Résumé détaillé de l'épisode : "Histoires de faux, créer pour duper : Forgeries médiévales, fausses chartes et vraies duperies"
Le Cours de l'Histoire – France Culture
Diffusé le 4 novembre 2025
Invités : Paul Bertrand (historien), Solène Girard (restauratrice de papyrus)
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore la pratique médiévale du faux, des forgeries et des manipulations de documents écrits (chartes, papyrus) dans l’Europe médiévale, en particulier au sein des monastères. Les invités déconstruisent la notion moderne de “faux” à la lumière des conceptions médiévales, détaillent les procédés techniques et les motivations derrière ces manipulations, et soulignent l’importance variable de l’écrit à travers les siècles. Des cas célèbres (Donation de Constantin, fausses chartes mérovingiennes, affaire Robert d’Artois) servent d’exemples pour illustrer l'ambiguïté et la créativité de ces pratiques.
1. La notion de “faux” au Moyen Âge
[01:21]
- La conception médiévale du faux diffère radicalement de la nôtre.
- Paul Bertrand : « Au départ, le faux, ma foi, ça vient de l'Antiquité où là, les choses sont très claires. [...] Après la période carolingienne, il y a un basculement vers autre chose [...] la notion de faux n'est pas aussi radicale. On peut avoir des documents qui s'arrangent un peu avec la vérité, pourvu que ça réponde à des besoins. »
- Distinction antique cicéronienne :
- Historia (le certain), fabula (le fabuleux), argumentum (l’entre-deux, le plausible).
- Dans ce “ventre mou”, le faux n’est pas vu comme un mensonge malveillant mais comme une adaptation nécessaire au service de la communauté.
2. La matérialité du document : le papyrus des Mérovingiens
[03:51-12:16]
- Solène Girard explique que le papyrus était encore utilisé dans les archives monastiques comme Saint-Denis bien après la chute de l’Empire romain.
- « Le papyrus, c'est 4 000 ans d'utilisation [...], employé jusqu'au XIe siècle dans la chancellerie pontificale. [...] On a conservé des originaux sur papyrus des rois mérovingiens, mais aussi des papes carolingiens » [04:05].
- Conservation très précaire : humidité, insectes, conservation en rouleaux, traces de restaurations successives, collages.
- Exemple pratique : Au XIe siècle, les moines, pour combler le manque d’archives, réutilisent des anciens papyrus — parfois en sacrifiant des documents originaux jugés de “moindre importance” — pour reconstituer artificiellement la mémoire perdue et restaurer leur légitimité.
- « On va prendre deux papyrus écrits, les coller l’un contre l’autre, texte contre texte, dissimulant ainsi les écritures à l’intérieur et obtenant une sorte de rouleau vierge » (Solène Girard, [12:16]).
3. Techniques de fabrication du faux médiéval
[12:16–15:59]
- Les faussaires sont souvent des clercs instruits, agissant pour de “bonnes causes” selon l’éthique de l’époque.
- Techniques de collage, effacement, utilisation du verso vierge, remploi de parchemins ou papyrus abîmés.
- « Ils ont pris de l'encre avec un pinceau assez gros... ils ont fait des patchs énormes comme ça sur les trous à travers lesquels on voyait le texte en dessous » (Solène Girard, [26:00]).
- Parfois insertion de véritables sceaux sur des chartes recomposées pour renforcer l’illusion d’authenticité.
- « L’idéal, si vous voulez faire un faux qui est de l’efficacité, c'est un faux royal ou pontifical » (Paul Bertrand, [29:44]).
4. Motivation et justification du recours au faux
[16:21] Paul Bertrand :
- « Ils ont l’impression de faire bien. En tout cas, ils n’ont pas l’impression de faire mal. »
- Nourris par la pensée théologique (notamment Augustin : certains mensonges sont tolérables s’ils servent une bonne cause) et la pratique du “fictionnel” dans le droit (la fiction juridique).
- Le faux peut être perçu comme une nécessité pour sauvegarder, légitimer ou rendre justice à une mémoire menacée.
5. Exemples célèbres de faux médiévaux
Donation de Constantin
[20:11–22:50]
- Un des plus célèbres documents forgés, donnant un fondement territorial et politique au pouvoir papal.
- « C’est le faux emblématique du Moyen Âge, même du monde catholique [...] créé au VIIIe ou IXe s., il sert à légitimer le pouvoir temporel du Pape » (Paul Bertrand, [20:20]).
- Incorporation dans d’autres faux juridiques (pseudo-décrétales isidoriennes).
- Démasqué seulement à la Renaissance par Lorenzo Valla, mais entretemps source de pouvoir et de conflits.
L’affaire Robert d’Artois (Les Rois Maudits)
[37:51–42:36]
- Robert, spolié de son comté, sollicite une faussaire (Jeanne de Divion) pour fabriquer des documents de propriété.
- « Jeanne de Divion a monté autour d’elle un véritable atelier de faussaire [...] Là, on n’est plus dans ‘on reconstitue pour refaire l’histoire’, on veut duper » (Paul Bertrand, [38:12]).
