Le Cours de l’histoire – Iran, de révolutions en répression : L’Iran perce sous les Qadjar, histoire d'une révolution constitutionnelle
Diffusion : 9 février 2026
Host : Xavier Mauduit
Invités :
- Denis Herrmann (chercheur CNRS, directeur du Centre de Recherche sur le Monde Iranien)
- Leïla Kouchakzadeh (historienne, chargée de cours sur l’histoire de l’Iran)
Aperçu général de l’épisode
Cet épisode s’attache à comprendre la genèse de l’Iran moderne à travers la dynastie Qadjar (ou Kadjar), installée au pouvoir de 1789 à 1925, période charnière marquée par des révolutions, des tentatives de modernisation et, surtout, la Révolution constitutionnelle du début du XXe siècle. Traversant questions d’identité, de religion, de structure sociale et de luttes politiques, les intervenants analysent comment cette époque a jeté les bases de l’État-nation iranien contemporain, parfois dans la douleur de la répression, mais aussi en tirant parti d’un processus de réforme et d’ouverture à la modernité.
1. L’Iran des Qadjar : Carrefour géographique et mosaïque culturelle
[00:09–05:00]
- La dynastie Qadjar s’installe en 1789 dans un Iran déjà millénaire, au cœur d’une région de carrefours culturels et géographiques.
- Le pays : vaste, multiethnique (Kurdes, Turkmènes, Arabes, Balouches, Azeris, Persans, etc.) et multilingue.
- Diversité religieuse : majoritairement chiite, mais présence de juifs, chrétiens (notamment Arméniens), zoroastriens, bahaïs.
« L'Iran est situé entre le monde turc, arabe, indien, et par la Russie, le monde européen [...] un vrai carrefour. »
— Leïla Kouchakzadeh, 01:48
2. Le Chiisme, pilier de l’identité et du politique
[05:00–11:35]
- Chiisme : adopté comme religion d’État au XVIe siècle par les Safavides, processus de chiitisation rapide (dominante duodécimaine).
- Impact du chiisme : Fait du sentiment religieux un socle proto-national, distinct de ses voisins sunnites.
« L’idée fondamentale [du chiisme] est de penser qu’à la mort du prophète, Dieu se révèle toujours aux hommes par une autre figure que la prophétie qui est l'imam. »
— Denis Herrmann, 05:22
- Particularisme iranien : Sur la domination démographique du chiisme qui n’a pas d’équivalent ni dans l’empire ottoman, ni sur le sous-continent indien.
3. De la fin des Safavides à la consolidation des Qadjar
[11:35–18:43]
- Transition dynastique : Les Safavides chassés en 1722 par une invasion afghane, suivie de luttes tribales (Afsharides, Zands) avant l’arrivée des Qadjar.
- Qadjar : Origine turcomane, tribus anciennes du nord-est du plateau iranien, imposent une organisation politique plus centralisée, choisissent Téhéran comme nouvelle capitale.
« Les Qajars, eux-mêmes, sont des Turkmènes qui arrivent depuis l’Asie centrale. Mais l’Iran, au tournant du 19e et du 20e siècle, c’est un pays où deux tiers de la population sont des nomades. »
— Leïla Kouchakzadeh, 14:12
4. Le tissu social et la mosaïque politique de l’Iran Qadjar
[18:43–26:51]
- Nomadisme vs. urbanité : Une très forte population nomade coexiste avec de petites villes comparées à l’Anatolie ou à l’Inde.
- Choix de Téhéran : Lieu stratégique au carrefour des routes commerciales (route de la soie), mais la prééminence effective de Téhéran sur Tabriz ou Isfahan est progressive, pas immédiate.
- Rôle central de Tabriz : Capitale du prince héritier, carrefour d’innovations et d’influences européennes et russes, centre militaire et commercial.
« Tabriz [...] c’est la porte d’entrée physiquement des Européens, mais des idées, des idées nouvelles. »
— Leïla Kouchakzadeh, 25:25
5. Le pouvoir Qadjar : Monarchie, contre-pouvoirs et clergé
[26:51–33:40]
- Monarchie absolue en théorie, nuancée en pratique : Pouvoir contrebalancé par les chefs tribaux et surtout par les oulémas (clergé chiite).
