
Histoires de femmes artistes, lutter pour créer 2/4 : Camille Claudel, de l’atelier à l’asile
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Xavier Mauduit
Bonjour, c'est Xavier Mauduit. Après nos gens sur Marne, l'exposition « Au temps de Camille Claudel, être sculptrice à Paris » fait escale au Musée des Beaux-Arts de Tours. L'occasion d'y faire un tour, après avoir écouté l'émission du cours de l'histoire « Camille Claudel, de l'atelier à.
Olivia Gesbert
L'Asile ». Bonne visite! Actrice caméléon et gérie de Jim Jarmusch et de Wes Anderson, la britannique Tilda Swinton. Notre première invitée est à l'affiche du nouveau film du Thaïlandais, Happy Chapoong, vera c'est à cool. Portrait, ce mardi, dans La Grande Table Culture. La Grande Table, Olivia Gesbert. Puis, qui hystérise le débat? Sondage, chaîne d'info, réseaux sociaux, peut-on encore penser par soi-même? Avec nous, la philosophe Marilyn Maézo. La Grande Table, aujourd'hui à midi sur France Culture, franceculture.fr.
Yannick Ripa
Et.
Cécile Bertrand
L'Appli Radio France. Neuf heures et encore six minutes sur France Culture et le cours de l'histoire. C'est avec.
Xavier Mauduit
Vous Xavier Mauduit, bonjour. Plip, il est sept, bonjour Anne-Laure Chouin, bonjour à toutes, bonjour à tous, bienvenue dans le cours de l'histoire. Dans le cours de l'histoire, histoire de femmes artistes luttées pour.
Olivia Gesbert
Créer. Aujourd'hui Camille Claudel. Le cours.
Xavier Mauduit
De l'histoire, Xavier Mauduit. Camille Claudel, de l'atelier à l'asile. En 1886, Camille Claudel a 22 ans. Cette année-là, le 16 juillet, le courrier de l'art dans sa chronique des artistes évoque la jeune sculptrice. Madame Camille Claudel vient de terminer pour Madame la baronne Nathanielle de Rothschild un buste en bronze d'un caractère tout florentin. Cette œuvre d'une rare fermeté de modelé fait grand honneur à la jeune artiste qui s'est formée à sévère école. Elle est l'élève de M. Auguste Rodin. 30 ans plus tard, Camille Claudel est toujours présente dans la presse. Mais cette fois, il est question de son internement forcé en asile. Quelle place pour les femmes artistes dans des sociétés misogynes? Quelle place pour Camille Claudel dans l'histoire de l'art? Cécile Bertrand, bonjour. Au moment d'évoquer Camille Claudel, un parcours, un destin de femme artiste, nous pensons tout de suite à la formation. C'est vrai que Camille Claudel ne vient pas d'un milieu d'artiste. C'est étonnant, déjà nous.
Cécile Bertrand
Avons ici une particularité. Absolument. Son père était conservateur des hypothèques, donc a priori, rien ne la destinait à une carrière d'artiste. Et pourtant, très jeune, elle a commencé à sculpter. Alors peut-être que cette vocation a pu être favorisée par les trois années qu'elle a passées à nos gens sur scène, puisque c'est une ville de sculpteurs, où notamment avait grandi Alfred Boucher, qui a été le premier professeur de Camille Claudel. Donc on peut imaginer que Ça a vraiment pu encourager cette vocation qui n'est pas naturelle dans ce milieu plutôt bourgeois qui était celui de sa famille. Famille qui va accepter d'aller s'installer à Paris pour qu'elle puisse.
Xavier Mauduit
Se former comme sculptrice. C'est dire le talent, mais c'est vrai que vous avez raison d'insister, Cécile Bertrand, sur cette ville, Nogent-sur-Seine. D'ailleurs, vous êtes historienne de l'art et conservatrice, vous êtes directrice du musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine, un lieu lié à un individu. C'est très intéressant d'imaginer comment, dans ces années-là, Camille Claudel est née en 1864, elle s'installe à Nogent-sur-Seine un peu plus tard, quand sa famille se déplace. Comment dans ces années 1870, en fait, Elle développe un art. Vous nous avez cité le nom de celui qui a pu l'inspirer dans ce monde d'artistes. Comment se construisaient ces relations particulières d'artistes à nos gens sur scène?
Cécile Bertrand
Que se passait-il là-bas? Pourquoi là-bas Alors c'est effectivement très étonnant puisque Alfred Boucher n'a pas été le seul. Il y a eu d'autres générations d'artistes et qui d'ailleurs ont également aidé Alfred Boucher à se lancer dans une carrière d'artiste.? Et il va toujours rester cette solidarité des sculpteurs nojentais. Paul Dubois aussi, qui a été directeur pendant 30 ans de l'école des Beaux-Arts, qui a beaucoup aidé Alfred Boucher. Et Alfred Boucher qui, lorsque Camille Claudel s'est installée à Paris, va continuer à la soutenir et va être finalement son premier professeur avant même sa.
Xavier Mauduit
Rencontre avec Auguste Rodin. Et dans la famille Claudel, comment cela est perçu que la jeune fille, enfin c'est pas la jeune parce qu'il y a Paul, Paul il est plus petit que Camille, comment est-il perçu qu'une jeune.
Cécile Bertrand
Fille désire être sculptrice? On n'a pas de témoignage direct mais il semble qu'au départ, les parents ont fait preuve d'une ouverture d'esprit assez remarquable puisqu'ils acceptent que leur fille se forme comme sculptrice, ils acceptent qu'elle s'inscrive à l'Académie Colore aussi, qu'elle loue un atelier pour pratiquer et perfectionner son art. Ça a été certainement plus compliqué par la suite. Alors, est-ce que c'était cette vocation d'artiste ou aussi la liberté extrêmement folle dont Camille Claudel a pu faire preuve dans la manière dont elle a vécu, notamment dans son histoire d'amour avec Auguste Rodin qui allait contre les convenances qui étaient celles de son milieu d'origine. Mais effectivement, par la suite, les relations, notamment avec sa mère, ont été plus complexes. On peut remarquer cependant qu'elle est, par exemple, toujours restée très proche de son frère, qui lui aussi, certainement par sa sensibilité d'artiste, a accompagné aussi Camille Claudel dans sa découverte.
Xavier Mauduit
Du milieu artistique parisien. l'écrivain Paul Claudel, le frère de Camille Claudel, avec un personnage, vous nous l'avez dit, Cécile Bertrand, auquel d'autres noms sont liés. Évidemment, il y a Rodin, Rodin, Claudel. Nous avons toute une histoire qui se construit autour d'une femme qui est une femme d'exception. Bonjour Yannick Ripa. Femme d'exception, les raisons de l'oubli, c'est votre ouvrage publié au Cavalier Bleu et dans cet ouvrage il y a Camille Claudel. En quoi Camille Claudel.
