Le Cours de l’histoire | France Culture
Episode Title: Humanitaire, histoires d’aide et d’ingérence : Ils étaient 30 000. L'accueil des enfants réfugiés de la guerre d'Espagne
Date: 24 septembre 2025
Invitée principale: Célia Kérenne, maître de conférences à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, autrice de La cause des enfants (Anamosa)
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore l’histoire de l’accueil en France de près de 15 000 enfants réfugiés de la guerre d’Espagne (1936-1939), dans le cadre plus large des 30 000 enfants qui furent évacués du territoire espagnol. À travers l’expertise de l’historienne Célia Kérenne, l’émission propose une plongée dans la genèse, l’organisation et les enjeux politiques et humanitaires de cette aide, tout en éclairant la complexité des débats sur la solidarité, l’humanitaire, et la mémoire de cet épisode méconnu.
1. L’émergence de l’aide aux enfants espagnols
[00:07 - 03:30]
- Contexte immédiat et chronologie : Dès août 1936, juste après le début de la guerre civile, l’idée d’évacuer des enfants apparaît dans la presse et l’opinion française. Cette mobilisation précoce s’inscrit dans une tradition (issue de la Première Guerre mondiale) d’intérêt humanitaire envers les enfants victimes de conflit.
- Précédents humanitaires : L’évacuation massive d’enfants, notamment en interne et vers des pays neutres, avait déjà eu lieu en 1917-1918 (par exemple, 68 000 enfants parisiens envoyés en campagne). Cette histoire récente explique que l’accueil d’enfants réfugiés soit en 1936 perçu comme une démarche attendue et presque banale.
« Dès les premiers jours de l’éclatement de la guerre émerge cette idée de faire venir des enfants en France. (…) Quand une guerre éclate, faire venir des enfants, leur faire traverser la frontière sans leurs parents, pour les mettre à l’abri d’un combat, tant que cette guerre dure, c’est quelque chose de banal. »
— Célia Kérenne [03:30]
2. Humanitaire ou politique ? Les débats dans la France du Front populaire
[03:30 - 13:49]
- La question-clé : solidarité politique ou humanitaire ?
Célia Kérenne détaille la tension entre le soutien politique à la République espagnole et le souci de neutralité et d’unanimité attachée à la cause des enfants. - Déchirements de la gauche française : Le discours de Léon Blum à Luna Park est emblématique de ces déchirements – entre la solidarité militante (brigades internationales, envoi de matériel) et l’option d’une aide strictement humanitaire capable de transcender les divisions internes du Front populaire.
« L’aide aux enfants, c’est une cause qui va permettre de mettre tout le monde d’accord, de souder ces organisations derrière une bannière humanitaire et apolitique. »
— Célia Kérenne [12:49]
- Mise en avant de l’unité nationale : L’accueil d’enfants est présenté comme une action rassemblant l’ensemble du pays, quelles que soient les origines de classe ou d’opinion politique.
« Tous les français, quelles que soient leurs opinions, quelles que soient leurs religions, quelles que soient leurs classes sociales… tous unis, nous allons ouvrir le grand cœur de la France… »
— Célia Kérenne, rapportant les discours de l’époque [12:30]
3. La CGT, la Ligue des droits de l’homme, et la dépolitisation de l’accueil
[13:49 - 23:03]
- Les acteurs principaux : La CGT, la Ligue des droits de l’homme, et d’autres organisations sont au cœur du dispositif. À l’origine inattendue dans ce type d’action, la CGT joue un rôle clé, mobilisant ses réseaux et ses infrastructures.
- Le consensus recherché : Ne pouvant s’accorder sur l’intervention militaire ou la fourniture d’armes, ces organisations s’unissent autour de la cause des enfants. Cela permet l’engagement de réseaux divers (coopératives, francs-maçons, instituteurs) et favorise la mobilisation nationale.
