Le Cours de l’histoire – "Historiennes, historiens, quand le 'je' dit 'nous' 3/3 : Malika Rahal, l’histoire à portée de voix" France Culture, 28 mai 2025
Aperçu de l’Épisode
Dans cet épisode du Cours de l’histoire, Malika Rahal, historienne et directrice de l’Institut d’histoire du temps présent (CNRS), vient parler de son ouvrage Mille histoires, dirait la mienne (Éditions de l’EHESS). L’émission questionne la place de l’expérience personnelle dans l’écriture de l’histoire – l’ego-histoire – et explore comment la trajectoire singulière de Rahal, entre l’Algérie, le Nebraska et la France, nourrit sa réflexion sur le rapport entre mémoire intime et histoire collective.
1. L’Ego-histoire : L’histoire entre le "je" et le "nous"
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Définition de l’ego-histoire ([00:33])
- Citer Pierre Nora : "L'égo-histoire [...] consiste à éclairer sa propre histoire comme on ferait l’histoire d’un autre, à appliquer à soi-même [...] le regard froid, englobant, explicatif qu’on a si souvent porté sur d’autres."
- Les spécificités françaises de l’ego-histoire, sa dimension réflexive et sa proximité avec l’autobiographie.
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Rahal sur l’ego-histoire ([01:15])
- "C’est une forme d’autobiographie mais qui n’ose pas dire son nom parce qu’on est si mal à l’aise avec le je."
- Elle revendique le croisement des méthodes entre histoire et sociologie.
2. De l’atelier de l’historien·ne : Carnets, blogs et écriture intime
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Le blog comme laboratoire d’écriture ([02:23])
- Rahal explique comment certains chapitres du livre sont nés comme textes publiés sur un "carnet de recherche" – un format plus libre que l’article ou le livre académique.
- L’importance de rendre visible "l’atelier de l’historien" : "Pour moi, ce n’est pas toujours un atelier, c’est même pas toujours des archives, c’est aussi du terrain, des rencontres, des entretiens." ([03:18])
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Écrire pour qui ? ([04:14])
- Démarche initiale sans objectif de publication massive, mais avec le besoin de "ne pas réfléchir au public dans un premier temps".
- "Cette écriture et cette analyse des anecdotes [...] j’ai trouvé ça assez libérateur comme écriture." ([05:06])
3. La fabrication de l’historienne
- Le parcours académique et l’HDR ([05:49])
- Étrangeté française de l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR)... "C’est complètement zarbi."
- Obsession autobiographique : "Je trouvais ça [...] ennuyeux de résumer mes travaux [...] J’ai toujours, comme lectrice, eu une vraie fascination pour l’exercice d’autobiographie." ([06:16])
- Responsabilité de mener soi-même le même travail d’introspection que celui demandé aux témoins.
4. Transmission, famille et fabrique du passé
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La transmission familiale, entre Algérie, France et Nebraska ([08:57-12:59])
- Rôle des histoires de famille, rites de transmission ("il y a des enfants qui se sentent responsables de la question du passé") ([23:00]).
- Décalages de perception et de positionnement identitaire : "Enfant, j’étais l’arabe, pas l’américaine" ([17:46]), "être arabe à cette époque-là, c’est ce qui va primer" ([17:46]).
- Les dissonances identitaires en voyageant entre les trois pays.
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Rapport à l’école, racisme ordinaire et condition sociale ([15:08])
- "Longtemps, j’ai analysé [mes difficultés à l’école] au seul prisme de la classe sociale… il y avait aussi une lecture par le racisme assez ordinaire."
- Combinaison du regard sociologique et historien pour comprendre les interactions enfants/professeurs en milieu rural.
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La "petite maison dans la prairie" comme objet de transmission ([19:33])
- "J’ai regardé La Petite Maison dans la Prairie. J’aurais été en Algérie, je l’aurais regardé tout pareil."
- Dualité entre l’objet globalisé (la série) et la filiation intime (les livres offerts par la grand-mère).
5. La construction du témoignage familial et du récit historique
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Faire parler les proches et la famille ([24:33])
- "L’habit d’historienne m’a légitimée dans cette quête" – tirer parti de la posture professionnelle pour aborder les sujets sensibles en famille.
- Exemple éloquent du débat familial sur la bonne façon de saluer en arabe et de la façon dont les anecdotes familiales nourrissent la réflexion historienne.
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Témoignages, silences et circulation du récit ([32:10])
- Scènes de discussions avec différentes personnes de la famille ; certains s’ouvrent, d’autres se taisent.
- L’écriture elle-même comme déclencheur : "L’écriture a provoqué des occasions d’échanges avec mes tantes… certains échanges ont eu lieu même très peu de temps avant la sortie du livre."
- Impact de l’historien·ne sur le récit familial : "[Écrire] ça a contribué à modifier la mémoire du passé sur lequel j’étais en train de travailler."
6. Individualité du deuil et de la mémoire familiale : l’exemple de l’oncle martyr
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Cheminement du souvenir ([36:00])
- Prendre conscience tardivement de tout ce qui "n’a pas été su" : lieu de décès, lieu d’inhumation…
- Le récit héroïque, familial, puis personnel évolue avec le temps et la recherche, révélant des "petits détails qui demeurent extrêmement touchants" comme l’anecdote sur le steak-frites dans le maquis.