Yannick Ripa
Est une femme d'exception? C'est une femme d'exception d'abord parce qu'elle est sculptrice et que la sculpture n'est absolument pas reliée aux féminins. Il y a une grande division qu'on appellerait aujourd'hui genrée dans l'autorisation que la société donne aux artistes selon leur sexe pour créer Le corps masculin, la virilité, est reliée au feu, à la glaise, au marbre, à tout ce qui est dit noble. On voit d'ailleurs que les critiques, lorsqu'elles se veulent positives, parlent d'une sculpture en disant qu'elle a une belle virilité, et donc relient vraiment tout cela au masculin. Du côté des femmes, Leur corps est relié, lui, aux fluides de par l'émenstruation, de par le liquide amniotique, de par le lait, bref, de par leur fécondité et leur maternité potentielle. De ce fait, on les autorise, et on se souvient évidemment d'Artemisia, on les autorise à reproduire plutôt qu'à créer, parce qu'elles reproduisent la vie humaine, et on les tire, si j'ose dire, du côté de l'eau. Faire de l'aquarelle, c'est tout à fait bien pour une femme, ça ne permettrait sans doute pas le génie, pense-t-on du moins, puisque le génie n'est que du côté masculin. Donc Camille, elle s'inscrit dès le départ dans le choix de son art dans une rupture avec les normes de.
Xavier Mauduit
La différence des sexes. Yannick Rippa, justement dans cette analyse, et c'est très important, nous revenons ici à une histoire du corps. Histoire de l'art bien sûr, mais attribuée des techniques particulières aux femmes, l'aquarelle, l'eau, l'humide, tout ça c'est aussi une histoire du corps, c'est le regard porté sur le corps. Faire l'histoire de l'art nécessite de faire aussi une histoire du genre et nécessite de faire une histoire du.
Yannick Ripa
Corps, c'est bien cela. Oui, tout à fait, parce que sinon on ne comprend pas à quoi sont vouées les femmes. Si on prend un autre exemple, Madeleine Lemaire, qui est une très grande aquarelliste au XIXe siècle, qui est dite la reine des fleurs et dont Proust a parlé largement et s'est inspirée pour Mme Verdurin dans la recherche. Au départ, cette femme qui vient d'une famille de peintres s'adonne à la peinture à l'huile. Elle rencontre Alexandre Dumas, fils avec lequel elle aurait eu une liaison très longtemps, et celui-ci lui conseille d'arrêter pour faire de l'aquarelle, dans lequel elle réussira très bien. Mais on voit bien que pour cet homme, au demeurant par moment d'une extrême misogynie, ce n'est pas concevable. Je suis moins optimiste que ma collègue dans le rapport avec ses parents qu'avec Camille Claudel, y compris avec son frère. Autant elle est soutenue par son père, autant sa mère pense qu'elle n'a pas à faire ce métier qu'elle considère d'ailleurs pas du tout comme un métier et voudrait qu'elle fasse comme sa sœur qui abandonne, elle, sa vocation de musicienne pour se marier et correspondre aux normes de l'époque. Et finalement, ce qui est intéressant à voir, c'est ce rapport que vous soulignez au corps, plus exactement à l'appréhension de ce corps et à la possibilité que les femmes ont. Ma collègue vient de parler d'une folle liberté. C'est intéressant parce que personne ne dirait d'un homme qu'il a une folle.
Xavier Mauduit
Liberté quand il crée. Oui, parce qu'il y a ici une histoire que nous ressentons de proximité avec cette famille, cette famille d'artistes. Il y a Camille Claudel, sculptrice. Il y a Paul Claudel, son frère, qui est écrivain, avec plein d'autres choses quand même, il est diplomate, etc. Et puis, Il y a cet univers très particulier de la famille. Cécile Bertrand, justement, dans la volonté des parents Claudel d'aller à Paris, nous avons l'idée que c'est pour favoriser Camille Claudel, pour qu'elle puisse sculpter. Mais j'imagine qu'il n'y a pas que ça aussi. Il y a la volonté de trouver une bonne école pour.
Cécile Bertrand
Paul. C'est aussi important. Oui, en effet, les deux raisons sont attestées, notamment parce que Paul Clodel a pu en raconter. Mais je pense qu'il faut quand même souligner que c'est assez remarquable de permettre à Camille Clodel de s'inscrire dans une formation professionnelle. pour devenir sculptrice, de louer son atelier, de malgré tout développer cette carrière, au moins au début. Et je pense qu'après, effectivement, sa mère s'est trouvée dépassée par la dimension que prenait la.
Xavier Mauduit
Carrière de sa fille. Et puis Yannick Rippa, dans cette histoire qui nous intéresse, une histoire du genre, une histoire des femmes, nous pouvons nous interroger aussi sur la capacité de décision de la mère de Camille Claudel. En fait, au moment de s'installer à Paris, d'autoriser Camille Claudel à intégrer une académie de sculpture, est-ce que la mère de Camille a son mot à dire? Nous sommes dans une société patriarcale.
Yannick Ripa
C'Est papa qui décide. Oui, et j'ai envie de dire tant mieux pour Camille. Ceci dit, on voit que souvent la possibilité pour une femme de devenir artiste est très liée aux autorisations de la famille. On a l'autre exemple de Marie, Marie-Chef, qui quitte Nice pour aller à Paris avec sa famille et avec elle, très clairement, le soutien maternel. Effectivement, les femmes n'ont pas leurs mots à dire et on voit très bien dans le système éducatif, on va dire, au niveau des artistes, la raison première d'aller dans ces écoles-là, c'est que les Beaux-Arts sont fermés aux femmes jusqu'à la fin du XIXe siècle. Et quand les Beaux-Arts s'ouvrent enfin aux femmes, ils s'ouvrent petit à petit, On est très opposé à ce que les femmes fassent des reproductions de nues avec modèles, parce qu'on heurte complètement ce qui est censé être l'un des attributs majeurs quasiment innés des femmes, qui est la pudeur. Donc cette société patriarcale corsète complètement les élans artistiques des femmes pour qu'elles rentrent dans le moule de la bonne épouse, bonne mère, puisque c'est le destin et la destinée de toutes les femmes. Et quand cette société patriarcale dit en plus, vous voyez, nous avons raison, il n'y a pas de femmes grands musiciennes, il n'y a pas de femmes grands peintres, il peut très difficilement en avoir puisqu'on ne leur permet pas de se former. avec les bases nécessaires, d'où le fait qu'Amie Claudel est à cela aussi une femme exceptionnelle, parce qu'elle va être formée également par Rodin, ce que nous savons, mais il faut avoir déjà un génie féminin dans des plaies à cette société pour arriver rapidement à être une collaboratrice étroite de Rodin et à créer elle-même dans cette.
