
Iran, de révolutions en répression : L’Iran perce sous les Qadjar, histoire d'une révolution constitutionnelle
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Leïla Kouchakzadeh
France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
L'Iran perce sous les Qadjar, histoire d'une révolution constitutionnelle. La dynastie Qadjar s'installe en Iran en 1789. Tiens, en France, c'est la révolution française. Elle prend fin en 1925, après la première guerre mondiale. Et nous savons combien en Europe, le processus qui conduit à la démocratie fut long et émaillé de violence. L'Iran aussi a connu ce processus démocratique dans un contexte tout autre bien sûr, mais toujours en regard avec ce qui se passe chez ses voisins et ailleurs dans le monde.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
C'est un pays d'1,643,000 km², c'est-à-dire vaste comme la France, la Grande-Bretagne, l'Italie et l'Espagne réunies. L'Iran est délimité au nord par la chaîne de l'Alborz et par la mer Caspienne, tandis qu'au sud, il est délimité.
Denis Herrmann
Par le golfe Persique. A l'ouest, on trouve les monts Zagros.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
Les montagnes qui séparent l'Iran de l'Irak.
Denis Herrmann
Et il y a également une ligne.
De montagnes qui s'enfuit vers l'est, vers.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
L'Afghanistan, et de là rejoignent l'Indoukouche et par conséquent l'Himalaya.
Xavier Mauduit
En 1971, dans l'émission Civilisation Contemporaine, Bernard Latour, le journaliste, nous présentait ici l'Iran. Denis Herrmann, bonjour. Bonjour. Vous êtes chargé de recherche au CNRS, directeur du Centre de Recherche sur le Monde Iranien et il a Kouchakzadeh. Bonjour.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
Bonjour.
Xavier Mauduit
Vous, vous êtes historienne chargée de cours sur l'histoire de l'Iran, Aline Alko, avec ce regard que nous devons porter par la géographie sur ce territoire, nous pouvons dire qu'il s'agit d'un véritable carrefour ici, l'Iran, carrefour depuis des millénaires?
Leïla Kouchakzadeh
Oui, en fait, l'Iran est situé entre le monde turc, arabe, indien, et par la Russie, le monde européen, on peut parler effectivement d'un vrai carrefour.
Xavier Mauduit
Denis Herrmann, d'ailleurs, c'est vrai que cette histoire-là, et je renvoie à une émission du cours de l'histoire, une série d'émissions que nous avions consacrées à l'Iran, au carrefour des civilisations, à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France, c'est une histoire authentiquement millénaire, comme ça vient d'être dit, entre des mondes à la fois très différents, mais toujours en contact.
Denis Herrmann
Tout à fait, sauf erreur de ma part, il s'agit même aujourd'hui du pays qui a le plus grand nombre de frontières nationales avec ses frontières maritimes et notamment les nombreux états du golfe et c'est quelque chose effectivement qui parcourt par ailleurs toute l'histoire politique de l'Iran puisque nous avons en Iran des populations kurdes, turkmènes, arabes, balouches, azeris, gilaki, lor, persane, etc. Et de nombreuses langues également présentes sur ce territoire, ce qui explique aussi la difficulté de la fabrique du politique dans un tel contexte.
Xavier Mauduit
Et là, Kouchakzadeh, c'est cela aussi l'Iran, c'est la diversité à l'intérieur du pays, parce que nous venons de le dire, à Carrefour, donc contact, mais à l'intérieur même du pays, ce n'est pas complètement uni et uniforme, bien au contraire.
Leïla Kouchakzadeh
Tout à fait. C'est une mosaïque des différents peuples, des différentes ethnies, des différentes religions aussi. Et l'Iran comprend, comme ça vient d'être dit, l'Iran est composé de plusieurs peuples, mais aussi À côté de la majorité et grande majorité chiite dans le pays, on a des minorités religieuses, des juifs, des chrétiens, notamment des Arméniens, des Zoroastriens, la religion pratiquée en Iran avant l'islam et les Bahaïs également.
Xavier Mauduit
Oui, parce que quand nous parlons de l'Iran, nous avons tout de suite l'idée du chiisme qui arrive si nous évoquons la religion. Diversité qui n'est pas effacée aujourd'hui encore, même si nous connaissons le contexte terrifiant de l'Iran aujourd'hui. Mais l'histoire de l'Iran fait qu'aujourd'hui encore, cette mémoire des autres religions demeure avec des communautés encore.
Leïla Kouchakzadeh
Oui, tout à fait. Justement, c'est un pays qui est majoritairement chiite, mais d'autres communautés religieuses ont leur propre, si je peux dire, identité qui se rejoint à cette identité nationale iranienne.
Xavier Mauduit
Et c'est cette identité-là que nous allons aujourd'hui essayer de saisir avec le regard que nous allons porter sur une dynastie, la dynastie des Khajars. Mais peut-être avant d'aller plus loin, il faut juste tout simplement rappeler ce qu'est le chiisme. Ce n'est pas si simple que ça, parce que ce sont des mots que nous entendons sans cesse dans l'actualité, sans vraiment savoir précisément de quoi il s'agit. Denis Armand, comment pourrait-on définir le chiisme?
Denis Herrmann
Le chiisme est l'un des deux courants majeurs de l'islam avec le sunnisme, auquel s'ajoute le kharijisme qui est beaucoup plus minoritaire. Et l'une des grandes particularités de l'islam, c'est que ces courants se forment dès la naissance de l'islam. C'est-à-dire dès le moitié du 7e siècle et la mort du prophète Mohammed selon les dogmes musulmans en 632. Et la particularité du schisme consiste à considérer, quelles que soient les formes de schisme, parce qu'il y a énormément d'écoles chiites par ailleurs, dominées par le schisme duodécimen, la reconnaissance des douze imams. L'idée fondamentale est la suivante, c'est de penser qu'à la mort du prophète, Dieu se révèle toujours aux hommes par une autre figure que la prophétie qui est l'imam. L'imam sur terre dont son rôle n'est pas d'apporter une nouvelle loi ou de nouveaux textes saints mais de révéler la profondeur ésotérique de ces textes en question. Et évidemment cette question va parcourir l'histoire du monde musulman, l'histoire politique du monde musulman. et la fondation de la dynastie safavide en 1501, et la décision par son fondateur Shaïs Mahel de faire du chiisme la religion d'État, est une véritable bascule pour l'histoire de l'Iran, mais aussi pour l'histoire de l'Islam au sens plus large, et pour le Proche et Moyen-Orient. Certains chercheurs, notamment dans l'historiographie en persan, parlent de révolution safavide. Et donc ce choix de faire du chiisme, la religion nationale a eu des conséquences absolument majeures puisque la chiitisation ou la conversion ou le ralliement au chiisme des populations iraniennes de confession sunnite est assez rapide, se fait en un siècle et assez massif. puisque le sunnisme reste essentiellement présent dans les marges périphériques, les marges frontalières, donc le sud-est de l'Iran, l'ouest. Nous avons aussi des populations persanes ou persanophones sunnites, mais ça reste une minorité, de 10 à 15% de la population, mais au milieu du XVIIe siècle déjà, donc 150 ans après l'avènement des safavides, on a une majorité assez massive de l'islam chiite. Un élément par rapport aux minorités que vous avez mentionnées, il faut avoir à l'esprit que si toutes les religions que vous avez mentionnées sont toujours présentes aujourd'hui et toutes ces communautés sont bien présentes, le ratio islam ou population musulmane non musulmane est tout à fait différent que ce qu'on peut observer dans d'autres contextes de la région. Donc on a une domination écrasante en fait de la présence musulmane, au moins 95% pour la période qui nous intéresse, ce qui n'est absolument pas le cas par exemple de l'espace moral des empires musulmans du sous-continent indien ou de l'empire ottoman par exemple. Donc ça c'est quelque chose aussi qui marque absolument, qui singularise l'Iran par rapport à son contexte régional, la place spécifique de l'islam qui est extrêmement dominant démographiquement malgré la très grande diversité des communautés non musulmanes vivant en Iran.
