Le Cours de l’histoire - « La Chine dans le monde, une histoire » (3/5)
Episode : Pourquoi le capitalisme n'est-il pas né en Chine ?
Date : 20 septembre 2025
Production : France Culture
Participants :
- Xavier Mauduit (animateur)
- François Gipoulou (historien, CNRS)
- Alessandro Stanziani (historien, EHESS / CNRS)
- Jeanne Delecroix (lectrice)
Aperçu général de l’épisode
Cet épisode explore une question centrale d’histoire économique et globale : pourquoi le capitalisme et l’industrialisation ne sont-ils pas apparus en Chine alors que le pays disposait, aux XVIe et XVIIe siècles, de tous les atouts qu’on associe à l’émergence du capitalisme ? Ambitions économiques, réseaux marchands florissants, afflux d’argent métal, révolution monétaire — tout semblait prêt. Les invités questionnent les différences fondamentales entre la trajectoire chinoise et européenne : rôle de l’État, des institutions, de la propriété, dynamique urbaine, ou encore culture du commerce. Ils montrent l’importance du temps long, évitent les généralisations et révèlent la complexité de la « genèse manquée » du capitalisme chinois.
Points clés structurants et discussion
1. Le point de départ : la Chine et ses potentialités économiques
(00:26 - 03:06)
- Au XVIe/XVIIe, la Chine connaît un développement économique important : croissance agricole, production artisanale (coton, soie), réseaux marchands, urbanisation, explosion démographique (60 à 150 millions d’habitants sous les Ming).
- François Gipoulou : la question du non-avènement du capitalisme taraude les historiens chinois dès les années 1930, puis dans les années 1950.
« Pourquoi est-ce que le passage à l'industrialisation et peut-être au capitalisme ne s'est pas fait ? » [03:01]
2. Débats européens : quand et où est né le capitalisme ?
(03:15 - 05:52)
- Alessandro Stanziani met en garde sur l’eurocentrisme : on s’est aussi demandé « pourquoi pas l’Italie ? Pourquoi pas la France ? » et les réponses relèvent d’un regard biaisé.
« Toujours avec un regard eurocentrique autour de l’Angleterre... » [03:27]
- François Gipoulou insiste sur la mutation du rôle social des marchands en Chine au XVIe : jadis dévalorisés, ils acquièrent une légitimité nouvelle grâce aux échanges interrégionaux, au commerce ultramarin (Japon, Philippines, Java, Sumatra).
3. Place du marchand et dynamique institutionnelle
(05:39 - 07:30)
- En Europe : développement de réseaux marchands dès le XIIe siècle (cités-États italiennes puis Flandres, Pays-Bas, Baltique…), importance des notions de confiance et d’institution. Lex mercatoria (droit marchand) n’est pas seulement européenne, elle existe aussi en Inde, Asie centrale, etc.
« Ces réseaux marchands commencent à se développer à partir du XIIIe, XIVe, XVe siècle… on en retrouve énormément en Asie centrale, en Inde, en Asie du Sud-Est. » (Alessandro Stanziani, [06:16])
- En Chine, une différence majeure : le poids du confucianisme, qui impose une hiérarchie stricte (lettrés, paysans, artisans, marchands en dernier) et, selon la tradition, une certaine méfiance envers la notion d’enrichissement marchand.
4. Impact du confucianisme et héritage institutionnel chinois
(07:30 - 08:20)
- Extrait documentaire sur la place du confucianisme, cible de critiques au XXe siècle comme responsable du retard économique chinois.
5. L’afflux d’argent (argent métal) : moteur d’échanges et proto-industrialisation
(08:55 - 11:42)
- François Gipoulou précise que l’arrivée massive d’argent métal (japonais, puis américain/espagnol) alimente une immense monétarisation de l’économie, accélère la proto-industrialisation, notamment sur les côtes, crée un réseau marchand quasi-national. Exemple : commerce du sel, du thé contrôlé par de grands marchands qui deviennent les premiers banquiers chinois.
« Un énorme afflux d’argent… va avoir un effet extraordinaire d’accélération sur les échanges commerciaux à l’intérieur de la Chine. » [09:17]
6. L’argent, l’État fiscal et la différence européenne
(11:42 - 14:33)
- Alessandro Stanziani explique comment l’afflux d’argent a permis en Europe la mise en place d’États fiscaux (surtout au Royaume-Uni), ce qui fut crucial pour le développement du capitalisme. Mais la centralisation étatique n’est pas aussi nette qu’on le raconte.