Xavier Mauduit
Proximité qui fut leur. Cécile Bertrand, effectivement, la possibilité pour Camille Claudel d'apprendre la sculpture se limite à des académies, des ateliers privés. Nous l'avons cité, l'académie Colarossi. Puis après, il y a l'atelier Rodin, c'est impressionnant. Alors Camille Claudel est à ce moment, c'est toute fin du 19e siècle, on va dire qu'elle Elle ne bénéficie pas de l'ouverture de l'institution pour les femmes. Elle le voit, par contre, de son vivant, mais elle est obligée d'aller dans ces ateliers-là. Il y a une vraie limite de possibles pour les femmes pour apprendre la sculpture. Ça lui permet d'entrer dans ces ateliers.
Cécile Bertrand
Aussi, de rencontrer Rodin. Oui et effectivement la question du nu est absolument centrale dans la formation des sculpteurs et donc c'est un enjeu très important pour la formation de ces femmes. C'est quelque chose qu'on va retrouver dans la carrière de Camille Claudel qui elle a pu se former à la représentation du corps nu. et qui va proposer des groupes nus. Et notamment, lorsqu'elle va réaliser la valse, cette œuvre emblématique, elle va d'abord réaliser un couple entièrement nu. Et elle va chercher à obtenir une commande de l'État pour un marbre de cette œuvre. Et lorsque l'inspecteur des Beaux-Arts vient voir le modèle pour décider ou non de passer la commande, Il va, dans son rapport, demander à l'artiste d'habiller son groupe. Et là, on sent qu'il y a un problème et probablement accru par le fait que l'artiste soit une femme. Le premier problème, c'est que c'était un sujet contemporain, la valse. Donc à l'époque, c'est assez subversif de proposer un nu pour ce sujet contemporain sans aucun prétexte mythologique ou allégorique. Mais certainement, le fait que Camille Claudel soit une femme pose davantage problème dans la réalisation de ce groupe nu. Et c'est ce qui va conduire Camille Claudel, avec une réussite extraordinaire de cette contrainte, elle va faire un atout qui va donner encore de l'élan et lui permettre d'évoquer ce tournoiement qui est propre à la valse. Mais c'est ce qui va la conduire à modifier son œuvre et à ajouter cette draperie qui vient couvrir les.
Xavier Mauduit
Jambes de sa danseuse. Et nous avons ici vraiment l'histoire du Corin, au centre de notre interrogation dans le cours de l'histoire sur France Culture, autour de cette figure magnifique de Camille Claudel. Camille Claudel qui entre dans l'atelier Rodin, le musée Rodin.
Conservatrice Musée Rodin (1962)
En garde le souvenir. Nous retrouvons une autre inspiratrice de Rodin qui joue un grand rôle et qui est associée à sa vie dans les périodes les plus riches de sa création, c'est Camille Claudel, qui était son élève et qui a été, il faut le dire, la meilleure femme sculpteur de la fin du XIXe siècle. Je ne rappellerai pas l'histoire de Camille Claudel qui est assez tragique et dramatique, mais elle a été, puisque nous évoquons Rose Buret, elle a été pour Rodin.
Xavier Mauduit
Une très grande inspiratrice. Camille Claudel évoquée au musée Rodin dans l'émission « Les bonnes adresses du passé », c'était en 1962, et la dame que nous entendions est la conservatrice du musée Rodin, donc dans ces années 1960, avec l'évocation d'une grande sculptrice. Alors ça, c'est quelque chose qui est important à souligner dès qu'il est question de Camille Claudel et globalement de toutes ces femmes artistes. Yannick Rippa, il y a le destin de la femme artiste. Il y a tout ce qu'elle a pu connaître. Nous avons évoqué avec Artemisia Gentileschi au XVIIe siècle, cette femme qui a subi un viol, qui s'est battue pour que ce viol soit reconnu et condamné. Avec Camille Claudel, il y a la relation avec Rodin. Et puis ensuite, il y a la folie. Peut-être avant tout, dans ces femmes d'exception, il faut.
Yannick Ripa
Évoquer que c'est une grande sculptrice. Oui, évidemment, c'est le premier point. Ce qui, en même temps, est terrible, c'est que dans la transmission mémorielle de cette femme, qui est très longtemps oubliée, même si votre extrait montre qu'au musée Rodin, on parlait d'elle avant qu'elle soit redécouverte, il faut attendre 1982, à peu près, pour qu'Anne Delbé, spécialiste du théâtre de Claudel, de Paul, tombe, si j'ose dire, sur Camille pour la faire ressurgir. Et en même temps, elle ressurgit aussi à travers 30 ans de création, mais aussi 30 ans d'internement. Et avec le très beau film au demeurant de Bruno Nuiten, où une Isabelle Adjiani incarne somptueusement Camille, ce qui reste dans la mémoire des gens longtemps, ce sera la folie de Camille Claudel, à tel point qu'on est à même de se demander si la folie a pas jouer un rôle majeur dans cette transmission mémorielle vers des gens qui s'intéressent moins à la sculpture, à l'art, qu'à cette dimension romanesque et tragique de sa vie. Mais bien sûr, c'est d'abord une grande sculptrice. Mais je me répète, quand vous interrogez les gens, et notamment moi qui suis professeure à l'université de Paris, quand j'interroge mes étudiants, ce qu'ils savent d'elles, c'est sa folie, ce qui est quand.
Xavier Mauduit
Même terriblement tragique après tant d'années. Et c'est important effectivement là aussi de travailler sur nos représentations des personnages et c'est aussi le travail que vous menez, Cécile Bertrand, au Musée Camille Claudel, à nos gens sur scène. C'est toute une réflexion sur l'existence et bien sûr il y a cette relation intense, tumultueuse avec Auguste Rodin et puis il y a l'internement, la folie de Camille Claudel et l'œuvre. Est-il possible de séparer les deux dans le cas de Camille Claudel?
Cécile Bertrand
Tellement ces deux mémoires sont imbriquées. En effet et c'est vrai que même par exemple la relation à Rodin, il y a la dimension romanesque de l'histoire d'amour mais il y a aussi vraiment l'œuvre. C'est-à-dire que c'était avant tout deux artistes qui se sont trouvés aussi en tant qu'artistes et qui vont travailler ensemble, s'influencer l'un l'autre. Camille Claudel va beaucoup apprendre dans l'atelier de Rodin en le regardant travailler, en échangeant avec lui. Mais Auguste Rodin va aussi évoluer au contact de Camille Claudel. d'abord parce qu'ils vont travailler ensemble, mais aussi parce qu'on a la sensation qu'il trouve le regard qui va lui permettre d'avoir un retour sur son œuvre et d'évoluer. C'est assez tardif, mais c'est assez symptomatique quand il y a la polémique autour du monument à Balzac. On a une lettre de Camille Claudel, il ne se voit plus. mais elle lui écrit parce qu'Auguste Rodin lui a demandé son avis sur cette œuvre qui fait polémique. Et elle lui dit tout le bien qu'on en pense. Et là, on perçoit à quel point l'avis de Camille Claudel était capital pour Auguste Rodin et la manière dont.
