
Histoires de faux, créer pour duper : Forgeries médiévales, fausses chartes et vraies duperies
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Paul Bertrand
Forgerie.
Host (Thomas Beau)
Médiévale, fausse charte et vrai du prix. Voici une histoire qui s'écrit sur des papyrus et sur des parchemins dans le secret des monastères pour réécrire le passé et fabriquer des preuves d'autant plus crédibles qu'elles paraissent anciennes. Le Moyen-Âge serait-il l'empire du faux ? Des enquêtes sensationnelles d'hier et d'aujourd'hui pour démêler le vrai du faux.
Solène Girard
Et à qui profite la fraude ?
Jean-Robert Lombard
Dis donc, ton article, il était faux, hein ?
Paul Bertrand
Mais c'est exact, il était faux.
Jean-Robert Lombard
Tu prétends qu'il était faux maintenant que tout le monde croit qu'il était vrai ?
Narrator/Voice-over
Seul inconvénient, ici, ces documents, pour la plupart, sont faux. Ben, c'est pourtant vrai.
Jean-Robert Lombard
Mais qu'est-ce qui est vrai ? Que tout le monde croit qu'il était vrai ?
Paul Bertrand
Mais non !
Solène Girard
Le cours de l'histoire.
Paul Bertrand
Il y a d'abord un premier point. Savoir si c'est un trucage, une peinture ou une statue qui aurait été mise là-dedans et qui aurait laissé son empreinte.
Solène Girard
Tu mens !
Jean-Robert Lombard
Tu mens ! Tu mens ! Il ment ! Il ment !
Narrator/Voice-over
Est-ce que vous m'avez accusé de mentir.
Paul Bertrand
Quand je disais que j'avais menti ou d'avoir menti quand je disais... Non, non, non ! Tais-toi ! Tais-toi !
Jean-Robert Lombard
Tais-toi !
Host (Thomas Beau)
Un petit clin d'œil à Franck Thomas évidemment pour ouvrir cette émission sur le faux. Bonjour Paul Bertrand.
Paul Bertrand
Bonjour Xavier Mauduit.
Host (Thomas Beau)
Vous êtes professeur en histoire médiévale à l'université catholique de Louvain. Vous êtes l'auteur de Forger le faux, les usages de l'écrit au Moyen-Âge et publié au Seuil. Le faux, nous l'entendons nous comme quelque chose qui a été créé pour duper. Est-ce qu'au Moyen-Âge on peut l'entendre de manière aussi simple ?
Paul Bertrand
Et non, le Moyen-Âge, c'est mille ans, donc c'est une longue période complexe où les choses évoluent. Et de fait, la notion de faux n'est pas tout à fait la même que la nôtre. Au départ, le faux, ma foi, ça vient de l'Antiquité où là, les choses sont très claires. Il y a le faux, il y a le vrai, le droit est très rigoureux là-dessus. Et puis alors, après la période carolingienne, il y a une espèce de basculement, une lente descente vers quelque chose d'autre. Un moment où on récupère l'idée que tout compte fait, le faux, ce n'est pas aussi radical que ça. On pourrait parfaitement avoir des documents qui s'arrangent un peu avec la vérité, pourvu que ça réponde à des besoins, que ça remplisse des missions. que ça rassure une série de personnes, d'autant plus qu'on se trouve au 10e, 11e, 12e siècle, on a perdu beaucoup de documents anciens justement, on a un déficit de mémoire et on veut recréer de la mémoire. Donc oui, à ce moment-là, on a un faux qui n'est pas vraiment faux, qui est plutôt une sorte de jeu avec la vérité.
Host (Thomas Beau)
Donc il y a du vrai, il y a du fictionnel de l'inventé et entre les deux, il y a une place pour quelque chose.
Paul Bertrand
Exactement. En fait, il récupère cette vieille vision de Cicéron qui est de distinguer entre l'historia, ce qui est sûr, l'histoire c'est sûr, c'est du sérieux, donc d'un côté la fabula, ce qui est la fable, La légende, on ne peut pas y croire. Et puis, entre les deux, l'argumentum. L'argumentum, c'est un peu le ventre mou, c'est l'entre-deux. C'est ce qui n'est peut-être pas vrai, mais ce qui n'est pas nécessairement faux, ce qui est plausible. On est de l'ordre du plausible. Et cette idée de Cicéron est récupérée au Moyen-Âge par Isidore de Séville, par des tas de personnes. C'est appuyé sur tout un discours théologique, juridique, Et ça devient quelque chose de naturel. On est dans l'argumentum en continu.
Host (Thomas Beau)
Et tout cela sur des documents. Parce que bien sûr, historiens, historiennes travaillent sur les documents. Et ces documents, il faut les étudier. Ça tombe bien dans le cours de l'histoire aujourd'hui avec nous. Solène Girard, bonjour.
Solène Girard
Bonjour.
Host (Thomas Beau)
Vous êtes restauratrice, d'art graphique, spécialiste du papyrus. Alors, quand on dit papyrus, nous partons tout de suite en Égypte, dans notre univers mental. Or, non, les papyrus, vous les étudiez. Nous sommes où avec vos papyrus ?
Solène Girard
Alors, on se trouve en Europe occidentale, à l'abbaye de Saint-Denis. Il se trouve que le papyrus, effectivement, ce n'est pas faux. C'est un support d'écriture antique qui a été fabriqué en Égypte et exporté dans tout le bassin méditerranéen. Le papyrus, c'est 4000 ans d'utilisation. On ne se rend pas compte, mais c'est près de 4 fois plus que le papier, 2 fois plus que le parchemin. Et le papyrus a été employé jusqu'au XIe siècle dans la chancellerie pontificale. Et il se trouve qu'à l'abbaye de Saint-Denis, on a conservé des originaux sur papyrus des rois mérovingiens, mais aussi des papes de l'époque carolingienne, des empereurs byzantins. Donc on a une collection exceptionnelle de papyrus, des derniers papyrus utilisés en Europe catholique.
Host (Thomas Beau)
Ils sont conservés où aujourd'hui, ces papiers russes ?
Solène Girard
Aux archives nationales de Paris.
Host (Thomas Beau)
Aux archives nationales, il doit y en avoir quelques-uns à la Bibliothèque nationale de France aussi, mais pas beaucoup aussi, il y en a quelques-uns ?
Solène Girard
Oui, il y en a quelques-uns, mais ceux qui sont les écrits des rois sont en tout cas à Paris, aux archives.
Host (Thomas Beau)
C'est-à-dire qu'il faisait venir depuis le monde méditerranéen des papyrus parce que, je peux le comprendre, du monde byzantin, on n'est pas très très loin, allez la papauter, il n'y a qu'une mer à traverser. Mais les rois mérovingiens utilisaient des papyrus ?
Paul Bertrand
Oui, tout à fait. Dans la mesure où, en fait, ils veulent se placer dans la ligne même de la production de l'écrit tel qu'elle vient du monde de l'Italie, telle qu'elle vient du monde méditerranéen. Et donc, forcément, il récupère un peu les modes d'expression diplomatique. J'ai lancé un peu le mot, la pratique des chartes. Il utilise les systèmes qui viennent du monde antique. En tout cas, on s'imagine qu'il vient du monde antique. Donc, évidemment, il tente de récupérer le papyrus, d'écrire sur papyrus pour ces raisons-là. Et ces documents, d'ailleurs, ont un particulier prestige. Ce n'est pas pour rien qu'ils utilisaient le papyrus. C'est parce que c'est un support qui les distingue des autres. C'est un support particulier. Et c'est probablement aussi une des raisons pour lesquelles, à Saint-Denis, on les a gardés. Parce que ce n'étaient pas des documents comme les autres. En plus, vous imaginez, ça venait des rois, ça venait des rois mirovingiens, ça venait du pape. Ce n'est pas n'importe quoi. Et c'est pour ça que, eux, on leur a donné une petite place un peu meilleure. Bon, pas totalement meilleure, puisque certains sont quand même tombés en pièce, mais malgré tout, un peu meilleure.
Host (Thomas Beau)
Oui, parce que Paul Bertrand, vous nous l'avez rappelé, le Moyen-Âge c'est long, c'est-à-dire que les papiers russes des rois mérovingiens, ce sont de vieux documents onzième ou douzième siècle.
