
La maison, une histoire bien charpentée : Au coin du feu, histoires de foyers médiévaux
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Xavier Mauduit
Au coin du feu, histoire de foyer médiévaux, quelques brindilles jetées en vrac, quelques branchages savamment positionnés et une bonne bûche. Voilà, tout est prêt pour allumer le feu. Étrange mot d'ailleurs que ce mot de foyer, comment ce petit espace destiné à faire du feu, pour se chauffer, pour cuisiner, est-il devenu le lieu où habite une famille et la famille elle-même.
Narrator/Voice Actor
Nous voici à la veillée dans une maison de Basse-Bretagne.
Simon Norou
Un niveau de confort qui nous paraît extrêmement bas. La maison ordinaire, c'est la cabane, ronde, à la mode celtique.
Yves Audiard
On va émincer l'oignon. Dans le médiéval, énormément d'oignons et d'ail.
Aurélie Chantran
On goûte le vin, on mange les premières châtaignes.
Juliette Dumasie
Les veillés battent leur plein. Le cours de l'histoire.
Narrator/Voice Actor
Imaginez la faible lueur des flammes du foyer qui joue avec les ombres.
Xavier Mauduit
Juliette Dumasie, bonjour.
Juliette Dumasie
Bonjour.
Xavier Mauduit
Vous êtes maîtresse de conférence en histoire médiévale à l'université d'Orléans. On est bien, là, au coin du feu. On se chauffe. Aurélie Chantran, bonjour.
Juliette Dumasie
Bonjour.
Xavier Mauduit
Vous êtes docteur en archéologie médiévale, responsable d'opérations sur le site d'Orville. Ça se trouve où ? Dans le Val-d'Oise ?
Aurélie Chantran
Ça se trouve à Louvre, oui, dans le Val-d'Oise.
Xavier Mauduit
Dans le Val-d'Oise. Vous êtes bien aussi avec nous auprès du feu ?
Aurélie Chantran
Absolument.
Xavier Mauduit
Il est où ce feu dans cette maison médiévale ? Parce que moi je pense feu dans une maison, j'imagine la cheminée contre un mur et puis avec le conduit qui monte jusqu'à la cheminée extérieure. Juliette Dumasie, elle se trouve où cette cheminée ? Il y a une cheminée déjà ?
Juliette Dumasie
Oui, la cheminée apparaît progressivement mais je laisserai Aurélie préciser ce genre de choses. En tout cas, le feu c'est un peu l'âme de la maison. C'est là où les membres de la famille se regroupent. C'est là où ils vivent. Donc c'est à la fois un lieu, un groupe humain. Et donc, comme je disais, c'est l'âme de la maison. C'est là aussi où on se transmet la mémoire. C'est là où on mange. Et c'est vraiment le lieu de vie. C'est vraiment ce qui fait l'unité de ce groupe familial. Et aussi ce qui fait ensuite les villages et même les villes, qui sont composés de ces fameux feux ou foyers.
Xavier Mauduit
Aurélie Chantrand, donc dans cette maison. Alors c'est toujours complexe de parler d'un tout alors que ces variétés qui dominent ici quand on évoque l'habitat. Si nous sommes dans une chaumière ordinaire, on va dire au Moyen-Âge, le foyer se trouve dans une cheminée.
Aurélie Chantran
Alors non, justement. C'est pour la première chose à déconstruire sur l'image qu'on se fait d'une chaumière médiévale. C'est que la cheminée, elle arrive à partir du 11e, 12e siècle, mais seulement dans les châteaux, dans les habitats soit élitaires, soit collectifs. Par exemple, on va aussi en retrouver dans le courant du Moyen-Âge dans les abbayes. Dans les villes, elle apparaît à partir du XIIIe siècle, mais dans la chaumière classique rurale, on ne la voit pas avant la toute fin du Moyen-Âge, au XVe siècle, voire à la Renaissance. Donc c'est quelque chose qui, même si on a des foyers qui vont être parfois adossés à un mur, et qu'on retrouve assez régulièrement en fouilles archéologiques, on n'a pas forcément le conduit et tout l'appareil qu'il y a autour qui est la cheminée telle qu'on la connaît. C'est nécessaire à partir du moment où on a des étages et la plupart des maisons n'ont pas forcément de nombreux étages.
Xavier Mauduit
Ah oui, mais il faut évacuer la fumée tout de même, non ?
Aurélie Chantran
Alors, pas forcément. Ça a été évoqué hier avec la maison gauloise. Finalement, le modèle de la maison et la façon d'habiter restent à peu près la même ou en tout cas dans le même principe jusqu'à très tard. Et pendant la grande majorité du Moyen-Âge, on vit en fait avec la fumée autour de soi qui assainit aussi la toiture qui souvent est en matériaux végétaux. Et donc, on vit dans la fumée. Mais d'ailleurs, même d'un point de vue olfactif, vivre dans une maison médiévale, ça veut dire sentir la fumée. Moi, quand je fais des expérimentations archéologiques et qu'on fait de la cuisine au feu de bois, je peux vous assurer qu'après, quand je rentre en RER, les gens autour de moi prennent une bonne distance de sécurité.
Xavier Mauduit
Il se dit, mais qu'est-ce qui s'est passé autour de cette jeune femme ? Mais là, j'ai du mal à saisir parce que vivre dans la fumée nous conduit à imaginer de l'intoxication des gens qui ne peuvent plus respirer. En fait, pas du tout comme ça qu'il faut le concevoir.
Aurélie Chantran
Non, déjà les maisons sont relativement ventilées. Encore une fois, si on a un toit chaud mais qu'on a une maison où il n'y a pas trois étages par exemple, la fumée va s'évacuer naturellement. Déjà la chaleur et la fumée vont se mettre vers le haut. Et puis il y a une gestion du feu aussi qui n'est pas la même que nous, quand nous on fait aller en hiver une fois de temps en temps un feu dans la cheminée. On ne sait pas forcément bien utiliser notre bois, on ne sait pas quel bois utiliser. Quand on fait ça quotidiennement, parce que le feu c'est vraiment quotidien dans les sociétés préindustrielles, on sait aussi quel bois utiliser, comment faire en sorte qu'il ne soit pas trop humide, etc. pour éviter qu'il y ait une fumée trop importante ou trop intoxicante.
Xavier Mauduit
Et puis en plus ça permet de chasser les insectes et les mouches. C'est bien pratique d'avoir beaucoup de fumée. Juliette Dumasie, vous avez travaillé sur le feu et le lieu, je donne le titre de votre thèse. Mais alors particulièrement dans la baronnerie de Sévrac-le-Château à la fin du Moyen-Âge. Ici, en évoquant le feu et les maisons, pour utiliser un terme générique, en tout cas les lieux d'habitat, c'est inconcevable d'imaginer un habitat sans feu. Il y a un feu quelque part.
Juliette Dumasie
Oui, on désigne les maisons par ce terme de feu, surtout à partir de l'époque féodale. Ça prend un peu la suite du Mans, c'est-à-dire qu'au Moyen-Âge, l'unité de référence pour la famille dans les campagnes, c'était le Mans. C'est un ensemble de terres et la maison qui permettent de faire vivre une famille. C'est un peu indissociable. C'est la maison, la ferme. les terres. Et puis à partir de l'époque féodale, on va davantage parler du feu qui correspond assez rapidement à une unité fiscale, alors comme l'était le Mans déjà, et puis qui va permettre aussi de ne plus parler que des campagnes. Le feu, il existe aussi effectivement en ville. Et donc le feu, ça va être l'unité sur laquelle le Seigneur perçoit l'impôt. Et puis c'est toujours cette unité qui permet à la famille de vivre, c'est-à-dire à la fois le bâtiment, la maison, et puis tous les biens qui vont avec. Donc les terres si on est à la campagne, les affaires si on est en ville. Et donc c'est vraiment l'unité de base de la société qui permet à ces familles de vivre. Et qui forme, du coup, l'ensemble de ces feux, forme des lieux, effectivement, alors des hameaux, des villages, des villes. Et tout ça est bien résumé par l'expression faire feu et lieu, qui est une expression médiévale. Donc c'est à la fois habiter quelque part, avoir une famille, être partie prenante d'une communauté villageoise, urbaine ou autre. Et par opposé, quelqu'un qui est sans feu ni lieu, c'est quelqu'un qui est sans attache, qui est au marge de la société et qui est un peu sans foi ni loi.
Xavier Mauduit
Avec le mens M-A-N-S-E. Ici, nous avons un écho à un vocabulaire que l'on connaît, qui est toujours utilisé. Et c'est là qu'on voit la force de l'histoire. Il faut toujours se plonger vers le passé parce que le mens a laissé un mot qu'on utilise encore.
