
Humanitaire, histoires d'aide et d'ingérence 2/4 : Coloniser Zanzibar, le subterfuge humanitaire
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Xavier Mauduit
France Culture.
France Culture Announcer
Le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit.
Raphaël Cherriot
Coloniser Zanzibar, le subterfuge humanitaire. Tiens, d'ailleurs, savez-vous jouer aux Zanzibar ? En Europe, il s'agit d'un jeu qui se pratique avec 3D que l'on peut comparer au 421. Vous savez, le gagnant est celui qui réalise le plus grand score avec les 3D qui affichent des valeurs identiques. Ce sont des Zanzibar. Et pourtant, à l'autre bout du monde, ce qui se joue à Zanzibar n'a rien d'un jeu. Car l'achipel est convoité entre esclavage et répression de la traite des esclaves. C'est une intervention d'humanité.
Adi Abdallah
L'île.
Narrator/Documentary Voice
De la Girofle a gardé de son passé mouvementé de remarquables témoignages artistiques. La vieille ville, en particulier, possède de magnifiques portes sculptées. Ceux qui, pourtant, admirent ce qu'ont laissé les maîtres successifs de l'île, ne peuvent oublier ce qui enfit avant tout la fortune, le marché des esclaves. Aujourd'hui, des vaches pèsent parmi les ruines du Palais du Sultan, qui au siècle dernier percevait un dollar par esclave vendu sur le marché de Zanzibar. Un dollar pour chaque homme qu'un navire un matin amenait du continent voisin sur le sable doré de l'île de la Girofle.
Raphaël Cherriot
En 1969, les actualités françaises nous présentaient l'île de la Girofle. Et vous allez nous la présenter aussi, Raphaël Cherriot. Bonjour.
Xavier Mauduit
Bonjour Xavier Mauduit.
Raphaël Cherriot
Vous êtes l'auteur d'un ouvrage intitulé « Intervention d'humanité, la répression de la traite des esclaves à Zanzibar ». Avant toute chose, il faut nous dire où se trouve Zanzibar. On vient d'évoquer l'île de la Girofle.
Xavier Mauduit
Zanzibar est un archipel qui se situe aujourd'hui entre le Kenya et la Tanzanie. Zanzibar est aujourd'hui un territoire autonome intégré à la République de Tanzanie. C'est un archipel qui comporte environ 48 îles et îlets, dont le principal que nous nommons Zanzibar s'appelle en Swahili Unguja. Et puis on a l'île de Pemba aussi, assez importante, et l'île de Mafia. Et on l'appelle l'île de la girofle, c'est ça. C'est la manière dont ça a été qualifié par le son que vous avez reproduit. Parce que le sultan d'Oman, Saïd, va installer le siège de son pouvoir Donc il venait d'Oman à l'entrée du golfe Persique et il déplace le siège de sa thalassocratie, de son empire maritime, il le déplace à Zanzibar et il y installe, il y développe des plantations de clous de girofle. Qui est une épice dont le commerce est mondialisé. ainsi que le commerce de l'ivoire. Et il va pas seulement développer des plantations dans l'archipel de Zanzibar, mais sur toute la côte, entre le nord et le sud, de Lamaux au nord, au Cap Delgado au sud. presque jusqu'au Mozambique.
Raphaël Cherriot
Donc nous avons un sultanat ici, mais un sultanat lointain. Il y a des populations à Zanzibar. Comment ça se passe, la relation entre ces populations venues du sultanat d'Oman et puis ces populations à Zanzibar ?
Xavier Mauduit
On est dans l'océan Indien, il y a des interactions depuis extrêmement longtemps entre toutes les populations de l'océan Indien et en particulier entre les populations d'Oman et les populations de la côte de l'Afrique de l'Est, y compris de l'archipel de Zanzibar. Et donc, c'est cette culture Swahili qui fleurit depuis le Moyen-Âge et qui a vu un peu passer tous les empires, y compris l'empire portugais. Et l'empire portugais, une fois qu'il s'écroule, il est remplacé par un autre empire qui va être l'empire du sultanat d'Oman et au début du 19e siècle donc Saïd Saïd, le nouveau sultan d'Oman, installe son sultanat et étend sa domination formelle et informelle sur l'archipel et sur les côtes de l'Afrique de l'Est en développant les plantations de clous de girofle et en développant aussi le commerce de l'ivoire.
Raphaël Cherriot
Quelle place pour l'esclavage dans cette histoire ?
Xavier Mauduit
Le modèle de la plantation coloniale de cette époque-là repose sur la main-d'oeuvre servile et donc sur la capture, la réduction en esclavage d'hommes, de femmes et d'enfants venus de l'intérieur du continent. Donc il y a, si vous voulez, Si vous voulez, il y a deux commerces. Il y a un commerce qui est un commerce d'importation pour le sultanat lui-même. Le sultanat et ses possessions sur la côte. Et un autre commerce qui est lui pour la mer Rouge, qui est l'exportation d'esclaves qui passent par Zanzibar. et qui vont vers la mer Rouge, vers le golfe Persique et vers les côtes occidentales de l'Inde.
Raphaël Cherriot
Avec des documents incroyables. Et Raphaël Cherriot, vous l'avez mis en couverture de votre ouvrage, cette photographie. Le document, on n'a pas besoin de le chercher dedans. Il est sur la couverture Intervention d'Humanité. C'est publié aux éditions du CNRS. C'est une photographie. C'est une photographie, vous pouvez nous la décrire, elle est absolument incroyable.
