
Malika Rahal, l’histoire à portée de voix
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Malika Rahal
Malika
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Rahal, l'histoire à portée de voix, le Loraguet, le Nebraska, la vie d'un Indien aussi et l'Algérie, si présente et tellement absente. Malika Rahal est l'autrice de mille histoires dirait la mienne, l'historienne, les témoins et leur récit est-ce de l'égo-histoire?
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L'égo-histoire. L'exercice consiste à éclairer sa propre histoire comme on ferait l'histoire d'un autre, à essayer d'appliquer à soi-même, chacun dans son style et avec les méthodes qui lui sont chères, le regard froid, englobant, explicatif qu'on a si souvent porté sur d'autres. D'explicité, en historien, le lien entre l'histoire qu'on a faite et l'histoire qui vous a fait.
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Ici, c'est Pierre Nora qui nous définissait l'égo-histoire. Pierre Nora, grand spécialiste de l'égo-histoire, c'est une lecture de Raphaël Lalonde dans le corps de l'histoire. Bonjour Malika Rahal.
Malika Rahal
Bonjour.
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Mille histoires, dirait la mienne, que vous publiez aux éditions de l'EHESS, l'école des hautes études en sciences sociales, est-ce de l'égo-histoire?
Malika Rahal
Alors oui bien sûr, ça fait partie de ces étapes que vous avez d'ailleurs, dont vous avez parlé avec Guillaume Blanc dans une émission précédente. Mais en vrai, qu'est-ce que ça veut dire l'égo-histoire et est-ce que c'est pas finalement juste un mot un peu savant pour dire quelque chose que beaucoup d'autres personnes pratiquent avec chacun leurs outils, les sociologues avec les leurs, les artistes avec leurs regards et les historiens avec leurs méthodes et qui est finalement juste une forme d'autobiographie mais qui n'ose pas dire son nom parce qu'on est si si mal à l'aise avec le jeu, si mal à l'aise avec nos propres vies et notre propre regard. Moi je suis assez partisane de dire aussi qu'au fond, c'est une autobiographie.
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Une autobiographie avec ces armes dont vous disposez, Malika Rahal, parce que vous êtes historienne bien sûr, directrice de recherche CNRS, directrice de l'Institut d'histoire du temps présent et on retrouve dans mille histoires, dirais la mienne, tant de références à des historiennes, à des historiens que l'on croise au fil des pages. C'est aussi une démarche très particulière de raconter sa propre histoire. Comment ça se passe dans ces moments-là? On se sent plus historienne concerné que quand on travaille sur une autre histoire où c'est exactement la même démarche?
Malika Rahal
Ah non, c'est pas du tout du tout la même démarche. Et en vrai, ce qui est très intéressant, c'est de voir, dans le cas de ce livre notamment, que ça commence sur un autre support. C'est-à-dire que finalement, on retrouve dans ce livre certains textes que j'avais publiés au fil des années et au fil de mon travail de recherche sur un ce qu'on appelle un blog. Alors là encore comme on est historien, on est snob et on ne dit pas qu'on fait des blogs scientifiques mais on dit qu'on fait des carnets de recherche parce que les mots du commun ne nous conviennent pas toujours. Mais c'était des textes pour moi très importants qui permettaient de raconter aussi l'histoire en train de se faire et les réflexions qui viennent en marge de ce que après on va publier sous forme d'articles ou sous forme de livres. les considérations, les réflexions, les questions, les hypothèses, les choses qui sont pas encore complètement consolidées. Et puis donner aussi à voir aux gens ce que ça peut être l'atelier aussi de l'historien. Pour moi c'est pas toujours un atelier, c'est même pas toujours des archives, c'est aussi du terrain, des rencontres, des entretiens. Et donc le blog avait été le lieu de ça. Donc il y a deux textes dans ce livre qui sont des reprises du blog et ensuite je me suis dit je vais conserver un peu ce genre d'écriture et ce genre de format pour raconter des choses comme on les raconte à des gens qui ne sont pas spécialistes de l'histoire, qui ne sont pas des collègues, qui ne connaissent pas le jargon et en acceptant vraiment de se plonger dans quelque chose de beaucoup plus intime de livrer aussi des réflexions et des anecdotes analysées avec le regard de l'historien mais que les historiens en général conservent pour eux et ne partagent pas. C'est d'ailleurs l'objet de cette collection aux éditions de l'EHESS, ça s'appelle « Apartheid » et c'est un lieu pour des textes que sinon on conserverait un peu
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pour soi. C'est difficile de livrer
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de l'intime? Alors c'est intéressant parce que je pense par exemple à l'égo-histoire de Claire Zalc, quand elle raconte comment elle l'écrit, elle raconte comment elle fait quelque chose de très très olympien, ce qui est une façon de se mettre de la contrainte dans un exercice qui est sinon vraiment très libre. Et donc il y a un côté, ouais, on est devant une page blanche avec une liberté beaucoup plus totale que pour d'autres exercices. Moi j'ai trouvé ça assez vite, très libérateur. Et je me suis beaucoup dit, il n'y a pas d'objectif de publication ou quoi, je me suis d'abord dit, bon je vais l'écrire un peu pour les cinq personnes de mon jury d'habilitation. Mais en vrai surtout, je vais le faire parce que c'est quelque chose que de longue date j'ai envie de faire et j'ai besoin de ne pas réfléchir au public dans un premier temps et dans un deuxième temps on verra de quoi il retourne. Mais cette écriture et cette analyse des anecdotes et le fait de enfin écrire des choses auxquelles j'ai tant repensé, que j'ai tant analysé, réanalysé, Parfois en sociologue, parfois en historienne, souvent les deux parce que pour moi, il n'y a pas vraiment de frontière entre les deux. Moi, j'ai trouvé ça assez libérateur comme écriture
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en réalité. L'ouvrage de Claire Zalc, L'historienne Claire Zalc, c'est Z ou Souvenir d'historienne avec ce moment, vous l'avez évoqué Malik Aral, de l'habilitation. On peut rappeler cet exercice au moment d'obtenir ce qu'on appelle l'HDR, l'habilitation à diriger des recherches. Qu'est-ce qu'il faut produire comme document spécifique, comme écrit, qui est
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très particulier. Non, c'est complètement zarbi. Je ne sais pas comment le dire autrement. C'est vraiment très, très étrange. Et pour des étrangers qui regardent la France, c'est encore un truc français très, très bizarre. On publie une recherche originale. Dans mon cas, c'était un ouvrage qui a été publié ensuite, qui s'est appelé Algérie 1962, une histoire populaire. On rassemble un mémoire qui est la somme de l'ensemble de ces écrits sous forme d'articles. Et puis on a ce mémoire de synthèse qui peut aller d'une sorte de résumé un peu analytique de ses travaux à quelque chose quand on est historien de beaucoup plus historien de son propre parcours qui du coup tend plus vers l'autobiographie. Moi je trouve que comme chercheur au CNRS, on a quand même souvent souvent l'occasion de résumer ses travaux. On fait ça tous les deux ans, puis dans une version plus longue tous les quatre ans, et puis pour toutes les promotions, pour toutes les candidatures, on passe quand même beaucoup notre vie à résumer nos travaux. Je n'avais pas tellement envie de faire ça, ça m'ennuyait beaucoup. Et puis j'ai toujours comme lectrice eu une vraie fascination pour l'exercice d'autobiographie. Et puis aussi comme historienne du temps présent, bien