La Révolution dans son siècle 4/4: La Contre-Révolution
Podcast: Le Cours de l’histoire (France Culture)
Date: 17 octobre 2019
Host: Xavier Mauduit
Invités :
- Jean-Clément Martin (Professeur émérite, historien spécialiste de la Révolution française, auteur de La Nouvelle Histoire de la Révolution française et La Vendée de la mémoire 1800-2018)
- Youn Locard & Florent Groisel (auteurs de la bande dessinée « Révolution », éditions Actes Sud, l’an 2)
Aperçu de l’épisode
Cet épisode clôture la série consacrée à la Révolution française en se penchant sur la notion complexe et trop souvent simplifiée de contre-révolution. En compagnie de l’historien Jean-Clément Martin et des auteurs de la BD « Révolution », Xavier Mauduit explore la diversité des oppositions à la Révolution, l’importance de la mémoire de la violence, la guerre de Vendée, et la façon dont la contre-révolution nourrit aujourd’hui encore réflexion et polémique.
1. Qu’est-ce que la contre-révolution ? Une notion multiple et protéiforme
[04:14 – 08:03]
- Origines et définition :
La contre-révolution n’est pas un simple retour arrière ou un bloc de partisans de l’Ancien Régime. Elle naît très tôt, avant même la Révolution, « dès 1787 » ([05:01] J.-Clément Martin), à travers ceux qui bloquent les réformes de Louis XVI. Le terme « contre-révolutionnaire » précède même « révolutionnaire » (1790). - Pluralité des positions :
- Les royalistes ne forment qu’une minorité véritablement opposée à la Révolution.
- Très vite, tout le monde (ou presque) peut être accusé de contre-révolution, y compris d’anciens révolutionnaires : Robespierre, sans-culottes, girondins…
- « Il n’y a pas un groupe, il n’y a pas un homme jusqu’en 1795 qui n’a pas été taxé de contre-révolution. Robespierre meurt comme ça, les sans-culottes meurent comme ça. » ([06:20] J.-Clément Martin)
- La dynamique de condamnation :
- La Révolution fonctionne comme une machine à désigner ses ennemis, et c’est dans cette dynamique qu’elle génère aussi la violence, et non comme une simple succession de folies meurtrières.
2. La Vendée, cœur brûlant de la contre-révolution ?
[10:12 – 16:01]
- Vendéens et premiers temps de la Révolution :
- D’abord favorables aux idées de 1789 (libertés, égalité, moins d’impôts).
- Opposition massive à la constitution civile du clergé (1791) dans de nombreuses régions – la dimension religieuse est centrale.
- Le soulèvement n’est pas unique à la Vendée mais touche de nombreux territoires à fortes attaches communautaires et religieuses (Bretagne, Alsace, Pays Basque…).
- L’effet multiplicateur de la violence :
- Caractère explosif du soulèvement vendéen en 1793, amplifié par des erreurs stratégiques républicaines, la répression, et des rivalités politiques entre Montagnards et sans-culottes.
- La guerre de Vendée devient une double guerre civile : entre la région et la République mais aussi entre groupes révolutionnaires.
- « La guerre de Vendée, c’est d’abord un règlement de compte absolument terrible entre sans-culottes et montagnards. » ([16:01] J.-Clément Martin)
3. Violence, mémoire et controverse
[16:26 – 24:06]
- La mémoire vive des conflits :
- Le récit de la Révolution reste hanté par l’évocation de la Terreur et des massacres, aussi bien à Paris qu’en Vendée.
- Après 1795, la mémoire de la violence forge la matrice idéologique de la contre-révolution et du rejet récurrent de la Révolution.
- « Sur la Vendée, le travail de deuil n’a jamais été fait. Parce qu’il faudrait aussi admettre qu’il y a eu là, au sein même de la Révolution, des responsabilités au sein des groupes de révolutionnaires en rivalité. Et il faut tout simplement admettre qu’il y a eu là des atrocités qui retombent sur tout le monde. » ([19:43] J.-Clément Martin)
- Absence de reconnaissance :
- Anecdote sur les restes des morts de la bataille du Mans (1793), stockés sans sépulture officielle : symptomatique d’un refus d’affronter la mémoire et de clore le deuil collectif.
4. Récits et représentations : de Balzac à la bande dessinée
[22:45 – 37:05]
- Littérature et stéréotypes :
- Extrait des Chouans (Balzac) : le contre-révolutionnaire y incarne la violence sauvage, tout comme les révolutionnaires, mais selon des imaginaires distincts.