Juliette Dumasie
Le mas, qu'on connaît bien dans le sud de la France, alors qu'il peut avoir deux sens. Soit le mas, c'est le mas provençal par exemple, c'est une ferme, donc une maison. Soit aussi ça peut désigner un hameau. Alors en particulier dans la région du Rouergue que j'ai étudiée, la Veyron aujourd'hui, et la région de Sèvrac-le-Château. Les masses, ce sont des hameaux. Alors le masse en Occitan, ça désigne le hameau. Et justement, ces hameaux, ce sont des regroupements de feux dirigés. Alors c'est ça aussi qu'il faut dire, c'est que ces feux, ces maisonnées, elles sont dirigées par un chef de feu qui a un peu tout pouvoir sur la famille. On est vraiment dans le patriarcat. Et c'est très frappant en plus dans cette région du Rouergue à la fin du Moyen-Âge, puisque les chefs de feu vont transmettre leur bien à un seul fils. C'est un mode successoral qui a été adopté à ce moment-là, qui est particulier à cette région, mais qu'on retrouve souvent dans les régions de montagne, les régions un peu reculées. Donc on transmet l'ensemble des biens à un fils pour permettre à la famille au feu de survivre à la succession des générations et à la mort des chefs de feu. On est dans une période de crise, crise économique, puis ensuite la peste qui arrive en 1348, une période très difficile. Et si au moment de la succession on partage les biens du feu en autant de fils, les filles ayant une autre destinée, destinée à être mariées, Mais si on partage ça, finalement il n'y a pas de survie possible. Donc on préfère garder ce feu intègre, avec tous ses biens, ses terres, qu'on transmet à un seul fils. Et ça, ça donne aussi ce qu'on appelle les familles souches. Et donc ce sont des feux qui vont perdurer sur des générations et des générations. Alors je raconte souvent l'anecdote que Quand je faisais ma thèse, j'allais me promener dans les petits hameaux du Rouergue et sur les boîtes aux lettres, je voyais les noms de mes paysans du XVe siècle, qui n'avaient pas changé ou retrouvé les mêmes noms. Donc ça a été une réussite, cette stratégie successorale de maintenir les feux dans la durée.
Xavier Mauduit
Juliette Dumasy, historienne que vous êtes, si je vous dis feu ou foyer, vous me répondez globalement famille ou unité socio-économique, on peut le dire comme ça.
Juliette Dumasie
Oui, c'est ça. Voilà, tout à fait.
Xavier Mauduit
Aurélie Chantran, archéologue, si je vous dis foyer, vous allez me répondre, ben non, c'est là où le feu brûlait.
Aurélie Chantran
C'est ça oui, et même d'ailleurs on le retrouve de façon assez évidente puisque le feu laisse vraiment beaucoup de traces et ça fait partie des traces qu'on voit de façon la plus évidente en fait en archéologie. A ceci près qu'il faut qu'on ait les niveaux de sol et c'est pareil, ça a été évoqué hier, on n'a pas toujours, quand on fouille, les niveaux de sol qui sont très souvent arrasés. Mais quand on les a, la présence d'un feu, pour le coup, et c'est là où on va se rejoindre avec Juliette, c'est synonyme d'habitat, parce que c'est l'élément dont on a besoin pour faire une maison.
Xavier Mauduit
Avec ses continuités très longues et vous évoquez l'émission Maison Gauloise, serait-ce la hutte finale à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France ? Parce qu'il y a de grandes continuités. Vous avez étudié ce qui correspond à l'île de France aujourd'hui, enfin on est dans le Val d'Oise. Qu'est-ce que l'on trouve au moment d'étudier une maison ? Alors là encore, la maison ordinaire, la maison traditionnelle, il y a la marque des poteaux. En tout cas ce qu'il en reste est un foyer et déjà là on a un élément qui nous fait dire que c'est une maison.
Aurélie Chantran
Oui alors déjà en effet si on a un foyer domestique, on va distinguer le foyer domestique du foyer qui sert à l'artisanat ou qui est spécialisé pour un autre usage. Mais le foyer domestique qui sert à éclairer, à faire la cuisine et à se chauffer, c'est celui qui est vraiment particulier à l'habitat, à la maison.
Xavier Mauduit
Ce foyer là, vous nous avez dit qu'il n'était pas obligatoirement à côté d'un mur.
Aurélie Chantran
Pendant une grande partie du Moyen-Âge, jusqu'au XIIIe siècle au moins, on va quasiment systématiquement le retrouver à peu près au centre ou un peu adossé contre un mur, mais il n'y a pas de règle. Et souvent d'ailleurs même on va le voir bouger. C'est-à-dire qu'on n'a pas un emplacement du foyer qui est fixe. On le voit assez souvent, on a généralement une lentille de terre rubéfiée, donc c'est la terre qui a été brûlée et qui a cette couleur un peu particulière, rouge jusqu'à noir. Et autour on a d'autres petites pastilles qui montrent qu'en fait on n'a pas forcément un lieu très précis pour faire le feu. Et c'est après justement quand on a cette question d'évacuation de fumée qui va venir avec les étages de la maison où pour le coup on va avoir cette cheminée qui elle va avoir une place qui est beaucoup plus fixe.
Xavier Mauduit
Avec le foyer central nous sommes dans des maisons en bois, c'est cela ?
Aurélie Chantran
C'est ça, oui.
Xavier Mauduit
On comprend pourquoi on ne met pas le contre un mur, le feu, ça va poser des problèmes.
Aurélie Chantran
Alors ceci dit, étonnamment, en fait on retrouve aussi des foyers adossés contre des murs qui sont en bois étorchis. Donc en fait c'est pareil, ça prouve aussi qu'on a nous un rapport au feu où on est très précautionneux. On pense que dès qu'on est à proximité d'un peu de bois, le feu va brûler. On n'oserait à peine mettre une bougie sur une étagère de peur que ça prenne feu. ou de la laisser la nuit. Évidemment, le rapport qu'on a au feu qui est maîtrisé et qui est quotidien, encore une fois, il est très différent dans la société médiévale où on va avoir moins peur de lui et savoir mieux aussi le maîtriser. Donc, en fait, on en retrouve des lentilles de foyer qui sont contre des parois de torchis.
Xavier Mauduit
Voilà, donc on avait des lunettes à double foyer, nous avons désormais des lentilles de foyer. Nous avons un regard aujourd'hui dans le cours de l'histoire sur le feu avec ce double sens de feu, on l'entend bien, le feu avec des flammes qui brûlent et puis le feu au sens de foyer. C'est notre point de départ pour réfléchir à la maison médiévale.
Simon Norou
La maison ordinaire, c'est soit la cabane ronde à la mode celtique que nous décrivait les auteurs antiques et qu'on retrouve au Moyen-Âge, soit la maison longue avec des poteaux qui déterminent une ou deux nefs. et que les archéologues ont retrouvé soit en Angleterre, soit en France. Et là, les techniques semblent avoir peu évolué ou évolué si lentement que nous ne percevons pas très très bien les changements, faute d'avoir assez de témoins pour le suivre très précisément.
Xavier Mauduit
Simon Norou, professeur émérite d'histoire médiévale à l'université Paris VIII, Vincennes-Saint-Denis. Ça, c'est aujourd'hui, parce que là, elle s'exprime en 1976 sur France Culture. Quand on entend ça, Aurélie Chantrand, on a donc vraiment quelque chose qui met en avant la continuité. On aime bien découper l'histoire en grandes périodes, l'Antiquité, le Moyen-Âge, mais ici, la rupture n'a aucun sens.
Aurélie Chantran
Alors il n'y a pas de rupture, non. Et justement, alors l'un des principes du Moyen-Âge, c'est d'être une période d'innovation. Mais quand on dit période d'innovation, c'est sur 500 ou 1000 ans selon ce dont on parle. Donc il y a des choses qui changent, mais qui changent progressivement. On parlait de la cheminée, ça fait partie des innovations médiévales. Mais sur les 1000 ans que dure le Moyen-Âge, même là, C'est un peu bizarre de parler de toute cette période-là pour la maison parce qu'entre celle du début du Moyen-Âge et celle de la fin du Moyen-Âge, il n'y a rien à voir.
Xavier Mauduit
Oui, c'est quoi les grandes différences ?
Aurélie Chantran
On l'a dit, il y a la cheminée déjà.
Xavier Mauduit
Ça, on y tient, ça veut dire les étages.
