grandes interprètes, les sœurs Davis. Le thème central : comment un instrument oublié a cristallisé l’esprit des Lumières, traversant engouements, controverses médicales et enjeux de genre.
Points clés & Découpage chronologique
1. Présentation de l’instrument et de son invention
[00:18–03:39]
- L’harmonica de verre, conçu en 1761 par Benjamin Franklin, est composé de bols en cristal de tailles variées montés sur une tige mise en rotation et joués avec des doigts mouillés.
- Le son, pur et éthéré, a immédiatement fasciné – mais l’instrument est aussi entouré d’une réputation de danger et de folie.
- Citation clé :
« L’instrument a besoin d’eau claire et de doigts agiles. Étrange invention du XVIIIe siècle qui accompagne les bouleversements du siècle. Mais attention, c’est un instrument dangereux qui pourrait conduire à... la folie. » (Xavier Mauduit, 00:42)
Détail technique et inventeur
- Franklin, physicien et amateur de musique, s’inspire des verres musicaux courants à l’époque pour mécaniser leur usage.
- L’instrument ne se désaccorde jamais, qualité remarquable à l’époque.
- Citation clé :
« C’est un instrument qui est composé d’une trentaine, alors 37 dans le cas de Franklin, de bols de cristal de différents diamètres qui sont enchâssés sur une tige [...] L’interprète frotte tour à tour ces bols de cristal, ce qui crée un son. » (Mélanie Traversier, 01:21)
2. Ascension, engouement et dimension genrée
[04:02–09:02]
- Le jeu évoque la posture à la machine à coudre, instrument associé aux femmes, ce qui amène une perception érotisée et stigmatisée.
- Première interprète : Marianne Davis, jeune prodige anglaise ; la musique et la technique entretiennent au XVIIIe un dialogue fécond, où les femmes jouent un rôle essentiel, mais rarement reconnu.
- Citation clé :
« La première interprète a été une femme, Marianne Davis, que Franklin avait choisie. » (Mélanie Traversier, 04:02) « Cet instrument, on y viendra peut-être tout à l’heure, a été associé aussi à une lecture érotomane de la pratique musicale. » (04:16)
3. L’harmonica de verre dans les pratiques médicales & la folie
[05:15–09:02, 38:20–44:57]
- Utilisé par le célèbre magnétiseur Franz Anton Mesmer, l’harmonica de verre est intégré dans des pratiques de soin et d’hypnose, ce qui allume des controverses sur ses effets sur le corps et l’esprit.
- Mélanie Traversier replace l’instrument dans l’histoire des liens entre musique et médecine au siècle des Lumières : fascination, mais aussi craintes (toxicité des sons, effets néfastes sur les nerfs, risques pour les femmes).
- Citation clé :
« Mesmer a utilisé l’harmonica de verre dont il jouait lui-même dans ses cures thérapeutiques magnétiques, convaincu que les sons produits par l’instrument pouvaient accélérer le surgissement de la crise et donc de là, la guérison espérée. » (Mélanie Traversier, 07:16)
Effets secondaires et peurs autour de l’harmonica
- Progressivement, le discours médical et social bascule : on soupçonne l’instrument de provoquer folie, mélancolie, voire accouchements prématurés chez les femmes.
- Les inquiétudes naissent en partie de la place de l’harmonica dans le mesmérisme, et de la biographie même de Marianne Davis, affectée par la mélancolie et retirée de la scène.
- Citation clé :
« Folie et musique, voilà un thème tout à fait passionnant. [...] il y a un dérèglement progressif des discours autour de cet instrument. » (Mélanie Traversier, 39:46) « L’instrument rendrait fou. Ça c’est la légende, il paraît que ça fait accoucher les jeunes femmes prématurément. » (Bernard Douheray, 39:06 / Mélanie Traversier, 39:13)
4. Les Sœurs Davis, professionnelles et invisibilisées
[19:05–38:16]
- Marianne et Cecilia Davis, instrumentiste et chanteuse, deviennent la vitrine de l’instrument sur la scène européenne.
- Leurs carrières se construisent dans un contexte où le marché musical explose, mais où les femmes doivent ruser pour traverser les obstacles professionnels et sociaux (réseaux, lettres de recommandation, sororité).
- Les tournées ne sont pas planifiées comme à l’ère moderne : la notoriété s’appuie sur des réseaux complexes de recommandations.
- Citation clé :
« Le nom de Franklin n’est pas forcément l’argumentaire le plus avancé pour faire la promotion de cet instrument. » (Mélanie Traversier, 21:09) « D’où l’importance des jeux de recommandations d’étape en étape. » (Mélanie Traversier, 27:51) « L’une de leurs forces, ça va être aussi cette sororité, qui est aussi une sororité professionnelle, puisqu’elle crée une forme de duo qui est une cellule à la fois familiale et économique. » (Mélanie Traversier, 26:01)
5. La diffusion et le rayonnement de l’harmonica de verre
[24:50–32:32]
- Les Sœurs Davis jouent pour les cours européennes, croisant notamment Mozart (qui compose pour l’harmonica de verre), Hasse, Donizetti, Beethoven.
- Tournée décisive à Vienne en 1769, qui leur ouvre la cour de Marie-Antoinette et scelle leur place dans le gotha musical.
- Le son pur et étrange frappe les esprits des compositeurs et du public, laissant des impressions quasi-mystiques.
- Moment fort : Michael Lonsdal décrit une écoute de l’harmonica de verre comme « une porte extraordinaire sur un monde que l’on ne va pas pouvoir fréquenter ou connaître » (32:32).