Paul Bertrand
Complètement ! Onzième ou douzième siècle, là, ce sont des documents qu'on retrouve peut-être dans le fond d'un carton, enfin dans le fond d'une cave, un petit peu, en se demandant exactement comment on va arriver à les tirer de leur état un peu pitoyable et comment on va essayer d'en faire quelque chose. Parce que clairement, si on les retrouve, c'est pas pour rien, c'est parce qu'on a envie d'en faire quelque chose. Parce qu'on a envie justement de se refaire une histoire, une histoire qui manque au XIe siècle. Comme à peu près toutes les abbayes et toutes les institutions ecclésiastiques de l'Europe, on a un déficit de mémoire, on a perdu pas mal de choses. Il y a un moindre intérêt, une moindre autorité de l'écrit. Au Xe et XIe siècle, l'écrit vaut beaucoup moins. Si l'écrit vaut moins, on le conserve moins, on le conserve beaucoup plus mal. On va conserver l'écrit important. Par exemple, les rois, les papes, ça, ça marche bien. Mais les autres, on va les laisser un peu tomber en pièce et c'est vite fait. Si vous laissez un papyrus dans le coin de votre cave, il ne faudra pas attendre une vingtaine d'années pour que vous ne trouviez plus que des morceaux mangés par les vers ou par les souris. Donc là, ça va être un peu un problème. Et donc, au XIe siècle, c'est un problème pour les moines. Tout d'un coup, ils se disent, on a un déficit de mémoire. Qu'est-ce qu'on va faire ?
Host (Thomas Beau)
Et qu'il est difficile de conserver les documents.
Jean-Robert Lombard
Je vous répète que je range cet endroit régulièrement.
Paul Bertrand
Régulièrement ?
Jean-Robert Lombard
Non mais qu'est-ce que vous faites quand vous rangez ?
Paul Bertrand
Éclairez-moi !
Jean-Robert Lombard
Vous prenez tout ce qui est en papier dans le château, vous faites un tas.
Host (Thomas Beau)
Je fais ce que je peux.
Paul Bertrand
Il y a énormément de références, figurez-vous.
Jean-Robert Lombard
Ben raison de plus pour en prendre soin. Vous entreposez tout au même étage et vous éclairez la torche, espèce de maboule, et le tout sur des étagères en bois. Si y a la moindre braise qui vole, vous aurez l'air fin. La bibliothèque d'Alexandrie, ça vous dit rien ?
Host (Thomas Beau)
Oui, la bibliothèque d'Alexandrie, on n'a jamais vraiment su ce qui s'était passé.
Jean-Robert Lombard
Tout a cramé, voilà ce qui s'est passé. Faut faire des entrepôts éloignés les uns des autres, avec des rangements en pierre !
Paul Bertrand
Crétin.
Jean-Robert Lombard
Vous venez chercher des documents avec une seule lampe. et vous les emportez ailleurs pour les étudier à la lumière du jour. On ne travaille jamais sur place.
Paul Bertrand
Mais rangez, nom d'un chien !
Jean-Robert Lombard
Vous n'imaginez tout de même pas que je vais faire tout ça tout seul !
Paul Bertrand
Je range !
Jean-Robert Lombard
Non, non, vous rangez pas, vous déplacez des trucs ! Moi j'appelle ça glandouiller.
Paul Bertrand
Vous êtes un glandeur !
Host (Thomas Beau)
Camelot évidemment, tout le monde l'a reconnu d'Alexandre Astier, avec ici Christian Clavier et le père Blaise, c'est Jean-Robert Lombard. Dites-nous Solène Gérard, ils sont dans quel état ces papiers russes mérovingiens ?
Solène Girard
Alors, vu ce qu'ils ont traversé, je trouve qu'ils sont dans un état plutôt remarquable. Mais il faut savoir qu'ils ont effectivement cumulé dans leur structure des tonnes et des tonnes de traces, d'altérations, de trous laissés par des insectes, des souris, des déchirures, des cassures, des plis, des fibres qui sont partis, des lacunes. et une tonne de colle aussi amenée par différentes époques, dont on en reparlera une époque très particulière au XIe siècle. Et malgré ça, ils ont quand même survécu, ce qui est assez exceptionnel puisque le papyrus est fait en cellulose, donc c'est un matériau qui se conserve beaucoup moins bien que le parchemin dans les contrées occidentale humide. C'est pour ça qu'on en a retrouvé beaucoup plus en Égypte, puisque le climat sec et froid, en tout cas à l'intérieur des tombes, est favorable à sa conservation. Mais il y en avait partout partout en Europe, et donc on a un biais de conservation, puisqu'on en conserve que très très peu, en tout cas pour l'époque médiévale en France.
Host (Thomas Beau)
Ils étaient conservés d'ailleurs de quelle manière ? C'est sous forme d'olive ou sous forme de rouleau ?
Solène Girard
Sous forme de rouleaux. Ils étaient vraiment conservés en rouleaux et même au XIXe siècle, quand ils sont arrivés aux archives nationales, on parle encore... Henri Bordier les décrit encore comme des écrits sur papyrus roulés à la manière des volumina de l'Antiquité et placés dans des boîtes en bois qui les abritaient tant bien que mal depuis des siècles.
Host (Thomas Beau)
Voilà, et depuis des siècles et dans cette longue histoire des papyrus, il y a ce XIe siècle. Alors que s'est-il passé, Paul Bertrand, au XIe siècle pour ces pauvres papyrus ?
Paul Bertrand
Un pensée papyrus, comme pour beaucoup d'autres, les moines, comme je vous le disais, sont très perplexes. Ils ont besoin de répondre à des questions, des problèmes de procès, ils ont des biens qui leur manquent, des prérogatives qu'ils voudraient défendre. Et on n'en a plus de traces. Dans ce cas-là, il y a deux solutions. Soit on décide que c'est comme ça et on tente d'y aller un peu au culot. Soit on décide de faire simplement ce qui est tout à fait naturel. On recrée l'histoire. On refait de l'argumentum. Et donc, là, on réécrit le texte d'une façon ou d'une autre. Donc, pour ce faire, l'idéal, c'est de le faire exactement comme il aurait dû être. C'est un peu l'idée. C'est d'écrire le texte, d'écrire la charte, d'écrire le document comme il aurait dû être. Il n'est plus là, mais s'il avait été là, il serait comme ça. Donc, on va le reconstituer d'une certaine façon. En tout cas, c'est ce qu'il pense faire. Il pense reconstituer le document. Mais on va essayer de reconstituer vraiment très fidèlement. comme exactement il aurait dû être physiquement, à la fois l'écriture mais aussi la matérialité. Et donc, le problème, c'est le papyrus.
Solène Girard
Alors 11e siècle, comme je vous ai dit tout à l'heure, on a une période où les seuls à utiliser encore le papyrus, ce sont les papes, très localement dans la chancellerie pontificale. Mais en France, ça fait près de 300 ans que le papyrus n'est plus importé, a disparu des chancelleries, remplacé par le parchemin justement pendant l'époque mérovingienne. Donc les archives nationales conservent des originaux sur papyrus et des originaux sur parchemin. Et donc, les moines au XIe siècle se retrouvent à vouloir combler ce déficit archivistique avec des matières qu'ils n'ont plus. On ne peut plus se procurer, en tout cas à Saint-Denis, du papyrus vierge, et bien on va remployer ce qu'on a sous la main. Donc, des papyrus originaux, déjà écrits par les rois d'Agobert, Clotaire, les rois mervingiens, les papes, Et on va usurper leur identité, on va se servir de ces textes qu'on va... Qu'est-ce qu'il leur faut en fait ? Il leur faut le support papyrus, il faut qu'ils écrivent sur une surface vierge. Donc vous leur prenez leurs archives, ce sont des papyrus écrits d'un seul côté. Mais le verso, il est vierge. Donc, ils vont prendre deux papyrus écrits, vont les coller les uns contre les autres, texte contre texte, dissimulant ainsi les écritures à l'intérieur et obtenant une sorte de rouleau vierge, en apparence, sur lequel, sur l'un des côtés, ils vont rédiger le document qu'ils estiment avoir perdu, peut-être enrichi de quelques clauses supplémentaires en leur faveur. voire totalement inventés, et qu'ils vont sceller avec d'authentiques sceaux, prélevés dans d'authentiques documents.