- « Il y a bien là cette confusion romantique entre la sauvagerie paysanne et la contre-révolution. [...] Pour la Vendée, ce qui va rester dans les mémoires, c’est l’attachement religieux, c’est le martyr. » ([24:06] J.-Clément Martin)
- BD ‘Révolution’ : une approche populaire
[32:18 – 45:05]- Les auteurs témoignent des attentes mémorielles autour de la Vendée et des Chouans : « On nous demande souvent de faire ce travail de mémoire, justement... » ([32:21] Youn Locard)
- Leur angle : saisir la complexité, dépasser les ‘grands hommes’, s’intéresser au peuple, éviter les clichés et les stéréotypes véhiculés dans l’iconographie dominante ou la fiction.
- Dialogue permanent entre documentation historique, représentation imagée, plaisir esthétique et références contemporaines (allusion Place Tahrir, Gilets jaunes etc.).
5. La contre-révolution aujourd'hui : réflexions sur l’héritage révolutionnaire
[26:43 – 28:41]
- Persistances idéologiques :
- La contestation de la République, des valeurs démocratiques, trouve racine dans des courants contre-révolutionnaires qui continuent « légitimement » d’interroger l’articulation liberté/égalité/fraternité.
- « La contestation des principes républicains et des principes démocratiques nourris par les penseurs de la contre-révolution continue. […] Ce sont les gens qui ont le mieux pensé les difficultés à articuler liberté et fraternité… » ([26:43] J.-Clément Martin)
- Nécessité du débat :
- Lire les contre-révolutionnaires éclaire aussi les contradictions internes de la Révolution et ses échecs, et nourrit encore le débat contemporain.
6. Exemples, anecdotes, et citations notables
- Sur l’omniprésence de la mémoire :
« Sur la Vendée, le travail de deuil n’a jamais été fait. [...] Il me semblerait logique et souhaitable qu’il y ait au Mans, dans un cimetière, une colonne rappelant que c’est notre guerre civile qui a fait ça. Nous ne le disons pas et nous permettons à ceux qui exploitent ça... »
[19:43] Jean-Clément Martin - Sur la violence et la terreur :
« La guillotine, c’est à... je tiens à le dire, un progrès vers l’humanité. Le bon docteur Guillotin. [...] Maintenant sur la terreur. Le mot terreur va permettre précisément de dire il y a eu des excès révolutionnaires dont tous les autres vont pouvoir dire ce n’est pas de ma faute, c’est la faute de Robespierre... »
[16:59 - 17:00] Jean-Clément Martin - Sur la représentation populaire :
« Ce n’est pas des grands hommes qui font avancer l’histoire, c’est plutôt quelque chose de beaucoup plus compliqué et beaucoup plus global, général. »
[34:13] Florent Groisel - Sur l’empreinte contemporaine :
« On avait fini la BD au moment des Gilets jaunes, mais en fait tout nous sert de... nous on fait feu de tout bois et on va continuer à faire ça. [...] La révolution elle est partout un peu. »
[42:57] Youn Locard
7. Segments et repères chronologiques
- Définition et complexité de la contre-révolution : [04:14 – 08:03]
- Étude de la Vendée et mémoire de la violence : [10:12 – 16:01]
- Récit, mémoire, et littérature : [22:45 – 25:46]
- Actualité, bande dessinée et mémoire collective : [32:18 – 45:41]
- Réflexion sur l’héritage et la pensée contre-révolutionnaire : [26:43 – 28:41]
Conclusion
L’épisode dissèque la notion de contre-révolution en montrant qu’elle ne se résume pas à un affrontement binaire mais habite l’ensemble du siècle révolutionnaire, traverse l’histoire, la mémoire, la littérature, et irrigue aujourd’hui encore la discussion politique et citoyenne. La contre-révolution est, selon l’historien, indispensable pour comprendre la Révolution dans sa pluralité, ses violences, ses échos et ses impasses, mais aussi pour continuer d’alimenter un questionnement vivant sur ce que signifie être républicain ou démocrate.
Autres moments marquants :
- Illustration littéraire avec Victor Hugo (Quatre-vingt-treize) et Balzac (Les Chouans)
- Réflexion sur le traitement médiatique et mémoriel contemporain (exemples extraits JT, BD, jeux vidéo, culture populaire)
- Dialogue fertile entre narrations historiques, artistiques, et la mémoire collective des événements révolutionnaires
Pour aller plus loin :
- La Vendée de la mémoire 1800-2018, Jean-Clément Martin (Perrin)
- « Révolution » (tome 1 : Liberté), Youn Locard & Florent Groisel (Actes Sud, l’an 2)
