Le Cours de l’histoire — Histoires de controverses médicales 2/4 : Médecins étrangers, histoire d’un accueil fiévreux
France Culture • 30 septembre 2025
Host : Xavier Mauduit
Invitée principale : Nathalie Sage-Prancher (historienne, CNRS)
Bref aperçu du thème
Dans cet épisode, Xavier Mauduit explore l’histoire de l’accueil des médecins étrangers en France, du XVIIe au XXe siècle, avec un accent sur les tensions, circulations et intégrations professionnelles. À travers les parcours de figures célèbres comme Jean-Paul Marat ou des anonymes, l’émission analyse comment ces questions ont façonné la profession médicale, entre ouverture internationale, protectionnisme, xénophobie et apports scientifiques mutuels. Sont aussi abordés la législation, les enjeux nationaux, et les dynamiques dans les colonies ou à l’étranger.
1. Définir la notion de « médecin » à travers l’histoire (01:16–06:12)
La formation et l’exercice sous l’Ancien Régime
- Diversité des parcours : La notion de « médecin » varie ; la formation pouvait provenir de Paris, Montpellier, Aix-en-Provence ou de facultés locales, conditionnant ensuite où ils avaient le droit d’exercer. Paris fait figure d’exception, rayonnant sur toute la France.
« À l'exception de Paris, qui finalement a ce rayonnement sur l'ensemble du royaume (…) »
— Nathalie Sage-Prancher [01:49] - Corporatisme local : Un médecin formé hors de Paris n’a pas de mobilité nationale, illustrant qu’un « médecin étranger » pouvait désigner un médecin de province à Paris [02:53].
- Chambre des médecins étrangers : Créée à Paris (1673) pour intégrer les médecins de province, vite dissoute (1694), échec notable [02:53].
- Pratiques non-officielles : Rebouteux, apothicaires, chirurgiens non-universitaires jouaient aussi un rôle, sans persécution particulière [04:18].
2. Circulations réelles et symboliques : Médecins venus de loin (05:19–11:03)
Parcours emblématiques : Jean-Paul Marat
- Marat : Né à Neuchâtel, passage par l’Allemagne et l’Écosse (université de Saint-Andrews), puis installation à Paris, illustre la mobilité et l’insertion possible des médecins étrangers jusqu’à la Révolution ([07:10]–[08:50]).
« J'ai parcouru, dira-t-il plus tard, la moitié de l'Europe, avant d'obtenir à Paris, en 1779, une situation sinon brillante, du moins stable (...) »
— Charles Samaran [01:03]/[08:40] - Intégration valorisée : Le « grand tour » européen est couramment pratiqué, signe de prestige plutôt que d’entrave jusqu’au XIXe siècle [09:11].
Contrôles et agrément
- Corps locaux : Il fallait se faire agréger localement, mais l’appui d’un « grand » (noble, cour) aidait beaucoup l’installation [10:08].
- Soins communautaires : Les médecins étrangers pouvaient soigner leur communauté d’origine sans opposition, preuve d’une certaine tolérance pratique [10:08].
3. La législation médicale et la notion d’étranger (11:21–15:45)
Révolution, Empire & construction de la nation médicale
- Réforme de 1803 : Nouvelle organisation de la formation/exercice.
- Article 3 : intègre automatiquement les praticiens des territoires annexés (Italie, Belgique…).
- Article 4 : permet aux praticiens étrangers diplômés de demander une autorisation exceptionnelle d’exercer, à discrétion du gouvernement [12:30–13:23].
« Et là, il n’y a pas de précision. On ne leur demande pas, hormis de prouver qu'ils ont été diplômés, on ne leur demande pas de choses spécifiques. »
— Nathalie Sage-Prancher [12:27] - Contexte de guerre : Mobilité médicale due aux campagnes révolutionnaires et impériales ; médecins cherchent à valoriser leur statut via de nouveaux diplômes reconnus (Italie, Pise, etc.) [13:57].
Valorisation et invisibilisation
- Invisibilité du « terrain » : L’histoire privilégie souvent les grands noms étrangers au détriment des praticiens ordinaires, alors qu’ils sont essentiels au quotidien sanitaire [15:45].
« Il ne faudrait pas les invisibiliser par ces grandes figures... »
— Host [15:05]
4. Origines plurielles et influences croisées (17:16–18:53)
Exemples historiques (Montpellier, Moyen Âge)
- Rôle des juifs, arabes, chrétiens de Salerne dans la fondation de la Faculté de médecine de Montpellier, vecteur d’échanges médicaux médiévaux.
« La médecine arabe a servi de trait d’union, dès les premières décades de l’enseignement montpelliérain, entre la médecine antique et les doctrines qui devaient se faire jour dans la vieille école méditerranéenne française. »
— Professeur Haro [17:16]
5. 19e siècle — Protectionnismes et évolutions législatives (18:53–25:57)
Accueillir ou restreindre ?
