Le Cours de l'histoire – Histoires de faux, créer pour duper : Collectionner l’art médiéval, attention aux faussaires !
France Culture | Host: Guillaume Erner | Dated: 5 Nov. 2025
Résumé général
Cet épisode explore les liens étroits entre le goût du XIXe siècle pour l’art médiéval et la prolifération de faux dans ce domaine. Grâce à la participation de Christine Descatoires (conservatrice au musée de Cluny) et Frédéric Tixier (maître de conférences en histoire de l’art médiéval), l’émission retrace l’apparition, la circulation et la fascination pour les objets médiévaux authentiques, restaurés, recomposés ou créés de toutes pièces par des faussaires parfois géniaux. L’épisode se rattache à une exposition phare du Musée de Cluny : « Le Moyen Âge du XIXe siècle », qui met en valeur cette histoire du vrai, du faux… et de l’entre-deux.
1. Une passion du Moyen Âge au XIXe siècle
Contexte général et engouement
- Après la Révolution, le XIXe siècle recherche dans le Moyen Âge une forme d’âge d’or tant artistique que religieux et politique. On assiste à la naissance d’une longue mode qui se traduit par la constitution de grandes collections d’art médiéval, restaurations architecturales emblématiques (Viollet-le-Duc, Notre-Dame), et un enthousiasme nourri par le romantisme.
- Citation (Christine Descatoires, 02:38) :
« On va aller rechercher ce Moyen Âge qui va connaître une mode assez longue [...] sous la plume de Viollet-le-Duc, on va surtout aller rechercher cette période de Saint-Louis, la grande période du XIIIe siècle. »
- Citation (Christine Descatoires, 02:38) :
- Victor Hugo, avec Notre-Dame de Paris (1831), s’inscrit dans ce courant, mais ne le crée pas, ni ne l’explique à lui seul.
- Citation (Guillaume Erner, 06:32) :
« Le roman paraît au tout début des années 1830. À ce moment-là, le goût pour le Moyen-Âge est devenu bien présent. »
- Citation (Guillaume Erner, 06:32) :
Timestamps
- [02:38] – Les raisons du revival médiéval
- [05:18] – Victor Hugo et l’imaginaire de Notre-Dame
2. La naissance et le raffinement de la collection médiévale
Formation des collections et émergence du faux
- Les grands collectionneurs (Sommerard, Lenoir, Revoil) cherchent à compléter une vision universaliste du Moyen Âge, accumulant orfèvrerie, ivoires, mobiliers, tissus.
- Le XIXe siècle ne se contente pas de conserver : il modifie, restaure, recompose des objets. On recherche la perfection, ce qui pousse à « arranger », souvent via le « bidouillage » ou la réfection, introduisant du faux sur du vrai.
- Citation (Christine Descatoires, 10:35) :
« Au moment d’acheter un objet, il faut qu’il soit parfait. [...] C’est là où tout doucement le faux et le faussaire peuvent apparaître. »
- Citation (Christine Descatoires, 10:35) :
Timestamps
- [09:34] – Bidouillages et restaurations dans le Moyen Âge même
- [13:43] – Naissance de la copie, du pastiche, et du faux
3. Techniques et procédés de création de faux
Le génie d’un art faussaire
- Les faussaires comme Marcy font appel à des artisans très qualifiés, utilisent matériaux précieux, et maîtrisent aussi bien les gestes médiévaux que les techniques modernes (comme la galvanoplastie).
- Citation (Frédéric Tixier, 15:42) :
« Il y a des objets qui sont de très, très belles factures et qui sont vraiment des créations artistiques. »
- Citation (Frédéric Tixier, 15:42) :
- La galvanoplastie, invention du XIXe, permet de dupliquer parfaitement des objets.
- Citation (Christine Descatoires, 16:11) :
« Avec un système d’électrolyse qui permet de déposer du métal pour refaire l’objet pratiquement à l’identique. »
- Citation (Christine Descatoires, 16:11) :
Timestamps
- [15:19] – Copistes-artistes et techniciens de haut vol
- [16:11] – La galvanoplastie
4. Faux, pastiches, et recompositions : pourquoi et pour qui ?
Entre désir de collection et marché de l’art
- L’attrait du faux n’est pas seulement de tromper : il répond aussi à l’impossibilité de satisfaire la demande croissante, alors que l’offre d’originaux s’épuise.
- Citation (Christine Descatoires, 20:08) :
« Il y a plusieurs raisons, mais il y a une forte demande [...] on va, pour répondre à cette demande, créer des fausses pièces qui vont entrer dans les collections. »
- Citation (Christine Descatoires, 20:08) :
- Les musées et collectionneurs, parfois experts, se laissent abuser par la qualité de certains faux.
- Citation (Frédéric Tixier, 24:25) :
« Ce n’est pas forcément facile de reconnaître une œuvre médiévale d’une œuvre du XIXe siècle. »
- Citation (Frédéric Tixier, 24:25) :
Timestamps
- [20:08] – Création du faux : marché et demande
- [24:25] – Les musées et les faux involontaires
5. Portraits de faussaires : l’exemple de Louis Marcy
Le roi des faussaires et ses réseaux
- Luigi Parmegiani, dit Louis Marcy, anarchiste italien, s’impose comme maître faussaire à Paris, puis Londres. Il étoffe un réseau de collaborateurs (orfèvres, ivoiriers) et place ses faux dans les musées les plus prestigieux (V&A, British Museum, Met).