- Spécificité iranienne : Un clergé chiite structuré, influent, distinct des autres mondes islamiques.
- Faiblesse du pouvoir militaire : Défaites face à la Russie et à la Grande-Bretagne, perte de territoires clefs (Caucase, Herat), incapacité à défendre les frontières.
« Ce sont les chefs des différents groupes nomades aussi, qui forment un État dans l’État [...] Il y a aussi le pouvoir du clergé qui a la main mise totale sur l’éducation, sur le système judiciaire. »
— Leïla Kouchakzadeh, 29:20
« L’État rajah est extrêmement faible militairement. [...] Lorsque les armées ottomanes occupent une partie du nord-ouest de l’Iran au début du XXe siècle, ils ne rencontrent strictement aucune résistance. »
— Denis Herrmann, 33:07
6. Diplomatie Qadjar et enjeux internationaux
[33:40–38:30]
- Le « Grand Jeu » : Iran pris entre les ambitions russes et britanniques, joue une diplomatie de balancier ; perte du Caucase, tentative de s’insérer dans le « club des pays civilisés ».
- Présentations fastueuses du pouvoir : Accent sur la mise en scène monarchique face aux diplomates occidentaux.
« Ils essayent de mener une politique de balance, c’est-à-dire de jouer avec les deux grandes puissances qui sont la Russie et la Grande-Bretagne et de provoquer une rivalité entre eux. »
— Leïla Kouchakzadeh, 35:53
7. Modernisation et réformes sous les Qadjar : Entre ouverture et blocages
[38:30–44:31]
- Réformes limitées : Tentatives sous Nasser al-Din Shah (1848–1896) avec une élite réformatrice, inspirations européennes (éducation, armée, réseau télégraphique).
- Ambivalence du monarque : Séduit par la technique européenne mais hostile aux réformes réduisant son pouvoir personnel.
- Obstacles : Corruption, opposition du clergé, conservatisme et autoritarisme du monarque.
« Moi je qualifie toujours Nasser al-Din Shah comme un roi à la fois orophile et orophobe. Il est impressionné par les aspects techniques militaires de l'Europe, mais tous ceux qui touchent son pouvoir personnel, il les rejette. »
— Leïla Kouchakzadeh, 43:33
- Premiers mouvements de contestation populaire : Grèves, fermetures de bazars, opposition aux concessions économiques à l’étranger (industrie du tabac).
8. Rupture : Attentat contre le Shah et montée des revendications
[44:31–51:20]
- Assassinat de Nasr al-Din Shah en 1896 : Premier assassinat moderne d’un monarque iranien par un citoyen ; acte politique et non un règlement religieux ou de cour.
- Le Mouvement babi : Réformateur, violemment réprimé mais marque durablement la contestation contre le pouvoir et allié à d’autres mouvements révolutionnaires.
« L’assassin n’est pas un babi. [...] C’est la première fois, à ma connaissance, dans l’histoire de l’Iran qu’un roi est assassiné par un citoyen ordinaire, mécontent, qui fait cet acte politique pour [...] la mise en place des réformes. »
— Leïla Kouchakzadeh, 45:51
- Soulèvement contre concessions économiques : Notamment la régie britannique du tabac (1890), provoquant des mobilisations inédites avec l’appui du clergé, des commerçants et des populations urbaines.
« L’économie iranienne repose sur 2-3 piliers uniquement, l’un d’entre eux est le commerce de l’opium et du tabac. Le commerce du tabac va être accordé à une régie britannique [...] ça va véritablement faire entrer le pays en ébullition. »
— Denis Herrmann, 49:44
9. La Révolution constitutionnelle et la genèse de la nation moderne
[51:20–55:29]
- Loi fondamentale de 1907 : Affirmation du chiisme duodécimaine, création d’une Assemblée nationale, base du constitutionnalisme iranien.
Extrait lu :
« La religion officielle de la Perse est l’islam selon la doctrine jafarite des douze imams [...] En aucun cas une loi édictée par la Sainte Assemblée Consultative Nationale [...] ne doit être contraire au précepte sacré de l’islam. »
— Lecture, 51:28
- Modernisation profonde : Multiplication des écoles, de la presse, circulation d’idées révolutionnaires, émergence du mécontentement contre l’État (corruption, dettes, crise économique).