souvent lorsque je rencontre des témoins et que j'allume mon magnétophone, je leur demande d'abord de raconter leur vie, de me parler des grands jalons de leur vie. Je vois bien la difficulté que c'est pour eux. Je vois bien l'impudeur qu'ils ressentent et les résistances qui s'opposent à ce travail. Souvent j'insiste, je trouve des astuces pour rentrer dans le cours de leur vie. Et j'ai trouvé ça un peu facile de me dire, puisque j'étais la maîtresse de cette écriture, de me dire moi je vais m'épargner en fait aujourd'hui. Je l'ai tellement fait faire à d'autres que je me suis dit, il faut aussi que je fasse l'expérience de ce moment pour livrer à des lecteurs un livre dont ils feront ce qu'ils souhaiteront. Pour des historiens du futur, ça sera une trace de quelque chose, d'une époque, des années 70, des années 80, de l'histoire de l'Algérie, des années 90 en Algérie, de la violence telle que vécue par une enfant de l'émigration en France. en France de ce que c'est que d'avoir été une enfant des années 80 de la montée du Front National qui au moment où le livre était publié n'avait jamais été aussi près d'arriver au pouvoir. Voilà une trace pour des historiens de demain et puis un livre dont des étudiants en histoire par exemple pourront faire usage et puis dont des gens innocents de toute participation à l'université, qu'ils pourront lire pour re-franchir ces différentes époques que traverse
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le livre. Oui, parce que ça se dit extrêmement bien, Manicara, l'un mille histoires dirait la mienne. C'est vrai que vous nous emportez dans Non pas cette histoire, mais dans ces histoires et dans cette démarche d'historien. D'ailleurs, qu'est-ce que ça vous a appris? Vous l'avez dit, vous êtes directrice de l'Institut d'histoire du temps présent, donc vous savez écouter et faire parler. Mais ça vous a appris quoi
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cet exercice-là? Par exemple, ça m'a appris à quel point on utilise dans le métier d'historien des ressources qui sont les nôtres et qui sont liées à nos histoires, mais aussi à notre tempérament, à la façon dont on a été forgé. On n'est jamais meilleur que quand on s'appuie sur des sensibilités que l'on avait déjà avant et qu'on apprend à les utiliser. Moi, je suis issue d'une famille très, très bizarre, vous l'avez dit, avec une branche du Nébraska, une branche d'Algérie. beaucoup beaucoup donc les tentes, qui racontent souvent les mêmes événements mais avec chacun leur regard, chacun leur âge différent, chacun leurs expériences différentes. Et puis aussi des histoires que j'ai entendu raconter au fil du temps dans des versions qui ont donc évolué. Et il y a beaucoup de choses que j'ai finalement expérimenté en famille avant de les apprendre d'une façon théorique. Notamment le fait qu'on n'est pas toujours obligé de chercher le vrai et le faux. déterminer là où les gens se trompent, où les gens mentent mais qu'on peut en fait s'intéresser à la façon dont il déforme une histoire au fil du temps et que ça, ça va énormément nous renseigner sur l'époque où on est et les motivations du moment du récit pour raconter cette histoire d'une façon ou d'une façon un
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peu différente. Mais c'est passionnant réellement de voir comment se construit le récit et comment l'histoire se mêle à la mémoire et comment tout ça est transmis aussi. Parce que la transmission, c'est très important. Historienne que vous êtes, Marie-Carol, on pourrait s'attendre à un plan chronologique. Bien sûr, c'est un classique et puis il y a d'autres formes aussi. Vous, vous avez choisi des lieux. Direction
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le Lorraguet. À quelques kilomètres de Toulouse, la petite commune de Saint-Félix-Lorraguet, pense qu'il est aussi nécessaire de cultiver la bonne humeur que de cultiver la terre, et c'est traditionnellement le grand commiss agricole qui en fournit l'occasion. Faites des labours, de la famille rurale, des produits du terroir, fie des divisions éventuelles et des opinions divergentes, fie des égoïsmes et de l'indifférence, la population de Saint-Félix-le-Raguet est rassemblée autour de son maire dynamique pour célébrer sa joie de vivre. Une petite commune mais une grande leçon que d'autres pourraient
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bien apprendre. Les commises agricoles de Saint-Félix de Lorraine. Nous sommes en 1973 ici, Maïka Rahal. Est-ce que c'est une bonne description de la population du côté
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de Toulouse? Oui, écoutez, c'est assez drôle et touchant d'entendre citer des petites villes et des villages qui sont si proches. Moi j'ai grandi dans ce qu'on appellerait aujourd'hui un espace périurbain, mais à l'époque il était beaucoup plus paysan qu'il n'est aujourd'hui. D'ailleurs le collège où j'ai étudié, était à l'époque très très marquée par la présence notamment des enfants d'ouvriers agricoles. Aujourd'hui il y a une majorité d'enfants d'ingénieurs, de médecins. On voit bien cette transformation du périurbain. On était loin de Toulouse, on est beaucoup plus près de Toulouse alors qu'évidemment la distance n'a pas changé. Je retrouve tout à fait des éléments de cette enfance, un peu les pieds dans la terre. Ça fait beaucoup rire mes amis d'aujourd'hui, mais il y avait quelque chose de très agricole et de très rural dans cette enfance. avec du coup la particularité d'être une famille d'étrangers, une famille d'arabes aussi, il faut le dire, mais non seulement une famille d'arabes, mais une famille très étrange, ne correspondant jamais à la sociologie à laquelle les gens s'attendent, puisque mes parents faisaient plutôt partie de la classe moyenne, c'était une enseignante et un ingénieur. Donc on était très très bizarres dans ce village. Et il y avait ce côté étranger de la campagne qui n'a pas toujours été
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complètement simple. Entre le Nébraska et l'Algérie, comment en êtes-vous arrivés là, du côté
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de Toulouse? J'ai des parents qui se sont rencontrés par un de ces hasards dont la vie a le secret. Ma mère est issue d'une famille du Nebraska, une fille de paysans, d'une petite exploitation agricole dans le Midwest. Et je pense qu'elle a quand même, et c'est cela dont je me suis beaucoup rendu compte à l'écriture du livre, dont elle a vraiment essayer de se sortir parce qu'elle ne voulait pas être ni femme au foyer, ni femme ramenée à cette condition de femme plus traditionnelle qui ne lui convenait à peu près en rien. Et puis un père issu plutôt d'une famille de notables algérien et qui, dans les années d'après l'indépendance, est venu pour étudier à Bordeaux, pour ramener de la science, pour travailler à la construction d'un pays nouvellement indépendant qui était le sien, qui était l'Algérie. Et dans ce temps-là de leurs études, ils se sont rencontrés. Ce qui me paraît fou avec le recul du temps, c'est que leur projet de départ était d'aller vivre en Algérie. Et ce qui, moi, me paraissait très normal quand j'étais enfant, avec le recul du temps, me paraît beaucoup plus spectaculaire, c'est le fait que pour elle, ils allaient se marier, ils allaient aller vivre en Algérie. Elle était prête à quitter le Nebraska pour aller, que sais-je, à Annaba ou à Oran ou à Alger. Et puis ensuite, les aléas et les les circonstances de la vie de la migration les ont conduits finalement à choisir de rester là où ils avaient posé leur bagage en premier
