Le Cours de l’Histoire — Humanitaire, histoires d’aide et d’ingérence 1/4 : Aux origines de la Croix-Rouge, l’humanitaire rue dans les brancards
Podcast : Le Cours de l’Histoire (France Culture)
Date : 22 septembre 2025
Host : Xavier Mauduit
Invités : Virginie Haloset (Responsable des Archives de la Croix-Rouge française), Daniel Palmieri (Historien, Comité International de la Croix-Rouge)
Vue d’Ensemble
Cet épisode inaugure une série sur l’histoire de l’humanitaire en se concentrant sur la naissance de la Croix-Rouge, de ses ambitions originelles à ses premières actions sur le terrain, en passant par les grandes questions de neutralité, de féminisation, de nationalisation et d’archivage. Il s’agit d’éclairer les défis contemporains de l’action humanitaire à la lumière de son histoire — avec, en filigrane, la manière dont les archives et l’étude historique peuvent transformer notre compréhension du présent.
Principaux Thèmes abordés
1. Genèse de la Croix-Rouge : Solferino et Henri Dunant
(02:42–06:42)
- Henri Dunant assiste par hasard en 1859 à la Bataille de Solferino en voulant rencontrer Napoléon III à des fins personnelles. Ce qu’il voit — le carnage et l’abandon des blessés sur le champ de bataille — le pousse à agir.
- Il écrit Un Souvenir de Solferino, où il propose deux idées principales :
- Créer, en temps de paix, des « sociétés de secours » dans chaque pays pour assister les services sanitaires militaires.
- Que les États protègent à la fois ces sociétés et les blessés neutralisés.
- Ces idées, « pas forcément très originales, mais que Dunant sera le seul à concrétiser » (Daniel Palmieri, 03:24), sont le socle du futur mouvement de la Croix-Rouge et du droit international humanitaire.
Citation marquante :
« Toute l’histoire de la Croix-Rouge débute avec un livre. »
— Daniel Palmieri (03:00)
2. Mise en Pratique, Institutionnalisation et Rôle des Femmes
(06:42–12:25)
- À partir des années 1860, émergent de nouvelles sensibilités face aux guerres à répétition et à l’horreur des champs de bataille.
- Figures féminines : En France, les femmes deviennent actrices centrales, sur le terrain et dans la formation (Coralie Caen, Inès de Bourgoing).
« Ce sont elles, surtout, qui ont été actrices sur le terrain… »
— Virginie Haloset (10:48) - En 1863, le Comité International de la Croix-Rouge est créé, suivi par la première Convention de Genève en 1864.
Moment mémorable :
Évocation poétique de Florence Nightingale, symbole de la charité, « être au-dessus de la haine des peuples … trouver le signe sauveur qui soit le symbole de secours et de douceur » (Extrait, 08:14–09:00).
3. La Croix-Rouge, une Humanisation de la Guerre, mais pas un Pacifisme
(12:56–15:53)
- La Croix-Rouge n’abolit pas la guerre, mais en codifie la conduite : elle protège les blessés, puis les prisonniers, puis les civils.
- Première Guerre Franco-Prussienne (1870): Grande mobilisation, organisation rapide, montée du bénévolat et du financement public.
Citation notable :
« La Croix-Rouge ne va pas lutter contre la guerre… mais elle met des limites au comportement des belligérants. »
— Daniel Palmieri (15:00)
4. Identité, Neutralité et Symbolique
(18:25–23:19)
- Dès l’origine, la Croix-Rouge revendique la neutralité et l’internationalisme (ambulances neutres venues de Suisse, Russie, USA pendant la guerre de 1870).
- Le choix du symbole (croix rouge) s’appuie à la fois sur la neutralité suisse et la visibilité universelle, mais le croissant rouge apparaît dès 1875 sous l’effet des contextes nationaux.
« Son mouvement, ce n’est pas un mouvement créé pour des hommes… c’est un mouvement créé pour tout le monde. »
— Daniel Palmieri à propos de Dunant (18:55)
5. Particularismes nationaux & la French Touch
(23:19–27:23)
- En France, la Croix-Rouge se structure en plusieurs associations féminines créées à la fin du XIXe siècle, qui réclament formation et autonomie (école de garde-malades inaugurée en 1877).
- Ce modèle s’ajuste à la société de chaque pays ; la Croix-Rouge française n’est donc ni totalement centralisée ni un simple relais du CICR de Genève.
Citation marquante :
« La France… on ne fait pas toujours les choses comme tout le monde. »
— Virginie Haloset (23:19)
6. Du Secours de Guerre à l’Action Sociale et Civile
(28:49–33:11)
- Expansion des missions hors temps de guerre (catastrophes, inondations, formation sanitaire, aide aux indigents, etc.), dès la fin du XIXe siècle et surtout après 1919 (création de la Ligue/fédération internationale).
- D’abord réservée à une élite charitable, la Croix-Rouge se démocratise progressivement, surtout après 1945.
- Importance de la philanthropie, mais quête d’une universalisation du mouvement au fil des décennies.