Aurélie Chantran
Exactement, ça veut dire aussi que du coup on va un peu plus volontiers construire en pierre mais aussi parce qu'il y a un regroupement de l'habitat. Quand on a un habitat qui est relativement dispersé, on a plutôt tendance à avoir cette continuité sur la maison qui est sur poteau planté avec des murs entorchis comme on en retrouve des néolithiques. En effet, il y a une grosse continuité là-dessus. A partir du moment où on se regroupe en village ou en ville, et ça fait partie des choses qui sont très importantes dans la seconde moitié du Moyen-Âge, c'est regroupement de l'habitat. On va un peu plus volontiers construire avec des étages. Et dans ce cas-là, on a aussi besoin d'adapter le foyer pour qu'il puisse fonctionner avec ce nouveau type de maison.
Xavier Mauduit
Et le feu au sens, la unité de vie, aussi à une histoire sur ce long Moyen-Âge. Il y a des moments de rupture et notamment par le regard porté par le pouvoir sur tous ces feux.
Juliette Dumasie
Oui, alors la rupture, c'est notamment la fiscalité, c'est-à-dire que, bon, même si, bien évidemment, il y a toujours eu des taxes, il y a toujours eu des redevances et des impôts à payer, mais il est vrai que le feu apparaît en pleine lumière, en fait, dans les sources fiscales et aussi les sources notariales. Mais dans les sources fiscales, c'est notamment le fait qu'à partir de l'époque féodale, donc en grosso modo après l'an 1000, les seigneurs vont prélever des impôts sur les familles, sur les feux. Et donc c'est là où le mens en fait va progressivement s'éclipser et puis on va voir les feux qui vont être davantage présents dans les sources. Donc par exemple il y a l'impôt du foage. Alors l'impôt du foage ça vient de feux, c'est parce qu'il est perçu sur les feux que ça s'appelle le foage. Il est d'abord perçu par les seigneurs et puis à partir du XIVe siècle, à partir de Philippe le Bel, le roi va imposer des impôts désormais sur l'ensemble de tous ces sujets, de tous ces feux du royaume. Auparavant, il ne percevait des revenus que sur son domaine. la famille capétienne possédée en propre. Et là, à partir du début du XIVe siècle, il parvient à étendre cet impôt sur les feux sur tout le royaume. Ça s'appelle aussi le foige. C'est un impôt parmi d'autres. Et ce qui est très intéressant, c'est qu'à cette occasion, ce n'est pas sous Philippe Lebel, c'est sous un de ses fils, mais on a fait le premier recensement du royaume où on a dénombré tous les feux des paroisses du royaume. Ça s'appelle l'État des paroisses et des feux. une enquête qui a été menée en 1328, qui n'est pas complète parce qu'elle ne concernait pas justement des grands fiefs et puis elle n'a pas été achevée partout. Mais bon, ça nous donne quand même pour un grand nombre de paroisses le nombre de feux qui y résidaient. Et c'est un document sur le plan démographique qui est passionnant. Alors ça nous donne un nombre de feux Ça ne nous donne pas exactement la population, parce que dans le feu, combien il y a de personnes ? Alors ça, c'est un problème qui a beaucoup occupé les historiens, les démographes. Alors aujourd'hui, on est arrivé à un consensus pour dire que, grosso modo, un feu comportait en moyenne cinq membres. Voilà, donc c'est comme ça qu'on calcule démographiquement la population de ces paroisses du royaume. à cette époque. C'est une moyenne, c'est-à-dire qu'il y a des feux où bien sûr on était plus nombreux, des feux où on était moins. Mais il ne faut pas oublier que même si la natalité est sans doute très élevée, la mortalité l'est également, et la mortalité infantile. Donc il ne faut pas s'imaginer des familles toujours pléthorique. Et en réalité, c'était très variable. Donc en tout cas, vers 1328, ce genre de données nous permet d'avoir des idées de population. On estime que la population française doit tourner autour de 15 à 20 millions d'habitants. Paris, 200 000 habitants. et puis ensuite des campagnes qui sont alors tout de même très peuplées, parce qu'on est avant la peste et on est à une période de maximum démographique que parfois on ne rejoindra que difficilement au XVIIIe siècle, dans les campagnes. C'est une unité démographique aussi ce feu.
Xavier Mauduit
Et alors, nous correspondons ici avec notre idée de feu comme foyer, comme regroupement. Cinq personnes en moyenne, c'est plusieurs générations. On imagine il y a quelques enfants, il y a un couple et puis il y a peut-être les grands-parents qui sont toujours dans la maison. Un feu, c'est une habitation ou c'est le foyer qui brûle ? Je vous le dis autrement, est-ce qu'on peut imaginer qu'il y ait dans un bâtiment plus grand Deux foyers, par exemple.
Juliette Dumasie
Oui, tout à fait. En ville, comme le disait Aurélie, progressivement, il va y avoir des bâtiments avec des étages et plusieurs familles différentes, non apparentées, qui peuvent habiter dans une maison qui est divisée en plusieurs foyers, du coup. Mais ça, c'est en ville. Bon, à la campagne, en général, on a vraiment dans une maison, on a une famille. Alors, effectivement, vous avez la famille Souche. C'est là où il y a plusieurs générations et notamment les grands-parents. Et ça se voit beaucoup dans ces régions où, comme je le disais, il y a cette pratique de l'héritage à un héritier unique. Et donc, ça permet en fait aux grands-parents de rester présents. Et puis, le fils reprend les rênes du feu, du foyer, il y a ses enfants. Alors les frères et sœurs ont le droit de rester, de l'héritier, mais il ne faut pas qu'ils se marient. Parce qu'on ne pourrait pas nourrir, l'objectif c'est toujours de, on est rationné par ses capacités, et donc ils peuvent rester, mais à condition de ne pas se marier, ou alors, et bien, ils vont vivre ailleurs.
Xavier Mauduit
Mais ils vivent comment ces gens-là ? La maison, c'est plusieurs pièces, une pièce pour tout le monde. J'ai bien compris qu'il y avait des étages qui apparaissaient à un moment, mais si on est dans cette maison telle que nous pouvons l'imaginer, avec ce feu au sens de foyer qui brûle, central, et non pas contre un mur, sauf s'il y a des étages, on a une seule pièce.
Aurélie Chantran
Alors c'est un peu difficile à dire parce qu'on n'a pas toujours de traces de la façon dont est l'organisation intérieure si c'est des petites cloisons. Mais ce qu'on peut voir c'est qu'on a très certainement dans ces maisons de plein pied, donc là vraiment la maison typique, en effet une pièce principale Et c'est pareil, il y a aussi une évolution qui va se faire dans le courant du Moyen-Âge, qui commence un peu dans les châteaux et qui ensuite va se répandre aux villes puis aux campagnes, qui est la spécialisation des espaces. D'abord, on a ce foyer autour duquel on fait absolument tout. On y mange, on y dort, on y fait la cuisine, on y fait le petit artisanat en hiver quand le soir tombe assez tôt. Mais progressivement, on va avoir les pièces qui se spécialisent. Par exemple, la cuisine, c'est quelque chose qui arrive assez tard. Le fait d'avoir une pièce dédiée à la cuisine, même dans les châteaux ou dans les abbayes, on les retrouve en fait... C'est un lieu qui va être dédié assez tardivement, vraiment uniquement à cette occupation-là. Pareil dans les villes, où on a un foyer qui sert à peu près à tout. Et puis progressivement, on va avoir des foyers un foyer qui est plus là pour se chauffer et pour éclairer la pièce et un autre qui va être dédié peut-être un peu plus à la cuisine.
Xavier Mauduit
L'archéologue que vous êtes arrive à identifier à l'intérieur d'un espace, disons que c'est une seule pièce, nous n'avons pas encore ces espaces spécialisés. S'il y a des endroits destinés plutôt à dormir, tels endroits destinés plutôt à préparer la nourriture et puis un peu d'artisanat ici, ça laisse des traces tout cela ?
Aurélie Chantran
Alors ça laisse les traces surtout des outils qu'on va pouvoir trouver dans les différents espaces et encore une fois alors l'accident est très pratique pour nos autres archéologues même si c'est des drames mais quand par exemple une maison brûle et que du coup tout y reste en place ça permet d'avoir un instantané mais la plupart du temps les gens quand ils quittent un lieu ils partent avec leurs affaires donc on les retrouve pas forcément si ce n'est dans les poubelles qui sont dans un coin du jardin ou ce genre de choses là. Mais quand on a des accidents comme ça qui permettent d'avoir tout sur place, on peut justement déterminer un peu plus facilement. Autour du foyer par exemple, on va retrouver ce petit artisanat dont je parlais tout à l'heure, ainsi que des outils culinaires, etc. Après dans d'autres pièces, on va pouvoir éventuellement retrouver d'autres choses. Il y a un exemple assez célèbre qui est une maison à Dracique que Jean-Marie Peset a présentée. dans laquelle justement on a eu un incendie et on sait qu'il y avait un étage parce qu'il y a un endroit où il y a vraiment des tas de grains qui ont été carbonisés donc on sait qu'il y avait un endroit où au-dessus était conservé le grain et qu'ensuite il s'est effondré et ensuite autour du foyer on a retrouvé des petites choses qui permettent de savoir ce qu'on y faisait dans la vie quotidienne.