- Première moitié du siècle : Accueil globalement positif des médecins étrangers, notamment avec l’appui des élus locaux [18:53].
- Tensions croissantes : Faculté de Paris notamment cherche à imposer examens/payements aux étrangers pour éviter des « passe-droits » [19:00].
Le Congrès médical de 1845 ([20:59]–[25:57])
- Tournant législatif : Réunion de 5 000 médecins, débat houleux sur le sort des étrangers. Consensus pour leur faire passer les mêmes examens et thèses que les Français, demande de suppression de l’arbitraire ministériel [22:24].
« (…) le congrès, entraîné par un discours de M. Malgaigne, a manifesté le vœu que les étrangers ne soient désormais admis à pratiquer la médecine en France qu’à la condition d’être reçus d’une faculté française... »
— Henri Leblanc, lecture du Constitutionnel [22:30] - Protection corporatiste : La crainte de la concurrence étrangère exprimée avec virulence par certains (« évitons que ces gens-là viennent nous envahir » — [23:29]).
- Différenciation selon l’origine (exilés, réfugiés) : Sensibilité particulière envers les Italiens/Polonais exilés, jugés « méritants » [26:54].
6. Montée des enjeux nationaux et des débats d’équivalence (26:54–31:19)
Nationalisme, xénophobie, identités
- Conscience nationale accrue (1840s-1870s) : Y compris plaintes locales contre les médecins britanniques à Boulogne [26:54].
- Hiérarchies universitaires informelles : Certains diplômes étrangers (Édimbourg…) sont mieux considérés ; mais pas de listes officielles, place à la diplomatie et au contexte politique [28:43].
- Colonies : L’exigence linguistique reste secondaire si le médecin soigne sa communauté ; tolérance administrative fréquente (notamment pour l’Algérie, les Espagnols…) [30:06].
« Il faut savoir parler aux gens, donc savoir parler leur langue… »
— Host [31:01]
7. Les crises de la fin du XIXe siècle : Côte d’Azur, lois de restriction, xénophobie (32:09–54:38)
Affaire des médecins anglais sur la Côte d’Azur (1860–1880) ([32:23]–[35:38])
- Arrivée de riches hivernants britanniques : Importent leurs médecins — tensions avec les médecins français qui dénoncent une concurrence « déloyale ».
- Projet de loi de Théophile Roger Marvès (années 1870) : Veut la réciprocité des diplômes, suscite indignation des milieux libéraux britanniques.
« Chacun doit pouvoir se faire soigner par qui lui plaît. Et il n'y a pas de raison qu'on empêche les Britanniques d'aller soigner les Britanniques sur la Côte d'Azur. »
— Nathalie Sage-Prancher [34:48]
Colonies et formation médicale locale
- Colonies (ex : Madagascar, Réunion, Algérie) : Diversité de recrutement (Français, Indiens, Espagnols…), volonté de limiter l’ascension sociale des « indigènes » via les études (ex. suppression de bourses) [42:18–45:19], maintien du contrôle métropolitain.
Les femmes, les sages-femmes et la question du genre
- Sages-femmes étrangères peu nombreuses en France, plus fréquentes en Amérique latine ou dans les colonies, souvent recrutées faute de main-d’œuvre nationale [45:39].
- Exemple : Augusta Klumpke et Blanche Edwards, pionnières malgré discriminations sexistes et xénophobes, ouvrent la voie aux concours pour étudiantes étrangères [53:41–54:38].
Xénophobie, nationalisme et restriction accrue à la fin du siècle
- Presse antisémite (La Libre Parole, 1895) : Discours haineux sur l’« invasion » des étudiants étrangers, notamment juifs et russes ; porté contre la Faculté de Paris [49:33].
- Réforme de 1892–1896 : Toute personne, étrangère ou non, doit passer toutes les épreuves (et le baccalauréat) pour exercer en France.
« On trouve ça très chic d’avoir plein d’étrangers qui viennent à la Faculté de médecine de Paris. Mais on ne veut pas les voir rester. »
— Nathalie Sage-Prancher [50:57]
8. Le XXe siècle : Naturalisation, accords bilatéraux, et persistance des discriminations (54:58–56:18)
- Accentuation de l’exigence de naturalisation dans les années 1930 (crise, montée de l’extrême droite).
- Exception roumaine : Accords spécifiques pour l’accueil d’étudiants/médecins roumains, souvent juifs, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale (cas du père de Michel Drucker) [54:58].
- Antisémitisme et Vichy : Interdiction brutale d’exercice des médecins juifs en 1940 [54:58].
9. Les médecins français à l’étranger & rayonnement (56:18–end)
- Bonne réputation générale des médecins français en Amérique latine, Mexique, Pérou, Uruguay, où ils occupent des postes fondateurs [56:18].