Xavier Mauduit
Alors, c'est une photographie qui est prise par George Lydia Sullivan, qui est un capitaine de la Royal Navy. C'est lui-même qui prend la photographie, c'est lui-même qui l'envoie à l'admiralty et c'est dans les archives de l'admiralty britannique qu'on retrouve ce document. Sur le pont de son navire, Il a réuni... les hommes et les femmes qu'il a entre guillemets libérés au cours de sa courte campagne de 1868 avant de reprendre la mer avec son escadre et d'aller à Bombay où se situe la base de l'escadre qui lutte contre la traite dans l'océan Indien occidental. Et donc cette photo nous présente au premier plan des hommes, des femmes et des enfants qui sont assis. On n'a pas l'impression qu'ils sont libérés du tout, ils sont plutôt dans une position qui nous rappelle celle des esclaves, transporté à bord des bateaux dits négriers dans l'Atlantique. Et donc il y a quelque chose de troublant puisque Sullivan, sa mission c'est de saisir des navires engagés dans la traite dans l'océan indien et de, entre guillemets, libérer ses esclaves. Mais Sullivan, même si c'est un abolitionniste convaincu et qu'il se bat pour avoir de meilleurs bateaux et plus de moyens pour bien mener la mission qu'on lui a confiée, c'est un homme de son temps, il appartient au monde colonial, au monde impérial. Et ses esclaves, ses hommes, ses femmes et ses enfants libérés ne sont pas encore considérés comme des hommes, des femmes et des enfants totalement libres et totalement égaux de ceux qui les libèrent. Et ils vont donc devoir s'engager, signer des contrats et effectuer de nouvelles traversées dans l'océan Indien mais aussi dans l'Atlantique pour rejoindre une autre colonie britannique et là travailler dans les travaux publics, dans les plantations, dans l'armée ou même dans la marine britannique pour épauler les marins qui luttent contre la traite. C'est donc une nouvelle forme de servitude qui commence pour eux un engagement de 7 ans environ à l'issue duquel ils seront finalement libres. totalement libre.
Raphaël Cherriot
Avec cette photo, et vous l'avez dit Raphaël Chariot, elle nous renvoie à ce que nous connaissons des bateaux dits négriers dans l'Atlantique, mais nous connaissons cela souvent sous forme de gravures ou de dessins. Et ici nous avons une photo de 1868, une photo prise par le capitaine Sullivan, que nous retrouvons.
Adi Abdallah
Après.
François McCullen
Avoir laissé le palais du sultan et les belles maisons des riches arabes, On traverse un certain nombre de rues repoussantes pour gagner, par une ruelle étroite, une petite place qui est une des plus grandes de Zanzibar. Ce qui attire en premier lieu le regard, ce sont les esclaves dont les visages sont tournés vers les arrivants et le centre de la place. Au milieu du cercle formé par les esclaves, il y a environ une demi-douzaine d'arabes qui parlent entre eux, examinent les esclaves, discutent leurs valeurs comme le font les fermiers qui examinent et évaluent le bétail sur un marché d'Angleterre. Presque au centre de la place, il y a des groupes d'enfants, également les uns contre les autres et en demi-cercle. Ils s'assoient quand ils ne sont pas soumis à l'examen d'un éventuel acheteur. Ces enfants, tous très jeunes et dont certains n'ont pas plus de cinq ans, paraissent déjà très vieux.
Raphaël Cherriot
Avec ce témoignage, nous étions en 1867 à Zanzibar et il est question des esclaves. Raphaël Chérut, dans cette histoire-là, nous l'entendons bien, Zanzibar qui dépend de ce sultanat. C'est un sultanat avec de la traite, la traite pour les plantations, les clous de girofle notamment, puis pour l'exportation d'esclaves. C'est ce commerce-là. Et puis, il y a les Anglais. On vient d'entendre ces témoignages. Quelle est la relation que l'Empire britannique entretient avec l'esclavage au XIXe siècle ?
Xavier Mauduit
Alors, il faut peut-être avant un tout petit peu recontextualiser les choses. La traite dans l'Atlantique... Zanzibar va attirer l'intérêt des puissances européennes occidentales et notamment des britanniques. une fois que la traite va décliner dans l'Atlantique, après la fin de la guerre de sécession et l'abolition de l'esclavage à Cuba puis au Brésil en 1888. Vers la fin des années 1860, l'attention des Britanniques va se porter vers l'océan Indien, notamment pour lutter contre la traite dans l'océan Indien. On a parlé du sultanat d'Oman, du développement d'une économie de plantation qui nécessite des esclaves et donc la traite. Mais dans la première moitié du XIXe siècle, ce sont les Européens qui sont les principaux acteurs du commerce d'esclaves dans l'océan Indien. Jusqu'au moment des abolitions... En l'occurrence, dans l'océan Indien, c'était plutôt les Français, les Britanniques et puis les Portugais. Mais il y a une révolution politique qui a lieu en Grande-Bretagne, en 1807, sous la pression d'un vaste mouvement abolitionniste, à la fois élitiste et populaire. et qui mène à l'abolition de la traite. Et là, il y a une révolution qui s'opère, parce que, alors que la Grande-Bretagne, la marine, les navires britanniques étaient la première flotte engagée dans la traite, la marine britannique, la Royal Navy devient la première flotte qui va s'engager dans la lutte contre la traite à partir de 1807.
Raphaël Cherriot
Avec une subtilité, lutter contre la traite ou interdire la traite des esclaves, ça ne signifie pas abolir l'esclavage non plus. C'est-à-dire que l'esclavage demeure dans les colonies. 1807, le Royaume-Uni décide de mettre fin à la traite, c'est-à-dire que la Royal Navy sur les mers peut s'attaquer à des navires qui pratiquent la traite ?
Xavier Mauduit
Tout à fait. Enfin, à ses navires. Dans un premier temps, elle peut s'attaquer à ses propres navires, puisqu'il y a une règle en mer qui fait que tout navire battant le pavillon d'une nation est l'expression de cette nation. Et donc, on lui doit la pleine souveraineté. Les abolitionnistes s'attaquent d'abord à la traite parce qu'ils sont convaincus que si on arrête d'acheminer des hommes et des femmes et des enfants pour être réduits en esclavage, vu la nature de l'esclavage nature inhumaine de ce système. Ce système mourra de lui-même puisque les taux de mortalité sur les plantations, que ce soit dans l'Atlantique ou ailleurs, sont tels que sans la traite... l'esclavage devrait s'éteindre. Donc il y a cette première étape en 1807. Et puis après, il y a l'abolition de l'esclavage dans les colonies britanniques en 1833. Ça, c'est le fruit de mobilisations, de pétitions. En 1788, c'est 100 pétitions qui sont signées. En 1787, 100 pétitions. Puis en 1788, l'année suivante, plus de 200 pétitions. Vraiment une question qui devient pour les britanniques une question centrale de la vie politique, qui mobilise les opinions publiques, qui donne lieu à des meetings, à des conférences, à des boycotts. Donc c'est un sentiment national très fort qui est lié à l'abolitionnisme.