Xavier Mauduit
Oui, parce que vraiment, c'est la volonté de savoir un peu ces éléments de la vie quotidienne, mais qui ne laissent pas de traces particulièrement. Dans les châteaux, nous avons des espaces que l'on identifie avec les pierres, mais dans ce petit foyer domestique où il n'y a qu'une seule pièce, c'est vrai que savoir où les gens dormaient, c'est quelque chose de très difficile. Là, comment ça s'identifie ?
Aurélie Chantran
Même l'idée de chambre, en fait, même dans les milieux héritaires jusqu'à la fin du Moyen-Âge, c'est assez flou. Donc ça montre qu'on n'a pas forcément un espace dédié au repos, ou si c'est le cas, en tout cas, il n'est pas démarqué de façon très prégnante. Et justement, peut-être aussi qu'on a besoin de se chauffer, donc voilà, si on a un foyer, on va plutôt se regrouper autour du foyer. Par exemple, je pense à l'hôtel de Bourgogne à Paris. On sait qu'il y a la chambre qui est encore visitable. C'est la tour Jean Sempeur qui se visite à Paris. Il y a un endroit qui est censé être la chambre, mais c'est un espace dans lequel on reçoit, on mange, etc. Il faut sortir de cette idée que l'endroit où on dort, c'est un endroit spécialisé pendant une grande majorité du Moyen-Âge. Ce n'est pas forcément le cas.
Xavier Mauduit
Au coin du feu, histoire de foyers médiévaux dans le cours de l'histoire sur France Culture.
Narrator/Voice Actor
Nous voici à la veillée dans une maison de Basse-Bretagne. Imaginez la faible lueur des flammes du foyer qui joue avec les ombres. Dehors, c'est la nuit d'hiver, le vent, le froid, la neige. Les flocons viennent se coller aux vitres des fenêtres Il ne fait pas bon être dehors. Les loups rôdent, les fées, les lutins, les sorcières et les sorciers ne sont pas loin.
Xavier Mauduit
Hommes et femmes du village se sont réunis pour écouter des contes et des chansons. Serrés auprès de l'âtre sous le manteau noir de la cheminée, Hommes et femmes sont assis face à face. Les hommes fument, boivent du cidre. Les femmes filent la quenouille.
Narrator/Voice Actor
Les jeunes chuchotent entre eux.
Xavier Mauduit
Cette veillée, c'est la seule distraction des longues soirées d'hiver.
Aurélie Chantran
Chut !
Narrator/Voice Actor
Un homme va chanter.
Juliette Dumasie
France Culture, le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Chant/Poetry Voice
Durant les longs soirs de l'hiver, Ô laïcs, ô laïcs, Durant les longs soirs de l'hiver, Il fait bon goûter et chanter. Lorsqu'au-dehors hurle le vent, oh la vie qu'a la vie Lorsqu'au-dehors hurle le vent et que les ardoises craquent Quand.
Juliette Dumasie
Il.
Chant/Poetry Voice
Y a du cidre à boire, oh la vie Quand il y a du cidre à boire Et de la joie en tous les coeurs Quand il y a de jolies filles Oh laïque, oh laïque Quand il y a des jolies filles Avec de forts regards du pays.
Aurélie Chantran
De.
Chant/Poetry Voice
Temps en temps dans le lit clos Oh laïc, oh laïc Dans le lit clos la voix de mère grand Se fait entendre Plus belle que le soleil d'or, Oh laïque, oh laïque, Plus belle que le soleil d'or, Se rabraissent votre mer grande.
Xavier Mauduit
Nous étions en Basse-Bretagne, Bressizelle, dans une émission réalisée par Thomas Beau, fier représentant effectivement de la Bretagne avec à la technique Éric Perruchot-Triboulay et Nicolas Delmas dans le cours de l'histoire. Nous évoquons aujourd'hui cette notion de feu, de foyer. Juliette Dumasie, vous nous avez bien expliqué le rapport que le pouvoir pouvait avoir avec la notion de feu, d'où l'impôt, le foyage. Mais les gens eux-mêmes, quel rapport avaient-ils avec l'idée de feu, de foyer ? Quelque chose de très fort et de très symbolique. Vous avez évoqué la figure d'ailleurs patriarcale du chef de feu.
Juliette Dumasie
Oui, mais justement, là, vous mettiez en avant les deux réalités, le feu réalité matérielle et le feu réalité sociale. Mais pour les gens de l'époque, évidemment, ça ne fait qu'un. Et pour eux, il n'y a aucune séparation. Et on le voit très bien, par exemple, dans le fameux village de Montailloux. Montailloux, c'est un village où il y avait des hérétiques, des cathares, au début du XIVe siècle, qui ont été poursuivis par l'Inquisition. Et on a conservé les interrogatoires de ces paysans. Et ça a donné le très beau livre d'Emmanuel Le Roi Ladurie, Montailloux, village occitan, qui a exploité ces interrogatoires, qui n'ont pas été faits sous la torture. Ils ne sont pas forcément très bien traités, ces pauvres paysans. Mais bon, on les interroge en tout cas beaucoup sur leur croyance, leur vie quotidienne. C'est vraiment une mine d'or ce texte et Emmanuel Le Roy Ladurie en a fait un ouvrage magnifique qui se lit d'ailleurs comme un roman sur la vie de ces paysans. Ces paysans, à un moment donné, ils ont peur d'être condamnés. Notamment, il y a la condamnation qui apparemment est la plus terrible, c'est que quand quelqu'un est reconnu d'hérésie, on va détruire sa maison. Il va en prison, il va être poursuivi. Mais surtout, on va détruire sa maison. Et ça, ils en parlent entre les paysans. Et à un moment donné, il y en a un qui dit à une femme, si tu avoues que tu es Qatar, ta maison va être détruite. Et il dit, tu éteindras le feu de ta maison. Et donc, c'est assez extraordinaire. Ça dit bien que pour les gens, la maison est un être vivant. Le feu est un être vivant. D'ailleurs, il y a les flammes du feu. Et leur maison, c'est finalement ce qui leur appartient et ce qu'ils se transmettent de génération en génération, ce qui permet à la famille de survivre au-delà de la mort de ses membres. Et pour eux, c'est essentiel. Donc, c'est plus important que de sauver sa propre vie. Ce qui est important, c'est d'assurer la vie, la survie de cette maison au fil des générations. Et voilà, c'est quelque chose qui est absolument fondamental. On ne doit pas non plus vendre les terres de la maison, parce que ce serait la promettre, in fine, à morcellement, à la disparition. Il y a une autre expression d'ailleurs qu'emploient les habitants de Montailloux, c'est qu'ils parlent de l'astre de la maison. Alors là, on est dans le feu, l'astre, vous voyez, ça ouvre vers l'univers.
Xavier Mauduit
Ah oui, parce qu'éteindre le feu par condamnation, c'est vraiment éliminer les gens. Et leur sentence est irrévocable à ce moment-là. Mais le feu lui-même est porteur de tous ces symboles. Mais moi, j'avais bien entendu la maîtrise du feu, cette connaissance de faire du feu. Et Aurélie Chantran, nous l'avons tous vécu au moment d'allumer un feu. souvent l'aventure, ça prend, ça prend pas, c'est compliqué, ça fait beaucoup de fumée. Nous avons une cheminée, la fumée sort de la cheminée. Cette grande maîtrise du feu par le passé, ça signifie aussi une grande maîtrise des essences, utiliser du bois, de bien savoir tout cela. Et ça, c'est vraiment ce que peut nous montrer aussi l'archéologie, au sens où on voit que le foyer est bien délimité, que les gens ne sont pas asphyxiés à l'intérieur de leur maison et que la maison elle-même ne brûle pas.
Narrator/Voice Actor
Enfin, pas toujours.