- La dépolitisation volontariste du discours :
- Un exemple frappant : La CGT diffuse à Noël 1936 un appel radiophonique explicitement neutralisant toute référence partisane ou militante :
« Chers auditeurs, la question dont je voudrais vous entretenir aujourd’hui est de pure humanité. (…) Femmes de France, n’avez-vous pas été troublées au fond de vous-mêmes par l’émouvant appel que les femmes et les mères espagnoles adressent aux femmes et aux mères de tous les pays du monde civilisé ? »
— Message radiophonique CGT [20:27]
4. Le pouvoir des images et la propagande humanitaire
[23:03 - 25:53]
- Les images au service de la cause : La fameuse affiche « Sauvez mon petit » (représentant une Pietà moderne) est un symbole de cette dépolitisation – alors que l’image originale montrait une mère et son fils lors des funérailles de Durruti, icône anarchiste, le poing levé du garçon a été effacé du montage utilisé par la campagne.
« La photo est complètement découpée… pour montrer une Pietà qui sert très fort son petit enfant et qui demande aux femmes de France de l’accueillir… »
— Célia Kérenne [25:53]
5. La situation dans les autres pays et la réalité du dépolitisation
[26:12 - 27:28]
- Cas de l’URSS et de la Grande-Bretagne :
- En URSS, l’accueil est assumé comme politique, orchestré par le Parti communiste.
- En Grande-Bretagne, c’est l’État qui impose une coalition d’organisations (humanitaires, catholiques, quakers, etc.), créant ainsi une dynamique de neutralisation.
6. La vie quotidienne des enfants accueillis
[27:52 - 34:10]
- Exemple de la colonie de Wouzeron :
Archives sonores et visuelles soulignent à la fois le soin, l’organisation (colonie de la Fédération des métallurgistes CGT, animée par des militants communistes), et la « folklorisation » des enfants espagnols (danses, chants traditionnels). - Préservation de l’identité espagnole :
Au fil du temps, le gouvernement républicain espagnol insiste pour que les enfants évacués soient placés dans des structures collectives, avec enseignants espagnols, afin d’éviter leur assimilation culturelle.
« Il y a une très très grande inquiétude qui grandit en Espagne, que ces enfants cessent de parler espagnol, perdent l'amour de leur patrie, et que d'une certaine façon leur vie a été sauvée, mais leur identité perdue. »
— Célia Kérenne [33:24]
7. Profil et sociologie des enfants réfugiés
[37:22 - 42:51]
- Données quantitatives : 58-60% de garçons, 40% de filles.
- Choix des familles : En priorité les garçons, pour des raisons liées à l’espoir d’ascension sociale ou de poursuite d’études.
- Origines sociales variables :
- Au début, enfants issus d’institutions (orphelinats, asiles) ou des classes populaires urbaines.
- Plus tard, avec l’exode du Pays Basque, davantage d’enfants de classes moyennes.
- Tranche d’âge : 5-13 ans en théorie, mais écarts importants (falsification des âges pour faire partir de grands garçons, tension entre désirs des familles espagnoles et attentes des familles d’accueil françaises).
8. Les modalités d’accueil et les réseaux en France
[43:15 - 47:53]
- Première phase : accueil en famille
- Essentiellement dans des familles ouvrières liées à la CGT, surtout dans les zones industrielles et les régions à forte immigration espagnole (Lille, Normandie, Paris, Sud-Ouest…).
- Les familles volontaires étaient souvent insatisfaites par le faible nombre d’enfants initialement accueillis.
- Deuxième phase : accueil collectif
- Préoccupation croissante pour la préservation de la culture espagnole.
- Structures d’accueil : colonies de vacances, maisons de repos, orphelinats ; adaptation des infrastructures syndicales et associatives.
- Accueil "invisible" :
- Certains enfants espagnols aisés sont accueillis de façon individuelle chez des proches, hors des circuits collectifs laissant peu d’archives.