Raphaël Cherriot
Avec quand même ici l'idée que les navires britanniques de la Royal Navy peuvent raisonner des navires britanniques qu'ils suspectent de pratiquer l'esclavage. À quel moment voit-on l'idée de pouvoir s'attaquer partout, quelle que soit l'origine du navire, à l'esclavage ? L'idée simplement d'aller vérifier sur ce bateau si c'est simplement du commerce d'épices ou s'il y a des esclaves.
Xavier Mauduit
Très tôt, à partir du moment où les Britanniques abolissent la traite, Ils ont bien conscience que c'est une étape décisive d'abolir la traite pour leurs navires, mais que s'ils ne mènent pas une lutte globale contre ce trafic qui est global, alors leurs efforts seront inutiles.
Raphaël Cherriot
Et là, il faut s'attaquer à tous les navires, et parmi tous ces navires, il y a ceux utilisés par le monde arabe, qui va exploiter ses esclaves dans l'océan indien, au bénéfice d'eux-mêmes, bien sûr, vous nous l'avez dit, pour les plantations qu'il y a à Zanzibar, et puis sur la côte, et puis pour des esclaves envoyés plus loin, tout ça sur des boutres.
Unknown Narrator/Expert
Il faut vraiment voir un boutre pour le décrire. C'est une coque très ronde, très profonde, très haute, sans quilles ou une petite quille très limitée. C'est très rustique comme construction. Ce n'est pas du tout confortable. Alors il y a un espèce de petit château pour le capitaine du boutre. Alors à l'avant, il a toutes ses marchandises et puis il a une cale. Comme tous les bateaux. Alors la voile, c'est la voile latine, naturellement. Triangulaire. Mais c'est une voile qui n'est vraiment fonctionnelle qu'avec le vent arrière. Le Boutry, c'est le bateau arabe, de tous les pays arabes. Ils sont presque identiques. Ce sont les voiliers. Le très mauvais mollier, parce qu'il ne remonte pas au vent, il navigue d'après la mousson. Alors la mousson, ce sont les vents qui viennent des Indes, qui soufflent sur le golfe Persique, qui soufflent sur la mer Rouge, puis qui soufflent ici. Vous avez les deux moussons, la mousson du Sud et la mousson du Nord, pendant des siècles. Les boutres venaient d'Arabie, du Yémen, du Golbe Persique, pour chercher les esclaves qui avaient été cachés ici dans des caves et repartaient. Mais ils venaient toujours avec la mousson du nord. En mars, la mousson change. À ce moment-là, quand la mousson du sud commence à souffler, ils repartaient avec leur chargement d'esclaves.
Raphaël Cherriot
François McCullen, qui s'exprimait ici à propos des boutres, ces navires qui sont vraiment typiques de cette région-là. Moi je voudrais savoir, Raphaël Chériaud, comment, pour le Royaume-Uni, puisque c'est lui dont il s'agit principalement, s'organise la répression de la traite des esclaves à Zanzibar ? Je reprends le sous-titre de votre ouvrage.
Xavier Mauduit
Donc, après s'être vraiment... Dès 1807, la Grande-Bretagne s'engage dans la lutte contre la traite dans l'océan Indien. Elle lutte dans la première moitié du siècle à la fois contre des navires européens, français, portugais, britanniques. et des boutres. Boutres, c'est un terme générique qui désigne ces bateaux aux coques acérées, aux voiles triangulaires, qui sont devenus les icônes de l'océan Indien. Comme le rappelait le très beau témoignage que vous venez de passer sur les ondes, ils dominent l'océan Indien et ils naviguent au rythme de la mousson. Mais en fait, c'est plus d'une quarantaine de types de navires derrière le mot boutre. C'est un boutre avec un S, un boutre au pluriel. Donc, on a un très grand nombre de navires derrière la réalité de ce mot. Donc, dans la seconde moitié du 19e siècle, le mot boutre, pour les Britanniques, comme Zanzibar, devient le symbole de la traite. C'est le navire qu'il faut capturer, au bord duquel se trouvent des esclaves. Mais cette traite de l'océan Indien est très différente de la traite de l'Atlantique. Dans l'Atlantique, on avait des navires qui étaient spécifiquement armés pour la traite, ce qui n'est pas le cas dans l'océan Indien. Ce que j'ai pu montrer à travers ma recherche, c'est qu'on a très peu de navires qui contiennent énormément d'esclaves. C'est plutôt l'exception que la règle. Donc on a des navires à bord duquel se trouvent des marins qui viennent des quatre coins de l'océan Indien, quelques esclaves, on n'a pas d'entrepont comme ceux montrés par les gravures de la fin du XVIIIe ou du début du XIXe. Pas des navires qui sont spécifiquement équipés pour la traite, ce qui complique la tâche des marins britanniques, d'autant que ces boutres ne battent pas pavillon, n'ont pas de papier. et que ça présente un avantage parce que du coup on peut les assimiler à des pirates et les arrêter puisqu'ils n'ont pas de pavillon, ce ne sont pas donc les représentants de nations souveraines. Mais d'un autre côté, une fois qu'on a arrêté le boutre, il faut pouvoir prouver que les hommes ou les femmes ou les enfants qui se trouvent à son bord sont bien des esclaves de traite et non des esclaves domestiques qui voyagent légalement avec leurs maîtres. Car la Grande-Bretagne, si elle s'attaque à la traite internationale, a une ligne rouge. C'est justement de ne pas s'attaquer à l'esclavage. Elle laisse le soin à chaque nation souveraine de prendre des mesures juridiques et de police pour mettre fin à l'esclavage. Donc c'est pareil sur un bateau et c'est donc très compliqué pour les marins britanniques d'agir. Ils s'en plaignent auprès de l'amirauté et ils se plaignent aussi lorsqu'ils arrêtent des nations comme la nation française avec laquelle il n'existe pas d'accord clair. Parce que la France, pour des questions de souveraineté nationale, refuse que la marine britannique arraisonne des navires battant son pavillon, y compris lorsque c'est des boutres.