- Examen et démasquage minutieux par les experts royaux (analyse des écritures, incohérences internes, etc.)
- Châtiment exemplaire : Jeanne de Divion brûlée vive ; l’affaire marque la fin de la tolérance envers les faux à l’échelle politique.
6. Mutation du rapport au faux et à l’écrit (XIe–XIVe siècle)
[43:36–46:20]
- Du XIe au XIIIe : passage progressif d’une tolérance (où l’“argumentum” joue son rôle) à une exigence de véracité stricte (distinction binaire vrai/faux).
- Renforcement du pouvoir monarchique, naissance de la bureaucratie, primat de l’écrit officiel.
- Importance accrue des experts pour authentifier les documents et détecter les faussaires.
- À partir du XIIIe/XIVe siècle : le faux n’est plus toléré, il devient “le mal”.
- « C’est le moment où on siffle la fin de la récréation. Désormais, l’argumentum on oublie, et on passe à cette distinction blanc-noir, vrai-faux, que nous connaissons de nos jours » (Paul Bertrand, [44:10]).
7. La redécouverte et la critique des faux, de l’époque moderne à aujourd’hui
[46:20–47:42]
- Au XIXe siècle, grande redécouverte des manuscrits médiévaux :
- Les chartistes s’appliquent à détecter et signaler les “faux” avec une sévérité parfois naïve.
- Techniques modernes (rayons X, fluorescence) venues renforcer ou rectifier les jugements critiques sur les matériaux et la fabrication (Solène Girard, [34:55]).
- Aujourd’hui, les historiens s’intéressent aussi à l’histoire des faux pour elle-même, leur circulation, leur impact, et non plus seulement pour les “éliminer”.
8. Récits de la matérialité et restauration des papyrus
[47:58–53:11]
- La restauration implique de comprendre la fabrique, les manipulations successives, les supports et les encres pour différencier ce qui relève de la falsification ou d’une réparation légitime.
- « Pour restaurer un document, il faut comprendre ce qu’on a sous les yeux. [...] Les papyrus ont été coupés, découpés, collés, recollés dans tous les sens, doublés. » (Solène Girard, [47:58]).
- Les faux eux-mêmes sont devenus objets patrimoniaux ; leur histoire éclaire les usages sociaux et la créativité technique des sociétés médiévales.
9. L’héritage et la “légende noire” du Moyen Âge faussaire
[55:45] Paul Bertrand :
- Mythe d’un Moyen Âge crédule ou malhonnête qui perdure de la Renaissance jusqu’au XXe s.
- « Les uns sont des faussaires, les autres sont des enfants qui les croient. Le Moyen Âge était ainsi rhabillé pour l’hiver, si j’ose dire. »
- Redéfinition actuelle : le faux comme source et comme question à part entière pour l’historien.
10. Citations marquantes et moments mémorables
-
« En fait, ils auraient peut-être voulu gratter le papyrus, mais ça, ce n’était pas possible. Donc la seule solution, c’était de reconstituer un nouveau papyrus venant de nulle part. On assume complètement son acte. »
— Paul Bertrand [15:10] -
« Oui, déterminer ce qui est vrai ou faux, ce sont vraiment les experts, les médiévistes qui vont dire, avec les caractéristiques de l’écriture. Mais pour les bulles, malheureusement, on sait que sur Saint-Denis, pour le dossier de Saint-Denis, il y a des fausses bulles qui ont été fabriquées. »
— Solène Girard [34:55] -
« C’est une très belle histoire de faux, du moins. Là, on n’est plus dans ‘on veut reconstituer quelque chose pour refaire l’histoire’, on veut véritablement falsifier, on veut duper. »
— Paul Bertrand sur l’affaire Robert d’Artois [38:12] -
« Le faux, nous l’entendons bien, elle est beaucoup plus complexe qu’aujourd’hui. Elle demande, mais beaucoup de savoir-faire, faut être très malin, c’est pas simple tout ça. »
— Host (Thomas Beau) [27:00]
11. Timestamps des moments clés
- [01:21] – Définition médiévale du faux
- [04:05] – Les papyrus mérovingiens aux archives
- [12:16] – Technique de “collage” des faux papyrus
- [20:11] – La Donation de Constantin
- [26:00] – Déguisement matériel du faux (taches d’encre)
- [29:44] – L’attrait du faux royal ou pontifical
- [38:12] – L’atelier de faux de Jeanne de Divion
- [44:10] – Passage vers la tolérance zéro des faux
- [47:58] – Restauration moderne et analyse matérielle
- [55:45] – Héritage critique et “légende noire” du Moyen Âge
Conclusion
Cette émission éclaire la richesse et la complexité du rapport médiéval au “faux”. Loin d’être le fruit d’une volonté de tromperie pure, la création de faux documents répondait à des nécessités techniques, mémorielles et politiques. L’évolution du statut du faux reflète les mutations profondes des pratiques de l’écrit et de la société. Finalement, les faux sont devenus, pour l’histoire, des témoins précieux de cette créativité médiévale et de nos propres interrogations sur la vérité des textes.
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