Xavier Mauduit
Ça veut dire que le chiste en Iran est un phénomène récent à l'échelle de l'histoire de l'islam. L'islam, le 7e siècle, là j'entends que c'est au 16e siècle avec la dynastie Safavide, c'est bien cela, que l'Iran devient chiite. Une conversion très rapide bien sûr. Ça a une particularité ici, nous parlions tout à l'heure, Leïla Kouchakzade, de l'identité nationale. On ne va pas la placer dès le 16ème siècle, on sait bien que ce sont des constructions plus tardives. Mais malgré tout, ça joue, ça a cette religion qui est différente de celle des autres, même si ça demeure de l'islam.
Leïla Kouchakzadeh
Oui, on parle même de la création d'Etat en fait sous les safavides et on considère que l'officialisation d'ochéisme a en fait augmenter ou à rassembler toute une population autour de chiiste comme un élément de nationalisme iranien même si c'est très très tôt encore de parler de la nationalisme iranienne.
Xavier Mauduit
Avec ici cette religion qui est intimement associée à l'Iran.
Denis Herrmann
Lorsque l'on prononce aujourd'hui le mot de chiisme, on évoque plus particulièrement la forme d'islam qui diversifie l'islam proprement iranien du reste du monde islamique, parce qu'elle est la religion officielle de l'Empire d'Iran depuis bientôt cinq siècles. En fait, les origines du chiisme remontent aux premières générations de l'islam, mais il est indéniable que les facteurs iraniens et les personnalités iraniennes ont joué dans sa formation un rôle prépondérant. Le chiisme offre en doute une théologie et une philosophie extrêmement riches en arabes et en persans. Elles sont malheureusement celles qui ont été les moins étudiées jusqu'ici. Quant au mot lui-même, chiisme, il n'est qu'une francisation du mot arabe chia, lequel désigne tout groupe de personnes à la poursuite d'un même objet. Il correspond rigoureusement au latin secta, c'est la secte, l'école des adeptes ralliés à la personne du gendre du prophète, le premier imam Ali ibn Abi Talib, à cause de la signification unique et précédente qu'elle revêt pour eux. En raison de cette dévotion à l'idée et à la personne de l'imam, le mot imam signifie guide, le chiisme est également désigné comme imamisme, bien que ce mot désigne plus particulièrement la forme du chiisme prophésée aujourd'hui en majorité par l'Iran.
Xavier Mauduit
En 1957, Henri Corbin, philosophe et grand nom de toutes ses études. Denis Herrmann, je vois que vous vous faites de la tête. Oui, parce que quand on regarde ici les spécialistes de la question, ils ne sont pas si nombreux que cela. Et c'est aussi ce qui nous permet de réfléchir à l'écriture de l'histoire de ces périodes-là. Nous nous intéressons aujourd'hui dans le cours de l'histoire au Qadjar, particulièrement à cette dynastie. J'ai bien entendu ici qu'au XVIe siècle, nous avons une dynastie Les Safavides, mais ce sont ceux-là qui sont remplacés par les Kadjars, à quel moment et pourquoi?
Denis Herrmann
Alors, les Radjars parviennent à s'imposer et imposer leur autorité sur l'ensemble du plateau iranien actuel à la fin du 18e siècle. Après un 18e siècle marqué par de profondes guerre à l'intérieur du pays. Les Safavides chutent en 1722 suite à une conquête qui vient du sud de l'Afghanistan présent, de la région de Kandahar, qui aboutissent à l'effondrement de cette dynastie après plus de deux siècles de règne. Et suite à cela, le territoire est partagé entre différents pouvoirs tribaux dont deux vont parvenir à régner sur une partie du territoire, les Afsharides et les Andes. Et ce sont les Andes que les rajals parfiennent à renverser, qui est une dynastie qui s'impose dans le sud de l'Iran, qui règne essentiellement depuis la ville de Shiraz, assez proche du Golfe Persique. Et les rajals sont, eux, une tribu qui était déjà au service des Safavides pour le contrôle du territoire au nord-est du plateau, donc très proche de ce qui correspond aujourd'hui à l'Asie centrale. Et donc au cœur de l'État depuis déjà trois siècles en réalité, au cœur de la fabrique de l'État iranien safavide précédemment. Et donc ils vont réussir à éliminer, je dirais, toutes les oppositions qui vont s'achever d'ailleurs par des massacres dans le sud de l'Iran, à Kerman et Shiraz, notamment fin 18e et fin 19e siècle. et vont pouvoir donc régner jusqu'aux années 20 de notre XXe siècle, avec une particularité importante qui va permettre, contrairement à leurs prédécesseurs, d'asseoir leur pouvoir, c'est véritablement d'imposer des règles de succession, d'imposer une... une réforme, en fait, de l'organisation politique beaucoup moins tribale, même s'ils sont eux-mêmes issus d'une tribu, comme les Safavides l'étaient, et qui va profondément justement faire entrer progressivement l'Iran dans une certaine forme de modernité politique, en particulier à partir du règne de Nasr al-Din Shah, de 1848 à 1896.
Xavier Mauduit
Sur le phénomène tribal, l'Ela Kouchakzade, cette l'islam là, que nous avons décrit comme divers, s'appuie sur des organisations sociales, tribales. Alors pour les Qadjar... Qadjar en persan... J'entends bien une origine qui vient du sud de l'Afghanistan actuel, donc on retrouve cette idée de carrefour. La construction tribale de la société, c'est quelque chose qui marque vraiment l'histoire de l'Iran?
Leïla Kouchakzadeh
Oui, tout à fait. Comme ça vient d'être dit, les Qajars eux-mêmes sont des Turkmens qui arrivent depuis l'Asie centrale. Mais l'Iran, au tournant du 19e et du 20e siècle, c'est un pays où deux tiers de la population sont des nomades. il y a des différents groupes nomades qui sont installés dans le pays et d'ailleurs les Safavides eux-mêmes sont des nomades et il y a tout au cours du 18e siècle une guerre de succession menée par des différents groupes nomades qui participent aux luttes de pouvoir.