Aurélie Chantran
La plupart du temps, non. Mais oui, d'ailleurs, il y a une expression qui montre bien qu'il y a une connaissance du type de bois utilisé, c'est faire feu de tout bois. Si on fait feu de tout bois, c'est qu'on n'a pas le choix et qu'on prend n'importe quoi ce qui nous passe sous la main. Ce que nous, on a tendance à faire parce que voilà, c'est en effet, on a une cheminée et qu'on n'a pas forcément besoin pour se chauffer, que ça dure absolument toute la journée. Mais en effet, en fonction des essences qu'on utilise, de la période à laquelle on ramasse le bois, de si on la laissait bien sécher ou pas. Et surtout si on a les moyens de le faire ou pas. On n'a évidemment pas le même feu. Déjà le fait qu'il prenne bien, vous l'avez dit, c'est important. C'est d'autant plus important quand on n'a pas de briquet ni d'allumette. Et qu'on doit allumer le feu avec un briquet en acier sur du silex. C'est le cas au Moyen-Âge. Donc voilà, on a quand même besoin de savoir maîtriser ce bois. Mais c'est quelque chose qui se fait encore une fois. C'est quotidien, donc c'est quelque chose qu'on sait appréhender dès l'enfance.
Xavier Mauduit
C'est-à-dire qu'au-delà du foyer même, au sens, le petit espace où il y a le feu, l'archéologue peut trouver tous ces éléments. Alors, je ne sais pas si on retrouve des briquets, mais on voit que le feu sert à tout parce qu'il y a la cuisine. D'ailleurs, j'aimerais bien savoir s'il maîtrisait certains bois pour cuisiner d'autres bois, pour se chauffer, s'il y avait cette connaissance-là. C'est très difficile à savoir, mais le feu est omniprésent, en fait, sur le site.
Aurélie Chantran
Oui, alors il est omniprésent encore une fois quand on le trouve et quand en effet on est capable de le trouver. Et même si on ne le trouve pas, parfois dans les fosses, donc dans les poubelles, on va retrouver les restes des foyers puisque vous vous doutez bien que si on fait du feu tous les jours au même endroit, il faut récurer régulièrement sinon on a une montagne de cendres absolument phénoménale. Donc on a aussi ce qu'on appelle ça des cendriers, donc des endroits où on rejette les cendres de la maison qui sont le même endroit où on jette les déchets. mais qui permettent en effet de voir qu'il y a quand même une masse considérable de cendres. Là-dedans, on est capable quand même de déterminer les essences. Il y a une spécialité de l'archéologie, l'archéobotanique, qui est capable de, en regardant au microscope du charbon de bois ou même à la loupe binoculaire, de déterminer à quelle bois ces restes appartiennent. Donc encore une fois, quand c'est carbonisé, c'est conservé. C'est pour ça qu'on aime bien le feu en archéologie. Donc on peut savoir approximativement, mais ça, ça varie beaucoup des régions et il y a encore des études qui sont en cours. On ne peut pas encore faire de synthèse sur quelles bois sont utilisées, s'il y a des spécificités pour certains types d'activités ou pas.
Xavier Mauduit
Voilà. Oui, parce qu'on sait bien que le chêne, c'est excellent pour se chauffer. Il y a d'autres bois, c'est beaucoup plus compliqué. Les résineux, c'est terrible avec une grande connaissance du feu, mais aussi des superstitions liées au feu.
Narrator Reading Montailloux Excerpt
A Montailloux, la maison a son astre, sa bonne fortune, à laquelle les décédés participent encore. On sauvegarde cet astre et cette fortune en conservant dans la maison des fragments d'ongles et de cheveux du chef de famille mort. Cheveux et ongles, dans la mesure où ils continuent à pousser après le décès, sont porteurs d'énergie vitale, spécialement intense. Grâce à l'usage de ce rite, la maison se pénètre de certaines qualités magiques de la personne. Elle se montre capable de rétrocéder ensuite celle-ci à d'autres personnes du lignage. Les théories sur le corps durable des rois, liées lui-même à la continuité de la maison royale, s'appliquent également au cadavre du chef de famille de Montailloux, dont quelques fragments ont utilisé à entretenir la permanence charnelle du lignage et le maintien du feu sacré de la Domus.
Xavier Mauduit
Thomas Beau qui nous lisait un extrait de Montailloux, village occitan, l'ouvrage d'Emmanuel Leroy Ladurie paru en 1975, Juliette Dumasie. Il y a ici tellement de choses qui nous étonnent toujours, mais le fait de conserver les ongles, les cheveux, avec la place du chef de famille, du chef de feu en fait. Donc beaucoup de superstitions.
Juliette Dumasie
Oui, beaucoup de superstitions, pas très chrétiennes, il faut dire. Mais bon, alors c'est le cas à Montailloux, mais c'est sans doute le cas aussi dans beaucoup d'autres villages. Même si Montailloux est en plus Qatar, donc c'est un peu particulier. Mais il y a des superstitions comme ça. Alors, un peu cachées et puis tolérées par l'Église, tant que ça ne va pas trop loin contre le dogme, c'est accepté. Mais ce que je voudrais souligner, c'est que ce ne sont des superstitions qui ne sont pas propres aux paysans. C'est-à-dire qu'en fait, cette idée que La famille, le feu va perturber au-delà de ses membres sur des générations et des générations. On la retrouve dans tous les milieux sociaux. Alors, chez les nobles, c'est l'idée du lignage. Et finalement, les nobles ont aussi tout un savoir-faire pour réussir à durer dans le temps, à transmettre l'ensemble des biens, les titres, bien sûr, à l'aîné. Et de cette manière, les lignages finalement, sont victorieux face à la mort. Mais c'est la même chose, donc, avec le chef de famille dans les campagnes. Et puis, on pourrait aussi parler de ce qui se passe en ville. Alors, dans les villes italiennes, par exemple, c'est vraiment là le lieu des affaires, de la bourgeoisie. Donc, on est dans un tout autre univers qu'à Montaïu. Mais il y a aussi des pratiques assez frappantes. Par exemple, ça, ça avait été étudié par Christiane Clapiche-Zuber dans un ouvrage qui s'appelle La maison et le nom. Et elle raconte que ces familles, d'abord, ont le souci de garder la mémoire de la famille. Ça, c'est très important. Et pour cela, elles écrivent des livres de famille, ou ricordanze, en italien, dans lesquels on raconte l'histoire de la famille, c'est-à-dire les mariages, les naissances, les décès. On parle aussi des affaires, des maisons qu'on a possédées, des alliés de la famille ou bien, au contraire, des ennemis. Et ces mémoires, on les transmet de père en fils afin de garder la mémoire et que les fils puissent finalement bien prendre en main le feu. Et autre chose aussi, toujours dans ces familles italiennes, on a une pratique assez curieuse qui est parfois de donner comme prénom à un nouveau-né le prénom d'un ancêtre dont parfois on ne sait rien. Donc il ne s'agit pas... Et d'ailleurs l'expression que les Italiens emploient c'est j'ai refait Alessandro, par exemple, en parlant du nouveau-né à qui on a donné le prénom Alessandro d'un ancêtre, et on dit j'ai refait Alessandro. Alors nous on se dit c'est bizarre, est-ce qu'il y a de la réincarnation là-dedans ? Non pas du tout, on est quand même dans un contexte chrétien, donc c'est pas ça. Mais c'est plutôt qu'il y a l'idée que tous ces prénoms d'ancêtres ou d'anciens forment comme un peu une richesse pour la famille et que tous ces prénoms sont un peu comme des stocks de richesses que l'on veut faire perdurer au fil des générations et qui permettent de garder cette espèce de patrimoine symbolique de la maison complet et qu'on se transmet comme ça, comme des forces aussi accumulées par tous les ancêtres qui nous ont précédés et on reprend le flambeau. Et le flambeau, C'est le feu.
Xavier Mauduit
C'est magique. Avec, pour les aristocrates, la volonté d'exposer le feu, mais cette fois-ci au sens concret de cheminée, de manière ostentatoire. On le sait bien, dans les châteaux, les grandes cheminées où on brûle des trous entiers, parce que le feu, ça participe aussi de cette histoire-là. Et le flambeau est tendu de génération en génération. D'ailleurs, le moment de l'apparition de la cheminée, c'est quoi ? Quatorzième siècle ? On va dire que ça se développe l'idée d'étage, de cheminée ?