- Citation (Frédéric Tixier, 27:24) :
« Marcy a créé tout un système de confection, de fabrication de faux, mais souvent de très beaux faux. »
- Citation (Frédéric Tixier, 27:24) :
- L’affaire du buste de Saint-Martin de Soudeil illustre la complexité du faux : l’original est vendu, une copie faite, des éléments échangés entre le vrai et le faux…
- Citation (Christine Descatoires, 31:36) :
« Aujourd’hui, l’original est au musée du Louvre, mais c'est du vrai avec un peu de faux […] Et la copie qui est à Soudeil, c’est un faux, mais avec un peu de vrai. »
- Citation (Christine Descatoires, 31:36) :
Timestamps
- [27:04] – Le cas Marcy
- [29:36] – L’affaire du buste de Soudeil
6. L’ambiguïté des acteurs
Collectionneurs, marchands, faussaires : collaborations et complicités
- Les faussaires ne travaillent jamais seuls, et les frontières entre restaurateur, copiste, faussaire, marchands et collectionneurs sont poreuses.
- Citation (Guillaume Erner, 50:21) (lecture de Paul O'Dell, 1887) :
« Le truqueur n’est pas un vulgaire coquin […] Il trouve dans la tromperie des consolations et une suprême jouissance. Rapin ulcéré et incompris, il se gobe et se croit l’égal des maîtres anciens. »
- Citation (Guillaume Erner, 50:21) (lecture de Paul O'Dell, 1887) :
- Certains collectionneurs savent qu’il s’agit de faux, mais les intègrent tout de même à leur collection.
Timestamps
- [33:09] – Histoires incarnées, réseaux humains
- [50:21] – Psychologie et motivation des faussaires
7. Enjeux contemporains et nouvelles analyses
Faut-il rejeter ou célébrer le « faux » ?
- Aujourd’hui, ces faux du XIXe sont étudiés, parfois exposés comme témoins de la vision romantique du Moyen Âge. Les analyses scientifiques (chimie, datation) permettent de lever certains doutes mais pas tous, tant la pratique du recyclage d’éléments anciens était répandue.
- Citation (Christine Descatoires, 37:04) :
« Grâce à notre mandat d’analyse, quelques fois on a du mal à trancher en savoir est-ce que c’est un vrai du Moyen-Âge ou est-ce qu’il est faux du XIXe siècle. » - Citation (Frédéric Tixier, 58:20) :
« C’est une histoire du goût que l’on reconstitue. [...] Le XIXe siècle a joué un rôle important dans la vision que l’on a du Moyen-Âge aujourd’hui. »
- Citation (Christine Descatoires, 37:04) :
Timestamps
- [36:04] – Analyse chimique, authenticité
- [58:20] – Légitimation actuelle des faux dans le discours muséal
8. Moments mémorables & citations marquantes
- L’idée du bidouillage et des objets composites
- [09:34] Christine Descatoires: « Pour le Moyen-Âge, on va conserver des objets… on va modifier. […] On a aussi pas mal de modifications dès ce Moyen-Âge. »
- Le faux, jeu de l’œil et de l’intention
- [19:43] Guillaume Erner: « J’aime beaucoup cette idée d’un jeu global autour du vrai et du faux. Mais c’est toujours l’intention qui nous intéresse ici. Parce que quand on dit faux, c’est l’idée de tromper. »
- Le génie du faussaire
- [46:44] Christine Descatoires: « On va aussi créer des historiques. Ils vont reconstituer un historique à l’objet qu’ils vont passer pour vrai en allant rechercher des grands épisodes de l’histoire. »
- Le jugement sur le faussaire
- [49:00] Guillaume Erner: « Ce n’est pas un vulgaire coquin, on est d’accord. »
- [49:10] Paul O’Dell (1887, lu par Raphaël Lalouma): « Le truqueur n’est pas un vulgaire coquin comme on pourrait le croire, un homme de sac et de cordes capable de tout. [...] Sa joie ne connaît plus de borne. »
9. Épilogue – La postérité du faux
Le « faux » comme créateur de l’Histoire
- Le faux, le pastiche, la reconstitution, participent à la construction d’un imaginaire médiéval qui perdure dans notre culture visuelle et muséale.
- Citation (Frédéric Tixier, 58:20):
« Le XIXe siècle a joué un rôle important dans la vision que l’on a du Moyen-Âge aujourd’hui. »
- Citation (Frédéric Tixier, 58:20):
Pour aller plus loin
- Exposition : Le Moyen Âge du XIXe siècle au Musée de Cluny (Paris)
- Catalogue de l’exposition : riche iconographie, reproductions de vrais et de faux objets
- Archives Nationales : exposition en cours sur « Faux et faussaires du Moyen Âge à nos jours »
Conclusion
Cet épisode éclaire autant la complexité des faux que la richesse des passions qu’ils ont suscitées et suscitent encore. Derrière chaque pastiche, un dialogue entre goût, technologie, désir et tromperie, et toujours la question de la vérité historique et esthétique.
Repères chronologiques (principaux temps forts)
- [02:38] – XIXe siècle et passion du Moyen Âge
- [09:34] – Objets modifiés et « bidouillages » médiévaux et XIXe
- [13:43] – Copies, pastiches, et recompositions
- [16:11] – Galvanoplastie et techniques modernes
- [24:25] – Collectionneurs et musées trompés
- [27:24] – Louis Marcy et le système des faux
- [31:36] – L’affaire du buste de Soudeil
- [36:04] – Dilemmes de l’authenticité aujourd'hui
- [50:21] – Psychologie du faussaire
- [58:20] – Héritage et légitimité contemporaine du faux
Un épisode aussi ludique qu’érudit, qui invite à poser un regard neuf sur ce que nous appelons “art du passé” — ou ce que nous croyons y reconnaître.