Xavier Mauduit
Il se positionnait en tant qu'artiste. Deux artistes proches qui échangent. En plus, deux personnes qui entretiennent une relation d'intensité amoureuse. Je ne sais pas où se place l'amour dans l'histoire, mais en tout cas, il y a quelque chose de très fort entre les deux, mais surtout cet échange. Cet échange qui est intense dans l'art, dans les œuvres créées. Pourtant, au sein de l'atelier, il y a une hiérarchie. Dans l'atelier, c'est Rodin le chef et alors Camille Claudel est praticienne, c'est le mot que l'on utilise. Qu'est-ce qu'elle fait en fait dans cet atelier?
Cécile Bertrand
Elle n'est pas la seule d'ailleurs. Non, non, l'atelier de Rodin, il faut vraiment se représenter une ruche qui était à la mesure des commandes que l'artiste recevait. Et donc, on sait notamment qu'elle travaillait sur les mains et les pieds de certaines sculptures. On pense que notamment sur le monument des bourgeois de Calais, elle a pu modeler un certain nombre de mains ou de pieds. Ensuite les praticiens réalisaient des tâches multiples, c'était par exemple souvent eux qui taillaient les marbres, c'est-à-dire que l'artiste réalisait un modèle en terre qui était ensuite moulé en plâtre, et d'après ce plâtre, une autre personne, le praticien, réalisait le marbre en faisant une copie du plâtre. Donc ça c'est aussi, même si on manque d'éléments en fait sur Camille Claudel, sur ce qu'elle faisait exactement, on a quelques indices, Mais parce qu'ils avaient une relation tellement proche, elle échappe en fait un peu aux archives, aux livres de contes qui pourraient nous renseigner sur les tâches exactes. Mais voilà, on peut penser qu'elle a pu aussi peut-être tailler un certain.
Xavier Mauduit
Nombre des marbres d'œuvres de Rodin. Et puis justement, au moment, on le sait bien, travailler avec son compagnon ou sa compagne peut poser des soucis quand on ne s'entend pas. Il faut toujours se béfier de ça et c'est un peu le cas de Camille Claudel et d'Auguste Rodin. Rodin, c'est l'écho que l'on retrouve dans ce film de Bruno Nutten qui.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
A déjà été évoqué. Camille Claudel. « Finalement, tu.
Auguste Rodin (Gérard Depardieu)
Es ma pire ennemi. Je.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Te.
Auguste Rodin (Gérard Depardieu)
Découvre. Mais tu m'as tout.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Volé! Tout! Ma jeunesse, mon travail.
Auguste Rodin (Gérard Depardieu)
Tout! Tu m'accuses d'avoir gâché ta vie. Mais j'aurais préféré ne jamais être rencontrée! J'aurais préféré être dans un asile! Là où tu aimerais bien me mettre d'ailleurs! Tu veux.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Pas bien me mettre dans un asile! T'es complètement ivre morte, complètement saoule! Il paraît que tu bois.
Auguste Rodin (Gérard Depardieu)
Maintenant, on dit que tu bois partout! Mais si j'arrêtais de boire, tout le monde dirait que c'est toi! Et tout le monde verrait que c'est toi qui m'a mise dans un état pareil! Alors que tout le monde pense que je suis dans cet état parce que je.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Bois!
Alors laisse-les croire que je bois! Camille! Je suis sculpteur, professionnel, reconnu! Je te soutiens! Je sais que.
Auguste Rodin (Gérard Depardieu)
Tu peux te vanter d'avoir contre toi! Qu'est-ce que tu veux dire professionnel? Ça veut dire quoi? Ça veut dire diriger trois ateliers à la fois pour cumuler les commandes? Ça veut dire jouer aux jeux sociaux au lieu de mettre la main à la pâte parce que tes ouvriers tu les colles au travail mais tu mets seulement la touche finale à tes marbres? Et moi, en tant qu'artiste, tu.
Xavier Mauduit
T'Étonnes que je profite de ce système? Tu t'étonnes Isabelle Adjani, sublime Camille Claudel, Gérard Depardieu, formidable Auguste Rodin.? Dites-nous, Yannick Ripa, ici nous avons comme une boule à facettes à étudier dès qu'il est question d'une femme artiste. Parce que nous avons la femme artiste, celle qui crée dans un monde uniquement masculin ou en tout cas dominé par les hommes, l'institution est aux mains des mâles dominants et puis nous avons la place d'une femme elle-même dans la société qui, elle aussi, est très masculine. Les deux vont de pair et c'est aussi pour ça que Camille Clodel est très intéressante. Il y a cette relation amoureuse et il.
Yannick Ripa
Y a cette relation professionnelle avec Rodin. Oui et la difficulté pour cette femme c'est évidemment qu'elle cumule, si j'ose dire, les handicaps parce que la passion qui unit Rodin et Camille est vouée à l'échec dès le moment où Rodin ne veut pas quitter sa compagne. Donc, en tant que femme, elle n'existe pas aux yeux de la société, si ce n'est en tant que femme marginale, avec une relation qui se situe du côté, on va dire, de l'illégitimité, de l'adultère, alors qu'il n'y a pas mariage, donc ce n'est pas vraiment en adultère. Mais c'est vécu comme ça. Elle aurait avorté, peut-être même plusieurs fois. Là aussi, l'avortement est évidemment totalement condamné par la société comme un crime. et elle l'est de surcroît dans cette concurrence qui est insupportable, probablement, je pense quand même, du côté de Rodin, même si on a beaucoup de mal à trouver des sources qui l'expriment clairement. Et de ce fait, Camille est enfermée dans une impasse dont elle ne peut pas sortir et dont la folie est sans doute une voie, si ce n'est d'échapper belle, parce que le mot ne convient vraiment pas, Mais je pense que sa paranoïa est extrêmement liée, et les psychiatres qui aujourd'hui essaient de saisir sa folie, ce qui est bien difficile sans le sujet lui-même, tombent assez d'accord là-dessus. Et ce que je trouve intéressant par rapport au XIXe siècle, c'est que quand quelqu'un est interné au XIXe siècle, on dit que la personne est placée, voire qu'elle est interdite. Ce mot qui a été utilisé par Anne Rivière il y a très longtemps sur un très beau livre sur Camille Claudel, on voit bien que le problème de Camille, c'est qu'elle est interdite d'avoir une relation amoureuse qui s'affiche, qui est légitimisée. Elle est interdite de créer de la sculpture, elle est interdite de faire concurrence à Rodin, qu'elle pourrait peut-être même, pour certains, dépasser, supposer qu'il faille, comme ça, comparer tout le temps les œuvres. Elle est interdite de singularité. Elle est interdite de partout et cette interdiction conduit probablement à la paranoïa et.