Host (Thomas Beau)
Le texte qui était écrit sur ces papiers russes, donc ce texte qui disparaît, on l'entend bien, ces deux textes collés l'un sur l'autre, c'était des textes de peu d'importance, c'est ça, ils étaient importants bien sûr, mais ils allaient être moins importants que les nouveaux textes qui allaient être créés.
Solène Girard
Alors ça, je pense que Laurent Morel serait plus apte que moi à répondre. Mais oui, en fait, ils vont conserver les documents qu'ils estiment d'un grand intérêt pour eux, qui sont légitimes à défendre leur cause, comme cet acte de Clovis II de 654, mais des documents de moindre intérêt qu'ils estiment ne plus avoir besoin, comme des déjugements, des privilèges qui leur ont été accordés mais qui ne sont plus trop d'actualité, eh bien ils vont sacrifier, d'une certaine manière, mais en même temps le texte quand même reste à l'intérieur, du coup ils ne l'effacent pas. Ils vont réutiliser ces textes et aussi ils vont s'en inspirer. Parfois il y a presque des copies, pas des copies conformes, c'est un terme particulier, mais ils vont copier presque intégralement un original en rajoutant juste quelques petites choses.
Host (Thomas Beau)
C'est un vrai fou, on sent qu'il y a la volonté du prix. Ce n'est pas le hasard qui fait ça.
Paul Bertrand
En fait, ils auraient peut-être voulu gratter le papyrus, mais ça, ce n'était pas possible. Donc, la seule solution, c'était de reconstituer un nouveau papyrus venant de nulle part. On assume complètement son acte. Et ce ne sont pas les seuls à le faire. Alors on a évidemment des fausses chartes, mais on peut faire des fausses chartes disons trafiquées, une réécriture de l'histoire dans les chartes, mais on a une réécriture de l'histoire aussi dans des tas d'autres objets ou par des tas d'autres documents. Ça peut être la monnaie, on l'a vu hier. Mais ça peut être également, par exemple, les reliques. Enfin, il y a énormément d'objets qu'on n'hésite pas à reprendre et à recréer, en tout cas, avec une totale conscience de ce que l'on fait.
Host (Thomas Beau)
Avec la conscience de faire un faux. Mais l'idée de Dupé est complexe parce que vous nous avez expliqué, Paul Bertrand, que le faux, ce n'est pas comme aujourd'hui. Il y a ce qui est totalement vrai. Il y a ce qui est totalement inventé. Et entre les deux, il y a quelque chose. Là, on s'inscrit dans cette entre deux. Donc, ils ont l'impression de faire bien.
Paul Bertrand
Absolument, ils ont l'impression de faire bien. En tout cas, ils n'ont pas l'impression de faire mal. Ça, c'est certain. En fait, tout ça vient de très loin. Il y a énormément de justifications. Quand on sait, par exemple, qu'ils sont nourris de la pensée de saint Augustin, mais saint Augustin qui lui-même dit, vous savez, le mensonge, c'est pas mal. Il y a des moments où on peut mentir. Le mensonge, si c'est pour une bonne cause, C'est tout à fait tolérable. Et quoi de meilleure cause, évidemment, que d'essayer de soutenir la cause de Saint-Denis. Et puis, à côté de cette question du mensonge, il y a la question tout simplement du droit lui-même. Le droit, à cette époque, notamment via ce qu'on appelle les fictions, la fiction juridique, Et même la pensée fictionnelle, j'y reviens dans une seconde, le droit, autorise que l'on en prenne un petit peu à son aise avec la réalité. Ce n'est pas un problème. La fiction elle-même, les médiévaux, en fait, c'est assez impressionnant, mais vous savez, la fiction, c'est un petit peu le trou noir des études du point de vue littéraire pour le Moyen-Âge. Alors, on voit la fiction revenir, évidemment, fin XIe, XIIe siècle, les chansons de gestes, le monde laïc qui reprend, les romans de Chevalier. Là, on y est en plein et là, c'est évidemment de la vraie fiction. Puis, il y a la fiction antique qui est bien connue. Mais entre les deux, où est la fiction ? Où sont les romans ? Où est l'auteur qui s'assume et qui invente son petit monde ? Il n'y en a pas beaucoup. En tout cas, il n'y en a pas en apparence. Mais dans les faits, la fiction, elle innerve, elle se diffuse par capillarité dans tout le discours ecclésiastique, qui est très à l'aise avec l'idée de pouvoir justement insérer un discours plus ou moins fictionnel dans les choses, à condition dans les récits, à condition que cela fasse, en quelque sorte, ça remplisse des missions, des missions acceptables, des missions tolérables. Et c'est ainsi qu'on n'hésite pas à améliorer en quelque sorte un document et donc à jouer un peu avec cette idée de fiction, tout comme on rédige des vies de saints qui sont plus ou moins trafiquées là aussi, mais avec une énorme décontraction. Parce que tout naturellement, les saints, même si on les connaît bien, ce qui compte, ce n'est pas tellement ce que l'on sait d'eux, mais c'est surtout ce que l'on voudrait faire passer comme message.
Host (Thomas Beau)
Oui, dans l'intérêt en plus parfois d'obtenir un bénéfice. Et ça, c'est toujours très intéressant d'aller jusqu'au bout de sa fiction, inscrite dans une réalité vécue, pour obtenir par exemple une donation.
Narrator/Voice-over
Il y a là, comme dans toutes les bibliothèques du monde, la trace, la preuve écrite des événements passés. Seul inconvénient, ici, ces documents, pour la plupart, sont faux. Ils forment la galerie des grands faux de l'histoire qui ont pu bouleverser, dès l'Antiquité, la vie des gens comme la vie des États. Ainsi, ces faux manuscrits, fabriqués au 8e siècle, qui portent une responsabilité politique quasi millénaire. Voici la légende. Au 5e siècle, l'empereur romain Constantin souffre de la lèpre. Ses médecins lui conseillent de prendre rien moins qu'un bain de sang d'enfant qu'on aura égorgé. Les maires viennent supplier l'empereur qui renonce aux terribles remèdes. La nuit, les apôtres Pierre et Paul apparaissent à l'empereur et lui conseillent d'aller le lendemain rendre visite au pape. Le lendemain, Constantin remet son diadème au pape en signe de reconnaissance. Au 8e siècle, l'Église inventera de toutes pièces ces documents qui rappellent la légende et viennent sceller une prétendue reconnaissance et soumission au pouvoir pontifical de la part des empereurs. C'est la fameuse donation de Constantin. Dans ce faux, il y a toute la querelle du pouvoir temporel face au pouvoir spirituel. Et il faudra attendre 700 ans pour s'apercevoir de la supercherie.
Host (Thomas Beau)
Hervé Broussigny, journaliste qui s'exprimait à propos de la donation de Constantin, expliquez-nous Paul Bertrand de quoi il s'agit parce que cette donation-là a eu des effets considérables.
Paul Bertrand
C'est le faux emblématique du Moyen-Âge, le faux emblématique même du monde ecclésiatique, du monde catholique. Là, comme l'a dit l'extrait, le problème ou plutôt le fait est que c'est un texte dans lesquels Constantin aurait donné au pape non seulement le territoire, les territoires pontificaux, je schématise un peu, mais aussi un pouvoir temporel. Donc ça veut dire que Constantin, en quelque sorte, donne un véritable pouvoir politique à la papauté. C'est un discours très fort et sur lequel la papauté va s'appuyer largement, surtout à partir du moment, évidemment, où le document apparaît, car il n'est pas créé à l'époque de Constantin, mais probablement au 8e, comme le disait Tex, ou peut-être même au 9e siècle, donc à la fin du monde carolingien. Et à ce moment-là, on se trouve devant un document qui sort de nulle part, qui veut donc imposer un certain pouvoir pontifical, qui va s'insérer d'ailleurs dans une énorme compilation juridique, elle-même complètement trafiquée de toutes pièces qu'on appelle les décrétales pseudo-isidoriennes. C'est un ensemble colossal de droits, un bric-à-brac juridique, dans lesquelles vous avez à la fois de la géographie, donc des vies de saints, mais aussi des textes, des chartes, des décritales pontificales, des extraits de concierges, enfin il y a de tout dans ce machin. Et puis là, vous avez au milieu la donation de Constantin, qui va alors avoir un succès fou à partir de quand ? Surtout à partir du moment grégorien, du moment où tout d'un coup, au XIe siècle, le pape prend les choses en main et commence à tenir tête. à l'empereur, au roi, et a essayé d'imposer un pouvoir. Quel meilleur outil pour imposer ce pouvoir que cette donation de Constantin qui est dans ces tiroirs depuis déjà quelques siècles ?