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en France. Et puis là, ici, dans ce chapitre consacré à votre enfance, on peut le dire, enfin le lorraguet, c'est pas seulement votre enfance. C'est pour ça que c'est intéressant de voir tous ces croisements. C'est un témoignage aussi. C'est quoi être, et je reprends vos mots, c'est quoi être arabe dans ces années 1980 du côté de Toulouse? dans un monde qui est lui-même entre deux mondes. Vous l'avez bien dit, entre un monde rural et un monde urbain et vous-même entre plusieurs cultures. Ça oblige à mettre tout à plat pour essayer de saisir votre parcours personnel afin de pouvoir juste témoigner, dire ce que vous
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avez vécu. Oui et puis du coup effectivement on essaye d'analyser, alors pas du tout froidement à mon avis comme le propose Pierre Nora, loin de là, mais d'utiliser effectivement nos outils de sociologues ou d'historiens. Par exemple, j'ai été à l'école dans une classe unique de campagne où on était 22 enfants de tous les niveaux avec une institutrice. Moi j'avais pas des bonnes relations avec mon institutrice qui trouvait que j'étais vraiment très problématique de beaucoup de façons. Et longtemps, j'ai analysé ça au seul prisme de la classe sociale. Une enfant de la paysannerie du Lot-Raguet, devenue institutrice, une enfant très très énervante, fille de prof, qui sûrement l'a ramené beaucoup, ramené sa science perpétuellement. Il m'a fallu assez longtemps pour me rendre compte que ça, c'était sans doute vrai. mais qu'il y avait aussi une lecture par le racisme assez ordinaire, avec des indices très précis de ça, et que pour certains de mes copains de classe, avec lesquels j'ai pu en discuter longtemps après, ça avait toujours été une évidence que cette dimension-là était présente, et qu'il y avait donc une analyse un peu duale de ces situations, sans abdiquer la sociologie, qu'il fallait aussi y voir quelque chose de l'ordre du
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racisme ordinaire. Oui, parce qu'il y a ça vraiment qui est très, très, très perturbant dans ce parcours-là. Vous l'avez bien dit, il y a le Nebraska d'un côté, il y a l'Algérie de l'autre. Dans votre ouvrage, il y a les arbres généalogiques. Quand on regarde du côté maternel, on trouve les noms du côté du Nebraska. Et c'est vrai qu'on est clairement dans un monde de Pearson, de Cook. Et cet univers-là nous conduit bien loin de l'Algérie. La Petite Maison dans la Prairie, évidemment, la série télévisée, Malika Hall, c'est un peu cet univers-là, le Nebraska. Quand vous vous trouvez dans l'Oregella du côté de Toulouse, vous dites, vous êtes la jeune fille arabe. Et pourquoi on ne vous associe pas du tout au Nebraska? Vous pourriez être la
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petite américaine. Oui, parce qu'en fait, être arabe à cette époque-là, c'est vraiment ce qui va primer. Je ne suis pas américaine à ce moment-là, parce qu'il y a quelque chose qui trouble encore plus, c'est qu'il y a des signaux contradictoires. C'est une famille d'arabe, mais nous parlons l'anglais. Et ça, c'est un marqueur de classe sociale supérieure. Donc les gens sont complètement perturbés par ça. Par contre, le langage de l'insulte, par exemple, ça va porter uniquement sur le fait d'être arabe. Moi, il m'a fallu longtemps pour pouvoir penser ça de façon plus sereine. J'ai beaucoup été aidée par des travaux comme ceux de de l'historien Todd Shepard par exemple, qui aide à comprendre la signification dans les années 70, les années 80 du mot arabe dans la société française. C'est très intéressant que vous ayez choisi cette musique de la petite maison dans la prairie parce que ça montre la complexité de ces objets culturels que sont les livres et les séries. Comme enfant de la France de cette époque, j'ai regardé La Petite Maison dans la Prairie. J'aurais été en Algérie, je l'aurais regardé tout pareil. J'aurais été aux États-Unis, je l'aurais regardé également. Le soft power américain faisait son œuvre et c'était vraiment un objet mondial. Par contre, dans mon enfance, j'ai aussi lu les livres. Et ça c'est vraiment beaucoup plus le travail de fabrication de cette série de livres comme un objet culturel fondamental américain. Un livre offert par ma grand-mère Stella May des Etats-Unis qui a fait le travail de transmission jusqu'à nous. Et donc enfin nous avions les deux, la série d'un côté et les livres
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de l'autre. C'est une grande différence avec les autres enfants, je me mets là aussi dans cette histoire-là. La série bien sûr comme une évidence, les livres
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absolument pas. Absolument pas. Il y a un ouvrage, j'oublie le nom de l'auteur, il y a une très très belle biographie de Laura Ingalls, l'autrice de La Petite Maison dans la Prairie, qui montre à quel point à la fois c'est évidemment une histoire coloniale, c'est une histoire de colons, dans le Midwest de cette époque-là. Elle franchit toute cette époque-là, mais elle montre aussi comment le livre a été construit et reconstruit. Il a été d'abord rédigé avec un objet de fabrication d'une histoire. Et puis comment le fait qu'il devienne un livre de si grande diffusion, c'est bien sûr un élément de construction de discours de la nation, de construction du discours sur soi et son passé pour mettre en avant cette histoire des pioneers de la plaine comme un élément central de
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l'histoire américaine. Dans votre enfance, vous pouviez évoluer entre ces différents univers, l'Algérie d'un côté, les Etats-Unis de l'autre et puis la France,
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bien sûr. Oui, d'abord, la circulation, elle était géographique, c'est-à-dire que certaines vacances, nous allions dans le Nebraska, certaines vacances, nous allions en Algérie chez nos grands-parents. Cette circulation, elle n'est pas complètement simple et elle crée des espèces de dissonances un peu étranges avec, par exemple, pour moi qui étais très clairement très algérienne, une identification contradictoire dans le Nebraska, c'est-à-dire bien sûr les liens de l'affection, les liens de l'intimité, c'était des liens avec la population de pioneers, les colons du Nebraska. Mais l'identification aussi presque éthique, politique, elle était pour moi avec les Indiens d'une part, les Africains, Américains de l'autre. C'est-à-dire que naturellement, je me disais, et avec cette chose très étrange, je me dirais en tant qu'Arabe, moi je suis eux en fait. Il ne s'agissait pas de revendiquer une identité qui n'était pas la mienne ou de me l'approprier indûment, mais de dire leur histoire, leur oppression, leur éradication, leur mise en esclavage. En fait, je m'associe à eux, je m'identifie à eux d'une façon presque instinctive et contradictoire avec les
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liens familiaux. Quand vous étiez dans le Nebraska, vous étiez la petite arabe ou la
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petite française? Ni l'un ni l'autre. Alors arabe ça n'existait pas, ça c'était vraiment trop bizarre, trop exotique, trop lointain. Tite française parce que souvent on était heurté par les mots, on n'arrivait pas à trouver tout à fait nos phrases. Il fallait qu'on trouve des façons de raconter à nos cousins ce que ça pouvait être notre vie quotidienne. Pour eux c'était souvent très très inimaginable. Mais d'un autre côté aussi, on avait la maîtrise de la langue, on pouvait parler de la vie de la ferme, on pouvait participer à la vie quotidienne. Il y avait quand même une facilité d'entrée pour nous qui était quand même liée au séjour long et qui était liée à la maîtrise de la langue que nous n'avions pas de la même façon du