- "Il faut aussi accepter cela, alors peut-être que l'écriture elle aide aussi à accepter le fait qu'on ne va jamais le retrouver." ([38:44])
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L’importance de la pluralité des récits
- "Il y a du vrai et d’une certaine façon du faux, mais du faux qui est aussi très vrai au sens où il révèle la façon dont la famille a vécu avec la mort." ([41:35])
7. Mémoire collective, histoire populaire et récits nationaux
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Processus de reconstruction collective en France et en Algérie ([46:08])
- Comparaison avec l’activité de mémoire locale après la Libération en France.
- "Toute la société algérienne après 1962 [...] a travaillé à écrire l’histoire d’une façon qui est très difficile à reconstituer aujourd’hui parce que c’est multiple, parce que c’est partout."
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Difficultés d’accès, rôle des archives et temporalités de la mémoire ([48:31])
- Limites et enjeux de l’accès aux archives en Algérie ; la nécessité de "remonter la chaîne" des récits familiaux et des documents fabriqués au fil des générations.
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Ruptures et continuités après l’indépendance algérienne ([50:06])
- La "joie de l’indépendance" coexistant avec le "temps des deuils", la persistance des souffrances, l’exemple des camps de regroupement, des régions minées, etc.
- Slogan "Allah y’arham shuhada" comme rappel de la centralité des morts dans l’indépendance.
8. L’indien, figure de l’étrangeté, du déplacement, de l’héritage post-colonial ([55:06])
- Qui est "l’Indien" ?
- Symbole créé par le père de Rahal dans une radio libre des années 1980 : "C’est un Indien mort depuis plusieurs millions d’années... qui entreprend à cette époque-là de dire ses quatre vérités à l’homme blanc pour l’ensemble de son œuvre coloniale."
- Écho au poème de Mahmoud Darwich, à la voix des vaincus, à l’expérience mélangée de l’histoire familiale et du contexte politique mondial.
Timestamps et Moments-clés
- 01:15 — "C’est […] une forme d’autobiographie mais qui n’ose pas dire son nom..." (M. Rahal)
- 04:14 — "J’ai trouvé ça [l’écriture] assez libérateur comme écriture." (M. Rahal)
- 12:59 — "J’ai des parents qui se sont rencontrés par un de ces hasards..." (M. Rahal sur la rencontre de ses parents, entre Nebraska et Algérie)
- 15:08 — "Il m’a fallu assez longtemps pour me rendre compte [...] qu’il y avait aussi une lecture par le racisme assez ordinaire…" (M. Rahal)
- 17:46 — "Être arabe à cette époque-là, c’est vraiment ce qui va primer..." (M. Rahal)
- 23:00 — "Il y a dans les familles des enfants qui se sentent responsables de la question du passé..." (M. Rahal)
- 24:33 — "L’habit d’historienne m’a légitimée dans cette quête..." (M. Rahal)
- 32:10 — "L’écriture a provoqué des occasions d’échanges notamment avec mes tantes..."
- 36:00 — "J'ai mis très longtemps à réaliser que je ne savais pas où mon oncle était enterré..." (M. Rahal)
- 41:35 — "Il y a du vrai et d’une certaine façon du faux, mais du faux qui est aussi très vrai..."
- 46:08 — "Toute la société algérienne d’après 1962, elle a travaillé à écrire l’histoire d’une façon qui est très difficile à reconstituer aujourd’hui parce que c’est multiple, parce que c’est partout..." (M. Rahal)
- 50:06 — "La guerre après la guerre, c’est quelque chose qui va se prolonger de façon extrêmement durable..." (M. Rahal)
- 55:06 — "Qui est l’Indien? L’Indien est un personnage et le narrateur d’une émission de radio créée par mon père..." (M. Rahal)
Citations Significatives
- Sur l’écriture autobiographique :
- "Finalement, c’est une forme d’autobiographie mais qui n’ose pas dire son nom parce qu’on est si mal à l’aise avec le je." ([01:15], M. Rahal)
- Sur la place de l’intime en histoire :
- "Plus on s’appuie sur nos sensibilités [...] plus on est historien." ([08:57], M. Rahal)
- Sur la pluralité des récits et la mémoire familiale :
- "Il y a du vrai et d’une certaine façon du faux, mais du faux qui est aussi très vrai au sens où il révèle la façon dont la famille a vécu avec la mort dans les années d’après l’indépendance." ([41:35], M. Rahal)
- Sur la guerre d’indépendance et ses conséquences :
- "La guerre après la guerre, c’est quelque chose qui va se prolonger de façon extrêmement durable..." ([50:57], M. Rahal)
- Sur l’historien et le "travail" de la mémoire :
- "Écrire, enquêter, ça va modifier la mémoire du passé sur lequel j’étais en train de travailler." ([32:10], M. Rahal)
- Sur la transmission, le "secrétaire historique" de la famille :
- "Il y a dans les familles des enfants qui se sentent responsables de la question du passé..." ([23:00], M. Rahal)
En Conclusion
L’émission propose une plongée sensible et réflexive dans le métier d’historienne, là où "le je dit nous" : à la croisée de l’intime et du collectif, de la rigueur scientifique et de la subjectivité assumée. Malika Rahal nous rappelle, par son parcours et la fabrique de son ouvrage, que chaque histoire familiale est traversée de mille histoires nationales et transnationales, et que le récit du passé s’écrit toujours dans le dialogue entre histoire et mémoire, archives et paroles, vérité et fiction.
Pour aller plus loin :
- Mille histoires, dirait la mienne – Malika Rahal, Éditions de l’EHESS
- "Le Cours de l’histoire", France Culture (podcast et archives)