Aurélie Chantran
Alors c'est vraiment, ça dépend des contextes. Dans les châteaux, c'est à partir du XIe, XIIe siècle, donc très tôt, quasiment en même temps que les châteaux de pierre tels qu'on les connaît. Dans les villes, c'est à partir du XIIIe siècle et c'est que dans les campagnes où en fait c'est beaucoup plus tard. Mais donc la cheminée en effet dans le château, au départ elle est relativement modeste, mais bon c'est déjà un ouvrage conséquent. Et puis progressivement, en effet, elle va devenir cette grande cheminée ostentatoire qu'on s'imagine, mais qui finalement est plus rattachée à la Renaissance, c'est-à-dire vraiment à la toute fin du Moyen-Âge, la vie de cour très ostentatoire qu'on retrouve à la fin du Moyen-Âge. Avant ça, elle est relativement modeste. On n'a pas des cheminées immenses, si ce n'est pour la cuisine ou pour le coup, ce n'est pas forcément d'ailleurs des cheminées. Ça peut être parfois des foyers qui sont centraux, étonnamment, mais dans une pièce dédiée à la cuisine dans les châteaux.
Xavier Mauduit
Ce qui signifie que ça y est, nous avons notre pièce dédiée à la cuisine parce que l'idée de cuisiner, ça oblige à chauffer. Et donc pour chauffer, il faut du feu. Dans une chaumière ordinaire, on utilise le même foyer pour tout faire. On se chauffe, ça éclaire un petit peu, mais quand même, c'est pas la plus grosse des lumières. Pour l'artisanat, ça doit faire un peu mal aux yeux. Et en tout cas, on a le feu pour tout faire. Là, dans le château, on peut voir à un moment la cheminée apparaître comme un élément spécifique pour la cuisine.
Aurélie Chantran
En fait on se rend compte que c'est surtout dans les habitats collectifs, donc les châteaux et les abbayes. Également dans les milieux un peu élitaires en ville, donc dans les grandes maisons de ville. Mais on a en effet dans les châteaux cette pièce dédiée à la cuisine qui est forcément importante parce que la population d'un château c'est pas juste le seigneur et sa famille, c'est aussi la soldatesque, la domesticité, etc. Donc il y a quand même une population, encore une fois d'un château à l'autre ça va être des proportions différentes. mais toujours cette population qui est variée et nombreuse. Et donc c'est pour ça qu'on a là la nécessité d'avoir vraiment une pièce dans laquelle il est pratique de pouvoir circuler, dans laquelle on a un foyer suffisamment grand pour faire plusieurs cuissons simultanées. Et donc c'est pour ça qu'on va retrouver soit ces grandes sols foyers qu'on retrouve à la fin du Moyen-Âge, donc c'est des espèces de foyers centraux, mais bien aménagés, généralement carrés, dans une pièce dédiée. qui va la plupart du temps être surmontée d'une voûte avec une cheminée intégrée en fait, pour l'évacuation des cheminées. Faut s'imaginer quand même que quand du coup on est cuisinier spécialisé, parce que du coup ça va aussi avec la spécialisation d'un métier et de tout un corps de métier qui va avec, ça veut dire passer toute la journée à côté du feu, à côté de cette fumée, etc. Donc voilà, c'est...
Xavier Mauduit
Eux aussi, quand ils reprenaient le RER, ça sentait particulièrement fort. C'est pareil, dans une chaumière aussi, pour cuisiner, il faut quelques ustensiles. On va réfléchir à ces outils. Ces outils comme un inventaire avec un fablio du XIIIe siècle.
Laloum
Il faut avoir maison, la grange et la cabane. En l'une met son foin, en l'autre la litière et la troisième habite pour que rien ne lui manque. et le blé au grenier, et la bûche au bûcher, et le bacon à la poutre qu'on mange les jours de fête. Qu'il n'aille chercher vin, mais chaque jour au matin s'en aille à la fontaine pour une cruche pleine. Il peut en boire beaucoup sans être enivré, car l'homme qui s'enivre est vite sur la paille. Il faut avoir des fèves, des choux et des raves, des os et des poireaux, des cives et des oignons, la crémaillère en fer, la lampe pour l'hiver et le pot et la louche pour la soupe qui boue, le grill et le crochet, pour extraire du pot la viande une fois cuite sans se brûler ni échauder. Tenaille et soufflet, pour bien faire le feu, mortier, petit moulin, grand et petit pilon.
Xavier Mauduit
Laloum qui nous lisait cet extrait d'un fablio du XIIIe siècle de l'outillement au vilain ou l'inventaire sans raton laveur. Juliette Dumasie, vous nous l'avez dit, un foyer au sens de regroupement, un feu, c'est cinq personnes, il faut les nourrir ces cinq personnes. Et c'est la préoccupation de l'existence même, de se nourrir. Alors il y a les mois où c'est un peu plus simple que d'autres mois où c'est beaucoup plus difficile. Et cette évocation là, XIIIe siècle, montre qu'il y a vraiment toute la réflexion sur il faut conserver le jambon, il faut avoir quelques outils pour pouvoir faire à manger.
Juliette Dumasie
Oui, et puis il faut publier que la maison dans les campagnes, c'est aussi la maison des animaux. C'est-à-dire qu'on a dans plusieurs régions des maisons où il y a un espace dédié aux animaux, mais à l'intérieur de la maison. Il y a une séparation, parfois une simple cloison en bois qui va séparer. l'habitat des humains et l'habitat des animaux. Ou parfois il y a l'étage, c'est-à-dire que les animaux sont en bas et les membres de la famille habitent l'étage au-dessus. Ils sont chauffés aussi grâce à la chaleur animale. Donc il y a cet aspect-là. Oui et puis c'est tout aussi un savoir-faire de gestion effectivement dans les campagnes. On a une époque où il n'y a pas beaucoup d'engrais où les rendements sont quand même assez faibles. Et donc il faut arriver à bien gérer toutes ces terres que l'on a pour nourrir la famille. Comme je le disais, dans certains cas, on était contraint de transmettre l'ensemble de ses familles et d'exclure les cadets parce qu'on ne pouvait pas abriter tout le monde. Donc c'est toute une gestion des terres alors qu'on voit dans des sources qui décrivent les propriétés foncières. Alors soit des sources fiscales où justement on recense l'ensemble des biens d'une famille pour savoir combien elle devra payer d'impôts, ou bien des sources sénioriales où là on s'intéresse plus aux terres que les paysans possèdent et pour lesquelles ils doivent payer une redevance au seigneur. Donc il y a tout un ensemble de savoirs, de contraintes à tenir pour une famille paysanne pour arriver à se nourrir.
Xavier Mauduit
On trouve des inventaires à prédécès, en tout cas quelque chose de similaire à ce moment-là, qui ferait la liste de tous les biens dans la maison et qui nous permettrait de connaître les meubles. Parce que c'est le problème, notre maison, elle n'a pas de meubles. Comme vous l'avez dit tout à l'heure, au Rue Lichantran, quand on déménage, on emporte ses meubles, on laisse rien.
Juliette Dumasie
Oui, alors dans les documents fiscaux, on n'a pas forcément l'inventaire du mobilier. C'est assez rare parce qu'en fait, il n'est pas taxé. On va taxer plutôt en général l'immobilier, éventuellement le bétail. On a parfois des mentions là-dessus. Et les inventaires après décès, oui, alors ça peut être utile, mais on n'en fait pas souvent pour les paysans. Donc on en fait plus pour, effectivement, chez les élites, où là, on va pouvoir avoir un inventaire. Mais on n'a pas toujours des sources très précises, finalement, sur tout ce mobilier. Et donc, il y a l'archéologie, il y a les sources de, comme on le disait, un poème, un fablio, qui mettent en scène ce genre de choses. Et on a aussi les enluminures. Je pense par exemple au Très riche d'or de Béry où vous avez la représentation de très beaux feux. L'un dans un château du duc de Béry qui donne un banquet et donc on a une cheminée monumentale avec un beau feu à l'intérieur. Là on est au début du XVe siècle. Et puis il y a une scène aussi, toujours dans ces mêmes trérisseurs, à la campagne où on voit des paysans dans une petite chaumière qui se chauffent les pieds au coin du feu. Et le feu c'est une réalité à la fois pour les grands, les nobles, et puis pour les gens du peuple.
Xavier Mauduit
Que dit l'archéologie sur la présence des animaux, sur l'occupation même de cet espace autour du feu ?
Aurélie Chantran
Alors là, encore une fois, ça dépend vraiment, et Juliette l'a dit, des régions et des habitudes, des façons d'habiter. On va dire que plus on va dans le Nord, plus on a peut-être une tendance à avoir des grands espaces, en effet, avec une étable. On peut le savoir, la présence des animaux, grâce à... en étudiant, en fait, dans les sols, s'il y a beaucoup de... de phosphate qui sont liés, en fait, à l'éjection animale. Donc voilà, ça permet de connaître les zones où on a du pâturage. Encore une fois, il arrive aussi qu'il y ait des incendies. qui permettent de savoir qu'est-ce qui se trouvait à un instant T à un endroit. Et donc dans ces cas-là c'est arrivé par exemple qu'on puisse reconnaître la présence d'animaux parce qu'on a retrouvé un squelette carbonisé de bétail à l'intérieur d'un grand espace où d'un côté on a la maison habitée et de l'autre les tables. Donc voilà on peut le déterminer mais encore une fois vraiment là ça dépend à la fois des régions et des périodes donc il y a vraiment un panel en fait de possibilités assez large.