« Même les Anglais… sont les seuls qui se retrouvent avec des compagnies, comme la compagnie des Indes, qui sont un véritable État dans l’État… » [13:41]
Place de l’État en Chine
(14:33 - 16:33)
- En Chine, l’État impérial tend à intervenir peu et considère la pression fiscale élevée comme immorale (“prendre peu au peuple”); la retenue fiscale est une valeur, bien qu'il y ait une prédation locale.
7. Propriété et structure foncière : conceptions divergentes
(16:33 - 22:30)
- En Chine : propriété foncière complexe, souvent à plusieurs titulaires (propriétaire, impétrant fiscal, exploitant), garantie par la fiscalité.
« La garantie de la propriété est en fait donnée par la fiscalité. » (François Gipoulou, [17:32])
- En Europe : la propriété privée et la privatisation foncière sont plus complexes que le récit libéral ; de nombreux contrôles et limites ont existé longtemps — le capitalisme prospérait malgré eux.
« Le capitalisme avait marché très bien avec des contrôles et des limites… » (Alessandro Stanziani, [21:35])
8. Rôle des institutions et droit : fragmentation en Europe, homogénéité chinoise
(24:16 - 28:27)
- Gipoulou : en Europe, l’autonomie urbaine, la fragmentation politique et le développement du droit privé stimulent concurrence et innovation institutionnelle — deux éléments très faibles en Chine, où l’unité et l’ordre sont des obsessions confucéennes majeures.
« Cette absence de fragmentation du pouvoir politique, de concurrence entre différentes juridictions… n'apparaît pas en Chine. » (François Gipoulou, [26:15])
9. Juridictions et droits : pluralité, pénal/civil en Europe et en Chine
(28:27 - 31:03)
- En Europe : pluralisme juridique permet aux acteurs de « jouer » des systèmes existants (droit civil, droit commercial, droit pénal). Ce monde du droit pénal des affaires perdure jusqu’au XIXe siècle.
10. Comptabilité, formes societaires, innovation institutionnelle
(31:03 - 37:50)
-
En Europe, développement progressif de sociétés, de la commenda à la société anonyme ; évolution non linéaire mais marquée par l’innovation juridique. En Chine, la commenda existe, mais sans enrichissement institutionnel ni révolution des formes d’association.
« On a en gros au XIIIe siècle aussi en Chine des marchands qui investissent dans une opération commerciale outre-mer (...). Mais en Europe, on passe de la commenda à la compagnie, puis à la société par action, etc. Ce processus n’est pas linéaire.... » (François Gipoulou, [33:16])
-
Stanziani insiste : même en Europe, la marche vers les sociétés anonymes est très tardive.
11. Réflexion sur la terre, la richesse et la bourgeoisie
(37:50 - 46:12)
- Lecture d’un texte économique chinois du XVIIe sur la hiérarchie des métiers (la terre : peu rentable, le commerce : plus rentable et valorisé par les plus habiles).
« Les marchands de sel gagnent cinq fois plus qu'un paysan et ne travaillent pas du tout. Les gens les plus astucieux et les plus puissants se livrent à cette activité. » (Lecture, [38:15])
- La terre demeure la base de la richesse et du pouvoir social en Chine comme en Europe. En Europe, jusqu’à la Première Guerre mondiale, la « nouvelle » bourgeoisie et l’ancienne aristocratie convergent autour de la terre.
12. L’absence de bourgeoisie capitaliste chinoise
(46:12 - 49:18)
- En Chine, les notables restent à la fois lettrés, propriétaires fonciers et administrateurs ; pas de mutation en « bourgeoisie » opposée à l’État impérial comme en Europe.
« Les notables ne constituent jamais une bourgeoisie en Chine, sauf dans la deuxième moitié du XIXe siècle… » (François Gipoulou, [46:31])
13. Logique d’investissement et accumulation
(47:32 - 51:02)
- L’accumulation du capital en Chine est contrariée par :
- obligations sociales (financement d’écoles, routes…)
- corruption omniprésente (nécessité de corrompre pour accéder à un marché ou à des ressources)
- Europe : la bienfaisance capitaliste et la philanthropie sont aussi étroitement liées à la faiblesse ou force de l’État social (welfare state).