Xavier Mauduit
Des groupes nomades associés à une civilisation ô combien ancienne avec des villes déjà. Ce qui est fascinant d'ailleurs c'est de voir la recomposition qui s'opère quand les Kadjar arrivent à la fin du XVIIIe siècle, j'ai donné l'année 1789, elle est pratique parce qu'on la retient facilement quand nous sommes français, enfin pas seulement. Non mais c'est vrai, il y a la volonté de reconstituer une société au sens où Ce qui s'était passé par les siècles précédents ont montré que ça ne fonctionnait pas. En tout cas, c'est ce qui avait abîmé la dynastie précédente.
Denis Herrmann
Tout à fait, le 18ème siècle est marqué par un effondrement même démographique de l'Iran et un affaiblissement de ses ressources puisque en particulier, au cours du règne de Afsharid, incarné par cette figure de Nader Shah, l'extension territoriale est considérable. Nader Shah aura la capacité de prendre la ville de Delhi au nord de l'Inde, de s'étendre jusqu'au Yémen ou au Oman présent, mais cela se fait au prix de, je dirais, de ponctions fiscales très importantes, de conscriptions militaires très importantes également, avec un déplacement aussi du centre politique vers Machad, au nord-est de l'Iran, puisqu'il va énormément s'appuyer sur des populations qu'on considérait aujourd'hui comme afghanes, pour recruter notamment ces soldats, ou du nord-est de l'Iran. Cette société radiale au début du XIXe siècle qui est aussi marquée par donc une présence, un ratio à nouveau nomade, non nomade extrêmement important en faveur des nomades et des personnes en situation de de semi-nomadisme, qu'à nouveau propose une autre comparaison avec des espaces dans la région, puisqu'on a évoqué la question de rapports islam et non-musulmans dans la région, et là aussi tout à fait singulier. On n'a absolument pas ces ratios-là dans les provinces arabes de l'Empire ottoman, ou en Anatolie ottomane, ou même dans le sous-continent indien, pour parler de deux grands pouvoirs musulmans, je dirais, aux périphéries de l'Iran. Donc ça c'est un élément tout à fait central et les villes par elles-mêmes sont extrêmement réduites et petites comparées aussi aux villes de l'espace anatolien, du Mashlek arabe ou du sous-continent indien bien évidemment. Pour parler de, par exemple, du monde anatolien avec une démographie qui est assez proche. Mais les villes sont beaucoup plus importantes notamment Istanbul bien évidemment, qui est en sang comme une mesure par rapport à la ville de Tabriz ou de Téhéran. L'un des choix absolument majeurs aussi qu'ont fait les radials et qui jusqu'à aujourd'hui s'est avéré rester, s'est inscrit dans la continuité, c'est le choix de Téhéran comme capitale. Donc ça c'est quelque chose de tout à fait central puisque Téhéran se trouve à l'intersection de la route qualifiée parfois de route de la soie du nord, qui permet donc de rejoindre l'Afghanistan, la Chine, jusqu'à Constantinople en passant par cette ville médiévale qui s'appelle Rey. Et Téhéran est fondée au nord de cette ville, mais Rey se trouve au nord de l'axe sud-nord du pays, donc au pied de cette montagne de l'Arboz qui a été mentionnée dans le premier audio que vous nous avez proposé et qui permet de rejoindre toutes les villes du centre du plateau donc Rome, Cachan, Isfahan, Shiraz et Bandar Boucher qui était à l'époque le principal port d'activités commerciales de l'Iran sur le golfe Persique. Aujourd'hui c'est davantage Bandar Abbas, beaucoup plus à l'est.
Xavier Mauduit
Les 4 Jars et effectivement la fondation d'une ville, Teheran.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
Les Kadjars, d'origine turcomane, étaient une des tribus qui avaient contribué à l'intronisation des Safavides. Leur chef avait ensuite lutté contre les Afghans, puis contre Nadir, puis contre les Indes. Le fondateur de la dynastie, Agha Mohamed, se déclara Shah en 1786 et choisit Teheran pour capitale. Après avoir rembercé les Indes, il repoussa les Turcomans sur la frontière du Khorasan et reprit la Géorgie aux Russes. La mort de Catherine II empêcha ceux-ci de réagir. Agha Mohamed, assassiné à l'âge de 55 ans par suite de ses cruautés en 1797, eut pour successeur son neveu qui prit le nom de Fath Ali Shah. Son règne dura 38 ans et 5 mois. Vaincu par les Russes qui reprirent la Géorgie et lui imposèrent le traité de Golestan en 1813, Il rechercha l'appui de Napoléon Ier qui envoya vers la Perse une ambassade.
Xavier Mauduit
C'est Henri Massé, islam-iranologue, qui en 1971, dans l'Ordre de Culture Française, s'exprimait sur cette histoire iranienne. Moi, j'aurais une question à vous poser à tous les deux. Comment écrire l'histoire de ces temps iraniens avec toute la question, et nous le savons, de l'accès aux archives? Comment ça se passe? Leila Kouchakzadeh, pour travailler sur les sources d'Il faut se rendre en Iran, est-ce que ces documents sont accessibles?
Leïla Kouchakzadeh
Normalement, les sources sont accessibles dans les différents centres d'archives. Le moment où je faisais ma thèse, j'avais carrément... J'étais autorisée de même acheter une copie des correspondances, des dépêches. Mais je sais que les dernières années, c'est plus difficile d'avoir accès. Par contre, ce qui est marquant avec, en fait, ce régime, c'est que les centres d'archives eux-mêmes, ils publient ils choisissent tel ou tel sujet, ils publient des archives sous forme d'un livre et ils les vendent sur le marché. On a accès aujourd'hui à peu près à tous les journaux de l'époque, ce qui est une source vraiment inestimable pour les chercheurs. Il y a des sujets tabous qui ne sont pas, en fait, déclassifiés, mais très souvent, pour l'époque de Qajar, on a accès aux sources, je dirais, facilement.
Xavier Mauduit
Vous voulez dire que c'est suffisamment loin pour qu'il n'y ait pas de censure sur ces archives?