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côté algérien. Pourquoi des
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études d'histoire? Des études d'histoire, je ne peux pas vous expliquer. Je pourrais dire que c'est lié à tout ça, il fallait comprendre. Je pourrais dire aussi, et ça je pense que c'est un peu vrai, il fallait quand même réussir à comprendre cette étrangeté des relations franco-algériennes. Et notre place d'enfant de l'immigration maghrébine en France, il y avait quand même énormément de sujets à déployer. Après, ce qui m'apparaît beaucoup au cours de mes entretiens et de mes rencontres dans mon travail d'historienne, c'est qu'il y a dans les familles des enfants qui se sentent responsables de la question du passé, qui se sentent responsables de porter témoignage, de conserver les documents. d'être les interlocuteurs quand un historien se pointe. Il y a les autres qui se sentent assez libérés parce qu'il y a le secrétaire historique qui l'existe. Donc eux, ils se sentent libérés. C'est pas eux qui répondent aux appels à témoins. C'est pas eux qui ont les documents. Moi, je faisais partie de la catégorie qui se sent responsable de la question du passé, qui pose constamment des questions sur l'histoire. Ces questions, des fois, elles ont été dures à accueillir pour certains. oncle et tante, on leur demande de nous parler des morts, on leur demande d'essayer d'éclairer des contradictions, on va chercher la petite bête. Très tôt, moi j'ai eu l'impression d'être constamment en train de poser des questions sur les choses les plus douloureuses et je voyais bien ma sœur, mes cousins autour de moi qui avaient l'air de se sentir complètement libérés de tout ça et ça je ne sais pas expliquer comment la foudre s'abat sur certains d'entre nous et pas
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les autres. Voilà, pas sur votre sœur Alia, mais sur vous. C'est vous qui posez les questions. Alors moi, je suis toujours très intéressé par ce moment-là. On l'a parlé, l'Institut d'histoire du temps présent, c'est aussi ça, c'est faire parler les gens. Faire parler les gens, c'est un repas de famille, c'est vous croisez un oncle et puis il y a quelque chose qui vous trotte dans la tête et vous lui demandez de raconter, d'expliquer. Vous êtes la petite fille, puis la jeune fille et la femme aujourd'hui qui demandez, qui posez des questions dans
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la famille. Tout le temps, et non seulement ça. Peut-être aussi parce que j'ai longtemps été, et je suis encore par beaucoup d'aspects, extrêmement timide et réfractaire à rentrer dans la vie des gens, paradoxalement. Du coup aussi, l'habit d'historienne m'a en quelque sorte légitimé dans cette quête, m'a donné les mots, les outils, m'a appris des techniques lorsque ça devenait trop difficile. J'ai vraiment des souvenirs de l'avoir fait, mais très maladroitement. plus jeune, d'avoir foncé dans des murs où j'aurais dû savoir que demander aux enclétantes de parler de moments vraiment très difficiles dans leur vie, ce n'était pas forcément une partie de plaisir pour eux et ça pouvait amener aussi des réactions en retour qui étaient douloureuses. Donc jusque-là, oui, c'était beaucoup des repas de famille, des façons de poser des questions. Je me rappelle d'une anecdote, alors au Maroc, parce que notre famille algérienne est beaucoup de fois étrange, mais où ma sœur, une fois, a posé la question à mes oncles et tantes de savoir comment il fallait dire bonjour en langue arabe. Ils se sont mis à parler, c'est devenu une question très complexe, c'est-à-dire il fallait savoir Quel était le bon mot? Est-ce qu'il fallait qu'elle dise en arabe classique? Est-ce qu'il fallait qu'elle dise en dialecte algérien? Est-ce qu'il fallait qu'elle dise en dialecte marocain? Est-ce qu'il fallait qu'elle passe inaperçue? Les uns en disant mais bien sûr elle va passer pour une algérienne mais c'est une algérienne. Et ils se sont lancés dans une espèce de débat presque philosophique sur l'identité de cette famille. Elle au bout de trois minutes elle avait quitté la pièce et moi un quart d'heure, une demi-heure, une heure après j'étais presque encore là en train d'enregistrer les propos et les positions des uns et des autres sur cette question. Pourquoi je dis que les deux, le rôle d'historienne et le rôle de petite-fille de cette famille se sont beaucoup mêlés? Parce qu'une fois que j'ai commencé à pratiquer l'histoire orale, je me suis trouvée avec des outils pour être plus à l'aise par exemple avec mes grands-parents du Nebraska. En grandissant, autour des questions religieuses, autour des questions de fondamentalisme religieux, les relations étaient parfois plus difficiles. Et le rôle d'historien m'a permis d'apaiser ça, de m'asseoir avec eux, de poser beaucoup de questions, de prendre presque des notes, de savoir aller chercher des sujets en me disant « au moins je vais apprendre quelque chose ». Peut-être qu'on ne s'entend pas. Mais peu importe, je vais apprendre des choses qu'ensuite je vais retenir pour le
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restant de ma vie. Comment dites-vous bonjour
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désormais après la conversation? Maintenant ça dépend où je suis, salamou aleykoum, selkher, sbahkher, enfin voilà, je vais savoir maintenant jouer des différentes
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façons de le dire. Pourquoi s'intéresser à l'Algérie? La
Benjamin Stora
réponse de Benjamin Stora. Dans ces années 70, si je me suis intéressé à l'Algérie, c'est d'abord parce que j'étais un militant politique très engagé et que je voulais comprendre un petit peu les mécanismes, les processus qui conduisaient à une lutte politique révolutionnaire. Et donc je réfléchissais, je regardais du côté du Vietnam ou du côté de Cuba, par exemple. Et dans un premier temps, je ne voyais pas pourquoi je m'intéressais plus particulièrement à l'Algérie, de manière plus singulière. Ce n'est que bien plus tard, bien sûr, que J'ai compris pourquoi cet intérêt pour cette période, pour cette histoire, pour ce pays, n'était naturellement pas innocent, n'était pas gratuit pourrait-on dire. C'est parce que, aussi, j'y étais né, tout simplement. C'est aussi cela qui m'a poussé à écrire sur cette période, sur cette histoire qui, dans le fond, était aussi quelque part la mienne. Et peut-être par l'écriture, essayer, entre guillemets, de se guérir de l'abandon de l'Algérie, de
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cet exil sans retour. Benjamin Stora qui s'exprimait en 2004. Benjamin Stora qui a dirigé votre thèse Malik Aral. L'union démocratique du manifeste algérien 1946-1956. Histoire d'un parti politique, l'autre nationalisme algérien. Ce qui est dit là sur quelque part de l'égo-histoire de la part de Benjamin Stora. Pourquoi s'intéresser à l'Algérie? Vous pouvez le reprendre pour vous aussi. Alors lui, il y a le militantisme dans les années 1970. Pour vous, c'est quoi? C'est cette quête de compréhension et surtout poursuivre cette quête de compréhension qui nous concerne tous. Il y a l'aspect individuel et puis il
