Épisode : "Immeubles, l’histoire à tous les étages 3/4 : Fenêtres sur le monde, quand un immeuble raconte les migrations"
Podcast : Le Cours de l’histoire
Diffusé le : 28 décembre 2025, France Culture
Invité principal : Fabrice Langrenier, historien, lauréat du Grand Prix des Rendez-vous de l’Histoire de Blois 2024
Thème général de l’épisode
Cet épisode explore l’histoire sociale, humaine et migratoire d’un immeuble ouvrier de la Plaine Saint-Denis, au nord de Paris, sur une période de 50 ans (1882–1932). À travers une micro-histoire centrée sur une seule adresse, Fabrice Langrenier dévoile la vie quotidienne, les transformations urbaines et industrielles, ainsi que les dynamiques complexes des migrations et des identités en banlieue parisienne.
1. Présentation de l’immeuble : contexte, démarche et méthode
00:00–05:27
- Introduction à l’adresse : L’immeuble étudié se trouve au 95 (et 98) avenue de Paris, aujourd’hui avenue du Président Wilson, Plaine Saint-Denis, à 500 mètres de la porte de la Chapelle.
- Une "cité ouvrière" emblématique : Construit à la fin du XIXe siècle à proximité immédiate d’usines, notamment la verrerie Legras, il était peuplé à la fois d’ouvriers venus de toute la France et de l’étranger.
- Approche micro-historique : Langrenier explique avoir choisi cet immeuble pour sa grande mixité de populations et par souci de "radiographier" la vie quotidienne et les dynamiques sociales à une échelle très fine.
"Le pacte que j’ai passé avec mes lectrices et mes lecteurs, c’est de faire flèche de tout bois pour essayer de retrouver dans les sources archivistiques [...] toute information au sujet des migrantes et des migrants, des locataires de cet immeuble." (F. Langrenier, 04:13)
- Sources archivistiques et diversité : Utilisation de sources publiques, privées et familiales pour recomposer les trajectoires individuelles dans un espace commun.
- Transformation de la Plaine-Saint-Denis : D’une "morne plaine" quasi rurale à un pôle industriel majeur d’Europe ("Manchester français") en l’espace de quelques décennies.
2. Industrialisation, travail et migrations
05:27–14:30
- La Plaine-Saint-Denis : mutation express
- Du lait parisien à l’industrialisation, cohabitation des maraîchers et usines.
- La verrerie Legras attire des centaines d’ouvriers, mais le passé rural de la Plaine subsiste longtemps.
- Migrations et logiques économiques
- Premiers ouvriers viennent de Lorraine/Vosges, notamment après l’annexion de l’Alsace-Moselle en 1871.
- Migration politique et économique se mêlent, mais les motifs restent multiples et imbriqués.
- Verrerie Legras : un microcosme
- Emplois d’ouvriers qualifiés attirés par de meilleurs salaires à Paris.
- L’importance du développement industriel pour la structuration des migrations.
"Les salaires qu’il [Legras] offre sont attractifs pour les Alsaciens lorrains." (F. Langrenier, 11:21)
3. Le quotidien ouvrier : vie, surpeuplement, travail des enfants
14:30–25:27
- Le "bagne capitaliste"
- Conditions de travail difficiles et recours massif à la main-d’œuvre infantile, description saisissante des ateliers de verrerie :
"À deux pas de leur gueule brûlante, devant chaque orifice, se trouvent deux ou trois enfants qui, avec l’extrémité d’une tige de fer, recueillent de la pâte de verre brûlante." (lecture du Petit Verrier, 13:20)
- Emploi traditionnel et massif des enfants, accentué par la résistance des industriels à la législation interdisant le travail enfantin.
"C’est une main-d’œuvre qui ne leur coûte quasiment rien." (F. Langrenier, 15:08)
- Conditions de travail difficiles et recours massif à la main-d’œuvre infantile, description saisissante des ateliers de verrerie :
- Arrivée des Italiens
- Les Italiens commencent à arriver vers 1896, parfois pour contourner les lois françaises sur le travail des enfants.