Xavier Mauduit
À l'enfermement pour qu'on l'interdise de s'exprimer. Yannick Ripa, vous êtes professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris VIII et vous êtes l'auteur des « Femmes dans la société » ou encore de « L'Europe des femmes » et plus récemment de « Femmes d'exception, les raisons de l'oubli ». C'est certain que dans ce monde que nous évoquons, dans cette construction sociale avec une place prépondérante donnée aux hommes, pour Camille Claudel, il est difficile de trouver, mais ne serait-ce que la possibilité de créer, d'exposer ou de.
Yannick Ripa
Vendre ses œuvres, d'où des petites lettres.
Camille Claudel (reading letter)
À son marchand, éditeur Eugène Blot. « Monsieur Blot, il serait vraiment trop curieux que vous soyez bien tranquille pendant que tout le monde s'agite. Comment pouvez-vous dormir sur vos deux oreilles pendant que des quantités de femmes sculpteurs s'écrient à l'aide, au secours, je me noie? Comment vos rêves ne sont-ils pas continuellement troublés par les hululements de tous ces chacals? Trouverais-je encore une note assez soprano, assez suraiguë pour percer votre tympan endurci par une longue habitude de cette sombre musique? Ô ciel! Une proie, une victime, un buste, quelque chose à dévorer pour ces hyènes assoiffées de carnage. Les affaires sont les affaires, me répondrez-vous froidement à titre d'échappatoire. Cependant, il faudrait bien que vous vous exécutiez.
Yannick Ripa
De temps en temps, à moins que.
Camille Claudel (reading letter)
Vous ne préfériez vous faire dévorer vous-même. Si vous pouviez détourner à mon profit un petit billet de mille francs, au détriment d'un honnête homme de client, il n'est pas besoin de vous dire qu'il ne calmerait encore.
Xavier Mauduit
Que la moitié de mon appétit. Recevez mes sincères amitiés. Claudel, toujours la même. Camille Claudel, toujours la même. Quelle belle signature dans cette lettre de Camille Claudel à un marchand d'art. Nous étions en avril 1905, c'est une lecture de Vanda Benes dans le cours de l'Histoire sur France Culture. Et justement, Cécile Bertrand, la rupture entre Camille Claudel et Auguste Rodin a lieu en 1893. Donc Camille Claudel, veut construire sa propre carrière, veut construire son indépendance, c'est extrêmement difficile. Elle a du mal à s'imposer, non pas parce qu'elle n'a pas de talent, elle.
Cécile Bertrand
Regorge de talent, mais parce que la société lui en donne peu les moyens. Oui, et justement cette relation avec Rodin a des conséquences un peu ambivalentes, puisqu'elle va pouvoir profiter de son réseau, notamment son réseau de critiques, de collectionneurs qui vont lui commander des œuvres. Mais en même temps, de par cette relation, cette proximité, elle va toujours être ramenée à une accusation de faire du Rodin, de presque copier. le style de son maître alors qu'en fait elle avait vraiment un style bien à elle. Et je suis persuadée que quand elle quitte Rodin c'est aussi peut-être d'abord pour prendre sa liberté d'artiste et affirmer son indépendance par rapport à l'art de son maître. Et ce qui est très remarquable, c'est qu'à ce moment-là, elle va complètement renouveler son travail en réalisant ce qu'elle a appelé elle-même les croquis d'après-nature et qui sont ces petites œuvres, ces petits formats des scènes inspirées de la vie quotidienne, miniatures et inspirées en partie par l'art japonais et qui en effet sont quelque chose de complètement étranger à l'art de Rodin qui en plus à ce moment-là s'oriente vers des formats encore plus monumentaux. Et c'est très conscient chez elle. On a une lettre à son frère Paul où elle parle de ses projets en cours et où elle lui dit « tu vois que ça n'est plus du tout du Rodin ». Donc c'est vraiment affirmé de sa part et elle veut montrer qu'elle peut faire autre chose. Et ce qui est absolument incroyable c'est qu'en presque en se forçant ainsi à se renouveler, elle va faire des œuvres extrêmement convaincantes, peut-être ses œuvres les plus originales et les.
Xavier Mauduit
Plus abouties. Comme par exemple « Les Causeuses » ou « La Vague » qui font partie de ses chefs-d'œuvre. Ça doit être terrible pour Camille Claudel de savoir tout ce que Rodin lui doit et de sans cesse entendre quand elle présente des oeuvres « Oh oui, mais vous faites du Rodin! ». C'est insupportable aussi cette idée-là, Yannick Ripa. Justement, dans votre réflexion sur les raisons de l'oubli de toutes ces femmes d'exception, Camille Claudel est en rivalité.
Yannick Ripa
Constante avec Rodin, même dans la mémoire. En fait, il y a toujours ces comparaisons où, dans ces cas-là, le genre apparaît. Oui, tout à fait, mais elle n'est pas seulement oubliée pendant très longtemps à cause de Rodin. Je pense que la figure de Paul Claudel écrase à un moment donné la mémoire de Camille. Avant les années 1980, quand on disait Claudel, ce qui venait immédiatement à l'esprit, c'est Paul. Aujourd'hui, si on fait la même expérience, comme Paul Claudel est de moins en moins lu, surtout par les les jeunes générations, eh bien, si vous demandez à Claudel qu'est-ce que ça vous dit, souvent c'est d'abord Camille qui arrive. Donc la figure de Paul l'écrase parce que, loin d'aider sa sœur lorsque celle-ci commence vraiment réellement à aller mal, et bien la liberté de sa sœur gêne cet homme dont la réputation d'être un catholique avec des valeurs morales très fortes, elle est l'inverse, elle est la marginale. Pour presque excuser le comportement de Camille, il faut la déresponsabiliser et la qualifier de folle, avant même qu'elle ait des symptômes réels. mais qui sont interprétées très tôt dans ce sens-là, parce qu'être ce qu'elle est, c'est déjà de la folie. Donc je pense qu'il y a ces deux figures masculines, avec du côté d'ailleurs de Rodin, lorsqu'elle est internée, il essaiera de l'aider, de faire passer à la chambre un décret pour aider les artistes nécessiteux, alors que Paul Claudel ne va pas, en prenant une formule un peu rude, lever le petit doigt pour sa sœur en la laissant dans des asiles pour miséreux alors qu'il a parfaitement les moyens de l'installer comme elle lui demande par lettre dans une demeure des Claudel avec une infirmière à ses côtés. Donc on voit que les deux figures masculines à l'exception la troisième étant son père qui malheureusement décède et ne pourra pas.
Xavier Mauduit
L'Aider lorsqu'elle est internée Les deux figures masculines écrasent complètement Camille en tant que femme, en tant que sœur, en tant qu'artiste. La ronde des folles femmes, folie et enfermement au XIXe siècle, c'est votre ouvrage Yannick Ripa, issu de votre thèse. Et justement, quand il est question.