Host (Thomas Beau)
Oui c'est ça, il brandit ce document en disant, regardez depuis le IVe siècle, Constantin il avait bien dit que le pape devait dominer l'empereur. Alors bon, c'est pratique alors que c'est quelque chose qui a été forgé. Solène Gérard, on peut rappeler malgré tout que les documents qui sont conservés dans les monastères sont souvent réutilisés. C'est une pratique aussi habituelle. C'est quelque chose qui est courant quand on a besoin de parchemins ou d'anciens parchemins qui ne sont pas utilisés. Pour dire dans la matérialité de la chose, ces gens-là savaient faire.
Solène Girard
Oui, je pense qu'il y a un vrai savoir-faire, une vraie tradition aussi, parce qu'effectivement, la matière côté chair, la matière d'écriture, que ce soit le papyrus, au XIe siècle, on est déjà sur un matériau qui a disparu, pour le dire grossièrement. Mais les parchemins aussi, c'était compliqué de s'en procurer. Et donc forcément, imaginez que vous avez des parchemins écrits qui ne vous servent plus ou auxquels vous n'accordez plus grand intérêt. Eh bien ces parchemins peuvent encore servir à renforcer des documents fragilisés que vous estimez plus importants. Et ça, ça s'est fait vraiment de tout temps. Se servir de vieux documents pour en renforcer d'autres. A Saint-Denis, ils l'ont fait pour fabriquer leur faux. Ils se sont servis de chartes carolingiennes, qui n'étaient plus de grand intérêt pour eux, pour renforcer ces fameux faux sur papyrus qu'ils étaient en train de fabriquer. Et c'était d'une pierre deux coups, puisque d'un coup, ils restauraient ces papyrus et en même temps, ils cachaient les textes originaux qu'il y avait de l'autre côté et ça leur faisait économiser du papyrus puisque normalement, il leur faut deux papyrus pour faire un faux. Là, ils n'ont plus besoin que d'un seul papyrus et puis de quelques parchemins dont ils n'ont plus besoin. Et ça, c'est une pratique qui s'est faite pendant tout le Moyen-Âge et même les documents originaux qu'ils ont conservés, je pense à l'acte de Clovis II, a été restaurée avec des chartes carolingiennes qu'on a conservées et qui sont toujours aux archives nationales. Et lors de leur restauration plus tard, même au XVIIe, XVIIIe siècle, c'est une pratique qui est encore avérée, de coller, en fait ça s'appelle un doublage, donc de coller l'œuvre ou le document fragilisé sur un support plus solide. donc des toiles ou des parchemins. Ça c'est quelque chose qu'on fait beaucoup et c'est grâce à cette pratique de restauration et de conservation qu'on a miraculeusement conservé dans le temps des documents qui sinon auraient complètement disparu.
Host (Thomas Beau)
J'ai un souci malgré tout. Parce que j'entends bien que nous avons des gens du XIe siècle qui ont besoin de papyrus. Mais il n'y en a plus. Alors on va prendre les vieux papyrus. C'est écrit que d'un côté. Donc vous en prenez deux, vous collez les deux textes et vous avez un rouleau. Mais enfin, il faut en prendre deux. J'entends bien tout ça. Vous nous dites, pour économiser du papyrus, on n'en prend qu'un et on le colle sur un parchemin très ancien. Jusque là, ça me va. Comme ça, on peut en faire plus. Mais dites donc, vous nous avez dit qu'ils avaient des trous ces papyrus, qu'ils étaient tout abîmés. Donc on va voir le texte du dessous qui est sur le parchemin.
Solène Girard
Oui, ça, c'est quelque chose que j'ai compris grâce au projet PAPMEDAN en partenariat avec l'AFSP et le laboratoire du CRC. C'est que j'observais en fait sur les papyrus, d'un côté des tâches sur des versos justement, des espèces de tâches d'encre que je ne comprenais pas d'où ça venait. Et puis, ce n'était pas accidentel. Sinon, ça aurait été sur le texte. Bon, voilà. Puis, c'était des encres totalement différentes des encres du texte. Et de l'autre, il y avait des trous. entouré d'encre. Et donc en fait, récemment j'ai réussi à faire le rapprochement en me disant, mais oui, c'est très simple en fait, si vous prenez deux papyrus écrits, que vous voulez coller ensemble, mais ces deux papyrus sont déjà endommagés par des insectes, comme on l'a dit tout à l'heure, et bien vous les collez ensemble, il y a un côté où vous allez voir le texte du papyrus du dessous passer à travers, vous allez le voir à travers le trou. Donc ça, ça peut discréditer en fait la cause des moines, ça peut les trahir. Donc ils ont fait très simple, ils ont pris de l'encre avec un pinceau assez gros, il faut le dire, et ils ont fait des espèces de patchs énormes comme ça sur les trous à travers lesquels on voyait le texte en dessous. Ils ont fait des traces d'encre partout, ce qui fait qu'aujourd'hui, quand vous décollez les papyrus, vous avez d'un côté un papyrus avec un trou entouré par de l'encre, et de l'autre côté, sur l'autre papyrus, vous avez une tâche d'encre exactement de la forme du trou.
Host (Thomas Beau)
C'est comme un couchoir. Ah oui, donc ils ont fait genre on a fait un pâté, mais c'était pour dissimuler le faux. C'est incroyable quand même. Paul Bertrand, Forger le faux, les usages de l'écrit au Moyen-Âge que vous publiez là, la notion de faux, nous l'entendons bien, elle est beaucoup plus complexe qu'aujourd'hui. Elle demande, mais beaucoup de savoir-faire, faut être très malin, c'est pas simple tout ça. Ça se passe où ? Ça se passe dans les monastères, ce sont les moines qui écrivent cela ou ça se passe autour du pouvoir royal par exemple ?
Paul Bertrand
Clairement, à cette époque, jusqu'au XIe siècle, XIIe siècle, principalement, c'est les clercs qui s'occupent de ça. Ça se passe dans les monastères, et même quand ça se passe au niveau royal, autour du roi, on a des clercs qui ont évidemment toutes ces compétences, qui sont nourris de saint Augustin, qui leur dira, mais c'est pas mal de mentir, ils sont nourris de toutes ces pensées juridiques, ils sont nourris de tout ce cadre tout ce cadre culturel et spirituel. Et donc, ils arrivent tout naturellement avec aussi leur technique. Ils arrivent avec leur technique, avec leurs compétences. On l'a vu là, une capacité de travailler le support, mais aussi une capacité d'écrire, de recopier des écritures plus anciennes. d'une véritable technicité qu'ils maîtrisent. Ils peuvent tenter également de reconstituer la mise en page d'un document. Ils n'hésitent pas aussi, quand le besoin se fait sentir, à aller chercher des faux sceaux ailleurs ici ou là, enfin des faux sceaux, des véritables sceaux ailleurs pour pouvoir les accoler. ça va très loin. Par exemple, on est à la fin du XIe siècle ou au cours du XIIe siècle, on se trouve devant des documents que l'on conserve, que ce soit à Saint-Denis ou ailleurs, les moines sont très contents de les avoir, mais il y a un petit problème, il y a une petite frustration, ces documents théoriquement devraient avoir un saut pour être valides. Alors évidemment, quand ils ont été créés au Xe siècle ou au XIe siècle, on n'en utilisait pas. Mais là, au XIIe, on en utilise maintenant. Qu'à cela ne tienne, on va en chercher un et on va en coller un dessus, ce n'est pas un problème. L'idée n'est pas de tromper, mais c'est de faire adéquation avec la réalité, avec les besoins réels, tout naturellement. Donc voilà, il baigne dans une atmosphère technologique et efficace.
Host (Thomas Beau)
Oui et puis c'est su, j'imagine qu'il y a l'idée que les faux sont constitués donc dès lors être victime de faux c'est jamais bien plaisant. On imagine d'ailleurs du côté du pape comment ça se passe parce que le pape c'est l'autorité donc faire un faux papal c'est génial.