- Immigration, lois sociales, stratégies patronales entremêlées pour maintenir une économie du travail précaire.
- Logement et précarité
- "Cité ouvrière" : deux immeubles de façade, puis une vaste cour intérieure où germent, au fil des sous-locations, des caches en bois et baraques.
- Jusqu’à 100 familles, près de 500 habitants à la fois, entassées dans des appartements de 12-15 m² ou dans des constructions précaires à l’arrière.
"Des baraques en bois dont certaines s’effondrent, des constructions très précaires qui avaient vocation à ne durer que quelques années." (F. Langrenier, 23:51)
- Explosion lors de la guerre de 1918 : illustration du caractère vétuste et dangereux des logements.
4. Propriétaires, mobilité et renouvellement des populations
25:27–31:21
- La propriétaire
- Une héritière de la bourgeoisie agricole, "Madame Louise", fait construire pour loger la masse ouvrière et s’enrichit grâce à cette spéculation immobilière.
- Mobilité intense
- Sur 50 ans, près de 5 000 personnes retrouvées dans les archives, pour seulement 500 simultanées au maximum :
"On a un renouvellement très fort [...] les gens arrivent, ne restent pas nécessairement longtemps." (F. Langrenier, 27:34)
- Changement de domicile motivé par mutations professionnelles, événements familiaux, accidents ou logiques économiques (proximité avec l’usine).
- Sur 50 ans, près de 5 000 personnes retrouvées dans les archives, pour seulement 500 simultanées au maximum :
5. Vivre ensemble : identités, origines et brassage
31:21–39:19
- Identité migrante : entre mythe et réalité
- Les identités nationales ne sont pas fixes mais "multiples, feuilletées, contingentes".
"Ce qui compte à l’échelle d’un voisinage, d’un bassin d’habitation, des collègues d’une même entreprise, c’est peut-être autre chose : des amitiés, des rivalités [...] une violence pour les adolescents impliqués dans une certaine délinquance..." (F. Langrenier, 33:05)
- Les identités nationales ne sont pas fixes mais "multiples, feuilletées, contingentes".
- Rivalités et faits divers
- Exemple d’une échauffourée de 1900 entre Italiens et Français, montée en épingle par la presse (Le Radical) :
"Une épouvantable rixe avec coup de couteau et de revolver... Depuis longtemps déjà, une inimitié violente régnait entre ouvriers italiens et français..." (lecture de presse, 34:49)
- Relecture savante : au-delà de la conflictualité ethno-nationale, bien souvent surgit la complexité des histoires individuelles – ici, "une rivalité amoureuse" plus que communautaire selon Langrenier.
- Dimension sensationnaliste de la presse (stigmatisation, peur des “Apaches”) et construction du mythe de la banlieue violente.
"Cette violence est largement surestimée." (F. Langrenier, 39:19)
- Exemple d’une échauffourée de 1900 entre Italiens et Français, montée en épingle par la presse (Le Radical) :
- Vie sociale, langue et argot
- Richesse de la vie collective : bals populaires, messe dominicale, vie des débits de boissons, langage argotique, mélange des cultures linguistiques.
6. Structure sociale, genres et quotidiens
43:32–48:53
- Uniformité de condition sociale, diversité d’origine
- Aparté sur le rôle déterminant des femmes, souvent à la tête des commerces ou en charge du foyer.
- Interactions et sociabilité ouvrières
- Quinzaines, salaires versés tous les 15 jours, rassemblements au bistrot ("la caisse d’épargne", surnom du débit).
- Femmes très présentes au travail et à la maison, gestion du linge au lavoir, couture, cuisine, etc.
- Système de solidarité et de partage qui transcende souvent l’origine mais n’efface pas les particularités et les tensions.