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y a l'aspect collectif. C'est vraiment intéressant de l'entendre historiciser comment aux différentes époques, pour lui, ce qui prime n'est pas tout à fait la même chose. C'est le militantisme d'abord. Et puis la question de la quête familiale de compréhension, elle vient plus tard. On n'est pas tout à fait de la même... génération. Moi ce qui me mobilise très tôt c'est la question de la compréhension de la relation franco-algérienne et la question notamment de la violence, la question de la torture, la question du massacre, la question du 17 octobre 1961, ce massacre au cours duquel des manifestants algériens pour l'indépendance de leur pays sont massacrée, jetée dans la Seine à Paris et dans sa banlieue, ça va être un élément extrêmement important. Mais au moment de rentrer dans la carrière de recherche, dans le métier vraiment de la recherche, Il y a deux thèses qui ont été réalisées et qui ont donné lieu à des livres vraiment très importants. Celle de Raphaël Branche sur la torture et l'armée. Celle de Sylvie Tenot sur la question de la justice pendant la guerre d'indépendance algérienne. Et d'une certaine façon, pour moi, il y a une sorte de soulagement de me dire Ok, ben voilà, cette violence, elle a des historiennes qui vont travailler pour elle, qui vont l'analyser avec un petit doute de me dire à quoi du coup ça sert maintenant de vouloir à tout prix rentrer dans cette histoire et une forme de libération d'une certaine façon puisque J'avais moins besoin, l'urgence était moins grande de travailler sur ces questions-là. J'ai été plus libre pour travailler sur un autre sujet pour moi très important, ces sujets qui intéressent la société algérienne pour elle-même. Parler ou réfléchir dans les termes même de la société algérienne, faire cette histoire de militantisme et de politique algérienne, ça m'a amenée à des récits beaucoup moins intéressants pour la société française. Par contre, vraiment fondamentaux pour la société algérienne, comment on milite dans les années 30, les années 40, les années 50? Comment les hommes et les femmes rentrent en politique? Qu'est-ce que ça veut dire militer dans un café? Qu'est-ce que ça veut dire militer dans un cercle? Qu'est-ce qu'il reste de ces expériences politiques ensuite pendant la guerre et ensuite au moment de l'indépendance dans l'Algérie indépendante? Donc des questions qui ne sont pas posées dans les termes de la société française, mais qui sont posées dans les termes de la société algérienne. Et c'est là peut-être qu'on retrouve l'histoire familiale, cette nécessité de toujours penser les sociétés, non pas toujours en regard les unes avec les autres, mais aussi savoir à certains moments s'interroger sur qu'est-ce qui intéresse chaque société en propre, y compris libérée
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du regard de l'autre. Avec ces interrogations et dans mille histoires, dirais la mienne, Malika Rahal, il y a votre histoire familiale. Et donc, ces questions-là, vous avez pu les poser à des gens de votre famille, des oncles, des tantes. D'ailleurs, il y a des bons clients, mais je pense que c'est systématique. Dès qu'il y a des témoins, il y a le témoin qui arrive à parler et il y a d'autres qui sont murés dans le silence parce que les mots n'arrivent pas à venir. Et là, c'est une autre
Malika Rahal
démarche pour faire parler. Oui, ça dépend des individus et puis ça dépend aussi des circonstances. Il y a ceux chez qui on a l'occasion d'être, ceux qui sont plus loin et on a l'occasion de les voir moins souvent, ceux qui sont bien claquemurés, ceux qui peut-être s'intéressent davantage. Du côté paternel, il se trouve que j'ai perdu mon père assez jeune, donc moi je ne saurais jamais s'il aurait été un vrai bon client. Mais parmi les oncles et tantes, il y a ceux avec qui j'ai eu des occasions d'échanger et de parler. Vous m'avez demandé tout à l'heure ce qu'apportait l'écriture du livre. parce que c'est un vrai livre d'histoire du temps présent, comme on définit parfois cette histoire du temps présent en disant que c'est une histoire dont les témoins sont encore en vie, et bien juste avant la publication, il y avait un vrai travail à faire de prévenir les membres de la famille et ceux qui sont concernés, ceux qui apparaissent, les amis, les collègues, que ce livre allait sortir. J'ai apporté des chapitres aux uns et aux autres et de façon très intéressante, ça a créé encore d'autres occasions d'échanger et de discuter. Il y a des histoires contenues dans ce livre qui ont été échangées même très peu de temps finalement avant la sortie du livre parce que l'écriture a provoqué des occasions d'échanges notamment avec mes tantes, avec des vrais beaux échanges et je trouve que c'est c'est très représentatif de ce que c'est que l'histoire du temps présent, au sens où l'historien est très directement... a un impact sur la façon dont l'histoire se raconte. Ici c'est l'histoire familiale, mais c'est vrai aussi d'histoires beaucoup plus éloignées de la nôtre. Le fait d'écrire, le fait même d'enquêter, ça va par exemple modifier les rapports des témoins entre eux. Je m'en suis rendu compte par exemple en travaillant sur les anciens militants communistes algériens. Le fait de rentrer dans le jeu, d'interviewer les uns et les autres, de demander aux témoins d'ouvrir leur carnet d'adresses et de me conduire, d'ouvrir des portes par exemple, ça a créé entre eux de la discussion et ça a modifié, ce qu'on dirait de façon savante, l'état du champ. C'est-à-dire que de voyage en voyage, je me suis rendu compte que dans l'intervalle, les gens s'étaient revus. Dans l'intervalle, ils avaient reparlé. Ça a contribué à modifier la mémoire du passé sur lequel j'étais en train de travailler, comme l'écriture de ce livre a modifié les relations à l'intérieur de ma famille, avec parfois des retours qui ont été extrêmement émouvants de la part notamment de mes tantes, pour qui la lecture de certains chapitres, par exemple sur mon oncle le martyr, mon oncle Zohair qui a combattu pendant la guerre d'indépendance algérienne et qui a été tué, ce chapitre-là en particulier a eu l'air de créer parmi mes proches, pour certains d'entre eux au moins, ceux qui ont bien voulu m'en parler après, une certaine dose de sérénité qui
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n'avait pas existé auparavant. Parce que dans le cas de votre oncle, le martyr, comme il est présenté dans l'ouvrage, il y a ces narrations plurielles. Puisqu'il est martyr, puisqu'il est héros, il y a une narration héroïque. Il y a cette narration familiale, celle à laquelle vous avez accès grâce à l'échange avec vos tantes. Qu'est-ce que ça change en fait cette discussion? Parce que le temps compte beaucoup, on le sait bien et vous l'avez dit dès l'ouverture de cette émission, comment la reconstruction du récit fait que ça nous en dit beaucoup sur aujourd'hui aussi et pas seulement sur ce qui s'est passé. Alors comment l'image de cet oncle a pu changer au fil du temps du héros martyr à ce qu'il est aujourd'hui? Toujours
Malika Rahal
cet oncle, le martyr. Eh bien, tout simplement, déjà, il y a le moment où on commence à s'y intéresser soi-même, c'est-à-dire le moment où, pour soi-même, ça devient une question plus jeune. Cet oncle martyr, il avait toujours été déjà mort. Et du coup, par exemple, je ne me suis jamais posé la question de la façon dont une famille avait pu mettre du temps à apprendre le décès, à être certaine du décès, à acquérir un certain nombre d'informations. Mon oncle, comme beaucoup de combattants de la guerre d'indépendance de façon générale, de la même façon que beaucoup d'Algériens durant cette guerre, est mort loin de sa famille. La famille n'a pas su immédiatement qu'il avait été tué lors d'un bombardement dans la région de Gisgeldan, l'Est algérien, parce qu'il était le radio de Saoui Laïa et que pour l'armée française c'était très important de détruire les radios pour empêcher l'armée de libération nationale de s'organiser, qu'il avait fallu en fait beaucoup de mois sinon des années pour que la famille acquière la certitude qu'il était mort à la guerre. J'ai même mis très longtemps, et ça c'est vraiment des effets de déni toujours très étonnants mais aussi très classiques, j'ai mis très longtemps à