Denis Herrmann
Il faut noter en fait un extraordinaire travail d'édition aussi en Iran. Disons en particulier depuis 20 ou 25 ans et notamment concernant l'histoire politique. Mais il reste des centaines de traités non édités par exemple. Donc on est aussi très tributaires de ce travail d'édition. Mais lorsqu'ils ne sont pas édités, généralement absolument pas pour des raisons de censure ou d'auto-censure, c'est juste qu'on est face à une masse de sources tellement importantes. que le temps de son traitement, de leur traitement, est long. Et évidemment, dans ces cas-là, il est quand même précieux de pouvoir consulter des manuscrits, de pouvoir se rendre en Iran. Mais c'est peut-être particulièrement proche aussi à la vie scientifique et académique iranienne. Il existe des centaines de canaux Telegram pour s'échanger, des publications. Et les publications aussi, en Iran vous avez l'obligation de mettre en ligne toute une série de vos publications scientifiques. Donc pratiquement toutes les thèses soutenues en Iran sont téléchargeables. Donc ce qui est là aussi est extrêmement précieux, notamment pour l'histoire locale. puisque l'historiographie iranienne ou l'école historique iranienne depuis 20 ou 25 ans est particulièrement marquée par ce travail d'édition des sources de très grande qualité et par un travail aussi d'histoire locale qui permet justement de voir concrètement comment un iranien vivait dans les années 1820, 1830, 1840 et comment des régions... et de penser notamment ce rapport centre-périphérie par les régions. puisque pour revenir sur la question de la capitale et de Téhéran, le choix de la capitale ne signifie pas nécessairement que Téhéran parvient à s'imposer rapidement comme la ville majeure. Tabriz, au nord-ouest de l'Iran, reste véritablement le grand centre à la période Rajar, et il va falloir quasiment un demi-siècle pour que les Rajars parviennent à faire de Téhéran véritablement une capitale d'empire. ou d'Etat et progressivement supplanter ou dépasser la taille et l'importance économique à l'époque d'Abris qui ouvre à la fois sur le Caucase et le monde russe et sur l'espace ottoman bien évidemment et le monde européen. Alors Isfahan est une ville, c'est l'ancienne capitale des Safavides. Mais c'est pas une ville qui est comparable du tout à Tabriz à cette période-là, notamment démographiquement. Et c'est aussi une région, Isfahan, on a évoqué des changements structurels au début de la période Rajar, l'un des choses les plus importantes, ce qu'attend fondamentalement la population iranienne au début de la Rajar, et qu'on voit émerger dans toutes les sources, c'est la reconnaissance d'un apport de sécurité. Les routes autour d'Isfahan sont extrêmement dangereuses, notamment parce qu'il est bordé par la montagne de la Chêne du Zagros. Donc Isfahan n'est pas une ville extrêmement propice au commerce au début du 19e siècle. L'écrasante majorité de sa communauté arménienne quitte d'ailleurs la ville pour s'installer à Bagdad au 18e siècle. Il n'y reviendra que progressivement au cours du 19e siècle. mais pas dans le premier tiers de ce XIXe siècle. C'est plutôt uniquement à partir des années 1830 ou 1840 que les villes du centre du plateau retrouvent une certaine centralité économique.
Leïla Kouchakzadeh
Oui, en fait Tabriz a une importance considérable pour plusieurs raisons. Parce que c'est la capitale du prince héritier aussi. À l'époque du Qajar, on envoie un prince héritier pour s'entraîner dans cette région. Pourquoi cette région, Tabriz, qui est située au nord-ouest de l'Iran? Parce que c'est à côté de la Russie, à côté de l'Empire Ottoman, c'est, si je peux dire, c'est la porte d'entrée physiquement des européens, mais des idées, des idées nouvelles. Et c'est un centre commercial important. C'est par là qu'on organise l'armée pour aller faire face aux russes. Donc cette ville a une importance particulière à cette époque.
Xavier Mauduit
Il y a toujours ce carrefour que nous évoquions aussi, carrefour pour les humains, carrefour pour les idées également. Comment pourrait-on définir le pouvoir des 4 Jars qui se met en place à la fin du 18ème siècle? C'est une monarchie évidemment, la dynastie je l'ai entendu c'est quelque chose qui est mis en place de manière organisée et régulée mais c'est un pouvoir autoritaire.
Denis Herrmann
C'est un pouvoir autoritaire, un pouvoir qui souffre néanmoins d'un manque d'aura évident, notamment en comparaison aux safavides, et qui leur a toujours manqué au cours de leur règne. Les safavides peuvent évoquer deux éléments absolument fondamentaux. Ils ont apporté le chiisme comme religion d'État. Eux ne sont que les successeurs de cette politique-là. Ils ont largement chiitisé les populations du plateau. Il n'y a plus de processus majeur d'adhésion au chiisme de populations sunnites au cours de la peur de Rajar. Mais également ils ne sont pas seyyed, ils ne sont pas descendants du prophète et souffrent de cet relative manque de légitimité. Un autre élément absolument central, c'est que ce sont les safavides qui font du clergé vraiment leur partenaire par excellence, en invitant toute une série de clercs d'autres provinces, d'autres régions, excusez-moi, du monde musulman, en l'occurrence essentiellement le Jabalamie libanais actuellement, et l'Irak, à asseoir ce choix du schisme comme religion nationale. Ce choix est déjà entériné, et ce 18e siècle si compliqué, donnent aux oulémas l'occasion de devenir beaucoup plus indépendants de l'État. Et conservent cette indépendance au cours de la période rajah, ce qui est un véritable problème pour les rajahs. Puisque à la fin du XIXe siècle, ce sont précisément les oulémas qui vont pouvoir en partie structurer les mobilisations de masse, les premières mobilisations de masse en Iran notamment, contre les concessions économiques, et notamment la fameuse concession de Tabar en 1890-91, et qui, parce qu'ils résident essentiellement dans les villes, sont au cœur de l'appareil d'État et notamment très en lien avec les gouverneurs des différentes provinces. Et c'est aussi probablement l'espace où la région, du monde musulman, où on a le plus grand nombre de personnes formées religieusement, et donc un véritable clergé extrêmement, extrêmement important, qui a en plus cette capacité d'être adossé aux villes saintes chiites d'Irak, donc d'échapper en fait au régime rajah, puisqu'il réside dans une province qui est sous domination ottomane. Et que c'est essentiellement là-bas qu'on va se former, avant de revenir dans sa province d'origine en Iran. et pour diriger une mosquée, une école... Donc voilà, ça c'est un élément extrêmement structurant de l'organisation de la société Rajaj.
Leïla Kouchakzadeh
Oui, c'est une monarchie absolue. Le roi, qui est d'ailleurs considéré comme l'ombre de Dieu sur terre, détient tous les pouvoirs en théorie, mais en pratique, en fait, c'est plus nuancé. Ce sont les chefs des différents groupes nomades aussi, qui forment un État dans l'État. Ils fournissent bien évidemment les soldats à l'état central au moment de la guerre. Ils payent des impôts, mais ils jouissent une grande indépendance. indépendance dans la région, il y a aussi le pouvoir du clergé qui a la main mise totale sur l'éducation, sur le système judiciaire, juridique, pardon, et que ce clergé pour légitimer ou délégitimer le pouvoir du roi en pratique.
Xavier Mauduit
Oui parce que donc une monarchie absolue mais avec quand même des contre-pouvoirs, ces chefs de tribus, je l'entends, et puis tous les oulémas, ce clergé, c'est une spécificité d'ailleurs dans le monde de l'islam en Iran d'avoir ce clergé aussi constitué et aussi fort?