- Conflits et rivalités : Noter la rivalité Pasteur vs. Robert Koch, sur fond de nationalismes exacerbés [56:18–57:18].
10. Echanges, apports et influences réciproques
- Richesse des apports scientifiques étrangers : L’ophtalmologie et l’orthopédie en France profitent notamment de médecins d’origine allemande et grecque [48:08].
« À Paris, l'ophtalmologie va bénéficier de l'apport de médecins d'origine allemande qui s'installent dans les années 1830. (…) Le premier grand professeur d'ophtalmologie à la Faculté de médecine de Paris est d'origine grecque, Photinos Panas. »
— Nathalie Sage-Prancher [48:08] - Hiérarchies/ stigmatisations : Médecine britannique moquée pour sa « rudesse » ; différences de styles.
« On a parfois un regard mi-amusé, mi-critique sur certaines médecines étrangères, et la médecine britannique en particulier a la réputation d’être une médecine de cheval. »
— Nathalie Sage-Prancher [48:08]
Citations notables & moments marquants
-
Sur la nature mouvante du « médecin étranger » :
« Être médecin étranger, c’est aussi à l’intérieur même du royaume. Pour des parisiens, un médecin à Aix, quelque part, c’est un médecin étranger. »
— Host [02:36] -
Idéal d’universalisme scientifique contre réalités nationales
« Dans cette république européenne des sciences, on est médecin avant d’être français ou britannique, et désormais on sait qu’on est français. »
— Host [26:54] -
Sur le contrôle accru à la fin du XIXe :
« On pourrait se dire qu’ils ont obtenu ce qu’ils ont réclamé pendant la majeure partie du siècle et que tout va bien. Mais, paradoxalement, ça va susciter une accentuation du rejet des étrangers. »
— Nathalie Sage-Prancher [50:57] -
Sur la tolérance dans les colonies :
« Il y a de telles communautés espagnoles dans l’Oranie que de toute façon, il y a des gens qui vont bénéficier de ces professionnels de santé-là. »
— Nathalie Sage-Prancher [30:06] -
Sur les apports et enrichissements étrangers :
« Il y a effectivement des éléments qui vont permettre de faire évoluer… L’ophtalmologie va bénéficier de l’apport de médecins d'origine allemande… »
— Nathalie Sage-Prancher [48:08]
Segments et Timestamps clés
- Début : Introduction, questionnement [00:00–01:16]
- Définition et formation médicale sous l’Ancien Régime [01:16–03:55]
- Pluralité des métiers de la santé [03:55–05:19]
- Parcours de Marat et autres étrangers célèbres [05:19–10:05]
- Révolution/Loi de 1803, enjeux de nationalisation [11:03–13:57]
- Apports mutualisés, invisibilisation des praticiens ordinaires [15:45–17:16]
- Origines et influences croisées (Montpellier, Moyen-Âge) [17:16–18:53]
- Accueils, tensions et législation 19e siècle [18:53–25:57]
- Nationalisme, équivalences, colonies [26:54–31:01]
- Côte d’Azur, lois restrictives, débats France–Angleterre [32:09–35:38]
- Colonialisme et transfert de modèles médicaux [40:55–45:19]
- Sages-femmes et question du genre/Xénophobie d’Etat [45:19–54:38]
- XXe siècle : naturalisation, exceptions, discriminations [54:58–56:18]
- Médecins français à l’étranger, rivalités nationales [56:18–57:18]
En résumé
L’histoire des médecins étrangers en France témoigne d’un dialogue permanent entre ouverture et repli, d’un balancement entre besoin de main-d’œuvre, prestige scientifique international, réflexes protectionnistes et poussées xénophobes. Les textes législatifs, les réactions locales ou les grandes polémiques nationales (notamment sur la Côte d’Azur ou au Congrès médical de 1845) révèlent la tension constante entre l’idéal d’une médecine universelle et les réalités des frontières, des sentiments nationaux, des crises ou des menaces perçues. Les échanges et contributions réciproques ont été nombreux, mais souvent au prix de parcours difficiles pour les praticiens venus d’ailleurs — ou parfois des provinces. L’émission, nourrie d’exemples concrets, d’analyses d’archives et de récits tant micro qu’institutionnels, offre ainsi un panorama nuancé du long apprentissage de l’accueil (et parfois du rejet) à l’égard de la diversité médicale.
Ouvrages référencés :
- Hippocrate sans frontières. Soigner en terres étrangères au XIXe siècle, sous la direction de Nathalie Sage-Prancher, Claire Fredge, Jérôme van Wijland (PUFR)
- L’École des sages-femmes, naissance d’un corps professionnel (1786-1917), Nathalie Sage-Prancher
Fin de l’épisode