Paul Bertrand
Faire un faux papal c'est génial, beaucoup de gens font des faux. Pas pour, parce qu'en fait, l'idéal, si vous voulez faire un faux qui est de l'efficacité, un faux qui en jette en quelque sorte, l'idéal, c'est un faux royal, c'est un faux pontifical. Là, avec ça, vous faites sérieux, quoi. Là, c'est de la vraie histoire qu'on reconstitue. Donc, XIe siècle, ça passe. Tant qu'on dépasse par certaines bornes, au XIe, XIIe siècle, ça passe, tant qu'on ne dépasse pas certaines bornes, parce que si vous allez un peu trop loin, vous vous faites taper sur les doigts, c'est pas très grave, mais quand même, vous risquez de vous faire remettre à votre place. Donc il y a des limites quand même qu'on ne doit pas dépasser dans la manipulation de l'histoire. Par contre, à la fin du XIIe, là, les choses commencent à changer. Le monde, d'ailleurs, est en train de changer et tous les papes ne sont plus aussi coulants que n'étaient les prédécesseurs des XIe et Xe siècles. À ce moment-là, ça commence à être un peu plus compliqué.
Host (Thomas Beau)
Oui, parce que les moines font des faux et les papes font des bulles.
Cassandre Puel
Examinant donc plus précisément la bulle, nous trouvons, dans sa partie supérieure où adhère le fil, qu'elle est quelque peu boursouflée. Et quand nous faisons tirer un peu sur ce fil du côté boursouflé, sans violence, la bulle restant dans l'autre fil, le fil de ce côté se sépare d'elle sans aucune difficulté, et en son sommet apparaît même une trace d'incision. Avec cela, nous avons débusqué le faux avec certitude, la bulle ayant été extraite d'autres lettres. Elle a été insérée à celle-ci par les vis de la fausseté, comme nous le comprenons plus complètement de ces lettres-ci, que nous vous envoyons pour qu'elles vous soient remises en main propre pour une plus grande certitude.
Host (Thomas Beau)
Cassandre Puel dans le cours de l'histoire sur France Culture qui lisait cette lettre du pape Innocent III adressée à l'archevêque de Milan. Nous étions en 1198, de quoi s'agit-il Paul Bertrand ici ? Paul Bertrand.
Paul Bertrand
Il s'agit d'une... alors là l'interprétation est très calme mais il s'agit à mon avis d'une très grande colère d'Innocent III. qui devait avoir un sale caractère probablement, grand juriste par ailleurs. Innocent III devient pape, il arrive au pouvoir, il monte sur le trône de Saint-Pierre, tout va bien jusqu'à ce qu'il se rende compte que dans son dos, des fausses lettres pontificales commencent à circuler, dans lesquelles on ne dit pas toujours du bien de lui, ça ne lui fait vraiment pas plaisir. Il est piqué au vif, il arrive à mettre la main sur les faussaires, il leur fait cracher le morceau. La situation donc est mise sur le tapis et puis alors il est furieux et il dit c'est terminé. Maintenant le trafic, la manipulation des lettres pontificales dans mon dos c'est fini. Maintenant fin de la récréation, on ne joue plus. Et je vais vous expliquer la vie, je vais vous expliquer comment on fait des faux et surtout comment on ne peut plus en faire. Et donc, comme l'a dit l'extrait ici, Innocent III explique dans une lettre qu'il envoie à ses évêques un peu partout dans la chrétienté. Je vous explique, moi-même, j'ai appris comment les faux étaient faits. Et lui-même, en fait, clairement, il fait venir des gens qui arrivent avec des lettres pontificales, qui veulent les faire confirmer, qui ont l'air plus ou moins douteuses. content parce qu'il a toute une technicité qu'il a dû apprendre probablement chez les faussaires eux-mêmes. On n'apprend jamais aussi bien le métier de faussaire qu'auprès d'anciens faussaires. Donc là, il a appris les techniques et donc il arrive, on vient apporter une charte. Il faut imaginer, il est sur son trône, on vient lui apporter une lettre pontificale. Il prend la lettre exactement comme dans l'extrait. Il regarde d'un œil un peu narquois les gens qui sont devant lui. Il la tripote dans tous les sens, il dit quand même l'écriture, enfin je peux douter, mais on va voir. Et probablement à ce moment-là, il fait exactement ce que tout technicien qui sait comment on fait un faux procède. Il va voir si la fausse bulle, si le saut est véritablement authentique. Si il est authentique, il doit tenir. la bulle pontificale doit tenir, bien accrochée. Si elle n'est pas authentique, elle a été glissée, en quelque sorte, dans la languette qui la tient au parchemin. Et donc, si elle a été glissée d'une façon ou d'une autre, elle va partir toute seule, elle va tomber toute seule. Un seau, que ce soit en scie ou en plomb, ça ne tient pas forcément très bien. Donc là, si le travail a été mal fait, ou même si le travail a été fait comme ça par le faussaire, ça ne va pas marcher. Et de fait, hop, La bulle en plomb se sépare du document et voilà, donc le faux est démontré et le faussaire peut retourner tout piteux chez lui. Donc là, il a montré par A plus B ce que c'était qu'il est faux et comment on ne doit plus en faire désormais.
Host (Thomas Beau)
Bon ben voilà, Solène Gérard, on va pas nous, aujourd'hui, tirer sur les bulles papales et sur les seaux, voir si ça tient bien et si ce sont des vrais. Mais pour saisir, vous êtes restauratrice de ces documents, pour saisir le vrai, le faux, faut prendre en fait l'ensemble de l'environnement du document. C'est pas simplement le papier, enfin papyrus ou parchemin, plat et l'écriture, c'est tout un ensemble.
Solène Girard
Oui, déterminer ce qui est vrai ou faux, ce sont vraiment les experts, les médiévistes qui vont dire, avec les caractéristiques de l'écriture. Mais pour les bulles, malheureusement, on sait que sur Saint-Denis, pour le dossier de Saint-Denis, il y a des fausses bulles qui ont été fabriquées. Et on sait qu'elles étaient scellées avec, a priori, d'authentiques bulles de plomb puisque Jacques Doublet les décrit en 1625. Il n'a accès qu'aux faux et il pense qu'elles sont parfaitement authentiques. Et donc c'est une description très importante pour nous parce qu'il transcrit tout le texte et il dit que cette bulle écrite sur écorce d'arbre, pour parler du papyrus, est scellée d'un sel de plomb sur lequel on peut lire Stéphanie et voilà. Il la décrit très précisément. Aujourd'hui, on n'a plus ces bulles de plomb, mais grâce à des techniques analytiques faisant appel au rayonnement X, on parvient à détecter les traces de plomb au bord des documents. Les scientifiques du laboratoire, en lançant des cartographies, c'est un élément qui est très lourd, qui se détecte très bien au rayon X. on arrive à prouver que ce que disait Jacques Doublé, que ce soit des vraies bulles ou des fausses bulles. Ça, c'est hyper intéressant.
Host (Thomas Beau)
Ah oui, parce que la technique ici entre en ligne de compte avec la volonté d'identifier le vrai, le faux, qui n'a pas attendu les techniques récentes. Ça, il faut le souligner parce que, comme vous le disiez, déjà au moment de recevoir des documents, c'est-à-dire les contemporains eux-mêmes devaient s'interroger. Et par la suite, ça a été souvent le cas.
Paul Bertrand
Par la suite, c'était même systématiquement le cas, parce que lorsqu'on arrive, en effet, à la fin du XIIe, début du XIIIe siècle, la notion de faux a changé et donc, désormais, le faux n'étant plus véritablement bienvenu, là, on y regarde à deux fois. Déjà auparavant, on avait un certain sens critique. Au XIe siècle, déjà, on savait plus ou moins distinguer certains documents qui étaient un peu trafiqués, mais à partir du XIIIe siècle, là, les choses deviennent extrêmement claires, extrêmement sérieuses, et on a des techniciens qui sont derrière les princes, qui sont derrière le pape, et qui, là, vont véritablement le conseiller, vont être des experts, exactement comme nos experts actuels, qui détectent la qualité d'un document, s'il est authentique ou pas, C'est la même chose au Moyen-Âge, avec la même qualité. On peut comparer les rapports d'expertise qu'on a trouvés pour le fameux procès de Robert d'Artois, des faux de Robert d'Artois, dont on parlera peut-être tout à l'heure, et c'est vrai que ce rapport d'expertise est vraiment impressionnant de précision, de finesse, et de fait, les faux qui avaient été bricolés à cette époque-là n'ont pas résisté du tout à l'expertise.