Denis Herrmann
Ah oui, c'est tout à fait unique. Il n'y a, à ma connaissance, pas de comparaison possible avec aucun autre espace puisque même si on pensait à l'Irak, un pays très majoritairement chiite, les tribus du centre de l'Irak ne se convertissent que majoritairement en chiisme au cours du 19ème siècle. Donc ça c'est un élément également, donc c'est beaucoup plus tardif, cette bascule démographique en faveur du chiisme dans l'Irak. Donc ça c'est un élément tout à fait important et comme l'a précisé Leila Kouchekzadeh, Les oulémas vont également être les premiers, au cours de la période radiale, à produire une littérature politique et ou de philosophie politique, dès les toutes premières décennies du XIXe siècle, qui va leur donner une centralité aussi dans la capacité à légitimer ou non le régime, avec, je dirais, deux attentes fondamentales. La sécurité intérieure et la sécurité aux frontières. Et donc les Rajals souffrent d'un autre problème fondamental, c'est que le tout début du règne est parqué par deux défaites considérables contre les Russes, ce qui est un véritable problème pour leur légitimité originelle ou initiale, même s'ils apportent une certaine paix sociale et économique à l'intérieur du pays. Mais ces deux guerres et cette perte définitive, je dirais, du Sud Caucase, est également quelque chose qui va les suivre jusqu'à leur chute finale. Ils vont tenter de compenser un peu ces deux pertes en proposant comme horizon, je dirais, une future conquête de la ville de Herat au nord-ouest de l'Afghanistan. Ils vont tenter de mettre en place des conquêtes de cette ville. La deuxième parviendra à ses fins en 1856, mais dans le contexte du grand jeu entre les Russes et les Britanniques. Les Britanniques vont menacer d'envahir en fait l'Iran, vont concrètement prendre d'ailleurs une ville du sud de l'Iran. et donc imposer le traité de Paris en 1857, qui impose aux rajahs de reconnaître l'Afghanistan plus ou moins dans ses frontières actuelles, et ce qui est à nouveau considéré comme un échec majeur pour les rajahs, alors que les safavides avaient eux, et au contraire, étaient en mesure de conquérir un territoire très important, même parfois de dominer certaines villes à l'extérieur du plateau iranien présent, notamment Bagdad, au tout début du XVIe siècle, Les rajahs n'ont jamais été en mesure de proposer et de parvenir à leur fin. L'état rajah est extrêmement faible militairement. Mais vraiment, là aussi, c'est une singularité à avoir à l'esprit. Lorsque les armées ottomanes occupent une partie du nord-ouest de l'Iran au début du XXe siècle, ils ne rencontrent strictement aucune résistance.
Xavier Mauduit
Oui, avec ici, face aux voisins, puissant voisin, la Russie au nord, de l'autre côté l'Empire Ottoman à l'ouest et puis ce monde indien.
Leïla Kouchakzadeh
Et la Grande-Bretagne.
Xavier Mauduit
Et la Grande-Bretagne qui est là parce que c'est le grand jeu, l'Afghanistan imaginé comme un pays tampon entre ce monde russe et puis ce monde britannique qui colonise les Indes. Dès lors, nous saisissons l'importance de rencontres diplomatiques.
Narrator/Reader
La plus importante affaire était désormais d'obtenir l'audience du roi et de voir le premier ministre. Le souverain ne nous fit pas attendre. Le troisième jour de notre arrivée, ayant reçu ses ordres, nous nous rendîmes en gala au palais, précédé des coureurs et des ferrages royaux. Nous fûmes d'abord introduits dans un salon où se trouvait le ministre des affaires étrangères, Mirza Saïd Khan, le général en chef de l'armée persane, Azir Khan, le beau frère du premier ministre, ancien ambassadeur à Pétersbourg, et deux ou trois autres personnes de marque. on nous offrit le caliant et le thé. Après un instant de conversation, le grand maître des cérémonies, tenant un long bâton couvert d'émail et incrusté de pierrerie, vint nous prendre. Il portait comme le ministre des affaires étrangères, non pas le bonnet noir ordinaire, qui n'est pas d'étiquette pour les grands fonctionnaires lorsqu'ils paraissent devant le roi, mais un turban à forme haute et bombé, jadis en usage à la cour des Sefevi.
Leïla Kouchakzadeh
France Culture, le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
Xavier Mauduit.
Xavier Mauduit
Un extrait de ce que pouvait dire le comte de Gobineau, donc diplomate français, quand il se rend en 1850 à la cour de Nasr-e-Din Shah, en Iran, l'efface du pouvoir à ce moment-là, parce que c'est une chose que nous associons à l'Iran. Alors, il y a l'évocation de la dynastie précédente, les Safavides, mais pour ici, ceux qui nous intéressent, les Qadjar, on va retrouver encore ce phrase. C'est quelque chose qui fait aussi partie, et c'est toujours dans ce que nous disions tout à l'heure, de la fierté d'avoir cette histoire fastueuse qui relie le pouvoir du moment à un pouvoir plus ancien. Et pour l'Iran, nous allons jusqu'en Perse. Donc le faste du pouvoir.
Leïla Kouchakzadeh
Oui, en fait, les radars, justement, perdent face aux Russes, perdent face aux Britanniques, mais essayent de, justement, à mon sens, cette année 1857, c'est un point tournant dans la diplomatie des Qajars. Les Qajars, en fait, mettent fin à leur ambition territoriale, et à ce moment, ils se concentrent sur préserver leur souveraineté, sur l'intégrité territoriale, Et pour cela, ils essayent de se mettre en scène, si je peux dire. Et c'est... Comme David Motadel le dit, avec les voyages de chats en Europe, ils essayent d'entrer dans le club des pays civilisés. Et à partir de ce moment, ils essayent surtout de mener une politique de balance. c'est-à-dire de jouer avec les deux grandes puissances qui sont la Russie et la Grande-Bretagne et de provoquer une sorte de rivalité entre eux. Tout cela se joue à la cour par la personne du roi. D'essayer de trouver une alternative pour contrecarrer le pouvoir des Russes, des Britanniques. Cette alternative ça peut être la France ou plus tard l'Allemagne. C'est justement, à mon sens, ils sont d'ailleurs très forts pour négocier en fait avec ce pouvoir et pour ne pas perdre la face face à ce pouvoir.
Xavier Mauduit
Avec un pouvoir qui a besoin de se maintenir, bien sûr. J'entends la perte des ambitions territoriales, donc autant se développer et lier des alliances sur le pouvoir qui se met en place. Il ne faudrait pas imaginer des gens coupés du monde au sens où les progrès qu'il peut y avoir partout dans le monde, l'industrialisation, tout ce qui fascine, qui est transmis par la presse, c'est quelque chose qui a un écho. Et le progrès des idées aussi, j'imagine.