Raphaël Cherriot
Ah oui, voilà, parce que la question que vous posez, Raphaël Chériot, c'est aussi toute cette question de la législation qu'il faut, que l'on peut appliquer et ces navires, ces boutres ne battent pas le pavillon d'une nation. Qu'est-ce qu'on fait dans ces cas-là ? Il n'y a pas de papier, il n'y a pas de registre. Alors vous dites que c'est difficile pour ces britanniques qui arraisonnent un boutre, d'accord. Mais c'est également difficile pour les historiennes et les historiens dès lors parce qu'il y a un manque de sources.
M. Marissal
Nous n'avons aucune archive au Mani. Les Arabes n'ont pas conservé des livres de bord comme le faisaient les marchands français, anglais, espagnols, portugais de l'Atlantique. On peut quand même faire une évaluation puisque Burton lui-même a donné les chiffres de la douane de Kiloa. dans les années 70. On peut tabler sur 15 000 esclaves par an. Ce qui fait que de 1830 à 1870, nous aurons environ 300 000 à 400 000 esclaves exportés simplement par le port de Zanzibar. Seulement, il faut dire que d'après les voyageurs, pour chaque esclave qui arrivait à Zanzibar, il y en avait au moins 3 ou 4 qui mouraient en route. Vous vous rendez compte du nombre d'Africains qui ont disparu au cours de cette période ?
France Culture Announcer
France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Raphaël Cherriot
La difficulté de trouver des sources sur l'esclavage au XIXe siècle, c'est M. Marissal qui s'exprimait ici, Raphaël Cheriot, « Intervention d'humanité, la répression de la traite des esclaves » à Zanzibar. Vous pouvez travailler sur quelles sources ici ? Des sources venues d'Occident, du Royaume-Uni, bien sûr. Y a-t-il des sources aussi, là on l'entend, mais vous nous l'avez dit, y a pas de sources produites par le sultanat ?
Xavier Mauduit
Alors, il y a une limite à mon travail, c'est que je ne suis pas arabisant et donc je n'ai pas pu travailler sur les sources omanaises. Mais il y a un jeune doctorant de Nanterre qui s'appelle... Abdel Hakim Belassal, il est en train de faire un travail, lui il est arabisant, il fait un travail sur les sources omanaises, en arabe, sur l'histoire du sultanat d'Oman. Et donc, peut-être que dans sa recherche, il trouvera des documents... Il trouvera des documents omanais liés au trafic. Parce que, à travers les douanes, Puisque le sultanat de Zanzibar, comme ça a été dit au début dans un des premiers sons qu'on a écouté, imposait des taxes sur chaque esclave qui était importé sur Zanzibar puis ré-exporté ensuite, soit vers la côte, soit vers le reste de l'océan indien. Bon, alors, donc, là, il y a un silence des archives. C'est vrai que, et c'est pour ça qu'on connaît aussi moins bien, en général, l'histoire de la traite dans l'océan Indien, que ce soit la traite européenne ou la traite omanaise ou la traite du Golfe Persique, des États du Golfe, parce qu'elle a laissé moins de traces. En revanche, on a des archives, des archives britanniques, des archives françaises, mais surtout beaucoup des archives britanniques parce que, du fait qu'ils luttent contre la traite, les britanniques vont documenter la traite afin d'alerter l'opinion publique. C'est le cas de Sullivan quand il publie son ouvrage à l'intérieur duquel on trouve notamment en gravure la reproduction de la photographie qui sert de couverture qu'on a choisi comme couverture de mon ouvrage pour alerter l'opinion publique justement. Et donc il donne des chiffres. Donc aujourd'hui, on n'a que des estimations pour l'ensemble du XIXe siècle. Juste pour l'Afrique de l'Est, c'est des données qui sont aussi entre 800 000 et 2 millions de personnes. C'est gigantesque. Sachant que dans l'Atlantique, sur la période 1865 ou 1870, on est à 3,9 millions d'hommes, de femmes et d'enfants réduits en esclavage.
Raphaël Cherriot
Parce qu'il y a tous ces chiffres que vous évoquez là, et puis il y a ces témoignages. C'est vrai que les deux vont ensemble. Sullivan, etc. D'autres encore racontent aussi ce qu'est la condition des esclaves en Afrique de l'Est.
Xavier Mauduit
Et c'est là où on rentre dans l'humanitaire. C'est que Sullivan cherche à faire appel aux émotions, aux sentiments d'humanité de ses contemporains. C'est aussi peut-être parce qu'il est marin et parce qu'il est naturel en mer. Ça, c'est dans le droit public international, dans le droit des gens. Le droit des gens est en partie issu des coutumes. Et parmi ces us et ces coutumes qu'on trouve de manière universelle sur toutes les mers et tous les océans du monde, c'est, quelle que soit sa nationalité, quelles que soient ses origines, quelle que soit sa foi, quelqu'un qui est en détresse en mer, on a le devoir de lui porter secours, par humanité.
Raphaël Cherriot
C'est ça, c'est cette intervention d'humanité qui est le titre de votre ouvrage Raphaël Chériaud. Cette intervention d'humanité qui nous intéresse aujourd'hui dans le cours de l'histoire. Coloniser Zanzibar. Coloniser Zanzibar, le subterfuge humanitaire. Est-ce que le titre vous convient, subterfuge humanitaire ? Est-ce qu'on peut dire que c'est vrai que ce que vous venez de nous dire, l'idée de secourir des gens en mer et quelque chose qui n'est pas fin de la part des britanniques mais que dans le même temps c'est un moyen pour mettre le pied à Zanzibar en disant nous allons arrêter la traite et bien installons nous ici.