6. L’instrument, les Lumières et la question de genre
[33:34–38:16]
- Traversier met en avant la place minimisée, mais essentielle des femmes dans ce marché professionnel, indiquant le fossé entre la pratique et la norme sociale.
- Les femmes musiques affrontent des stéréotypes genrés, particulièrement sur le choix d’instruments (la flûte, comme instrument « indécent » pour une femme à l’époque).
- Les difficultés de fin de carrière pour ces musiciennes : absence de solidarité professionnelle, isolement social.
7. Déclin et survivance de l’harmonica de verre
[44:44–49:08]
- Assigné comme instrument aristocratique et élitiste, il est marginalisé par la Révolution française.
- Les limites intrinsèques (puissance sonore, palette limitée) et extrinsèques (évolution des goûts, symbolique sociale) précipitent son oubli.
- Citation clé :
« ...cette macule aristocratique, en partie son destin, mais… dans les mêmes années 1790, Marianne Kirsch-Gessner à Londres continue de jouer de l’harmonica de verre. » (Mélanie Traversier, 46:46)
8. Le rôle de Benjamin Franklin et la relation aux sœurs Davis
[49:34–54:28]
- Lecture d’une lettre poignante de Marianne Davis à Franklin (1783), sollicitant une recommandation pour la cour de Marie-Antoinette – lettre restée sans réponse.
- Franklin continue de jouer de l’instrument en privé lors de son séjour à Paris, mais ne soutient plus activement la carrière des deux sœurs.
- Moment marquant :
« Hélas, Franklin n’a jamais répondu à cette lettre. En tout cas, on n’en a pas de traces. Donc c’est un échec. Mais ce document montre quand même la gentilité dont pouvaient faire preuve les musiciennes professionnelles à cette époque. » (Mélanie Traversier, 54:09)
9. Un destin oublié mais réévalué
[54:36–57:11 & conclusion]
- Fin de vie difficile pour Marianne (décédée en 1824) et Cecilia Davis (en 1836), tombées dans l’oubli malgré leur rôle pionnier.
- Aujourd’hui, quelques harmonicas de verre sont encore conservés dans les musées (Vienne, Philadelphie, Paris).
- L’instrument connaît un regain d'intérêt parmi certains musiciens contemporains, et reste une porte d’entrée singulière sur l’époque des Lumières et la fabrique sociale du XVIIIe siècle.
Citations et moments remarquables
-
Comment l’harmonica bouleverse l’expérience musicale :
« On se dit, mais d’où est-ce que une chose pareille peut venir ? La stupéfaction est si grande qu’on reste un peu pantois. » (00:49, intervenant non spécifié)
-
Sur le mesmérisme :
« Mesmer a utilisé l’harmonica de verre dont il jouait lui-même dans ses cures thérapeutiques magnétiques, convaincu que les sons produits par l’instrument pouvai[en]t accélérer le surgissement de la crise et donc de là, la guérison espérée. » (07:16, Mélanie Traversier)
-
Sur l’énergie créatrice féminine et l’invisibilisation :
« Les femmes aussi musiciennes ont eu une place très active dans ce marché de la musique au 18e siècle. » (33:52, Mélanie Traversier)
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Sur la désaffection et la peur :
« Progressivement, le discours médical et social bascule : on soupçonne l’instrument de provoquer folie, mélancolie, voire accouchements prématurés chez les femmes. » (39:06–39:46, Bernard Douheray/Mélanie Traversier)
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La force des réseaux et de la sororité :
« Il y a cette sororité, qui est aussi une sororité professionnelle, puisqu’elle crée une forme de duo qui est une cellule à la fois familiale et économique. » (26:01, Mélanie Traversier)
-
Fin de parcours :
« Marianne Davis, l’instrumentiste, est décédée sans doute au courant de l’année 1824, et Cecilia Davis, elle, meurt en 1836, relativement oubliée. » (56:08, Mélanie Traversier)
Timestamps des Séquences Importantes
- [01:21] : Description technique de l’harmonica de verre
- [05:15] : Introduction du mesmérisme et de l’usage thérapeutique de l’instrument
- [09:14] : Motivation scientifique de Franklin, rapport musique-science
- [19:05] : Présentation des deux sœurs Davis par Giuseppe Beccadeli
- [27:51] : Description du fonctionnement des tournées musicales au XVIIIe siècle
- [32:32] : Michael Lonsdal partage son expérience d’écoute de l’instrument
- [39:13] : L’apparition des discours sur la folie et la dangerosité de l’instrument
- [49:34] : Lecture de la lettre de Marianne Davis à Franklin
- [54:36] : Évocation de la fin de vie difficile des sœurs Davis
- [56:39] : Discussion sur la rareté persistante de l’instrument aujourd’hui
Ton & Style
L’émission apporte un regard érudit et sensible, alternant érudition académique et anecdotes vivantes, avec une tonalité à la fois admirative et critique. Le propos magnifie la créativité humaine tout en interrogeant la marginalisation des femmes et l’ambivalence du progrès.
En résumé
Cet épisode est une plongée originale au croisement de l’histoire de la musique, des sciences, de la médecine et du genre autour d’un instrument fascinant : l’harmonica de verre. Il offre une réflexion sur la fabrique de la modernité, les réseaux invisibles derrière la célébrité, et la redécouverte d’artistes longtemps oubliées. Une (re)découverte idéale pour comprendre autrement le siècle des Lumières et ses contradictions.