"La variété vient des origines... mais c’est un monde où on partage des conditions [...] des conditions de logement qui se ressemblent." (X. Mauduit & F. Langrenier, 43:32)
7. Évolutions, dynamiques migratoires et hiérarchie professionnelle
49:16–56:32
- Immigration espagnole
- Arrivée des Espagnols dès 1907-1908 ; plus tardivement arrivent aussi Bretons, Kabyles, Indochinois, Portugais, Grecs...
- Brassage continu et logique d’“insiders/outsiders”
- Les nouveaux venus occupent les postes les plus pénibles et précaires ; les précédents s’élèvent socialement.
"Les nouveaux arrivants remplacent ceux qui précédaient en bas de la hiérarchie ouvrière... leur seule présence permet [...] à ceux qui précédaient de progresser socialement, d’être plus locaux, plus 'pleinards', peut-être plus français." (F. Langrenier, 54:47)
- Illustration concrète à la verrerie : Italiens d’hier devenus contremaîtres, nouveaux Espagnols employés sous leurs ordres.
- Les nouveaux venus occupent les postes les plus pénibles et précaires ; les précédents s’élèvent socialement.
8. Héritages matériels et mémoire du lieu
56:58–58:16
- Immeuble partiellement subsistant :
- Le 98 avenue du Président Wilson (ancien 95/97 avenue de Paris) existe toujours, transformé en logements sociaux.
"Le 98 est toujours debout, accueille des logements sociaux. C’est un immeuble qui date de 1903." (F. Langrenier, 57:32)
- Le 98 avenue du Président Wilson (ancien 95/97 avenue de Paris) existe toujours, transformé en logements sociaux.
- Les fenêtres comme ouverture sur le monde
- Belle image pour conclure, l’immeuble/microcosme comme fenêtre sociale, historique et humaine.
9. Citations marquantes
- "C’est là que s’agglomère la majeure partie de la population de l’immeuble. Donc c’est un immeuble qui est particulièrement peuplé, voire surpeuplé, puisqu’il accueille jusqu’à 100 familles en 1911, avec près de 500 habitants..." (F. Langrenier, 19:43)
- "On sent bien ici dans le cas des Lorrains qu’il n’y a pas une raison de migration... parfois les deux se croisent..." (X. Mauduit, 12:11)
- "Les identifications sont multiples, sont feuilletées, mais sont surtout contingentes..." (F. Langrenier, 31:21)
- "À la verrerie, pour y revenir, on observe que, au tournant des années 1910, certains ouvriers d’origine italienne [...] sont devenus contremaîtres et emploient sous leurs ordres, en 1910, ces petits Espagnols..." (F. Langrenier, 54:47)
10. Moments et extraits audio mémorables
- Lecture saisissante du Petit Verrier sur le travail des enfants (13:20)
- Chanson napolitaine Santa Lucia Luntana, emblème de la nostalgie migrante, et discussion sur le sentiment d’origine (30:27).
- Lecture d’un fait divers de 1900, rixe franco-italienne et analyse critique de la fabrique médiatique du "problème migrant" (34:49).
- Évocation par Fernand Trignol de l’univers argotique et des "Apaches" (41:07).
11. Conclusion et portée de l’analyse micro-historique
À travers l’enquête fine menée par Fabrice Langrenier, cet épisode démonte les stéréotypes sur l’immigration, l’origine et la vie des populations ouvrières de banlieue. Il révèle un brassage constant des populations, en tension mais aussi en solidarité, et interroge la notion d’identité dans l’épaisseur du quotidien, des faits divers et des trajectoires individuelles. L’immeuble devient ici un révélateur des dynamiques migratoires et sociales, une "fenêtre sur le monde" poignante et universelle.
Pour aller plus loin :
- "Voisins de passage, une micro-histoire des migrations" de Fabrice Langrenier, publié aux éditions La Découverte.