Xavier Mauduit
Alors là c'est tout le débat des historiens. Est-ce que c'est un subterfuge ? Et c'est ce que disent les consuls français de l'époque qui disent, bon, l'humanitaire, la lutte contre la traite pour les britanniques les sert bien et leur sert à étendre. leur influence impériale sur la côte à nous devancer et peut-être même à préparer la colonisation de Zanzibar et de la côte de l'Afrique de l'Est. Ils sont obsédés par ça. Mais est-ce réellement le cas ? Ce que montre ma recherche, c'est que c'est plus complexe, c'est-à-dire que dans certains cas, l'humanitaire précède l'impérialisme, c'est-à-dire que l'humanitaire va forcer la puissance impériale à intervenir. C'est le cas de la lutte contre la traite dans l'océan indien. C'est-à-dire que c'est parce que les abolitionnistes se mobilisent à Londres et au Parlement et dans l'ensemble de la Grande-Bretagne dans les années 1870 suite à la mort de David Livingstone que le pouvoir impérial britannique se remobilise pour relancer la lutte contre la traite dans l'océan indien. A l'inverse, A partir de la conférence de Berlin, les impérialistes qui sont au pouvoir, comme Salisbury par exemple, ou Léopold II, ou Jules Ferry en France, ils ont bien compris la puissance du sentiment abolitionniste et du courant abolitionniste et humanitaire dans les opinions publiques. et également l'intérêt du point de vue du droit international. C'est-à-dire pour justifier légalement leur expansion, leur conquête-expansion brutale et leur domination et l'exploitation des peuples et des territoires.
Raphaël Cherriot
Il y a un élément qui montre que vous êtes historien, Raphaël Cheriot, c'est quand on vous demande est-ce que l'impérialisme est utilisé pour un argument par l'humanitaire pour prendre des colonies, vous répondez c'est plus compliqué. C'est des réponses d'historiens. C'est plus compliqué, il faut nuancer aujourd'hui dans le cours de l'histoire. Colonisez Zanzibar, le subterfuge humanitaire.
Adi Abdallah
... ... ... Je n'ai pas d'amis, je n'ai pas d'amitié. ... Je n'ai pas d'amis ... C'est à Fadaline que l'on se demande la joie et l'amour C'est à Fadaline que l'on se demande la joie et l'amour C'est à Fadaline que l'on se demande la joie et l'amour ... ... ... Voilà, c'est pas n'importe quoi, c'est pas n'importe quoi, c'est pas n'importe quoi, c'est pas n'importe quoi, c'est pas n'importe quoi, c'est pas n'importe quoi, c'est pas Sasa ni n'importe me shakamuwa quoi, c'est Waba pas n'importe quoi. mapezi matamu.
Raphaël Cherriot
Nif, Adi Abdallah dans le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau à la technique Grégory Wallon. Aujourd'hui nous nous trouvons à Zanzibar, nous nous trouvons ici face à une question d'humanité, une question humanitaire. Raphaël Cheriot, vous êtes historien, chercheur associé au CNRS, au centre Roland Mounier, à l'University College Dublin, enfin à Dublin quoi, mais Dublin ça a un sens aussi. Dire que Dublin c'est l'Irlande, c'est un pays européen qui a été colonisé. Est-ce qu'il y a un regard particulier d'ailleurs sur cette notion de colonisation ? C'est pas la même chose d'être historien de la colonisation dans un pays colonisateur et de travailler dans un centre de recherche d'un pays qui a connu la colonisation en tant que colonisé.
Xavier Mauduit
Oui, tout à fait. C'est vrai qu'en Irlande, à University College Dublin, on a des historiens qui travaillent sur l'histoire de l'Irlande et donc de la colonisation britannique en Irlande et donc également de la lutte pour la décolonisation et pour l'indépendance de l'Irlande. Ils ont donc un regard très différent sur la colonisation que des britanniques ou des français parce qu'ils ont eux-mêmes vécu dans leur chair la colonisation, ils ont été eux-mêmes colonisés. et certains ont vécu comme d'autres colonisés des mesures d'éloignement ou de déportation pour certains à travers l'Atlantique et vers les Caraïbes pour être sur des plantations parmi les esclaves.
Raphaël Cherriot
Dans la démarche de recherche, c'est toujours intéressant de voir là où nous nous trouvons et comment nous pouvons réfléchir à notre objet d'étude, ce sujet qui est ici l'intervention d'humanité, Raphaël Cherriot. Là aussi, j'ai besoin d'explications sur le mot utilisé, intervention d'humanité. C'est vrai qu'aujourd'hui, on parlerait facilement d'une intervention humanitaire.
Xavier Mauduit
Oui, alors le terme d'intervention d'humanité, je l'ai emprunté à un juriste français. spécialiste de droit public, a d'abord enseigné à Caen, puis à Lausanne. Et en 1910, il publie un ouvrage qui est intitulé l'Intervention d'Humanité. Et il revient sur l'histoire du XIXe siècle. Alors, qu'est-ce qu'on entend par intervention d'humanité ? C'est un peu. C'est un petit peu différent, mais c'est en même temps assez proche de notre notion d'intervention humanitaire. En anglais, Humanitarian Intervention, qui apparaît d'ailleurs tel quel dans les années 1880 sous la plume de spécialistes de droit public qui travaillent sur le droit international.
Raphaël Cherriot
Ce spécialiste français, là, sur l'intervention de l'humanité, qui est-il ? Il s'appelle comment ?
Xavier Mauduit
Antoine Rougier.
Raphaël Cherriot
Il est avec nous.
France Culture Announcer
Toutes les fois qu'une puissance interviendra au nom de l'humanité, dans la sphère de compétence d'une autre puissance, elle ne fera jamais qu'opposer sa conception du juste et du bien social à la conception de cette dernière en la sanctionnant au besoin par la force. Son action tendra en définitive à englober un État dans sa sphère d'influence morale et sociale, en attendant de l'englober dans sa sphère d'influence politique. Elle le contrôlera pour se préparer à le dominer. Ainsi, l'intervention d'humanité apparaît comme un moyen juridique ingénieux d'entamer peu à peu l'indépendance d'un État pour l'incliner progressivement vers la mi-souveraineté.
Raphaël Cherriot
Raphaël Lalonde qui lisait dans le cours de l'Histoire ce France Culture, un extrait de la théorie de l'intervention d'humanité, cet ouvrage d'Antoine Rougier en 1910. Le mot est fort, intervention d'humanité, et puis il y a quelque chose d'un peu juridique dans ce qui est dit là, mais nous sommes en 1910, c'est-à-dire qu'il y a ce regard porté sur les décennies précédentes, celles qui vous intéressent et notamment en parlant de Zanzibar.