« Petit à petit, les gens vont faire circuler des idées révolutionnaires et justement à mettre en question de plus en plus le pouvoir d’État. [...] Une révolution qui commence par le mécontentement vis-à-vis de la situation économique du pays. »
— Leïla Kouchakzadeh, 53:17
10. Héritage des Qadjar : Nationalisme et mémoire iranienne
[55:29–57:33]
- Réévaluation historique : Période Qadjar souvent vue négativement (pertes territoriales, déboires militaires), mais aujourd’hui considérée comme le terreau de l’émergence de la conscience nationale moderne et de l’idée de destin partagé.
« On essaie de [...] réviser ce regard vers les Qajars. [...] À mon sens c’est une époque où la conscience nationale émerge aussi. [...] Avec la révolution constitutionnelle, la conscience nationale se manifeste dans la politique. »
— Leïla Kouchakzadeh, 55:29
- Le nom du pays :
« On parle de la même chose mais pour les acteurs qui nous intéressent, eux parlent d’Iran et ont toujours parlé d’Iran. »
— Denis Herrmann, 57:14
11. Accès aux sources et écriture de l’histoire Qadjar
[19:54–22:00]
- Archives : L’accès est généralement ouvert (au moins sur la période Qadjar), publications nombreuses en Iran, numérisation et réseaux d’échange entre chercheurs.
« On a accès aujourd’hui à peu près à tous les journaux de l’époque, ce qui est une source vraiment inestimable pour les chercheurs. »
— Leïla Kouchakzadeh, 20:22
- Vitalité de la recherche locale depuis 30 ans, importance de l’histoire régionale et de la contextualisation locale.
Timestamps des moments clés
- Présentation du cadre géographique & diversité: [00:10–03:19]
- Définition & rôle du chiisme: [05:00–09:46]
- Histoire de la transition Safavide–Qadjar: [11:35–18:43]
- Choix de Téhéran, importance de Tabriz et Isfahan: [18:43–26:29]
- Structuration du pouvoir Qadjar et clergé: [26:51–33:40]
- Diplomatie et présentation du pouvoir: [33:57–38:04]
- Réformes et question de l'ouverture: [38:30–44:31]
- Attentat contre Nasr al-Din Shah – décryptage: [44:31–47:44]
- Révolution constitutionnelle et naissance du nationalisme moderne: [51:20–55:29]
Citations marquantes
- « L’Iran est situé entre le monde turc, arabe, indien, et par la Russie, le monde européen, on peut parler effectivement d’un vrai carrefour. »
— Leïla Kouchakzadeh, 01:48 - « Le chiisme est l’un des deux courants majeurs de l’islam avec le sunnisme [...] l’idée fondamentale est de penser qu’à la mort du prophète, Dieu se révèle toujours aux hommes par [...] l’imam. »
— Denis Herrmann, 05:22 - « Tabriz [...] c’est la porte d’entrée physiquement des Européens, mais des idées, des idées nouvelles. »
— Leïla Kouchakzadeh, 25:25 - « On essaie de [...] réviser ce regard vers les Qajars. [...] À mon sens c’est une époque où la conscience nationale émerge aussi. »
— Leïla Kouchakzadeh, 55:29 - « On parle de la même chose mais pour les acteurs qui nous intéressent, eux parlent d’Iran et ont toujours parlé d’Iran. »
— Denis Herrmann, 57:14
Ton et structure
Hautement pédagogique, riches en comparaisons internationales et mises en contexte historique, l’épisode multiplie les retours d’expérience et clins d’œil à la recherche contemporaine, parfois avec une pointe d’humour ou de connivence, mais toujours avec le souci de clarté et de rigueur.
Conclusion
Les Qadjar, loin d’une simple lignée de « rois faibles », sont une étape décisive dans la modernisation du pays. Leur règne voit éclore institutions, débats et mobilisations qui fondent l’Iran contemporain. Les luttes entre tradition et modernité, clergé et État, ambitions nationales et pressions extérieures, composent le récit complexe d’une société en mutation, dont l’héritage politique et culturel est aujourd’hui pleinement reconnu.
Pour aller plus loin :
Rendez-vous sur franceculture.fr/podcasts/le-cours-de-l-histoire pour trouver les séries mentionnées et approfondir la compréhension de l’histoire iranienne.