Henri Asselin
De ces troubles de Camille Claudel, nous disposons d'une incroyable archive. Henri Asselin, journaliste critique d'art, qui s'exprimait justement sur Camille Claudel. Ceux qui vraiment la connaissaient, l'admiraient et l'aimaient, ne pouvaient malheureusement pas rire de ces extravagances. On la savait en proie de terribles hantises que de tels débordements ne calmaient que momentanément. Un matin, comme j'arrivais pour prendre la pause, la porte ne me fut ouverte qu'après de longs conciliabules. Je fus enfin en présence d'une camille sombre, défaite, tremblante de peur et armée d'un manche à balais hérissé de clous. Elle me dit « Cette nuit, deux individus ont tenté de forcer mes persiennes. Je les ai reconnus, ce sont deux modèles italiens de rodins. Il leur a donné l'ordre de me tuer. Je le gêne, il veut me faire disparaître. La folie de la persécution, qui faisait en elle son lent et cruel travail de sape et de mine, avait cette nuit-là accompli d'inquiétants.
Xavier Mauduit
Progrès. À partir de ce moment-là, chaque été, Camille se mit à détruire systématiquement, à coups de marteau, toutes ses œuvres de l'année. C'est une évocation en 1956 de Camille Claudel par Henri Asselin. Camille Claudel et sa paranoïa, sa destruction des œuvres. Cécile Bertrand, vous êtes directrice du musée Camille Claudel à nos gens sur scène, c'est en kikinant, il manque plein d'œuvres. C'est important aussi de le dire, sa destruction d'œuvres, c'est.
Cécile Bertrand
Aussi un des signes qui font réfléchir à la folie. À quel moment la décision est prise et par qui d'interner Camille Claudel? Alors c'est en 1913, juste après le décès de son père, afin d'assister au funérail Paul Claudel qui était alors en poste à l'étranger, rentre en France. Et c'est à ce moment-là qu'il va.
Xavier Mauduit
Avec leur mère prendre la décision de faire interner Camille Claudel et ensuite, légalement, c'est la mère qui va signer l'acte véritable d'internement. Cet internement est un internement, nous sommes au XXe siècle, mais qui est la continuité d'une très longue histoire de l'internement. Yannick Ripa, justement, cette idée d'enfermer Camille et.
Yannick Ripa
Claudel parce qu'elle ne correspond pas à ce que la société attend d'elle, est quelque chose qui marque profondément le XIXe siècle, enfermée. Oui, la loi de 1838 sur les asiles, enfin plus exactement à l'époque sur les hôpitaux spéciaux, ce que nous appelons hôpitaux psychiatriques ou asiles, permet deux types d'internement, de placement, soit un internement dit d'office qui est fait par la police qui voit que quelqu'un a un comportement totalement anormale, fou, aliénée, soit un internement dit, bien ironiquement, volontaire, puisque c'est par la volonté d'un tiers, que ce soit la famille, les patrons, le voisin, et tout ça appuyé par des certificats médicaux, un certificat médical extérieur qui demande le placement, plus après, en général, un certificat dans la préfecture de police où la personne passe, puis à l'hôpital et réitéré tous les 15 jours. Il faut quand même dire que ce grand renfermement, comme disait Foucault, avec la loi 38, fait quand même tomber la maladie mentale dans le champ thérapeutique et on peut espérer que ces gens souffrants seront soignés. Dans les faits, même si c'est un grand progrès en termes médical et humain, l'asile est un lieu plus de garde que de soin qui a pour but de protéger l'individu contre lui-même ou de protéger la société contre cet individu. Or, quand on voit les causes d'internement, il y a là une dimension genrée éclatante, à savoir que L'ambition féminine est considérée comme une cause de la maladie et de surcroît d'internement, et qu'à côté d'un génie comme Camille, on voit des femmes petitement artistes, notamment une femme qui est poète, et son ami Élise, grande aliéniste d'Istrella, s'interroge en se disant que si cette femme était née dans un milieu aristocratique, elle brillerait dans un salon alors qu'elle est cuisinière. On pense qu'elle est folle. Ceci dit, il la garde à l'hôpital et elle meurt internée. On voit que dans l'internement, il y a une dimension très forte qui déclenche la folie. On voit des femmes qui deviennent folles parce qu'elles n'ont pas pu avoir d'enfants, alors que les hommes vont devenir fous parce qu'ils ont leur entreprise qui a fait faillite. Et dans le cas des artistes, on voit que la lutte de ces femmes pour résister va jusqu'à la folie. La paranoïa de Camille Claudel fait sans doute On ne peut pas douter qu'elle aille très mal. Aujourd'hui, elle serait soignée avec des médicaments, elle serait dehors. La question qui se pose dans cette histoire, dans ce lien étroit entre l'aliénation, la folie et l'internement, c'est quelle est la part de l'impact de la société pour déclencher.
Xavier Mauduit
La folie et pourquoi cette femme n'est-elle pas libérée, y compris quand les médecins disent qu'elle peut sortir et que Paul s'y oppose. Et oui, le rôle majeur.
Cécile Bertrand
De Paul.
Yannick Ripa
Claudel qui est évoqué.
Cécile Bertrand
Dans le film Camille Claudel 1915.
Yannick Ripa
Un film de Bruno Dumont avec Juliette Binoche en Camille.
Cécile Bertrand
Claudel. Mon people. Ça.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Grille.
Auguste Rodin (Gérard Depardieu)
Ça bugle. Ça.
Yannick Ripa
Pleurniche, ça grille, c'est.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Insupportable. Ils sont.
Xavier Mauduit
Des.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Créatures, même leurs parents peuvent pas supporter. Pourquoi je suis ici? Prends-moi. Prends-moi, enlève-moi d'ici. Ils ont essayé d'empoisonner. Camille. Que crois-tu? Camille. Que faisons-nous, maman, Louise et moi? Nous faisons tout.
Cécile Bertrand
Pour que.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Tu ailles mieux. Nous t'offrons les meilleurs soins, nous.
Xavier Mauduit
Te payons la meilleure pension alors que notre pays est en guerre. T'es injuste. Je ne cesserai d'être injuste qu'en cessant d'être sincère. Justement, il y a cette relation très complexe, Camille-Paul-Claudel. Et puis, dans cette histoire, la paranoïa fait pas de problème, pas de débat. Cécile Bertrand, paranoïa, la.