Host (Thomas Beau)
Vous avez dit Robert d'Artois ?
Paul Bertrand
J'ai dit Robert d'Artois.
Host (Thomas Beau)
Celui des rois maudits ?
Paul Bertrand
Celui des rois maudits.
Host (Thomas Beau)
Que viennent faire des faux dans les rois maudits. En même temps, quand on connaît un peu les rois maudits, on se dit qu'ils sont prêts à tous ces gens-là. Alors expliquez-nous.
Paul Bertrand
C'est une très belle histoire, si j'ose dire. Donc une très belle histoire de faux, du moins. Donc on se trouve là, au moment où Robert d'Artois, si vous vous souvenez de vos lectures ou de vos séries, où Robert d'Artois est tout embêté parce qu'il a perdu son comté, Mao a mis la main dessus, il veut le récupérer à tout prix, pas moyen, au même moment, évidemment, là aussi, les rois maudits, Philippe de Valois a pris le pouvoir, est au pouvoir plutôt, il est bien obligé. Puisque là, il est le premier de sa lignée, le premier de sa dynastie à être maintenant sur le trône. Et il est donc face à Robert qui ne donne pas de véritables preuves de cette propriété de son comté. Pas moyen. Même les témoins, ça ne marche pas. En fait, ça ne marche plus du tout le coup des témoignages. Là, maintenant, on est arrivé à un moment, on est aux fins du XIIIe, début du XIVe siècle, où ce qui compte, c'est l'écrit désormais. L'écrit a repris de la valeur, somme toute. Et comme l'écrit a repris de la valeur et de l'autorité, ce qu'on demande à Robert pour prouver que son comté il est bien à lui, que ce comté il est bien à lui, ce sont des chartes, ce sont des documents officiels, bien sérieux, bien solides. Robert est embêté mais derrière lui vient lui frapper, vient lui tapoter l'épaule une dame qui s'appelle Jeanne de Divion, une aventurière du nord de la France, qui a des origines seigneuriales un peu désargentées et qui a déjà gravite autour des milieux royaux, des milieux comtaux. Elle est là en train d'essayer de flairer le bon moment. Et là, elle sent que c'est le bon moment. Et elle lui dit Robert, écoute, je vais te trouver les documents. Robert dit ok, vas-y. Elle lui apporte un premier document. Pense-t-il que c'est un document authentique dans un premier temps ou pas ? On ne le saura jamais. Ce qui est sûr, c'est qu'il lui dit, en voilà un, amène les autres. Et de fait, il en amène d'autres. et des documents qui viennent de son atelier de faussaire. Car Jeanne de Divion a monté autour d'elle un véritable atelier de faussaire avec des gens qui vont lui chercher des fausseaux ici ou là, avec des techniciens de l'écrit qu'elle a été chercher du côté de la chancellerie royale, avec d'autres documents similaires pour pouvoir bien les imiter. Là, on n'est plus dans on veut reconstituer quelque chose pour refaire l'histoire. Là, on veut véritablement falsifier, on veut duper. On veut duper Mao, le roi de France. On veut duper Philippe VI. Alors, les documents arrivent devant Robert, tout content. Il les amène à Philippe VI qui dit « Ok, maintenant, passons aux choses sérieuses, mes experts ». Et les experts de Philippe jettent un regard, plus qu'un regard, ils commencent à analyser le document, les documents, les chartes, les chartes, et ils se rendent compte que les documents sont criblés de petites erreurs, à la fois en interne et en externe, c'est pas les bons termes, on passe du tu au vous. Il n'y a pas la bonne écriture, le document a l'air trop frais pour ce qu'il devrait être, enfin bref, les documents n'ont pas du tout l'air conformes. Donc qu'est-ce qu'il dit ? Qu'est-ce que les experts rendent ? Un rapport ? Qu'est-ce que dit Philippe à Robert ? C'est pas possible, il faut que tu abandonnes l'affaire et le procès se termine lamentablement puisque Robert s'en va, le gang est démantelé, Les différents membres du gang sont soit mis en prison, soit pardonnés à condition qu'ils dénoncent leurs copains. Rien n'a changé. Et Jeanne de Divion elle-même, la pauvre, passe sur le bûcher. Sur le bûcher, pour un acte de falsification, c'est très très rare. Probablement Philippe VI, dans cet espèce de grand procès contre le faux, a-t-il voulu faire un geste fort. Il venait d'arriver au pouvoir, il devait montrer qu'il était inflexible, qu'il était tout puissant et qu'il n'avait peur de rien et surtout pas de quelqu'un qui faisait ainsi, comme Jeanne de Divion, une sorte de crime de lèse-majesté, osons le terme.
Host (Thomas Beau)
Mais qu'ici, Mao, Mao qui a encore gagné. Insupportable la tante Mao qui s'opposait à Robert D'Artaud dans les Rois maudits.
Paul Bertrand
C'est une situation particulière que cette situation de... qui en fait n'est pas la seule. Parce que Philippe VI, une fois qu'il se rend compte que des faux comme ça peuvent être mis en place, il ne va pas lâcher l'affaire non plus. En fait, à la suite de l'affaire des faux de Robert d'Artois, il va lancer ses experts à la traque des tas d'autres faux autour de lui. Et là, c'est moins connu, parce que ce n'est pas dans les Rois maudits forcément, mais il n'y a pas plein d'autres petites affaires de chasse aux faux qui vont suivre dans le courant du règne de Philippe VI dans lequel les gens vont là aussi soit passer à la potence, soit être mis en prison pour des affaires de faux de moindre importance, mais des affaires de faux quand même. En fait, le faux c'est terminé.
Host (Thomas Beau)
Le faux s'est terminé à partir de ce moment-là parce qu'il y a la capacité mais sans doute plus la volonté de les détecter et un nouveau rapport à l'écrit. Parce que quand on vous lit, Paul Bertrand, « Forger le faux », les usages de l'écrit au Moyen-Âge, « Forger le faux », c'est une chose mais c'est plus, et on l'entend depuis que vous nous expliquiez, depuis le début de cette émission, du cours de l'histoire, combien l'écrit a une place différente à des moments du Moyen-Âge et que ce n'est pas la même chose au temps des Mérovingiens, ce n'est pas la même chose au XIe siècle, ce n'est pas la même chose au temps des rois maudits.
Paul Bertrand
Absolument. Et c'est une des choses les plus impressionnantes dans la façon dont on fait l'histoire ces dernières années. Depuis une vingtaine d'années, on s'est rendu compte que L'écrit a une grande importance, non seulement parce que c'est là-dedans qu'on va puiser nos informations comme historiens, mais aussi comme historiennes, mais aussi parce que ce sont des documents, ce sont des textes, ce sont des œuvres qui sont les reflets de l'histoire, qui sont les acteurs de l'histoire directement. Et c'est vrai que l'écrit murovingien a une certaine place, une certaine importance, une certaine gloire, qu'il a conservée d'ailleurs tout au long de la vie de l'abbaye de Saint-Denis. Et c'est vrai qu'au IXe siècle, l'écrit devient très important pour Charlemagne. Souvenez-vous des capitulaires carolingiens. de vos leçons d'école. Puis après ça, au Xe siècle, on a une perte d'autorité de l'écrit, une sorte de décru à la fois en quantitative mais aussi qualitative. On s'intéresse beaucoup moins à l'écrit. On commence à écrire un peu n'importe quoi d'ailleurs à ce moment-là. Et à partir du XIIe siècle, Le monde change, mais en fait le monde change de manière globale. L'université apparaît, les villes se développent, la réforme grégorienne elle-même se met en place, les princes prennent du pouvoir réellement de manière pyramidale, le roi de France, l'empereur, le pape construisent leur pouvoir sur l'écrit, le grand commerce se met en place, la banque apparaît, l'économie se transforme, l'économie... Bref ! J'en passe. Le monde change et le monde a besoin d'autorité de l'écrit. A besoin de l'écrit, mais d'un écrit autorisé. On ne peut plus faire sans. On ne peut plus vivre normalement cette nouvelle donne sociale, économique, politique et religieuse sans un écrit solide. Et donc voilà, c'est le moment où on siffle la fin de la récréation. Oui, comme je le disais. Désormais, le faux n'est plus tolérable. Désormais, l'argumentum on oublie. Et on passe alors à cette distinction blanc-noir, vrai-faux, que nous connaissons de nos jours. Cette idée que désormais le faux n'est plus tolérable, que le faux c'est le mal.