Xavier Mauduit
Oui, tout à fait. C'est la conclusion qui vient d'être lue et vous voyez qu'il est tout à fait lucide. Il nous dit qu'il est impossible de dissocier humanitaire et domination politique parce qu'il faut l'usage de la force et il faut que ce soit une puissance. qui se mobilisent pour intervenir. Cette notion d'intervention d'humanité ou d'intervention humanitaire, lorsque Antoine Rougier se penche sur l'histoire qui le précède, c'est pour parler de l'intervention en Grèce en 1827, de la France, de la Grande-Bretagne et de la Russie. C'est pour parler de l'intervention française au Liban et en Syrie en 1860-1861. C'est pour parler de la guerre russo-otomane de 1877-1878. C'est également pour parler de l'intervention américaine à Cuba en 1898 ou encore l'intervention internationale en Chine au moment de la révolte des boxers.
Raphaël Cherriot
Et voilà, parce qu'il y a tous ces exemples précédents, et c'est vrai que nous les connaissons, que ce soit la Grèce dans les années 1820, la figure de Bayron, enfin libérer les Grecs, et puis on peut égrener toute cette histoire-là avec ce cas que vous étudiez, celui de Zanzibar, intervention d'humanité, donc on voit où le mot naît, apparaît. Mais on est toujours surpris, quand on tire les fils de vocabulaire, de retrouver des origines lointaines. Et c'est vrai que cette intervention d'humanité, ici, est analysée avec la pleine conscience. Mais nous sommes en 1910, que l'impérialisme va de pair avec cette intervention d'humanité. Est-ce que ça, c'est quelque chose qui est une évidence ? Que là, j'ai presque envie de dire, avec Antoine Rougier, on a la conclusion de la chose.
Xavier Mauduit
De la conclusion, mais c'est pas aussi simple que ça. Il y a des débats. Il y a des débats sur ces questions et les politistes et les spécialistes du droit public, à l'époque, débattent de la légitimité de ces interventions d'humanité ou réalisées au nom de l'humanité. toute la question c'est de savoir de qu'est-ce qu'on met derrière ce mot humanité. Alors il y a un historien qui s'appelle Davide Rodogno qui a publié un ouvrage il y a pas mal d'années de ça maintenant qui s'appelle Against Massacre où il a étudié les interventions dites d'humanité justement des puissances occidentales dans l'empire ottoman notamment en montrant que ça a été l'un des creusets dans lequel s'est formée ce qu'on appelle aujourd'hui l'intervention humanitaire. Mais David de Rodogneau montre également ce lien avec... montre aussi que l'humanitaire peut être expression de l'impérialisme, même dans le cas où les interventions d'humanité sont de véritables interventions d'humanité et non pas une intervention, un usage de la force à des fins impériales ou impérialistes, c'est-à-dire d'expansion et de domination, justifiée par des valeurs ou des principes humanitaires. C'est le cas par exemple pour la Grèce en 1827 ou le Liban en 1870-1861. Quand on intervient, quand les puissances occidentales interviennent, que ce soit en Grèce ou au Liban et en Syrie, c'est parce qu'il y a des massacres, notamment des massacres des minorités chrétiennes. Mais de dire que c'est une intervention d'humanité, c'est une manière de disqualifier la souveraineté de la puissance contre laquelle on fait l'usage de la force. et de la considérer comme, en dehors de l'humanité, barbare ou semi-barbare. Et donc à ce moment-là, il est justifié d'appliquer ce droit d'ingérence, ce droit d'intervenir. Et donc ça se fait dans ce contexte aussi où ces puissances occidentales établissent des hiérarchies entre les peuples et les civilisations et même les races. Et donc ces puissances impériales qui font le droit international, qui établissent les normes du droit international, veulent être dans le camp de l'humanité. Elles veulent apparaître comme étant des bienfaitrices de l'humanité.
Raphaël Cherriot
Et puis avec cette hiérarchisation raciale parce que ce sont les schémas de pensée de ces gens à ce moment-là.
Xavier Mauduit
De cette époque-là. Et c'est pas parce que ce sont les schémas de cette époque-là qu'ils sont légitimes. bien au contraire, parce que dès cette époque-là, y compris les abolitionnistes, les anthropologues, les écrivains, les poètes, ont une conception de l'humanité qui va être bien plus englobante. Et c'est là un petit peu le paradoxe. Ce sont des Européens qui vont amener ces normes, cette notion d'humanité, cette notion de droit de l'humanité, dans la ligne des lumières de la révolution américaine et la révolution française. Donc des valeurs universelles qu'ils vont vouloir appliquer à l'ensemble de l'humanité contre cette vision de hiérarchie entre les peuples et les races qui se développe au moment où la colonisation se développe.
Raphaël Cherriot
Voilà parce que c'est une démarche ici pseudo-scientifique quand on parle des hiérarchies raciales, bien sûr, mais il n'y a pas que ça, il y a ce débat juridique, ces débats internationaux. Et puis, de manière très concrète dans l'histoire qui nous intéresse, il y a de l'émotion Raphaël Cherriot, vous l'avez déjà évoqué, par ses récits d'explorateurs, de voyageurs, et passant par Zanzibar, il y a un moment très fort d'une des rencontres les plus célèbres de notre histoire, Livingstone, je présume.
Xavier Mauduit
Good morning sir !
Henry Morton Stanley
Qui êtes-vous ?
Xavier Mauduit
Je suis Suzy, le domestique du docteur Livingston.
Henry Morton Stanley
Le docteur est ici ?
Xavier Mauduit
Oui.
Henry Morton Stanley
Et comment se porte-t-il ?
Xavier Mauduit
Pas très bien, monsieur.
Henry Morton Stanley
Allez le prévenir de mon arrivée. Dites-lui que je m'appelle Stanley. Henri Morton Stanley. Et que j'arrive de Zanzibar.
Xavier Mauduit
Bien sûr, monsieur.