Denis Herrmann
Tout à fait. Il faut, je pense, revenir ici sur le long règne de Nasroddincha. On peut diviser en plusieurs séquences. Donc entre 1848 et 1896, qui est véritablement le moment de consolidation de la dynastie. et où s'incarne au mieux ce que se fasse dont vous avez parlé, puisqu'il tente de développer une courbe beaucoup plus importante à Téhéran, qui est notamment marquée par l'évolution d'un palais, le palais Golestan, qui est un chef-d'œuvre architectural. Mais c'est aussi une dynastie qui, à la fin du XIXe siècle, va être précisément extrêmement critiquée pour ses dépenses. Je pense que l'un des derniers voyages de Mozaffar Ladinsha, juste au moment de l'avènement de la révolution constitutionnelle en 1905, a lui tout seul représenté deux à trois années du budget de l'État. Donc évidemment avec une dépendance économique totale à ceux qui sont en mesure de financer ce séjour, c'est-à-dire soit la Russie, soit l'Angleterre. Les années 1870 sont extrêmement importantes, c'est vraiment je dirais début des années 70, c'est le moment tournant. C'est le moment où Nasser Al-Din Shah fait à nouveau le choix d'avoir des premiers ministres qu'on qualifierait aujourd'hui de réformateurs. Au point que ce sont aussi des penseurs, c'est-à-dire des gens qui vont produire une littérature politique de réforme de l'État, proposer une réforme de l'État. Et Nasser Al-Din Shah va souffler le chaud et le froid avec eux puisque certains vont être promus, puis passer en prison, puis à nouveau promus, puis... Et donc on a... Nasser Al-Din Shah ne se sépare jamais totalement d'eux. C'est assez marquant. Lors de l'un de ses séjours qu'il fait en Europe, il demande à Malcoum Khan, l'un de ses grands réformateurs en exil en Angleterre, de le rejoindre parce qu'il a besoin d'un traducteur. Et il le rejoint. Et pourtant, il est un exilé politique. Donc les liens ne sont jamais totalement rompus avec ces hommes-là. Et vraiment, les années 1870 sont absolument centrales. Notamment, je pense à une figure, Mostachar Adole, qui est l'auteur d'un traité qui s'intitule Yek Kalame, un mot. Ce mot-là, c'est le mot de roi, le ranun, le droit, la notion de loi. Et c'est ce qui émerge dans toute cette littérature réformiste des années 1860-1880. On a besoin de droit, on a besoin de codifier notre organisation politique. et c'est également le moment où Nasruddin Shah commence à faire émerger des cabinets ministériels qui vont finalement être aussi les prédécesseurs de l'idée d'une consultation élargie qui va prendre forme plus tard dans l'idée de constitutionnalisme ou de nécessité parlementaire. Mais à nouveau, Nasruddin Shah à cette politique qui consiste généralement à écarter assez rapidement ces figures qui sont, pour un temps, mis au centre de son pouvoir et de sa cour.
Leïla Kouchakzadeh
Oui, tout à fait. En fait, on commence les réformes sous les cadars dès les années 1820 même, avec le prince héritier de l'époque, avec la réforme de l'armée, mais effectivement, c'est Souna Saradinsha qu'on va mettre en place une série de réformes par le haut, notamment la réforme de l'éducation, qui est, comme j'ai mentionné, en fait, dans la main des Oulamans, des clergés, Et là, en fait, on va penser que pour faire face à l'ingérence étrangère, pour progresser le pays, on doit réformer l'éducation. On va créer l'école emblématique d'Harold Founoun, l'école polytechnique qui est calquée indirectement sur le modèle de l'école polytechnique de Paris. On va en fait mettre en place des réseaux télégraphiques qui vont être un outil au service de l'État pour centralisation du pouvoir. Mais ces réformes-là, ce sont des réformes qui ne touchent pas toute la société, qui ne touchent pas toutes les villes, et ce sont des réformes de courte durée, parce qu'il y a, à cause de la corruption, à cause d'opposition de la frange traditionnaliste du clergé, à cause du despotisme du roi, moi je qualifie toujours Nasser al-Din Shah comme un roi à la fois orophile et orophobe. Il est impressionné par les aspects techniques militaires de l'Europe, mais tous ceux qui touchent son pouvoir personnel, il les rejette. C'est lui-même qui commence les réformes, mais c'est lui qui devient un obstacle à ces réformes-là.
Xavier Mauduit
C'est toujours le problème, c'est vrai, des monarchies autoritaires qui veulent se réformer mais qui, voyant leur pouvoir se réduire, reviennent facilement en arrière, même si on assiste au même moment dans d'autres pays à des phénomènes similaires. Sauf que là, dans le cas de l'Iran, il y a d'autres oppositions qui, pour certaines, sont fatales.
Nicolas Vergé
Téhéran, 1er mai. La ville a été mise, cet après-midi, en émoi par la nouvelle que le chat venait d'être victime d'un grave attentat. Voici, d'après les premiers renseignements, ce qui s'est passé. Le chat Naser Eddin s'était rendu ce matin au sanctuaire d'Abdoulazim, situé à dix kilomètres au nord de la capitale, pour y faire ses dévotions. Au moment où le souverain pénétrait dans la cour intérieure du sanctuaire, un individu appartenant à la secte politico-religieuse des Babies, qui avait réussi à se faufiler parmi les personnages de la cour, surgit tout à coup de derrière un pilier et tira sur le chat un coup de pistolet presque à bout portant. Nasser Eddin poussa un cri et s'affaissa sur le sol. En entendant la détonation, les gens de sa suite s'empressèrent d'accourir. Tandis que les uns donnaient la chasse aux meurtriers, les autres portèrent secours au souverain.
Xavier Mauduit
Nicolas Vergé qui nous lisait un extrait du journal Le Lorrain du 5 mai 1896 qui annonce l'attentat et la mort du chat Nasreddin, avec deux têtes qui ont fait non au même moment, ce sont les vôtres, Denis Herrmann, Leila Koudjagzadeh, parce qu'il y a quelque chose que le journaliste ne savait pas, c'est bien ça. Vous étiez synchronisée dans le non, c'est quoi qui ne vous a pas plu?
Leïla Kouchakzadeh
En fait, l'assassin n'est pas un babi. Et il faut dire que le mouvement babi, c'est un mouvement très important de l'époque des Qajars qui émerge sous le père de Nasr al-Din Shah. C'est un mouvement religieux réformateur millénariste porté par un marchand de Shiraz de Soud-Iran. C'est un mouvement religieux, mais c'est un mouvement contre le despotisme du roi, contre le pouvoir du clergé aussi. C'est un mouvement qui est accueilli par une bonne partie de la société, parce que la société est mécontente. et le mouvement est très violemment réprimé sous Nasser al-Din Shah et la personne de Bob est ensuite exécutée. Mais les disciples de ce mouvement justement vont plus tard participer à la révolution. Mais cette personne qui a assassiné Nasser al-Din Shah n'est pas un Bobby. Par contre c'est la première fois à ma connaissance dans l'histoire de l'Iran qu'un roi est assassiné par un citoyen ordinaire, mécontent, qui fait cet acte politique pour, en fait, pour mise en place des réformes, si je peux dire. C'est pas lié à la lutte des factions, c'est pas lié aux intrigues du palais.
Xavier Mauduit
Avec ce mouvement qui suit Bab, donc le babisme, nous avons ici, c'est aussi un schéma, il faut toujours se méfier des comparaisons, qui nous fait penser à des mouvements ultra-religieux qui s'opposent à un pouvoir qui pourrait lui être établi, en l'occurrence ici, de manière monarchique. C'est peut-être pas comme ça qu'il faut le voir.