réaliser que je ne savais pas où mon oncle était enterré. Mais qu'en réalité personne ne savait où mon oncle avait été enterré. J'ai mis des années à réaliser que ça avait été une quête pour mes grands-parents et qu'on pouvait raconter cette histoire-là. J'ai mis des années à réaliser que c'était une vraie personne et qu'au-delà de la photo canonique, finalement, je pouvais m'interroger sur son tempérament. Est-ce que comme tel oncle, c'était quelqu'un de plutôt rigolo et explosif? Est-ce que c'était quelqu'un de plutôt réservé et peu causant? Ce qui est intéressant dans ce parcours et cette démarche, c'est que bien sûr, comme souvent en histoire, et en particulier en histoire du temps présent, comme vous avez dit, le temps fait son œuvre, il y a une part qui ne va pas être récupérable, il y a des choses qu'on ne retrouvera jamais. Les onclétantes qui l'ont le mieux connue sont des onclétantes qui sont mortes aujourd'hui. Il reste ceux qui sont plus jeunes qui eux-mêmes continuent de s'interroger, qui ne savent pas tout, qui sont frustrés aussi de la disparition de la connaissance. Et il faut aussi accepter cela, alors peut-être que l'écriture elle aide aussi. à accepter le fait qu'on ne va jamais le retrouver. Et pourtant, il y a des petits détails qui demeurent extrêmement touchants, comme ce camarade de Mackie qui était capable de me dire « oui, ton oncle y plaisantait, lui il était issu d'un milieu notable et quelquefois en riant au Mackie il disait « moi ce dont j'ai envie c'est d'un bon steak frites ». et qu'il disait ça à des camarades qui avaient été au contraire issus de milieux paysans, de milieux beaucoup plus populaires que le sien. Et la plaisanterie aussi, c'était une façon de se moquer de lui-même en rappelant qu'ils n'avaient pas vécu tout à fait la même vie qu'eux-mêmes, qu'ils avaient vécu, mais qu'ils étaient capables d'en
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rire ensemble dans les maquis du Constantinois. Dans ces maquis du
Interviewee (participant in micro-trottoir)
Constantinois, dans un contexte de terrible guerre. Ici, Alger, RTF. L'événement de ces dernières 24 heures se situe en Grande-Cabilly, où s'est déroulée l'opération la plus importante depuis bien longtemps. Les renseignements qui permettent d'en souligner les résultats remarquables. Trois bataillons, appuyés par l'aviation, ont mis 142 rebelles hors de combat. Si l'on tient compte des différents petits accrochages qui ont eu lieu, notamment dans le sud d'Algérois, c'est au total 214 rebelles qui ont été mis hors de combat au cours des dernières 24 heures. Parallèlement à l'action purement militaire, les forces de l'ordre poursuivent leur action de police. A Blida, plusieurs personnes, parmi lesquelles M. Zellal, gendre de M. Saïa Abdelkader, ancien président de l'Assemblée algérienne, sont actuellement retenus dans les locaux de la police judiciaire où ils sont interrogés. Enfin, on apprenait ce matin que Maître Boumengel, ancien avocat du barreau d'Alger et chef politico-financier du FLN de la région d'Alger, récemment capturé par les parachutistes, se serait suicidé dans
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sa prison. Ici Alger, à vous Paris. L'émission Paris vous parle, en mars 1957. Malika Rahal, bien entendu, il y a tous vos travaux à côté de cela. Quand vous réfléchissez à votre famille, vous avez déjà en bagage toutes vos recherches et vos recherches plurielles. Et en écho à l'archive que nous venons d'entendre, bien sûr, le destin de votre oncle et de tant d'autres. C'est pour ça que Mille Histoires dirait la mienne. C'est le titre de votre ouvrage. Il fait écho à votre histoire,
Malika Rahal
mais à une histoire beaucoup plus large. Oui, tout à fait. Puis là, je suis très émue de réentendre ce son avec cette histoire de l'époque qui évoque notamment l'avocat Ali Boumengel, dont j'avais justement écrit une biographie. Et là, le choix du type d'écriture et de l'écriture biographique était déjà présent. C'est vraiment intéressant d'entendre à quel point il n'y a rien qui va dans cette façon de raconter l'histoire. Il se serait suicidé dans sa prison. Évidemment, il ne s'est pas suicidé. Il a été jeté du haut d'une terrasse. Il n'était pas du tout en prison. Il avait été kidnappé par les parachutistes. Il était détenu dans un centre de torture informel et illégal. Et on sait aujourd'hui de façon définitive que les parachutistes ont décidé de le jeter du haut de la terrasse de ce bâtiment. On le sait par les mémoires du général Osares, on le sait par les travaux d'historien. Et puis, au moment d'écrire sa biographie, j'avais eu la possibilité de lire les documents de l'époque, notamment le rapport d'autopsie, qui finalement, à force de vouloir démontrer qu'il n'avait pas été torturé, laissait entrevoir des détails indiquant qu'il était totalement inconscient au moment où il s'est jeté dans le vide et que du coup il ne s'est pas jeté dans le vide en réalité, mais qu'il avait été assommé d'abord pour être précipité dans le vide. Effectivement, dans ce travail de biographie, Il y avait eu tout un travail pour essayer de reconstituer le parcours, le parcours de l'avocat, le parcours militant de cet homme qui a défendu nombre de nationalistes du Front de Libération Nationale avant lui-même de rejoindre le Front de Libération Nationale en 1956 et 1957. Mais aussi une des parties importantes du travail, ça avait été la réflexion sur la façon dont la famille avait travaillé à récupérer l'histoire de leurs disparus. La famille m'avait livré un récit assez net, mais dans lequel il y avait beaucoup d'éléments erronés ou faux. Il ne s'agissait pas de dire à gna gna gna sur ce point, il ment ou il se trompe. C'était au contraire de réfléchir à pourquoi ces éléments faux se retrouvaient dans le récit familial. et notamment de comprendre qu'après le décès du père et du mari, et surtout après l'indépendance, la famille avait par exemple reçu énormément de visites, type visites de condoléances, dans lesquelles des personnes qu'avait connues Ali Boumengel venaient raconter. Moi je l'ai rencontré dans telle partie, il était militant de ceci, il a toujours été l'homme du bon combat, il a été très proche de Messali Hedge, il a été au PPA. au parti du peuple algérien ou à l'étoile nord-africaine. En fait, il était beaucoup trop jeune pour avoir été militant de l'étoile nord-africaine, trop jeune aussi pour avoir été l'avocat de Messali lui-même. Souvent, il y avait une confusion avec son frère aîné. Ce qui m'intéressait, c'était de reconstituer les conditions sociales qui ont fait que la famille, elle, se constitue ce récit-là. Quand vous allez faire une visite de condoléances, Ce n'est pas du tout le moment où vous allez raconter la vraie vérité totale et complète sur le mort. Évidemment, vous allez tenir des propos qui vont être des propos plutôt de type réconfortant, qui vont être plutôt de type agiographique. Et la famille, elle fait ce qu'elle peut après avec ce récit. Et des années après, lorsqu'elle contribue à ce travail de biographie, elle me livre ce récit dans lequel il y a du vrai et d'une certaine façon du faux, mais du faux qui est aussi très vrai au sens où il révèle la façon dont la famille a vécu avec la mort dans les années d'après l'indépendance. Ça pour moi, c'est resté vraiment une très grande leçon. Je la réutilise beaucoup dans un projet actuel sur l'ensemble des personnes kidnappées pendant la bataille d'Alger de 1957. C'est un projet que je mène avec mon collègue Fabrice Risseputi. qui a pour but évidemment de reconstituer les itinéraires de toutes ces personnes enlevées, mais où il y a une dimension très forte qui mise à réfléchir sur la façon dont les familles ont vécu avec la mort dans les années d'après l'indépendance. la façon dont une à une ces familles se sont racontées leur disparu, la façon dont elles ont cherché leur mort, dont elles ont sollicité les autorités françaises et parfois la façon dont en 2024-2025 elles continuent aujourd'hui d'écrire à des archives françaises recevant des réponses parfois constructives, parfois franchement mensongères ou déroutantes, pour essayer de trouver la vérité sur la façon dont leurs