Henry Morton Stanley
Passée cette palissade, nous entrons dans le village. Et déjà tous ces yeux qui nous regardent. Un groupe d'hommes. des Noirs et des Arabes. Un blanc, silhouette voûtée, vareuse rouge délavée, pantalon usé, casquette de marin. Est-ce lui ? Il semble si âgé, si pâle, si maigre. Et cette longue barbe grise.
François McCullen
Restez calmes.
Henry Morton Stanley
Soyons dignes. Montrons leur le sang-froid des Blancs. Il s'avance vers moi. Comment le saluer ? J'aurais pu au moins préparer une phrase. Docteur Livingstone, je résume.
Xavier Mauduit
Lui-même.
Henry Morton Stanley
Je remercie Dieu de m'avoir permis de vous rencontrer.
Raphaël Cherriot
Et moi, je suis heureux d'être ici.
Henry Morton Stanley
À Ujiji, pour vous recevoir. À qui ai-je l'honneur ? Stanley. Henry Morton Stanley, journaliste au New York Herald.
Raphaël Cherriot
En 2019, sur France Inter, une rencontre, Stanley Livingstone. Donc Stanley qui arrive, qui passe par Zanzibar. Nous avons ici une narration qui a été reprise et reprise et lue et commentée et nous entendons bien ce regard civilisationnel qu'il y a entre ces deux Blancs dans un monde africain qui envoient des signes très clairs pour dire que nous ne sommes pas comme les autres. On lit ici tout ce que vous nous avez expliqué, ce discours scientifique, il s'applique de manière très concrète. En quoi cette histoire-là, la recherche de Livingstone par Stanley, on est en 1871, participe à cette histoire, à ce désir d'humanité ?
Xavier Mauduit
La rencontre entre Livingstone et Stanley, le 11 novembre 1071 sur les bords du lac Tanganyika, devient une icône de la colonisation, de l'esprit colonial, de l'aventure coloniale. C'est un moyen de faire entrer les opinions publiques du monde entier dans le sauvetage, le secours. d'un humanitaire, à savoir David Livingstone, qui a été missionné en 1863-1865 par la Royal Geographical Society pour trouver les sources d'une île, mais lui il s'est engagé surtout pour la lutte contre la traite, pour mettre fin à la traite justement dans l'Afrique des Grands Lacs et en Afrique de l'Est. Et par ces courriers et par cette rencontre, il va attirer l'attention de l'opinion publique et des abolitionnistes.
Raphaël Cherriot
Donc on passe par Zanzibar ici, évidemment.
Xavier Mauduit
Et donc Zanzibar est la porte d'entrée à la fois des humanitaires, des missionnaires, mais aussi des impérialistes comme Stanley qui vont devenir des bâtisseurs d'empires. Stanley, c'est... Livingstone, c'est la vieille génération qui tente de convaincre la nation britannique et les pouvoirs britanniques qu'il faut intervenir, qu'il faut peut-être même se lancer dans la colonisation pour mettre fin à la traite. Alors que Stanley, lui, c'est la nouvelle génération de conquistadors, de bâtisseurs d'empires, qui va travailler pour Léopold II pour bâtir l'empire au Congo de Léopold II. en utilisant, en justifiant du fait que la colonisation est le seul moyen de mettre fin à la lutte contre la traite et de répondre à la crise humanitaire que représentent la traite et l'esclavage dans ces régions.
Raphaël Cherriot
Oui, nous savons combien au Congo c'est une véritable horreur la manière dont se passe la colonisation avec toutes ces questions. Dans ces années-là, vous avez parlé de la conférence de Berlin tout à l'heure qui se termine en 1885. Dans ces années-là, toutes les questions sont autour de cette notion d'humanité.
Charles H. Allen
Le comité aimerait vous soumettre respectueusement l'idée qu'il est du devoir de tous les gouvernements civilisés, et plus particulièrement ceux exerçant leur pouvoir en Afrique, de s'unir en proclamant la traite des esclaves un crime contre l'humanité et une violation du droit des gens. Les membres du comité pressent par conséquent votre seigneurie qu'il appartient à l'Angleterre, en s'appuyant sur la position qui l'a toujours été la sienne au regard de cette question, de prendre l'initiative d'obtenir sur la traite des esclaves un consensus des puissances européennes afin de mettre en œuvre la mesure politique défendue par la résolution attachée à ce courrier.
Raphaël Cherriot
En août 1888, avec cette évocation déjà de crimes contre l'humanité, toujours intéressant de voir l'utilisation de ce vocabulaire-là, et la demande d'une union des puissances européennes se mettre d'accord sur ces questions-là.
Xavier Mauduit
Alors là, c'est effectivement Charles H. Allen, qui est le président de la British and Foreign Anti-Slavery Society, qui écrit à Lord Salisbury.
Raphaël Cherriot
Le marquis de Salisbury.
Xavier Mauduit
Le marquis de Salisbury, qui est le premier ministre britannique à l'époque. La société abolitionniste, qui est l'héritière des premières sociétés abolitionnistes du début du XIXe siècle, a voté une motion pour la tenue d'une grande conférence internationale contre la traite dans l'océan Indien et en Afrique orientale et dans l'Afrique des Grands Lacs. Et dans ce cadre-là, le président donc le secrétaire général, le président de cette association, militante, demande qu'à l'occasion de cette conférence qui va se tenir à Bruxelles en 1890, qui va réunir plus de 17 pays, eh bien, on reconnaisse la traite comme un crime contre l'humanité et le droit des gens.
Raphaël Cherriot
C'est acté ?
Xavier Mauduit
Non, parce qu'il le souhaite. Il le souhaite, mais il ne l'obtient pas. Il ne l'obtient pas parce que Salisbury et les pouvoirs politiques ne sont pas convaincus que si la traite perdure, admettons, dans les jeunes états coloniaux, alors à ce moment-là, ça pourrait être le fait que la traite soit qualifiée de crime contre l'humanité et le droit des gens, à ce moment-là, ça pourrait être un motif d'intervention, d'ingérence, un motif d'intervention d'humanité. Donc il envoie une fin de non-recevoir au président de la British and French Anti-Slavery Society. Mais l'emploi de ce terme, l'usage de ce terme, donc, crime contre l'humanité, À ce moment-là, Crime contre l'humanité et le droit des gens montrent que les abolitionnistes comme d'autres qui militent pour les interventions d'humanité cherchent à faire entrer dans le droit international une notion qui puisse permettre de passer outre la souveraineté des états et d'employer la force lorsque des crises humanitaires ont lieu, afin de protéger le droit des gens. Un crime contre l'humanité et le droit des gens. Donc, ça montre aussi l'émergence dans le droit international, progressivement, de l'importance des droits humains.