14. Histoire connectée : une alternative heuristique
(51:30 - 53:36)
- Stanziani plaide pour l’histoire connectée : dépasser l’opposition Chine/Europe pour étudier les connexions (textile, innovation mutuelle). Mais sur les pâtes, il affirme avec humour leur origine proprement italienne.
« C’est une invention du marketing... Marco Polo est une invention du Macaroni Journal de 1909 ! » (Alessandro Stanziani, [53:02])
15. Commerce global et économie-monde
(53:36 - 54:30)
- Exemple de la porcelaine : les Chinois produisent en masse pour le marché européen, anticipant des besoins, pratiquant une division du travail à l’échelle du globe dès le XVIe siècle.
Citations marquantes et moments clés
- « Pourquoi le capitalisme n’est-il pas né en Chine ? » (Xavier Mauduit, [00:26])
- « Un gouvernement vertueux est celui qui prend peu au peuple. » (François Gipoulou, [14:51])
- « Le capitalisme avait marché très bien avec des contrôles et des limites. Pleine propriété, et en même temps on ne spécule pas sur la propriété foncière. » (Alessandro Stanziani, [21:35])
- « L’autonomie urbaine… c’est un élément essentiel pour le développement du capitalisme. Sur l’autre grand élément du capitalisme européen, c’est une très longue tradition du droit privé. Ces deux éléments… vous ne les avez pas en Chine. » (François Gipoulou, [25:08])
- « La vraie réalité, ce sont des solutions intermédiaires qui ont très bien marché avec des arrangements locaux et surtout des limites imposées par les États capitalistes même en propriété privée absolue, contrairement à ce qu’on croit. » (Alessandro Stanziani, [21:15])
- « Moi, je suis partisan de l’histoire connectée... mais sur les pâtes, rien à voir avec la Chine ! » (Alessandro Stanziani, [51:30])
Timestamps des moments-phares
- 00:26 – 03:06 : La question centrale et ses enjeux historiques (introduction du débat)
- 08:55 – 11:42 : Rôle de l’argent métal dans la dynamique commerciale chinoise
- 14:49 – 16:33 : Fonctionnement fiscal et philosophie du gouvernement vertueux en Chine
- 24:44 – 28:27 : Fragmentation institutionnelle européenne vs unité chinoise ; Braudel, autonomie urbaine
- 37:50 – 38:32 : Lecture d’un texte chinois du XVIIe sur la hiérarchie sociale des métiers
- 46:12 – 47:57 : Pourquoi il n’y a pas de bourgeoisie capitaliste en Chine
- 53:02 – 53:36 : L’origine des pâtes et la fausse filiation chinoise–italienne
Résumé final
Pourquoi le capitalisme n’est-il pas né en Chine ?
L’émission déconstruit les explications simplistes et les grilles de lecture trop eurocentrées. Elle montre que la Chine, du XVIe au XVIIIe siècle, possédait nombre d’ingrédients associés au capitalisme : économie marchande dynamique, proto-industrialisation, réseaux d’affaires, système bancaire embryonnaire, goût pour l’innovation technique et intellectuelle.
Mais, plusieurs facteurs vont entraver une éventuelle mutation « capitaliste » :
- Le poids des structures sociales confucéennes : le marchand reste socialement minoré et l’élite dominante (notables, lettrés, grands propriétaires) ne se transforme pas en bourgeoisie indépendante comme en Europe.
- Un pouvoir étatique fort, centré sur le maintien de l’ordre et l’unité, soucieux d’éviter l’innovation institutionnelle et la fragmentation urbaine qui, en Europe, ont favorisé la concurrence et l’innovation.
- Absence de droit privé codifié et faiblesse des institutions autonomes favorisant la prise de risque et la création de sociétés sophistiquées.
- Obligations sociales de redistribution, systèmes de corruption structurants, et processus de transmission des biens par la fiscalité entravent l’accumulation capitaliste.
- Contextes institutionnels différents : en Europe, pluralisme du droit, autonomie urbaine, rivalités politiques et formes d’expérimentation institutionnelle favorisent l’innovation économique.
L’épisode conclut en soulignant l’importance d’une histoire connectée et critique, attentive aux jeux d’influences et de transferts (et pas seulement d’oppositions), et met en garde contre les raccourcis historiques. L’histoire du capitalisme n’est pas un destin préécrit ni un modèle unique ; l’épisode livre une réflexion riche et nuancée sur les conditions de l’émergence (et de la non-émergence) du capitalisme à l’échelle mondiale.