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proches ont été kidnappés, torturés et assassinés. Dans le cas d'Ali Boumengel, il y a une reconnaissance de l'État français parce qu'il arrive un moment où, face à à la documentation, au travail des historiennes, des historiens. En l'occurrence, là, c'est aussi le rapport de Benjamin Stora qui permet de réfléchir à ce passé avec toujours cette question, Mali Karal, est-ce qu'en Algérie, on a les mêmes processus de réflexion avec cette même volonté de reconstruction des récits au plus proche de ce qui s'est passé et non pas perturbé par la transformation du récit,
Malika Rahal
cette transformation étant elle-même un objet historique? Je pense que, par exemple, si on voulait comparer ce qui se passe dans l'Algérie d'après l'indépendance avec quelque chose pour faire comprendre à un public français l'omniprésence des récits du passé, le travail très très local, des associations, des historiens locaux, des historiens universitaires, faudrait comparer avec ce qui se passe après la seconde guerre mondiale en France. D'une certaine façon, toute la société algérienne d'après 1962, elle a travaillé à écrire l'histoire d'une façon qui est très très difficile à reconstituer aujourd'hui parce que c'est multiple, parce que c'est partout. Je trouve très intéressant, lorsque je rencontre des familles de personnes kidnappées pendant la bataille d'Alger, lorsqu'elles me livrent des documents ou que parfois il y a des documents qui manquent, elles me disent Oui mais nous, ces photos, on les a réunies pour faire une exposition en 1967, en 1973, en 1975, en 1985. On les a perdues à ce moment-là. Elle me donne par exemple des photomontages qui ont clairement été créés pour une exposition dans les années 2010 ou 2020. J'ai des documents qui portent en eux-mêmes la trace de tout ce qu'ils ont fait dans ce temps de l'entre-deux. Il y a eu des campagnes de collecte d'entretiens, il y a eu des publications parfois très locales de témoignages, de séries, d'articles. Dans la presse, il y a eu énormément d'articles. Si on veut travailler sérieusement sur la mémoire de tout cela, on travaille avec les armes de l'historien du temps présent. Ça veut dire qu'il faut aller faire de l'enquête locale, pas seulement pour reconstituer comment elle était la milité dans les années 40 et les années 50, mais aussi pour reconstituer la façon dont le ministère des anciens combattants, l'antenne locale des associations de mémoire, ont travaillé ce passé et dont nous, ensuite, on est l'héritier de tout cela. C'est plus difficile depuis la France pour des historiens qui vivent et travaillent en Algérie. C'est
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vraiment le pain quotidien de leur travail. Oui, avec cette difficulté, bien sûr, d'avoir accès aux archives. On le sait bien, pour la Garde d'Algérie, combien c'est un véritable sujet. Parce qu'il y a tous ces témoignages, mais ces témoignages, bien sûr, postérieurs, qu'il faut analyser et mettre dans le contexte d'aujourd'hui. Et puis, il y a les sources premières au plus près de l'événement.
Interviewee (participant in micro-trottoir)
C'est une autre forme de témoignage micro-trottoir. Les accords
Malika Rahal
des viands viennent d'être signés. Qu'en
Interviewee (participant in micro-trottoir)
pensez-vous? J'estime que c'est une excellente chose.
Malika Rahal
Madame, puis-je vous poser la même question? Oui, monsieur. Moi, je pense que c'est une bonne chose et puis que ça
Interviewee (participant in micro-trottoir)
amènera la fin de toutes
Malika Rahal
les misères.
Interviewee (participant in micro-trottoir)
Êtes-vous mère de famille, madame? Oui,
Malika Rahal
monsieur. Vous avez des enfants en Algérie? Non, monsieur. Mais enfin, je pense
Interviewee (participant in micro-trottoir)
à celles-là au
Malika Rahal
moment qu'ils en ont. Madame, qu'en pensez-vous? Oh, mais je suis enchantée, monsieur. C'était le noir,
Interviewee (participant in micro-trottoir)
ça, de mon âme, de mon
Malika Rahal
cœur. Avez-vous des enfants en
Interviewer
Algérie, madame? J'ai des neveux en Algérie. Mais j'en suis très heureux parce qu'il est toujours bon qu'une guerre finisse
Interviewee (participant in micro-trottoir)
et qu'il n'y ait plus de tués. Et vous-même,
Malika Rahal
monsieur, vous travaillez dans le même stand.
Interviewee (participant in micro-trottoir)
Eh bien, je suis comme mon collègue, on ne peut plus heureux d'apprendre cette très, très, très bonne nouvelle. Et comme tous les Français, nous souhaitons que cette paix soit définitive et durable. Monsieur, vous êtes musulman, vous n'avez pas refusé de donner votre point de
vue maintenant que les accords sont signés. Eh bien, je suis très content de l'accord qui vient d'être fait. J'espère que ce sera une bonne corporation pour tout le
monde et ce sera une paix durable. Il y
a longtemps que vous
êtes en France? Depuis sept, six ans.
Vous
Interviewer
n'envisiez pas le retourner en Algérie? Aussi. Nous étions en mars 1962 à la signature des Accords des Fions qui mettent fin à la guerre d'Algérie. Malik Aral, le fait d'étudier comme ça des familles, des trajectoires et des parcours nous montre aussi combien ces moments de ruptures qu'on nous présente souvent, 1962, les accords d'Evian, ne sont pas tant des ruptures que ça. C'est un moment important, mais les vies continuent et tout ce qui était là comme
Malika Rahal
poids auparavant ne disparaît pas d'un coup. Non, et ça c'était vraiment une question que je me posais presque de façon théorique avant de me lancer dans l'écriture du livre Algérie 1962, une histoire populaire. C'était de me dire, par comparaison avec les autres sorties de guerre, ok il y a les festivités, En Algérie, en 1962, il y a forcément la joie. Et en même temps, cette joie-là, il va falloir aussi la décrire. Et puis, j'ai commencé à me dire, mais sans doute aussi, c'est le moment où, d'une certaine façon, ce que les historiens appellent les deuils retardés de la guerre, frappe les familles. Et sans doute, si l'on creuse un peu, on va se rendre compte qu'au milieu de la joie, il y a des choses plus complexes. Il m'est arrivé de trouver des familles où, par exemple, les enfants participaient à la festivité. Mais la veuve de quelqu'un qui avait été enlevée en 1957, elle n'était pas sortie dans la rue. Des gens qui racontaient aussi comment leurs sentiments avaient été mélangés au moment des festivités, retrouvaient même finalement les images de festivités où au-delà de « un seul héros le peuple », « vive l'Algérie indépendante », « vive l'Algérie », il y avait aussi des slogans qui portaient sur cette question des martyrs qu'en fait, on a un peu oublié avec le recul du temps, mais un des grands slogans de 62 c'est « Allah y'arham shuhada » que Dieu est pitié des martyres. Et en fait, finalement, quand on creuse, on a beaucoup d'images de ces foules qui marchent l'index levé parce que c'est une certaine façon de s'adresser à Dieu en Algérie. Mais « Allah y'arham shuhada », ça devient vraiment le moment où on commémore les morts en même temps qu'on exprime la joie de l'indépendance. se rendre compte aussi que bien sûr il y a la joie de l'indépendance, il y a aussi un temps des possibles parce que tant de français quittent l'Algérie. Il y a des maisons, il