Host (Thomas Beau)
Et c'est ce qui se retrouve au XIXe siècle. Au XIXe siècle, quand il y a ce grand intérêt pour les temps du passé et notamment pour le Moyen-Âge, une relecture du Moyen-Âge avec un regard nouveau porté sur ces documents anciens.
Jean Tullet / Alexandre Tullet
Ce prétendu diplôme de Dagobert présente tous les caractères du faux le plus évident. C'est ce qui ressort des privilèges exorbitants qu'il concède, de l'amende exagérée prononcée contre les infracteurs, des caractères de l'écriture, de l'inexactitude des dates et de l'impossibilité des souscriptions. Il est d'ailleurs certain que les exemptions contenues dans ce diplôme ne furent accordées à l'abbaye de Saint-Denis que par Clovis II, fils et successeur de Dagobert, mais avec beaucoup de restrictions. Enfin, l'aspect de l'écriture et la tentative maladroite faite par le faussaire pour figurer au bas de l'acte une sorte de signature autographe de Dagobert viennent surabondamment prouver que c'est là une pièce fabriquée et tous les savants l'ont reconnu pointé.
Host (Thomas Beau)
Avec ici, Jean Tullet, Alexandre Tullet, un historien, un archiviste du 19e siècle, nous étions en 1850. Alors Solène Gérard, votre travail n'est pas de chercher les faux, c'est pas tout à fait ça. Même si votre thèse s'intitule « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Papyrus médiévaux des archives nationales, écrire, remployer, restaurer. » Sous la direction de Thierry Sarment.
Solène Girard
Et Marie-Aïdé Leyde Nilen.
Host (Thomas Beau)
Voilà, avec cette volonté d'essayer de saisir ce que sont ces faux, leur fabrication, leur matérialité, au moment d'ailleurs de restaurer ces documents, parce que là je parle vraiment à la spécialiste de la restauration. Vous avez travaillé sur les papyrus égyptiens déjà ?
Solène Girard
Oui, oui, oui, pour mon mémoire de fin d'année de master de l'INP, j'ai restauré un livre des morts des poptôles et maïques appartenant au musée du Louvre. Et puis, depuis mon diplôme, je restaure des papyrus avec mes collègues, ma collègue Eve Menei. Et donc, en fait, les papyrus des archives nationales, après, seront restaurés. Mais pour restaurer un document, il faut comprendre ce qu'on a sous les yeux. Et en fait, c'est toute la complexité de cette collection qui est très connue du point de vue textuel. Les historiens, les médiévistes, ils ont très bien étudié les textes. mais leur histoire matérielle, la manière dont ils ont été produits à l'époque morvingienne, écrits, quels encres étaient utilisés, comment ils ont été remployés et falsifiés au XIe siècle, puisqu'ils ont été coupés, découpés, collés, recollés dans tous les sens, doublés, et puis ensuite, au XVIIe siècle, redécouverts par Jean Mabillon. Et puis à ce moment-là, on redécouvre les originaux, mais on les colle sur d'autres supports, donc on cache les faux. Et donc les faux sont redécouverts au XIXe siècle. Et donc comme je le disais tout à l'heure, vous avez des papyrus qui ont tout un tas de transformations, de traces de colle. Et donc pour les restaurer, il faut comprendre d'où ça vient, ce que c'est, pour savoir ce qu'on garde, ce qu'on enlève, dans le but bien sûr de les préserver au mieux et de les transmettre aux générations futures. Donc c'est vraiment dans le respect de leur signification, de leur valeur culturelle, historique, Pas artistique mais... Quoique... Oui aussi !
Host (Thomas Beau)
Quand on voit la calligraphie, non mais c'est vrai, ils sont très très beaux et sur l'exposition consacrée au fouet et au faussaire aux archives nationales à Paris, on voit des documents absolument exceptionnels, des papyrus, en tout cas ces papyrus que vous nous évoquiez, ceux collés sur des parchemins.
Solène Girard
Exactement, et d'ailleurs le texte que vous venez de passer d'Alexandre Tellet parle du document qui est actuellement exposé aux archives nationales, qui est un privilège d'immunité de Dagobert, lui qui n'a pas été touché au XVIIe siècle, ça c'est assez magnifique, c'est l'un des seuls qui est resté, Mabillon n'y a pas touché en tout cas, et il n'en parle pas, et il a été démonté qu'au XIXe siècle. Ce sont vraiment les archivistes Tellet, Lutron, Tardif qui ont qui ont décollé les chartes carolingiennes qui avaient été collées au XIe par les faussaires au XIXe. Et donc là, on redécouvre, il y a un Clotaire II et un Clotaire III de l'autre côté, oh là là ! Et puis, et donc les... Eh bien, Alexandre Tellet et... presque fasciné à se dire, mais comment ce diplôme a pu passer ? Il est tellement extravagant par les privilèges qu'il accorde que tous les savants le reconnus comme faux. Là, on est tombé, comme vous le disiez, Paul Bertrand, dans le côté blanc noir de l'authentique et de l'inauthentique, où là, vraiment, on va jeter l'opprobre sur ces documents en disant, mais il est faux. Et puis, en plus, il est signé par des évêques de Dagobert qui n'étaient pas évêques du Dans de Dagobert. Ça n'a aucun sens. Et ça, c'est très amusant quand on lit leurs notes, de voir à quel point ils sont pas fâchés, mais vraiment surpris de comment ça a pu tromper.
Host (Thomas Beau)
Voilà, on voit bien ces différents moments de la construction du faux et du rapport à l'écrit, mais aussi les différents moments du regard porté sur les faux, que ce soit avec Jean Mabillon au XVIIe siècle, religieux, historien, que ce soit avec ces chartistes du XIXe siècle et aujourd'hui encore. Forger le faux, Paul Bertrand, c'est une plongée dans ce qui est en marge. En fait, le faux, on a tendance à vouloir le jeter, en disant mais ce n'est pas vrai, donc ça n'a pas d'intérêt. Allons trouver le document authentique. Or là, avec le faux, je vais presque me dire qu'on a les deux. Parce qu'on va retrouver notre document authentique et une seconde histoire, qui est même plurielle, parce que c'est la fabrication du faux et cette portée du faux au moment où il est créé.
Paul Bertrand
Mais oui, donc là c'est... Ça fait déjà bien longtemps que les historiens s'intéressent aux faux, mais c'est vrai que jusque-là, la vision qu'on avait, une vision héritée du XVIIIe siècle, du XVIIe siècle, voire même du XVe siècle de Lorenzo Valens, cet humaniste, Cet humaniste qui a, en quelque sorte, lancé le pavé dans la mare en disant que la donation de Constantin était fausse, c'est le début d'une espèce d'hypercritique. Une hypercritique dont on est un peu sorti maintenant chez les historiens en essayant de revaloriser cette place du document faux. cette place du document trafiqué, forgé, en se posant justement la question de ce qu'il y a vraiment derrière. Et au-delà même de la manipulation, qui sont absolument essentielles à la fois étudiées et à comprendre, il y a la question du pourquoi, la question du comment, et la question tout simplement du statut du faux et de l'utilisation, de l'usage qu'on peut en faire.
Host (Thomas Beau)
Et puis la matérialité du document que vous étudiez notamment Solène Girard parce que c'est très important de saisir comment est constitué le faux et puis comment nous-mêmes nous pouvons nous tromper croyant qu'il s'agit d'un faux alors que c'est le hasard du temps qui a fait que des textes arrivent à toucher d'autres textes.