Denis Herrmann
C'est avant tout un... un courant qui n'est issu de l'islam, comme d'autres d'ailleurs au même moment, qui est essentiellement millénariste. On peut penser aux Ahmadiyas, au nord-ouest de l'Inde, à la même période, qui ont une proposition doctrinale extrêmement similaire. Et effectivement, la marginalité dans laquelle vont se retrouver ces adeptes, vont assez naturellement les pousser à être plus réformateurs, je dirais. Ce qui est important à prendre en considération ici, c'est que cet assassinat vient après toute une série de manifestations publiques qui sont tout à fait singulières dans l'histoire de l'Iran. C'est-à-dire, on a des phénomènes de grèves ou de fermeture des bazars au cours des années 1880-1890 qui deviennent de plus en plus importants et qui se constituent, prennent forme pour contester les choix politiques majeurs, notamment ces grands emprunts. et le financement de l'Etat en accordant des concessions économiques qui s'avéraient des monopoles sur des pans entiers de l'économie du pays. Et l'économie iranienne repose sur 2-3 piliers uniquement. L'un d'entre eux est le commerce de l'opium et du tabac. le tapis et précisément le commerce du tabac va être accordé à une régie britannique qui s'appelle la régie Talbot en 1890 contre l'équivalent de mémoire de 15.000 pounds par an pour le pouvoir Rajar et ça va véritablement faire entrer le pays en ébullition. C'est le premier moment où le pays rentre en opposition, je dirais, ouverte avec le pouvoir et cet assassin est précisément un disciple de Seyyed Jamal al-Din al-Avrani, grande figure pan-islamiste, et l'un des plus grands noms de la pensée pan-islamiste en Iran, qui trouve notamment refuge dans l'Empire Ottoman, et qui obtient des ulemas de Najaf, une fatwa, Donc une réponse à une question, un avis juridique, condamnant, donc considérant comme haram, interdit selon l'islam, la consommation du tabac, qui n'est pas en soi évidemment interdite, tant que cette concession demeure. Et ce pouvoir était total, c'était la production, la vente à l'intérieur du pays et l'exportation à l'extérieur du pays. Donc il y a toute une série de commerçants qui sont totalement spoliés, en fait, de leurs ressources économiques. Et c'est ça qui fait basculer aussi toute une partie de la population iranienne dans une forme d'opposition de plus en plus manifeste et construite. Et le pendant de cela, c'est le fait que cet homme-là, Reza Kermani, l'assassin de Nasroddin Shah, fait partie d'une société qu'on qualifierait aujourd'hui de secrète, et qui émerge dans les années 1890, un petit peu partout dans le pays, et notamment à Carmann, ville dont il est originaire, et qui vont être véritablement à l'origine de ces revendications pour un pouvoir pour faire très simplement plus partagé l'idée de séparation des pouvoirs avec l'émergence d'un parlement qui incarnerait une forme de pouvoir législatif, évidemment.
Xavier Mauduit
Malgré l'assassinat de Nasreddin Shah en 1896, les réformes continuent.
Xavier Mauduit (narration/excerpts)
Loi fondamentale du 8 octobre 1907. La religion officielle de la Perse est l'islam. Selon la doctrine orthodoxe jafarite des douze imams, foi que le chat de Perse doit professer et promouvoir. En aucun cas une loi édictée par la Sainte Assemblée Consultative Nationale, établie grâce à la faveur et au soutien de sa sainteté l'imam de l'âge, que Dieu hâte son avènement, la faveur de sa majesté le shahinshah, que Dieu immortalise son règne, et de tout le peuple perçant, ne doit être contraire au précepte sacré de l'islam, ni aux lois établies par sa sainteté le meilleur des hommes, le prophète. Que la paix de Dieu soit sur lui et sur sa famille. Article 3 Les frontières, provinces, départements et districts de l'Empire Perse ne peuvent être modifiés que conformément à la loi. La capitale de la Perse est Téhéran. Les couleurs officielles du drapeau de la Perse sont le vert, le blanc et le rouge, avec l'emblème du lion et du soleil.
Xavier Mauduit
La loi fondamentale de 1907, loi fondamentale, lue ici par Raphaël Laloum dans le cours de l'histoire sur France Culture. Leïla Kouchakzade ici, loi fondamentale, nous entendons bien toutes ces réformes qui sont un processus, ce n'est pas juste une volonté. qui font que l'Iran du début du XXe siècle est un pays qui a mis en place des éléments de modernisation, pour utiliser un terme générique, et qui construit aussi ce que nous évoquions au début de l'émission, l'identité iranienne. Au début du XXe siècle, l'Iran c'est un pays qui ne ressemble plus du tout à ce qu'il était quelques années auparavant.
Leïla Kouchakzadeh
Non, justement, avec l'assassinat de Nasr al-Din Shah et l'arrivée au pouvoir de son successeur Muzaffar al-Din Shah, qui est un roi malade et plutôt ouvert vers les réformes, on va justement mettre en place une série de réformes qui ne sont pas comme l'époque de Nasser al-Din Shah d'ordre un peu cosmétique. On va voir le nombre des écoles, de la presse se multiplier et petit à petit les gens vont faire circuler des idées révolutionnaires et justement à mettre en question de plus en plus le pouvoir d'État. Le peuple est en colère contre la corruption, contre l'endettement, contre la situation économique. C'est une révolution qui commence justement par le mécontentement vis-à-vis de la situation économique du pays. Il y a un certain élément qui vont mener à l'établissement d'une monarchie constitutionnelle en Iran en 1907. avec ici toute.
Xavier Mauduit
Une réflexion à avoir sur cette dynastie 4 jarres. Nous l'avons dit, elle se met en place à la fin du XVIIIe siècle, elle prend fin dans les années 1920, une émission du cours de l'histoire sur la fin des 4 jarres. L'arrivée de la dynastie suivante n'est pas la vie, mais demeure une question. Que reste-t-il des Kadjar aujourd'hui? Vous venez parler de l'école, de cette volonté aussi de s'attacher la population. Est-ce que cette période Kadjar est une période complètement effacée ou est-ce que nous en trouvons encore des traces aujourd'hui?
Leïla Kouchakzadeh
On trouve aujourd'hui beaucoup de traces et d'ailleurs On a essayé de... En fait, c'est une période qui est considérée comme la période où l'Iran a perdu le Caucase, le Herat, et on compare très souvent avec l'arrivée au pouvoir de Pahlavi la modernisation du pays. Mais de plus en plus on est en train de réviser ce regard vers les Qajars. C'est à cette époque justement que cette révolution a eu lieu. Et à mon sens c'est une époque où la conscience nationale émerge aussi. La conscience nationale existe bien évidemment auparavant dans la poésie, l'architecture, la culture, mais avec la révolution constitutionnelle, la conscience nationale ne se résume pas seulement à la culture, mais elle se manifeste dans la politique. Une nation moderne est une nation qui est basée sur l'idée d'un destin partagé et cela émerge avec la révolution constitutionnelle.