Cécile Bertrand
Peur d'être volée par la bande à Rodin, la peur d'être empoisonnée. Ça, c'est une certitude. Pendant son internement, Camille-Claudel continue-t-elle de sculpter? Non, alors on a même des témoignages selon lesquels on lui aurait proposé et elle le refuse. Je pense qu'en fait dans sa paranoïa, déjà on voit même avant même d'être internée, son inspiration se tarie. La maladie est vraiment un frein pour elle dans sa créativité et aussi dans sa capacité physique à sculpter. Et puis elle a, je pense, tellement peur que d'autres lui volent ses œuvres et tirent le profit de son propre travail qu'en fait elle n'a pas la volonté de travailler. Sur l'internement, moi je ne suis pas tout à fait d'accord avec ma collègue sur le rôle de Paul Claudel. Je pense qu'il a fait tout ce qu'il pouvait pour l'aider et que ça n'était pas si simple. Il faut aussi se replacer dans la situation de l'époque et dans celle de Paul Claudel qui était diplomate et qui a vécu à l'étranger et loin de la France pendant la majeure partie de ce temps. et qui n'était pas non plus... qui avait lui-même une famille très nombreuse et donc je pense que c'était pas non plus si simple que ça de dire qu'il n'avait qu'à l'installer dans une maison avec... voilà je pense que ça n'était pas si facile que ça et que malgré tout il a toujours eu à coeur de prendre soin de sa sœur, d'aller la voir à chaque fois qu'il rentrait en France même s'il ne rentrait pas très souvent donc effectivement il n'est pas allé la voir très souvent mais il est allé la voir quand il rentrait en France Et quand à un moment donné, effectivement, mais à une assez courte période en fait, les médecins suggèrent qu'elle pourrait peut-être sortir. Pour moi, ce n'est pas Paul Claudel qui s'y oppose. C'est plutôt la mère qui, effectivement, a cette peur de la maladie de sa fille et.
Xavier Mauduit
De ce qu'on va pouvoir en penser la société. Et c'est plutôt elle, en fait, qui s'oppose à cette sortie que Paul Claudel. Yannick Rippa justement, Paul Claudel est au cœur de toute cette réflexion parce qu'il devient la seule figure masculine autour de Camille Claudel du temps de son internement. Rodin n'est plus là en tout cas, pas au début de l'internement, le père est.
Yannick Ripa
Décédé. C'est une relation complexe parce que c'est lui qui va décider en fait de l'avenir de sa sœur.— Oui, tout à fait. Moi, ce que je voudrais dire en disant qu'il ne fait pas... Effectivement, on n'est pas d'accord, mais c'est très bien. Ça fait un débat. Mais je veux dire que rester à Paris quand on est interné suppose qu'on pourra peut-être un jour ressortir. Dès le moment où les gens qui sont internés à Paris ou dans la région Ville-Evrard et qui sont emmener en province, c'est fini. Et tout le monde le sait. Or Camille, elle est internée d'abord dans la région parisienne, puis elle est internée en province, à Montevergne, dans un des hôpitaux psychiatriques les pires de province. Or les moyens de la famille Claudel pouvaient vraiment lui offrir autre chose. Et c'est là où on a le sentiment Il faut l'oublier, quoi. Et les lettres de Camille à son frère sont vraiment dans ce sens-là. Elle dit vraiment clairement qu'elle ne comprend pas pourquoi on la laisse là. Or, la mère de Camille meurt en 1929. Elle ne va jamais voir sa fille. Lui viendra très peu la voir, apprendra qu'elle est morte. Alors évidemment, c'est la guerre, la situation. Deuxième guerre, la situation. est très difficile, mais il n'empêche que personne ne se préoccupe de cette femme. Donc, il est difficile aussi de dire que c'est lié uniquement à la domination masculine, parce que la mère, on pourrait dire que la mère se comporte pareil, mais la mère a intégré les modèles de cette société. Donc il y a une part d'inconscient dans les comportements qui est liée au système normatif. Qu'est-ce que c'est qu'être une femme correcte ou être un homme correct? Et là encore, le côté artiste rejoint ces difficultés. Et on voit lorsque Paul Claudel va organiser une exposition pour sa sœur, alors que celle-ci est morte dans les années 50, il a des phrases terribles sur sa sœur. Il dit qu'elle avait tout en main, qu'elle a tout raté alors que lui a tout réussi. Et je trouve que cette façon de se mettre en avant pour dire que lui a tout réussi pendant qu'elle a tout gâché, le moins qu'on puisse dire, c'est que ce n'est pas, à mon avis, une posture bienveillante. Mais une fois de plus.
Xavier Mauduit
Je crois que pour lui, il y a quelque chose d'impensable à ce que Camille ait rompu avec les normes de son époque. C'est très important d'évoquer cette figure de Paul Claudel qui mériterait une émission entière. Je m'en rends compte, mais c'est vrai parce qu'écrivain, diplomate, les pièces de théâtre, le pilier de Notre-Dame, l'illumination. Justement, quand nous évoquons la mort de Camille Claudel, même son internement, donc on est à Montevergne, c'est pas très loin d'Avignon. Dites-nous, Cécile Bertrand, nous sommes durant la seconde guerre mondiale. La mort de Camille Claudel, c'est aussi une histoire dramatique, non pas d'un individu.
Cécile Bertrand
Mais une histoire beaucoup plus globale de tous ces malades, mentaux, enfermés à ce moment-là et qui subissent plus que tout autre l'éprivation. Oui, en effet. Yannick Ripa serait peut-être mieux à en parler que moi, mais il y a eu des difficultés d'approvisionnement et qui ont conduit à un nombre de morts par malnutrition absolument incroyable.
Xavier Mauduit
Et effrayant. Et malheureusement, Camille Claudel a fait partie de ces victimes des restrictions pendant la guerre.
Cécile Bertrand
Dans les hôpitaux psychiatriques en particulier. Et la redécouverte de Camille Claudel, c'est aussi ce musée. A nos gens sur scène, mais c'est récent, Oui, le musée est ouvert en 2017. En fait, il existait un musée de sculpture enternurement créé justement par Alfred Boucher, dont on parlait tout à l'heure. Et il a été décidé par la municipalité de donner une nouvelle dimension à ce musée en acquérant une collection Camille Claudel pour l'exposer dans la maison où elle a vécu avec sa famille à l'époque, maison qui a été agrandie par une extension contemporaine. Et donc, la collection qu'avait constituée Reine Marie Paris, qui est l'un des artisans de la redécouverte de l'artiste, qui est une petite nièce de l'artiste, et qui a, au fil de cette redécouverte, constitué une collection absolument incroyable des œuvres de.
Xavier Mauduit
Sa grande-tante. Cette collection a été acquise pour constituer le premier fonds du musée, qui ensuite a pu être enrichi par d'autres acquisitions. Et puis Camille Claudel se retrouve au musée Rodin à Paris aussi. C'est-à-dire que Camille Claudel, c'est un augent sur scène évidemment. Il suffit d'aller sur le site du musée pour avoir l'actualité. Puis il y a les catalogues aussi dont vous en avez dirigé certains. Cécile Bertrand, merci beaucoup à vous de nous avoir parlé de Camille Claudel. Et merci aussi beaucoup Yannick Ripa. Il y a tant et tant à dire, femme d'exception, les raisons de l'oubli. Merci de nous avoir parlé de l'histoire d'une sculptrice, de l'histoire d'une femme aussi. de son oubli.