Xavier Mauduit
Oui parce que faudrait pas imaginer des animaux qui se baladent au milieu des humains au sens où le cochon n'est pas là lui aussi assis en train de se chauffer les pieds auprès du foyer. Il y a des séparations, il y a des éléments qui nous permettent de savoir qu'ils sont là et qu'ils sont vraiment là au moment de cuisiner.
Yves Audiard
La recette de viande, alors à présent.
Xavier Mauduit
Le rôti de porc, sauce cameline. Alors les ingrédients rapidement.
Yves Audiard
La carotte, l'oignon, l'ail, le pain grillé séché pour lier la sauce, du beurre. Et puis alors quatre épices. La cannelle, du clou de girofle, le gingembre et la cardamone. Et un petit peu de vinaigre de vin. Toujours beaucoup d'épices dans ces recettes médiévales.
Juliette Dumasie
Vous avez été obligé de les adapter un petit peu.
Yves Audiard
Oui, car si je faisais les recettes comme on les donne, ce serait immangeable. J'ai été obligé de couper par quatre les doses d'épices, car nos palais ne sont plus habitués à ces choses très fortes. On va émincer l'oignon. Dans le médiéval, énormément d'oignons et d'ail.
Xavier Mauduit
Nous étions en 1988 avec Yves Audiard, cuisinier. Aurélie Chantrand, nous mettons ici peu à peu entre l'odeur de la fumée et puis l'oignon et l'ail, notre conception d'une histoire de l'odorat qui s'écrit ici au Moyen-Âge. C'est vrai, il fallait être résistant. Et puis ça permet à la recherche du feu d'évoquer comment vous, archéologue, vous identifiez le feu là où on ne l'attendrait pas. Mais l'idée est géniale, c'est de regarder ce qui sert à faire la cuisine.
Aurélie Chantran
Absolument, oui. Mais d'ailleurs c'est très amusant que vous ayez précisément passé un extrait avec une préparation de sauce cameline puisque il y a deux semaines encore j'étais avec mon ami et collègue Fabien Muller qui est spécialiste justement de la réadaptation des recettes médiévales et nous avons fait des expérimentations autour de la sauce cameline, notamment avec de la sauce cameline pour essayer de comprendre l'utilisation du pain. Parce que justement dans cette cuisine et dans cette utilisation du feu, il y a plein de traces qui sont visibles et qui restent dans le temps. Encore une fois, le feu c'est génial ! ça laisse plein de traces. Quand c'est brûlé, ça laisse plein de traces. Donc tout ce qui brûle au fond d'un pot, quand vous oubliez votre casserole sur le feu, ça laisse une grosse croûte noire. Et bien quand on a des pots qui sont restés sur le feu longtemps, en plus c'est pas de linox et donc c'est pas facile à nettoyer, enfin pas aussi facile à nettoyer que ce qu'on a aujourd'hui, En fait c'est pareil, on a des choses qui restent, qui sont carbonisées à l'intérieur et ça c'est quelque chose qu'on peut étudier en tant qu'archéologue. Les restes alimentaires à l'intérieur des vaisselles et également les traces à l'extérieur, c'est quelque chose que je fais dans mes recherches justement, d'étudier les traces de cuisson pour essayer de comprendre quel cuisson était utilisé en fonction des périodes et des contextes à travers l'étude de ces traces. Et ça nécessite d'expérimenter, c'est pour ça que je parlais du feu de bois qu'on peut sentir. et donc de tester des hypothèses, mais également de provoquer certaines traces, un peu comme on le ferait avec la police scientifique, c'est-à-dire on teste plusieurs choses pour voir si les traces correspondent à ce qu'on a en contexte archéologique. C'est ça la tracéologie, c'est l'étude des traces.
Xavier Mauduit
L'étude des traces et dans cette étude des traces là, Juliette Dumasie, il y a toutes ces traces écrites parce que le Moyen-Âge a produit énormément de documents alors on aimerait toujours plus de précisions mais ces foyers maintenant sont identifiés c'est par leur grande diversité en fait qu'on est surpris de cinq individus, parfois plus. La notion de maison, de feu au Moyen-Âge est une notion très complexe. Mais vous, encore historienne, vous utilisez plutôt la notion de feu que de maison. C'est plus pertinent. La notion de maison, l'habitat, ça ne dit pas grand-chose.
Juliette Dumasie
Oui, le terme de foyer est peut-être celui que l'on comprend le mieux aujourd'hui pour parler du feu, mais c'est vrai que dans les sources, on en parle beaucoup du feu, du chef de feu, et c'est vrai que ce terme est passionnant, parce que comme on l'a vu, il est polysémique et il recouvre bien cette réalité à la fois matérielle et spirituelle, je dirais, et sociale aussi, qu'était le feu. Alors des traces, on en trouve, je parlais tout à l'heure des sources notariales, donc on a des registres de notaires à la fin du Moyen-Âge, qui se multiplient dans toutes les régions, à la campagne comme en ville. Et il y a plusieurs documents qui nous parlent de ces feux. Par exemple les testaments. Alors c'est dans les testaments que justement on voit ces pratiques successorales où on va exclure donc les cadets et les filles de la succession. Alors je précise quand même que les filles, elles reçoivent une dot pour pouvoir se marier. Donc elles vont apporter à leur mari quand elles vont s'installer au foyer, dans le nouveau foyer qui est en général dans la résidence du mari. C'est le cas le plus fréquent. Et puis il y a les cadets qui peuvent ensuite tout de même avoir une destinée. Alors ce qui est très bien pour eux c'est d'épouser une héritière parce qu'il y a des familles où il n'y a pas de garçons. Donc c'est la fille, une des filles qui reste survivante, qui va hériter de tout. Donc ils peuvent épouser une héritière. Ils peuvent aussi partir en ville où ils fonderont un nouveau feu. ils peuvent s'engager aussi dans la prêtrise et par exemple en Aveyron, alors ça se faisait beaucoup d'avoir au moins un fils qui devenait prêtre et dont le rêve était de revenir ensuite dans sa paroisse d'origine pour être prêtre ou la paroisse d'à côté. Mais donc le souhait c'est quand même toujours de revenir au plus près de sa famille. Donc quand on part, quand ses cadets migrent ailleurs, et migrent, c'est pas de gaieté de cœur. Mais la famille non plus, c'est pas de gaieté de cœur qu'elle voit partir ses membres, il ne faudrait pas croire ça. Mais le rêve c'est toujours de revenir. Il ne faut pas oublier qu'on est dans une société où il n'y a pas de sécurité sociale, où il n'y a pas de filet autre que la famille. Et donc c'est ça, la famille c'est le cœur de la vie de chacun, c'est le feu qui brûle malgré toutes les difficultés, qui ne brûle pas dans le sens de l'incendie, mais celui qui permet à ses membres de vivre. Et en cas de coup dur, il n'y a que la famille vers qui on peut se tourner.
Xavier Mauduit
Et c'est important de le souligner, on l'a dit, pour les personnes âgées qui habitent toujours à la maison. On a entendu tout à l'heure, dans cette chanson bretonne, l'évocation de la grand-mère dans son lit clos. Elle est là, dans son lit clos, on l'entend un petit peu parler. Et il y a beaucoup d'imaginaire autour du feu. Mais surtout, et je l'entends bien, que c'est vraiment le cœur de cette réflexion comme une solidarité. C'est là où on se retrouve, c'est la famille. C'est là où on raconte les choses à la veillée. Et c'est là où on prépare le manger. Et notamment, Alors, il va falloir m'expliquer, Aurélie Chantrand, il me faut un peu de vinaigre, un peu de vin rouge, il me faut du verre jus, comment on fait cette sauce caméline ?
Aurélie Chantran
Alors pour la sauce caméline, je ne suis pas l'experte de la recette réadaptée.
Xavier Mauduit
Donc... Vous, vous avez allumé le feu !
Aurélie Chantran
C'est ça, par contre j'allume le feu !
Xavier Mauduit
Avec un briquet à l'ancienne ?