Raphaël Cherriot
C'est ça, ici nous avons toutes ces réflexions-là, ça n'aboutit pas, vous venez de nous l'expliquer, nous étions en 1890, en revanche ce qui aboutit la même année, c'est que Zanzibar, qui nous intéresse particulièrement, devient un protectorat britannique. Et là, l'impérialisme est concret.
Xavier Mauduit
L'impérialisme, on le disait, l'expansion violente et brutale, la domination, l'exploitation des hommes et des ressources, c'est tout ça qu'il y a derrière le mot impérialisme au 19ème siècle. Effectivement, Zanzibar devient un protectorat, mais le combat des abolitionnistes n'est pas terminé, parce que les abolitionnistes ne vont cesser de... de se mobiliser, d'écrire aux autorités du protectorat, de mobiliser l'opinion en Grande-Bretagne pour dire mais l'esclavage persiste à Zanzibar, que font nos autorités et les autorités coloniales, qui donc jusqu'à présent utilisaient l'argument humanitaire pour justifier leur expansion et leur domination, là sont beaucoup plus réticentes une fois qu'elles sont arrivées au pouvoir. Elles disent c'est pas possible, c'est trop imbriqué dans la société, on ne peut pas abolir l'esclavage comme ça, les pouvoirs vont s'écrouler, le pouvoir du sultan va s'écrouler, si le pouvoir du sultan s'écroule, notre propre pouvoir va s'écrouler, Mais les sociétés abolitionnistes continuent de se mobiliser. Et en 1909, suite à cette mobilisation, finalement, Dans le droit du protectorat, l'esclavage est aboli, mais en fait, il va continuer de perdurer sous de nouvelles formes jusqu'au moment des indépendances dans les années 60.
Raphaël Cherriot
Oui, c'est un peu ce système que vous nous expliquiez en début d'émission, Raphaël Cherriot, ce système de contrat. On n'est plus esclave, mais enfin, on signe un contrat qui nous engage pour tant d'années et ce contrat vance en liberté.
Xavier Mauduit
Ça ou si les esclaves, les anciens esclaves devenus hommes ou femmes libres ou enfants n'ont pas de lieu où aller, ils peuvent être considérés comme des vagabonds et à ce moment-là, il y a des lois contre le vagabondage et donc à ce moment-là, on les embauche, donc ils sont plus ou moins obligés de rester sur la plantation. C'est une longue transition, il ne faut pas imaginer effectivement que la révolution abolitionniste comme la révolution française finalement a mené dès son début et en peu de temps à un système où tous les hommes sont considérés de naissance comme libres et égaux en droit.
Raphaël Cherriot
Avec tant de questions qui participent au débat qui fait écho à nos réflexions contemporaines autour de cette idée d'humanitaire et d'intervention d'humanité. Merci Raphaël Chariot. Je rappelle le titre de votre ouvrage, Intervention d'humanité, la répression de la traite des esclaves à Zanzibar. C'est aux éditions du CNRS. Merci beaucoup à vous d'être venu dans.
Xavier Mauduit
Le cours de l'histoire. Merci beaucoup Xavier Mauduit.
Raphaël Cherriot
Prochain épisode dans le cours de l'histoire, ils étaient 30 000, l'accueil des enfants réfugiés de la guerre d'Espagne.
Unknown Narrator/Expert
Il n'est plus permis maintenant d'avoir la moindre illusion sur le sort de la République espagnole. Dans quelques jours ou dans quelques heures.
Xavier Mauduit
Madrid et Valence tomberont au pouvoir de Franco.
Raphaël Cherriot
C'est le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission préparée par Jeanne Delecroix, Raphaël Lalloum, Jeanne Coppet, Tom Hundenstock, Solène Roy et Maïwenn Guizziu. Merci à l'INA, l'Institut National de l'Audiovisuel pour son aide dans la recherche d'archives. Le Cours de l'Histoire, cette émission et toutes les précédentes, est à écouter, à podcaster sur notre site franceculture.fr et sur l'appli Radio France.
Adi Abdallah
Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org.
Podcast: Le Cours de l'Histoire, France Culture
Host: Xavier Mauduit
Guest/Expert: Raphaël Cherriot, historien, auteur de Intervention d’humanité, la répression de la traite des esclaves à Zanzibar
Air Date: 23 September 2025
Theme: Exploring the complex relationship between humanitarian intervention, the suppression of slave trading in Zanzibar, and the expansion of imperial power, notably British, under the guise of humanitarian motives.
This episode delves deep into the history of Zanzibar in the 19th century: its key role in the East African slave trade, the emergence of humanitarian intervention as a political and legal concept, and the intertwining of British anti-slavery efforts and imperial expansion. Through interviews, historical documents, and expert insights, the program questions whether "humanitarian" motives genuinely drove intervention in Zanzibar, or if they served as a convenient pretext for colonization.
"C'est le cas de la lutte contre la traite dans l'océan Indien. C'est parce que les abolitionnistes se mobilisent à Londres... que le pouvoir impérial britannique se remobilise." – Xavier Mauduit (29:10)
The episode expertly unpacks the complex overlap of humanitarian narrative, abolitionist fervor, maritime law, archival politics, and imperial ambition. While British intervention in Zanzibar is recounted as part human rights crusade and part imperial conquest, the discussion offers a nuanced picture—demonstrating that the two were deeply entangled, catalyzed by evolving public sentiment, expanding legal justifications, and high-stakes international competition. The history of Zanzibar stands as both exemplar and cautionary tale of "humanitarian" imperialism, whose legacies persist well past formal abolition.
Recommended for: Historians, students of humanitarian studies and colonialism, and anyone interested in the roots and contradictions of humanitarian intervention in global history.