Solène Girard
Oui, en fait, ça, c'est la particularité de ce corpus. Imaginez, évidemment, ils ont été collés tous ensemble au XIe siècle, texte contre texte. Vous imaginez que pendant 600 ans, les papyrus ont été collés ensemble avec de la colle. Vous décollez ça 600 ans plus tard en apportant une grande quantité d'humidité, si ce n'est pas les avoir baignés complètement. Eh bien vous décollez tout ça. Qu'est-ce qui se passe ? Les textes, eh bien ce sont les encres d'écriture, se sont transférées les unes sur les autres. Donc aujourd'hui, les papyrus se retrouvent avec des écritures croisées et vous en avez un formidable exemple aux archives nationales à l'exposition. Si vous regardez bien du côté des originaux, vous allez avoir des écritures croisées et c'est ce qui rend aujourd'hui aussi l'analyse du texte est assez complexe puisque tout ce qui se retrouve sur toutes les décharges qui se retrouvent sur un document, c'est qu'elles ont disparu de l'autre. Donc c'est l'intérêt aussi des recherches qu'on mène actuellement, c'est d'essayer de retrouver les associations. Je suis très satisfaite de dire que nous sommes parvenus à retrouver tous les collages des transferts. retrouver les documents d'origine de ces transferts pour combler les trous, en fait, pour dire aux historiens « Ah, ben là, la partie qui manque, elle se retrouve en fait sur le papyrus là-bas. » Et justement, il y en a un exemple vraiment frappant qui est dans l'exposition. Alors, ce sont des chartes carolingiennes, mais vous allez voir sur les chartes carolingiennes sur parchemin, il y a presque l'intégralité du texte du papyrus qui s'est déchargé dessus. Mais vraiment, Il faut prendre un miroir, du coup, pour le lire, pour ceux qui savent lire le Merovingien. Et ça, c'est... Alors, parfois, effectivement, on a des transferts, mais vraiment très, très, très visibles. Et parfois, c'est beaucoup plus, beaucoup plus difficile que ça. Et c'est pour ça que, jusqu'à très, très récemment, jusqu'à il y a quelques mois, il y avait des documents. On ne savait pas encore qui avait été collé contre quoi. Et il y a des toutes petites traces infimes. Mais quand on regarde bien avec des microscopes, des loupes, et qu'on prend le temps avec des facsimiles et des films transparents à rechercher, on retrouve des petites traces. Et alors ça, c'est une preuve irréfutable.
Host (Thomas Beau)
Et puis c'est l'émotion que j'imagine aussi au moment de la découverte. Pour terminer, dites-nous Paul Bertrand, cette histoire de faux au Moyen-Âge et on évoquait le rôle de Jean Mabillon, ce religieux historien du 17ème siècle, ça a beaucoup marqué la longue période du Moyen-Âge. Ça a été une tâche qui encore a collé. Ce sont des gens, on ne peut pas leur faire confiance.
Paul Bertrand
C'est la légende noire du Moyen-Âge qui a été écrite à partir de la Renaissance jusqu'en plein XIXe siècle et jusqu'à presque en plein XXe siècle. Le fait que ces médiévaux aient bricolé tant de documents, a jeté l'opprobre sur toute la période. Il suffit d'avoir cette masse de documents faussés pour que tout le monde se dise qu'on ne peut pas leur faire confiance. Les uns sont des faussaires, les autres sont des enfants qui les croient. Voilà, entre des médiévaux, entre des clairs trompeurs et des laïcs naïfs, le Moyen-Âge était ainsi rhabillé pour l'hiver, si j'ose dire, et c'est bien malheureux. Heureusement, voilà, les choses changent et maintenant, c'est une nouvelle vision du Moyen-Âge qu'on essaie de donner.
Host (Thomas Beau)
Oui et puis une vision plurielle du Moyen-Âge parce qu'il faut le rappeler, un mille ans d'histoire ça ne se résume pas en un élément de pensée, la pensée évolue sans cesse. Vous travaillez sur quoi là actuellement Solène Girard ? Alors vous êtes toujours sur les parchemins ?
Solène Girard
Sur les papyrus. Tout le monde confond, c'est normal. Oui, je suis toujours sur les papyrus, sur le projet de recherche PAPMEDAN qui continue, qui avance, sur lequel on mène tout un tas d'analyses. Je lisais le spectrométrie fluorescence des rayons X pour essayer de d'analyser la composition chimique des encres, donc en apprendre plus sur les pratiques de l'écrit au Moyen-Âge. On recherche aussi des traces de sceaux, qu'ils soient authentiques ou faux. Et puis, on mène des enquêtes dans les archives des archives pour retrouver les notes, le plus d'informations possibles sur les personnes qui ont travaillé, étudié ces documents, puisque c'est pratiquement pas documenté. Et en croisant les sources avec l'observation actuelle, on retrouve leur histoire matérielle.
Host (Thomas Beau)
Le projet Pape Mais Dan, c'est papyrus médiévaux des archives nationales. Merci vivant à vous deux Solène Girard et vous Paul Bertrand. Forger le faux, les usages de l'écrit au Moyen-Âge, c'est publier aux éditions du Seuil et nous saisissons combien votre travail c'est pas simplement étudier les faux, c'est aussi ce mode de réflexion sur le Moyen-Âge, le rapport au vrai, au faux, à la preuve. Merci beaucoup à tous les deux.
Solène Girard
Merci.
Host (Thomas Beau)
Prochain épisode dans le cours de l'histoire, collectionner l'art médiéval, attention aux faussaires.
Paul Bertrand
Qu'est-ce qu'un faux ? C'est une chose qui est vendue sciemment. Qu'est-ce qu'un faux ? Avec une fausse attribution. Voilà la vérité.
Host (Thomas Beau)
Le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau à la technique Alex Dang, émission préparée par Solène Roy, Jeanne Delocroix, Raphaël Laloume, Jeanne Copé et Mayueng Izyu. Merci à l'INA, l'Institut National de l'Audiovisuel pour son aide dans la recherche des archives. Le Cours de l'Histoire est à écouter à podcaster sur notre site franceculture.fr et bien sûr sur les plis Radio France.
Le Cours de l'Histoire – France Culture
Diffusé le 4 novembre 2025
Invités : Paul Bertrand (historien), Solène Girard (restauratrice de papyrus)
Cet épisode explore la pratique médiévale du faux, des forgeries et des manipulations de documents écrits (chartes, papyrus) dans l’Europe médiévale, en particulier au sein des monastères. Les invités déconstruisent la notion moderne de “faux” à la lumière des conceptions médiévales, détaillent les procédés techniques et les motivations derrière ces manipulations, et soulignent l’importance variable de l’écrit à travers les siècles. Des cas célèbres (Donation de Constantin, fausses chartes mérovingiennes, affaire Robert d’Artois) servent d’exemples pour illustrer l'ambiguïté et la créativité de ces pratiques.
[01:21]
[03:51-12:16]
[12:16–15:59]
[16:21] Paul Bertrand :
[20:11–22:50]
[37:51–42:36]
[43:36–46:20]
[46:20–47:42]
[47:58–53:11]
[55:45] Paul Bertrand :
« En fait, ils auraient peut-être voulu gratter le papyrus, mais ça, ce n’était pas possible. Donc la seule solution, c’était de reconstituer un nouveau papyrus venant de nulle part. On assume complètement son acte. »
— Paul Bertrand [15:10]
« Oui, déterminer ce qui est vrai ou faux, ce sont vraiment les experts, les médiévistes qui vont dire, avec les caractéristiques de l’écriture. Mais pour les bulles, malheureusement, on sait que sur Saint-Denis, pour le dossier de Saint-Denis, il y a des fausses bulles qui ont été fabriquées. »
— Solène Girard [34:55]
« C’est une très belle histoire de faux, du moins. Là, on n’est plus dans ‘on veut reconstituer quelque chose pour refaire l’histoire’, on veut véritablement falsifier, on veut duper. »
— Paul Bertrand sur l’affaire Robert d’Artois [38:12]
« Le faux, nous l’entendons bien, elle est beaucoup plus complexe qu’aujourd’hui. Elle demande, mais beaucoup de savoir-faire, faut être très malin, c’est pas simple tout ça. »
— Host (Thomas Beau) [27:00]
Cette émission éclaire la richesse et la complexité du rapport médiéval au “faux”. Loin d’être le fruit d’une volonté de tromperie pure, la création de faux documents répondait à des nécessités techniques, mémorielles et politiques. L’évolution du statut du faux reflète les mutations profondes des pratiques de l’écrit et de la société. Finalement, les faux sont devenus, pour l’histoire, des témoins précieux de cette créativité médiévale et de nos propres interrogations sur la vérité des textes.
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