y a des appartements que l'on peut occuper, il y a des postes qu'il faut pourvoir et donc il y a des possibilités professionnelles d'ascension qui jamais n'ont existé durant tout le temps de la colonisation. Mais qu'il y a aussi des gens qui pendant des décennies vont continuer à vivre dans ce que les français ont appelé les camps de regroupement qui sont en fait des camps de concentration de l'époque coloniale. Des gens vont continuer à vivre dans une misère très noire parce que l'état algérien n'aura pas les moyens de construire autant de logements que nécessaire, qu'il y aura des réfugiés qui seront revenus dans leur région frontalière d'origine, proche du Maroc ou proche de la Tunisie, dans ces régions qui ont été des no man's land de la fin de la guerre. On a parlé tout à l'heure de la dureté de la fin de la guerre. à partir des années 1956 mais surtout à partir des années de Gaulle finalement, la guerre la plus dure ça va être la guerre de Gaulle, qui vont revenir dans des régions minées avec un déminage qui ne se termine qu'en 2017 avec des cartes des zones minées qui ne sont rendues par les autorités française que si ma mémoire est bonne en 2007. Il faut le dire, vraiment ce déminage, il a continué à faire des victimes extrêmement tardivement. Donc des gens qui rentrent dans leur village, qui n'ont pas la possibilité de reprendre leurs activités agricoles, qui parfois n'ont pas la possibilité d'aller au puits, tout simplement. qui vivent dans des régions où il va y avoir des morts tous les ans ou des blessés tous les ans du fait de ces mines et que donc la guerre après la guerre c'est quelque chose qui va se prolonger de façon extrêmement durable et qu'il
Interviewer
n'y a pas un effet magique de l'indépendance algérienne pour faire cesser les violences de la guerre. mille histoires dirait la mienne, Malika Rahal avec un chant lexical
Narrator/Commentator
autour de l'indigène, de l'indigèna, de l'indien aussi, du nebraska, du lorogais et de l'algérie, l'indien. Je n'ai pas de pays et ceux que je m'étais successivement donné ont sombré dans le fracas des utopies éclatées et dans les ruisseaux de sang dont s'abreuvent les tyrans. J'ai fait mien celui-ci pour la paix qui se dégage de ses vallons, pour les automnes qu'il m'a déjà donné et les quelques-uns qui me restent à y vivre. Il me faut pour cela oublier qu'il existe un ailleurs où j'ai déjà vécu. Il me faut pour cela sourire aux gens qui m'entourent, quand moi ils ne voient qu'un de leur semblable, quelqu'un qui, le jour, partage leur vie quotidienne, se tape l'apéro et discute le match de la veille, mais qui, le soir venu, redevient l'étranger aux yeux rouges échappé de la rune et la tombe. Celui qui d'un pas machinal
Interviewer
arpente les rues, hurlant en
Malika Rahal
silence ce qu'il a perdu et qu'en fait, il n'a jamais possédé. Qui est l'Indien Malik Aral? L'Indien est un personnage et le narrateur d'une émission de radio créée par mon père dans les années 1980 pour une de ses radios libres qui fleurissait alors. C'est un Indien mort depuis plusieurs millions d'années qui, en riant, secoue la glebe et crée certains de ces tremblements de terre qui font des morts plutôt dans les pays pauvres du sud que dans les pays riches du nord, et qui entreprend à cette époque-là de dire ses quatre vérités à l'homme blanc pour en quelque sorte l'ensemble de son oeuvre coloniale, et pour avoir une sorte de parole vengeresse de tous les indiens morts en Amérique du Nord, en Amérique latine, les millions d'esclaves arrachés à l'Afrique, les victimes du colonialisme dans le Maghreb qu'il a connu personnellement, pour dire aussi ses vérités à l'homme blanc au sujet de la Palestine et de sa colonisation par les forces sionistes, puis par l'État d'Israël. et qui parle, et ça, ça m'avait troublée finalement, d'une façon qui n'est pas très éloignée de la voix que prend le poète palestinien Mahmoud Darwish dans un poème célèbre qui s'appelle « Le discours de l'Indien rouge », comme ces hommes qui, dans le début des années 1980, ont en quelque sorte perdu une partie de l'énergie révolutionnaire des indépendances, qui comme beaucoup de militants de l'époque perdent foi dans la possibilité de vaincre le colonialisme d'une façon définitive, perdent un peu foi dans la possibilité de gagner la victoire pour le développement des pays du Sud et trouvent dans cette voie un peu désespérée une façon d'exprimer la rage de ces années-là, au moment où par exemple l'Afrique devient écrasée par la
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dette, qui n'est qu'une des façons pour les pays du Nord de continuer de dominer les pays du Sud. Avec cette histoire-là, et je le disais en début d'émission, nous sommes face à des histoires plurielles et des histoires individuelles bien sûr, mais toute histoire, sachant qu'elle est incarnée, est individuelle et fait écho à ce collectif, ces mille histoires qui, dirait la mienne, c'est le titre de votre ouvrage, Malika Rahal, ainsi publié aux éditions de l'EHESS, Merci vivement d'être venue dans le Cours de l'Histoire pour nous présenter votre ouvrage et on sent combien ici c'est toujours autant de mains tendues pour découvrir l'Histoire. Et c'est ça que nous aimons le plus, la série du Cours de l'Histoire, historienne-historien, quand le jeu dit nous est à retrouver en ligne sur le site internet du Cours de l'Histoire franceculture.fr et l'appli Radio France des histoires de famille. On aime beaucoup la petite maison dans l'abri, c'était le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Anna Holbeck, préparée à la technique, réalisée à la technique. Anthony Thomasson, merci beaucoup à vous deux. L'émission est préparée par Jeanne de Lecroy, Jeanne Copé-Raphaël, Lalou, Maëlle Vincent-Randonnier et Mayouane Guizio.
Le Cours de l’histoire – "Historiennes, historiens, quand le 'je' dit 'nous' 3/3 : Malika Rahal, l’histoire à portée de voix" France Culture, 28 mai 2025
Dans cet épisode du Cours de l’histoire, Malika Rahal, historienne et directrice de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), vient parler de son ouvrage Mille histoires, dirait la mienne (Éditions de l’EHESS). L’émission questionne la place de l’expérience personnelle dans l’écriture de l’histoire – l’ego-histoire – et explore comment la trajectoire singulière de Rahal, entre l’Algérie, le Nebraska et la France, nourrit sa réflexion sur le rapport entre mémoire intime et histoire collective.
Définition de l’ego-histoire ([00:33])
Rahal sur l’ego-histoire ([01:15])
Le blog comme laboratoire d’écriture ([02:23])
Écrire pour qui ? ([04:14])
La transmission familiale, entre Algérie, France et Nebraska ([08:57-12:59])
Rapport à l’école, racisme ordinaire et condition sociale ([15:08])
La "petite maison dans la prairie" comme objet de transmission ([19:33])
Faire parler les proches et la famille ([24:33])
Témoignages, silences et circulation du récit ([32:10])
Cheminement du souvenir ([36:00])
L’importance de la pluralité des récits
Processus de reconstruction collective en France et en Algérie ([46:08])
Difficultés d’accès, rôle des archives et temporalités de la mémoire ([48:31])
Ruptures et continuités après l’indépendance algérienne ([50:06])
L’émission propose une plongée sensible et réflexive dans le métier d’historienne, là où "le je dit nous" : à la croisée de l’intime et du collectif, de la rigueur scientifique et de la subjectivité assumée. Malika Rahal nous rappelle, par son parcours et la fabrique de son ouvrage, que chaque histoire familiale est traversée de mille histoires nationales et transnationales, et que le récit du passé s’écrit toujours dans le dialogue entre histoire et mémoire, archives et paroles, vérité et fiction.
Pour aller plus loin :