9. Vécus individuels : correspondance et témoignages
[48:10 - 52:40]
- Correspondances entre familles biologiques et familles d’accueil
- Exemple d’une lettre (2 mars 1939, Oran) où la famille d’accueil se réjouit du bien-être de l’enfant, mais s’oppose à son rapatriement demandé par la mère biologique.
- Ambivalences humanitaires : parfois, l’aide s’accompagne de jugements culturels et politiques sur les familles espagnoles.
« Je lui apprends la liberté… Malheureusement, vous n’avez pas eu votre révolution française… »
— Lettre d’une mère d’accueil à la mère biologique de Marie [49:30]
10. Le rapatriement et la mémoire de ces enfants
[52:51 - 57:34]
- Après la guerre, des situations diverses :
- Rapatriements demandés par les familles ou promus politiquement par le régime franquiste (avec l’appui du Vatican à partir de 1937).
- Des retours difficiles, parfois périlleux pour les familles en Espagne (risque pour les parents accusés d’avoir soutenu la République).
- Mémoire effacée puis ravivée
- En Espagne, c’est à partir des années 1980, avec la sortie du franquisme et le mouvement de « récupération de la mémoire historique », que la question des « niños de la guerra » ressurgit.
- En France, le souvenir de l’accueil des enfants espagnols est longtemps resté occulté par celui, beaucoup plus massif, de la Retirada de 1939.
« Ces enfants réfugiés de la guerre… ont été placés dans les mémoires derrière la Retirada, c’est-à-dire l’exil de 1939… »
— Raphaël Laloum [57:34]
Citations et moments marquants (avec timestamps)
- Le ton du consensus humanitaire
- [20:27] — Chloé Rouillon (CGT) : « La question dont je voudrais vous entretenir aujourd’hui, chers auditeurs, est de pure humanité… Quelles que soient les sympathies de chacun, une inquiétude est commune à tous. Que deviennent dans ce terrible conflit les petits enfants espagnols… »
- L’ambivalence de l’accueil
- [49:30] — Lettre lue par Chloé Rouillon : « Je comprends, Madame, votre tourment d’être séparée de votre fille… Mais je pense que j’ai tiré cette fille que j’adore de l’enfer de la guerre, de la famine, des bombardements, peut-être même de la mort. »
- La recomposition de l’action collective
- [12:49] — Célia Kérenne : « L’aide aux enfants, c’est une cause qui va permettre de mettre tout le monde d’accord, de souder ces organisations derrière une bannière humanitaire et apolitique. »
Timestamps des segments clés
- [00:07 - 03:30] : Naissance des initiatives d’accueil, précédents historiques
- [03:30 - 13:49] : Humanitaire ou solidarité politique ?
- [13:49 - 23:03] : Rôle de la CGT, Ligue des droits de l’homme, stratégie de consensus
- [23:03 - 25:53] : L’impact des images, dépolitisation visuelle
- [27:52 - 34:10] : Vie quotidienne dans les colonies, préservation de l’identité
- [37:22 - 42:51] : Sociologie des enfants accueillis
- [43:15 - 47:53] : Réseaux, géographie de l’accueil, accueil familial puis collectif
- [48:10 - 52:40] : Correspondances, tensions dans l’accueil
- [52:51 - 57:34] : Rapatriements, confrontations à la mémoire
Conclusion
Cet épisode, ancré dans la voix des archives et la précision de l’historiographie, éclaire une histoire d’humanitaire et d’ingérence qui, sous le vernis du consensus, révèle des tensions politiques, des choix de société, et le pouvoir ambigu du geste humanitaire dans la mémoire collective française et espagnole. Le travail de Célia Kérenne retrace comment la cause des enfants a uni, masqué ou fracturé, et propose par l’analyse des archives, images et témoignages, une invitation à revisiter ce chapitre oublié de l’histoire européenne du XXe siècle.
[Résumé préparé pour les auditeurs désireux de comprendre en détail l’épisode et les enjeux de l’accueil des enfants réfugiés de la guerre d’Espagne.]