Aurélie Chantran
Non, pour le coup, en fait, c'est des choix à faire quand on expérimente, on ne peut pas forcément répliquer l'ensemble des conditions et ce n'est pas forcément nécessaire. Ce dont on a besoin là, pour le coup, c'est surtout d'avoir un pot à peu près identique à ce qu'on peut retrouver en contexte archéologique, un feu qui fonctionne de la même manière et les ingrédients aussi. Après, qu'on allume le feu avec un briquet moderne ou pas, bon, le briquet actuel c'est beaucoup plus pratique.
Xavier Mauduit
Donc cannelle, gingembre, poivre, vous avez goûté ?
Aurélie Chantran
Ah oui, oui, bien sûr, bien sûr.
Xavier Mauduit
Et alors ?
Aurélie Chantran
C'est très épicé, c'est un peu légèrement acide, très sucré. Donc oui, c'est quelque chose qui, au goût, ne correspond pas forcément particulièrement à nos critères. Mais alors, l'une des particularités de Fabien Muller, c'est qu'il essaie justement d'adapter. Les recettes médiévales, en fait, ne sont pas extrêmement précises sur les quantités d'ingrédients, sur les temps de cuisson, etc. Et donc, on a quand même la liberté, à partir de ces recettes-là, de faire quelque chose de bon et donc d'agréable à notre goût, qui n'est pas forcément le même goût que ceux de l'époque médiévale.
Xavier Mauduit
Il y a aussi beaucoup d'oignon, beaucoup d'ail. On aime beaucoup l'oignon et l'ail, il n'y a absolument aucun problème.
Aurélie Chantran
Alors l'ail, ça m'a étonnée, parce que pour le coup, je ne crois pas que dans la recette qu'on a utilisée, il y avait de l'ail. Mais par contre, oui, il y a du pain. C'était un peu le cœur du sujet, pour cette étude-là en particulier.
Xavier Mauduit
Oui, c'est du pain trempé, en fait, dans cette sauce. Avec, pour vraiment finir, l'idée que ces foyers structurent encore aujourd'hui notre imaginaire. On utilise le mot foyer, on utilise le mot feu. Et même, Juliette Dumasie, quand on se balade, on retrouve en fait ces structures, vous nous l'avez dit, les noms sont les mêmes. Ce système de feu, c'est le même. Et on voit que ce qui a pris le dessus, c'est le bâtiment. On va parler d'une maison, j'habite une maison, on ne dira pas c'est un foyer. Mais il est toujours là, il est toujours présent et ça explique pourquoi il y a encore beaucoup de cheminées, même si elles ne sont plus utilisées, on en a besoin.
Juliette Dumasie
Oui, et puis on a parlé du feu, vraiment l'unité en tant que telle, mais il ne faut pas oublier qu'il est intégré dans des structures sociales. Je le disais, le hameau, le village, il est intégré dans des communautés. Ce feu, il ne vit pas en autarcie, même si, j'ai dit qu'il y avait parfois des tendances. Mais il est intégré dans une communauté et donc c'est la cellule de base, pour reprendre l'expression de Robert Fossier, la cellule de base de la société. Et c'est ce qui donne ensuite la cohérence à ces communautés d'habitants, donc dans les villages, dans les villes, et les paroisses aussi. Donc ces feux sont intégrés dans la société et ils sont en interaction bien sûr avec les feux voisins, avec la communauté dans laquelle ils se trouvent. la paroisse où ils résident. Et ils sont pris aussi dans les raies du pouvoir. On parlait de la fiscalité, mais bien sûr ces feux, ils sont inscrits dans ces rapports de pouvoir. C'est le cœur battant de cette société médiévale.
Xavier Mauduit
Merci vivement à toutes les deux d'être venues faire battre ce cœur, d'être venues au coin du feu dans le cours de l'histoire. C'était à la fois chaleureux et éclairant. Merci beaucoup à toutes les deux. Prochain épisode dans le cours de l'histoire. File dans ta chambre ! Histoire d'une pièce à soi avec Michel Perrault, l'historienne Michel Perrault. On m'a prêté quatre vieux murs pour y loger mes quatre membres Et dans.
Juliette Dumasie
Ce réduit très obscur je voulais installer.
Xavier Mauduit
Ma chambre Pour lui donner un air.
Chant/Poetry Voice
Coquet Je suspendis aux murs en pente.
Xavier Mauduit
Les diplômes que j'ai manqués Et mes décorations absentes Sur une table les photos De celles qui se refusèrent Sur des rayons les inquartos Des livres que je n'ai su faire La chambre par Léo Ferré dans le cours de l'histoire sur France Culture, une émission préparée par Solène Roy, Jeanne Delecroix, Raphaël Laloume, Jeanne Coppet et Mayu Engizyu. Le cours de l'histoire est à écouter, à podcaster, cette émission et toutes les précédentes sur le site internet franceculture.fr et évidemment sur l'appli Radio France.
Podcast : France Culture – Le Cours de l’Histoire
Date : 14 octobre 2025
Host: Xavier Mauduit
Invités :
Cet épisode explore la notion de « foyer » au Moyen Âge, à la fois dans sa dimension matérielle (le lieu où brûle le feu au cœur de la maison) et sa profondeur sociale et symbolique (le foyer comme unité familiale, fiscale, spirituelle, et centre de la vie collective). Les intervenantes dressent un portrait riche de la maison médiévale, déconstruisent les clichés contemporains sur le feu et la cheminée, mettent en lumière la diversité des habitats et dévoilent ses résonances jusqu’à aujourd'hui.
L’émission s’articule autour d’une discussion transdisciplinaire, alternant percées archéologiques, analyses historiques et plongée dans la vie quotidienne à travers anecdotes, textes anciens et reconstitutions.
« Faire feu et lieu, c’est à la fois habiter quelque part, avoir une famille, être partie prenante d’une communauté. À l’inverse, être sans feu ni lieu, c’est être en marge de la société. »
– Juliette Dumasie (06:25)
« Nous avons aujourd’hui un rapport au feu très précautionneux. Pourtant, dans les maisons médiévales, le feu quotidien est parfaitement maîtrisé, même adossé à des murs de torchis. »
– Aurélie Chantran (11:54)
« À partir du Moyen Âge, le feu devient unité fiscale : on impose les impôts sur les feux, on dénombre les feux dans les paroisses, c’est la première photographie démographique qu’on ait. »
– Juliette Dumasie (15:21)
« Si tu avoues être cathare, ta maison va être détruite. Tu éteindras le feu de ta maison. [...] Pour les gens, la maison est un être vivant. Le feu est un être vivant. »
– Juliette Dumasie (29:00)
« Quand on expérimente en archéologie, on essaye de retrouver les traces laissées par la cuisson ou la nourriture brûlée au fond du pot, comme une police scientifique. C’est ça la tracéologie : l’étude des traces. »
– Aurélie Chantran (49:01)
« Le feu c’est un peu l’âme de la maison. C’est là où les membres de la famille se regroupent. C’est là où ils vivent. [...] C’est aussi là où on se transmet la mémoire. »
— Juliette Dumasie (01:45)
« Pendant la grande majorité du Moyen Âge on vit avec la fumée autour de soi, qui assainit aussi la toiture... »
— Aurélie Chantran (03:37)
« On sauvegarde l’astre et cette fortune en conservant dans la maison des fragments d’ongles et de cheveux du chef de famille mort... [Cela] entretient la permanence charnelle du lignage et le maintien du feu sacré de la Domus. »
— Lecteur, extrait Montailloux (34:09–34:59)
« Quand je fais des expérimentations archéologiques, et qu’on fait de la cuisine au feu de bois, je peux vous assurer qu’après, quand je rentre en RER, les gens autour de moi prennent une bonne distance de sécurité. »
— Aurélie Chantran (03:37)
Ce voyage, mené « au coin du feu », fait revivre la complexité et la force du foyer médiéval à travers toutes ses incarnations : lieu matériel, unité symbolique et sociale, cellule fiscale, fil conducteur de la mémoire, creuset de la solidarité familiale, socle d’identité individuelle et collective.
Le feu/l’habitat médiéval « bat au cœur » de notre imaginaire collectif et continue d’irradier dans la langue, les légendes, les formes de sociabilité – et même dans la disposition de nos cheminées éteintes.
« Le feu, c’est le cœur battant de cette société médiévale. »
– Juliette Dumasie (56:14)
Pour approfondir :
Retrouvez l’ouvrage Montailloux, village occitan (E. Le Roy Ladurie) et les travaux de Christiane Klapisch-Zuber sur la famille italienne. Consultez également le site de France Culture et l’appli Radio France pour réécouter l’émission et toutes les références citées.