Camille Claudel (Isabelle Adjani)
Qu'Amie Claudel luttait pour créer. Mais dans le cours de l'histoire, il est temps de retrouver Gérard Noiriel avec le pourquoi du comment. Dans une précédente chronique, j'ai montré que, contrairement à ce qu'affirment aujourd'hui certains polémistes, on ne pouvait pas établir de lien entre le prénom d'une personne et le sentiment d'appartenance à une nation. J'ai indiqué, sans pouvoir y insister, que ce genre de polémique n'était pas nouveau, mais qu'elle s'était focalisée au départ sur les patronymes qui étaient présentés comme des noms accouchés dehors. Comme on m'a demandé d'où venait cette expression, j'ai fait la petite enquête que je vous présente aujourd'hui. Il paraît que dans l'ancien temps, lorsqu'un voyageur égaré demandait le gîte à des villageois, s'il n'avait pas un nom chrétien, il risquait fort d'être éconduit et de passer la nuit dehors. Ce qui a changé de nos jours, c'est que le dehors n'est plus défini par rapport aux limites du foyer ou du village, mais par rapport aux frontières nationales. Avoir un nom étranger a été progressivement perçu comme un obstacle pour tous ceux qui voulaient être accueillis dans la nation française. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, une circulaire du ministère de l'Intérieur concernant la naturalisation des immigrés a abordé ce point en affirmant que leur patronyme devait perdre leur consonance étrangère pour que les naturalisés cessent de se sentir différents des autres citoyens. En 1947, dans la revue Population, un démographe nommé Juret, A. Juret, je n'ai pas retrouvé son prénom, s'est penché sur le problème. Il a constaté que sur les onze joueurs faisant partie de l'équipe de France de football, il n'y avait que cinq noms bien français. Les autres s'appelaient Darui, Jedrezac, Rodriguez, Matteo, etc. Pour Juret, il y avait là un grave problème car, dit-il, la langue exprime en effet dans son vocabulaire et sa syntaxe, et même dans sa prononciation, l'essentiel de la mentalité, des aspirations et du caractère d'un peuple. Pour résoudre le problème, ajoute Juret, il faut franciser ses noms à coucher dehors. Il estime que l'opération est relativement facile pour les patronymes italiens, espagnols, portugais ou roumains, parce que ces noms viennent des langues romanes issues du latin. Mais ajoute-t-il, comment obtenir que sonnent bien français des noms tels que Lirkov, Lizovski, Malinovski, Manikovski, Marek, Malakov, Novaki, Narevski? On sent dans cette longue litanie que j'ai volontairement abrégée l'angoisse du grand patriote que devait être M. Juret. Que va devenir la France si ce problème d'assimilation des noms n'est pas résolu? La solution qu'il propose consiste à remplacer ces noms accouchés dehors par des patronymes qui soient bien de chez nous. Ainsi propose-t-il qu'un français de fraîche date qui s'appellerait Wasilewski, on lui donne le nom de Basile. Petrovitch deviendrait Pierre, etc. La même méthode pourrait être appliquée pour les noms flamands. Vandenberghe deviendrait ainsi Démon, idem pour les noms allemands. M. et Mme Hirsch deviendraient M. et Mme Serre. Hasenfuss deviendrait Pied-de-Lièvre. Birnbaum deviendrait Poirier, etc. Ces discours ridicules sur la francisation des noms sont tombés dans l'oubli à partir des.
Podcast: Le Cours de l’Histoire (France Culture)
Host: Xavier Mauduit
Guests: Cécile Bertrand (historienne de l’art, directrice du musée Camille Claudel à Nogent-sur-Seine), Yannick Ripa (professeur d’histoire contemporaine, autrice de Femmes d’exception, les raisons de l’oubli)
Date: 31 janvier 2026
Episode Theme: Comprendre le parcours de Camille Claudel, sculptrice exceptionnelle du XIXe siècle, dont la carrière, marquée par la lutte pour la reconnaissance artistique dans une société patriarcale, s’achève tragiquement par l’internement en asile. L’épisode explore la place des femmes artistes, la construction de la mémoire autour de Claudel, ses relations familiales et amoureuses, et la question de l’enfermement des femmes considérées dérangeantes.
Présentation de l’épisode et de la série “Histoires de femmes artistes, lutter pour créer”
Contexte familial et social
Camille Claudel découvre la sculpture à Nogent-sur-Seine, un foyer de sculpteurs, notamment grâce à Alfred Boucher, son premier mentor (04:06).
Soutien familial ambivalent
Les limites imposées aux femmes
“La sculpture n’est absolument pas reliée aux féminins… on autorise les femmes à reproduire plutôt qu'à créer.” – Yannick Ripa
Rodin devient à la fois mentor, collaborateur, et amant
Place de la femme dans l’atelier
“Elle a été, il faut le dire, la meilleure femme sculpteur de la fin du XIXe siècle.” – Conservatrice du Musée Rodin, 1962
Rôle d’inspiration mutuelle
Souffrance de la comparaison perpétuelle avec Rodin
Camille (Adjani) : “Tu m’as tout volé ! Tout ! Ma jeunesse, mon travail.”
Rodin (Depardieu) : “Je te soutiens !... Tu peux te vanter d’avoir contre toi !”
Claudel pionnière dans la lutte contre les normes artistiques et sociales de son époque
Persistance de l’invisibilisation des femmes artistes
“Un matin, ...je fus en présence d'une Camille sombre, défaite, ...armé...” – Henri Asselin (1956)
“L’ambition féminine est considérée comme une cause de la maladie et de surcroît d’internement…” – Yannick Ripa
“La maladie est vraiment un frein pour elle dans sa créativité... je pense qu’elle n’a pas la volonté de travailler.” – Cécile Bertrand
Sur la perception du talent féminin
Sur l’art comme lieu de résistance
Sur la figure écrasante de Paul Claudel
Sur la dimension genrée de l’internement
Livres cités :
Musées :
Cette émission propose une plongée émouvante et critique dans la vie et la mémoire de Camille Claudel, à la croisée des inégalités artistiques, familiales et sociales. Sa carrière fulgurante et brisée témoigne des épreuves spécifiques rencontrées par les femmes créatrices et du travail parfois long de reconnaissance et de réhabilitation. À travers une réflexion sur la création, le genre, la maladie et l’oubli, ce portrait de Claudel invite à repenser la place des femmes dans l’histoire de l’art et la fabrication de la mémoire collective.
Pour continuer l’exploration :
Résumé réalisé à partir de la transcription complète de l’épisode.