Xavier Mauduit
Voilà, c'est pas seulement culturel, ça devient politique. En un mot pour terminer, nous utilisons le mot Iran, le nom Iran. Sur cette période-là, c'est la Perse qui est le nom utilisé le plus souvent, mais nous parlons de la même chose.
Denis Herrmann
On parle de la même chose mais pour les acteurs qui nous intéressent, eux parlent d'Iran et ont toujours parlé d'Iran. Donc toute la littérature, notamment historique je dirais, les archives historiques de cette période qualifient l'Iran en personne d'Iran et les Iraniens d'Iranien.
Xavier Mauduit
Voilà, donc la clarté ici du vocabulaire était nécessaire pour simplement vous remercier sur cette histoire complexe qui nous conduit aux origines de l'histoire très contemporaine de l'Iran. C'est ce qui nous intéresse dans le cours de l'histoire. Merci beaucoup Denis Herrmann, merci beaucoup Leïla Kouchakzade d'être venue dans le cours de l'histoire. Prochain épisode, l'Iran n'est pas la vie justement, portrait d'une dynastie.
Narrator/Reader
Nous n'avons pas détruit les formations politiques. En créant le parti unique, toutes ces formations politiques qui existaient ont joint le.
Denis Herrmann
Parti Unique, ils sont tous dans le Parti Unique.
Xavier Mauduit
Le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Beau à la technique d'Alia, émission préparée par Raphaël Lalloum, Jeanne Delecroix, Jeanne Copest, Solène Roy, Sidonie Lebeau et Maiwen Guizhou. Le Cours de l'Histoire est à écouter à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France. Sous-titres réalisés para la communauté d'Amara.org.
Diffusion : 9 février 2026
Host : Xavier Mauduit
Invités :
Cet épisode s’attache à comprendre la genèse de l’Iran moderne à travers la dynastie Qadjar (ou Kadjar), installée au pouvoir de 1789 à 1925, période charnière marquée par des révolutions, des tentatives de modernisation et, surtout, la Révolution constitutionnelle du début du XXe siècle. Traversant questions d’identité, de religion, de structure sociale et de luttes politiques, les intervenants analysent comment cette époque a jeté les bases de l’État-nation iranien contemporain, parfois dans la douleur de la répression, mais aussi en tirant parti d’un processus de réforme et d’ouverture à la modernité.
[00:09–05:00]
« L'Iran est situé entre le monde turc, arabe, indien, et par la Russie, le monde européen [...] un vrai carrefour. »
— Leïla Kouchakzadeh, 01:48
[05:00–11:35]
« L’idée fondamentale [du chiisme] est de penser qu’à la mort du prophète, Dieu se révèle toujours aux hommes par une autre figure que la prophétie qui est l'imam. »
— Denis Herrmann, 05:22
[11:35–18:43]
« Les Qajars, eux-mêmes, sont des Turkmènes qui arrivent depuis l’Asie centrale. Mais l’Iran, au tournant du 19e et du 20e siècle, c’est un pays où deux tiers de la population sont des nomades. »
— Leïla Kouchakzadeh, 14:12
[18:43–26:51]
« Tabriz [...] c’est la porte d’entrée physiquement des Européens, mais des idées, des idées nouvelles. »
— Leïla Kouchakzadeh, 25:25
[26:51–33:40]
« Ce sont les chefs des différents groupes nomades aussi, qui forment un État dans l’État [...] Il y a aussi le pouvoir du clergé qui a la main mise totale sur l’éducation, sur le système judiciaire. »
— Leïla Kouchakzadeh, 29:20
« L’État rajah est extrêmement faible militairement. [...] Lorsque les armées ottomanes occupent une partie du nord-ouest de l’Iran au début du XXe siècle, ils ne rencontrent strictement aucune résistance. »
— Denis Herrmann, 33:07
[33:40–38:30]
« Ils essayent de mener une politique de balance, c’est-à-dire de jouer avec les deux grandes puissances qui sont la Russie et la Grande-Bretagne et de provoquer une rivalité entre eux. »
— Leïla Kouchakzadeh, 35:53
[38:30–44:31]
« Moi je qualifie toujours Nasser al-Din Shah comme un roi à la fois orophile et orophobe. Il est impressionné par les aspects techniques militaires de l'Europe, mais tous ceux qui touchent son pouvoir personnel, il les rejette. »
— Leïla Kouchakzadeh, 43:33
[44:31–51:20]
« L’assassin n’est pas un babi. [...] C’est la première fois, à ma connaissance, dans l’histoire de l’Iran qu’un roi est assassiné par un citoyen ordinaire, mécontent, qui fait cet acte politique pour [...] la mise en place des réformes. »
— Leïla Kouchakzadeh, 45:51
« L’économie iranienne repose sur 2-3 piliers uniquement, l’un d’entre eux est le commerce de l’opium et du tabac. Le commerce du tabac va être accordé à une régie britannique [...] ça va véritablement faire entrer le pays en ébullition. »
— Denis Herrmann, 49:44
[51:20–55:29]
Extrait lu :
« La religion officielle de la Perse est l’islam selon la doctrine jafarite des douze imams [...] En aucun cas une loi édictée par la Sainte Assemblée Consultative Nationale [...] ne doit être contraire au précepte sacré de l’islam. »
— Lecture, 51:28
« Petit à petit, les gens vont faire circuler des idées révolutionnaires et justement à mettre en question de plus en plus le pouvoir d’État. [...] Une révolution qui commence par le mécontentement vis-à-vis de la situation économique du pays. »
— Leïla Kouchakzadeh, 53:17
[55:29–57:33]
« On essaie de [...] réviser ce regard vers les Qajars. [...] À mon sens c’est une époque où la conscience nationale émerge aussi. [...] Avec la révolution constitutionnelle, la conscience nationale se manifeste dans la politique. »
— Leïla Kouchakzadeh, 55:29
« On parle de la même chose mais pour les acteurs qui nous intéressent, eux parlent d’Iran et ont toujours parlé d’Iran. »
— Denis Herrmann, 57:14
[19:54–22:00]
« On a accès aujourd’hui à peu près à tous les journaux de l’époque, ce qui est une source vraiment inestimable pour les chercheurs. »
— Leïla Kouchakzadeh, 20:22
Hautement pédagogique, riches en comparaisons internationales et mises en contexte historique, l’épisode multiplie les retours d’expérience et clins d’œil à la recherche contemporaine, parfois avec une pointe d’humour ou de connivence, mais toujours avec le souci de clarté et de rigueur.
Les Qadjar, loin d’une simple lignée de « rois faibles », sont une étape décisive dans la modernisation du pays. Leur règne voit éclore institutions, débats et mobilisations qui fondent l’Iran contemporain. Les luttes entre tradition et modernité, clergé et État, ambitions nationales et pressions extérieures, composent le récit complexe d’une société en mutation, dont l’héritage politique et culturel est aujourd’hui pleinement reconnu.
Pour aller plus loin :
Rendez-vous sur franceculture.fr/podcasts/le-cours-de-l-histoire pour trouver les séries mentionnées et approfondir la compréhension de l’histoire iranienne.