7. Humanitaire et Ingérence : Défis de la Neutralité sur le Terrain
(33:53–37:45)
- Coexistence d’autres œuvres de charité, mais la Croix-Rouge se démarque par son internationalisme et laïcité, ainsi que par l’irruption de civils (femmes, bénévoles) sur les champs de bataille — au prix de tensions et de suspicions d’ingérence, en particulier au XIXe siècle.
- Témoignages poignants de Poilus et d’infirmières (Première Guerre mondiale) sur l’aide reçue au cœur des combats et lors de bombardements d’hôpitaux.
Moment fort :
« Ce sont des jeunes filles de la Croix-Rouge… Elles m’emportent… Quelques minutes après, je suis en sûreté. »
— Désiré Renaud, Poilu (36:32–37:45)
8. Transformation durant la Première Guerre mondiale : Mobilisation Massive & Professionalisation
(38:24–42:44)
- La puissance destructive de la guerre industrielle entraîne une mobilisation sans précédent (68 000 infirmières et auxiliaires en France).
- La Croix-Rouge anticipe, prépare, forme son personnel : hôpitaux auxiliaires, circuits logistiques nationaux et internationaux.
Citation clé :
« En 1914… un tiers des 1500 hôpitaux auxiliaires ouvrent et sont opérationnels dès les premiers jours du conflit… 68 000 infirmières et auxiliaires mobilisées. »
— Virginie Haloset (41:49)
9. Progrès, Limites et Enjeux de l’Humanitaire — Archives, Droit et Actualité
(44:13–51:51)
- Le droit humanitaire s’invente et s’ajuste continuellement face aux nouveaux modes de guerre (gaz, bombardements, déportations).
- Les archives constituent un outil fondamental pour comprendre, repenser et améliorer les pratiques.
- Collecte et transmission d’informations sur les prisonniers, rôle fondamental en matière de rétablissement des liens familiaux.
Citation forte :
« Les archives, l’histoire… c’est du rétexte, je dirais, dans le cadre de situations… l’histoire nous permet de comprendre pour aller plus loin. »
— Virginie Haloset (46:30)
10. Défis de la Neutralité et de l’Impartialité — Shoah et Génocides
(51:51–53:15)
- La neutralité confronte ses limites lors de crimes exceptionnels comme la Shoah.
« On ne peut plus l’avoir… on est face à des victimes »
— Daniel Palmieri (52:05) - Importance de dépasser le « cadre du mandat », d’incarner l’impartialité devant la souffrance, qu’elle touche soldats ou civils.
11. Une Organisation Mondialisée et de Masse
(53:29–55:24)
- Après 1945, la Croix-Rouge s’étend, professionnalise, démocratise encore ses rangs, et ouvre de nouveaux champs d’action sanitaire et social.
- Chiffres impressionnants : en 1951, 45 écoles, 28 000 infirmières, 250 000 juniors, plus d’1,5 millions de journées d’hospitalisation, 400 000 examens de dépistage de la tuberculose…
12. Conclusion : Une Histoire d’Innovation et d’Adaptation Permanente
(56:23–57:41)
- La Croix-Rouge s’est constamment adaptée à la « perfection » croissante de la violence, innovant et renouvelant ses méthodes et ses principes (lien familial, impartialité…).
- Évocation de l’intérêt toujours brûlant de l’histoire et des archives pour comprendre les défis humanitaires du présent.
Citation de clôture :
« La guerre évolue en permanence, donc la Croix-Rouge a été obligée de s’adapter, voire même d’innover… »
— Daniel Palmieri (56:51)
Repères temporels clés
- [02:42] – Origines suisses et italiennes, Solferino, Henri Dunant
- [06:05] – Un souvenir de Solferino, naissance des deux idées fondatrices
- [10:48] – Rôle central des femmes dans la Croix-Rouge française
- [15:00] – Première convention de Genève
- [18:55] – Bénévolat et féminisation, vision universaliste de Dunant
- [23:19] – Spécificités nationales de la Croix-Rouge française/féminine
- [28:49] – Glissement vers l’action civile et sociale, hors temps de guerre
- [36:32] – Récit poignant d’un Poilu secouru par des infirmières
- [38:24] – Transformation profonde lors de la Première Guerre mondiale
- [46:30] – Archives et histoire, socles d’innovation
- [51:51] – Questionnement de la neutralité, Shoah
- [53:29] – Organisation de masse après la Seconde Guerre mondiale
- [56:51] – Adaptation, innovation et actualité humanitaire
Pour Aller Plus Loin
- L’épisode met en lumière l’apport essentiel des archives et de l’étude historique pour questionner les défis présents (neutralité, impartialité, ingérence).
- La Croix-Rouge, loin d’être une « machine » pyramidale, est une mosaïque de spécificités nationales reliées par des principes communs d’humanité.
- Cette mise en récit déconstruit les mythes hagiographiques et valorise les figures souvent oubliées (notamment féminines).
- Les invité.e.s soulignent la nécessité de continuellement adapter l’action humanitaire – et les outils pour la comprendre – aux contextes changeants de leurs époques.
Épisode riche, documenté, où la petite histoire (témoignages individuels) éclaire la grande histoire et où archives et engagements s’entrelacent pour penser l’humanitaire d’hier et d’aujourd’hui.
