Le Cours de l’histoire – "La terre brûle", histoire d’un désastre annoncé
France Culture – 24 octobre 2025
Host : Xavier Mauduit
Invité principal : Sunil Amrith (professeur à Yale, historien spécialiste de l’environnement – auteur de La Terre brûle, 1000 ans d’histoire)
Durée : 9h00-10h00
Bref aperçu du thème
Cet épisode du « Cours de l’histoire » explore l’histoire environnementale sur un millénaire, en partant de transformations agricoles en Chine au XIIIe siècle, jusqu’aux crises environnementales contemporaines. S’appuyant sur l’ouvrage "La Terre brûle, mille ans d’histoire" de Sunil Amrith, le podcast éclaire comment sociétés, choix individuels, systèmes économiques et mouvements de populations ont modifié la planète, combinant récit global et destins individuels. La conversation interroge tournants historiques, paradoxes et espoirs autour de la vigilance écologique, s’arrêtant sur les notions de progrès, de guerre, de migrations et de justice environnementale.
Structure et points clés
Introduction : Le long temps de la catastrophe annoncée
- Ouverture sur la mondialisation environnementale : des transformations du Kenya à Singapour, traversant l’Inde, la Chine, Madère, les États-Unis… (00:08)
- Insistance sur la double temporalité : le temps long de l’histoire humaine et le temps court de l’urgence écologique.
1. Récit personnel et trajectoire de l’historien (01:30–07:18)
- Sunil Amrith raconte son enfance à Singapour, l’évolution rapide de la ville (verticale et horizontale, gain de 25% de territoire de 1960 à 2000), ses racines indiennes et africaines, et la manière dont ses études, initialement centrées sur la politique et la migration, l’ont mené vers l’histoire environnementale.
- Réflexion méthodologique inspirée par Emma Rothschild : mêler micro-histoire (destin individuel) et macro-histoire (systémiques), donner chair à l’histoire environnementale à travers des figures humaines.
- « Au cœur de tous ces changements, il y a des choix humains, des décisions prises par les humains, souvent avec des contraintes très fortes. » — Sunil Amrith (07:04)
2. Les germes du changement : temps long et géographie (07:18–16:29)
- Choix du XIIIe siècle en Chine comme point de départ (08:46) : révolution de la riziculture, importation d’une variété de riz résistant (venue du Vietnam), bouleversement démographique et écologique.
- Impact de l’alimentation sur l’évolution des sociétés : augmentation de la densité urbaine, spécialisation, mais exclusion de populations nomades (13:48).
- « Cette transformation a été profonde, ça a changé les paysages, ça a changé même la manière de vivre des gens. […] Ce prix a été porté par les populations nomades, par les habitants du sud de la Chine, qui ont été marginalisés. » — Sunil Amrith (13:48)
- Fragilité de la sécurité alimentaire à travers les siècles, rien n’est forcément durable (14:47–16:17).
- « Avons peut-être trop confiance, que nous sommes peut-être trop dans une forme de confort par rapport à notre sécurité, à croire qu’elle n’est pas fragile. » — Sunil Amrith (15:48)
3. Comparaisons régionales et contrôle de la nature (16:29–22:14)
- Comparaison Chine/Europe : le blé en Europe, expansion agraire, mécanisation différente ; la riziculture favorise des densités humaines élevées mais dépend d’une gestion fine de l’eau.
- Défi du contrôle de la nature : montée en puissance de l’idée de maîtriser son environnement, d’abord via connaissance fine (manuels agricoles, observation de la mousson), avant d’émerger plus tardivement comme projet totalisant (19:20–20:22).
- La mousson comme clef du commerce et de la migration en Asie du Sud-Est et golfe du Bengale (21:29) : savoir environnemental ancien, mais sociétés en mutation perpétuelle.
- « Les vents de mousson permettent cette migration humaine, et ça, ça existe depuis très longtemps. » — Sunil Amrith (22:18)
4. Expansion européenne, plantations et impacts globaux (25:56–32:44)
- Expansion coloniale vue comme soutenue par une faiblesse européenne initiale (26:06), la nécessité d’accéder aux marchés asiatiques fermés à l’Occident.
- Cas de Madère (28:30) : 1er laboratoire de la plantation sucrière, importation d’esclavage, transformation radicale du paysage, modèle du système de plantation exporté dans les Amériques.
- « La plantation est devenue un modèle... qui cherche à extraire un maximum de ressources en un temps minimal. » — Sunil Amrith (30:29)
- Impacts environnementaux de la plantation et transition pré-industrielle : déforestation, dégradation des terres bien avant l’ère industrialisée.
5. Révolution industrielle, modernité et progrès (32:44–36:46)
- Industrialisation vue comme réseau imbriqué : chemin de fer, charbon, exploitation accrue des ressources planétaires.
- « Ce qui a vraiment accéléré la transformation, c’est l’imbrication de tout. Et le chemin de fer, c’est un excellent exemple. » — Sunil Amrith (32:08)
- La notion de progrès : ambivalente, moteur mais aussi justification de violences et de destructions. L’idéal du progrès, même critiqué en Europe, continuait d’exercer une attraction sur les élites du Sud global, comme l’Inde d’Indira Gandhi.
- « Même ceux qui au départ étaient les victimes du progrès, en quelque sorte, se sont accrochés à cet idéal. » — Sunil Amrith (34:19)
6. Dirigeants et dilemmes : Indira Gandhi (36:46–38:24)
- Indira Gandhi : pionnière de la prise de conscience environnementale, mais aussi confrontée au défi immédiat de nourrir des millions.
- « Elle parlait de biodiversité. Elle n’utilisait pas ce terme-là, mais elle en parlait. » — Sunil Amrith (36:02)
- « La tâche d’assurer les besoins fondamentaux d’un cinquième de l’humanité, sur une ou deux générations seulement. » — Sunil Amrith (36:40)
7. La guerre, l’accélération et l’exception humaine (38:24–41:47)
- Les deux Guerres mondiales comme accélérateurs de destruction et de mutation (création de technologies ayant ensuite des effets ambigus sur la vie et l’environnement).
- « Les guerres mondiales ont été évidemment des moments de destruction massive, destruction humaine mais aussi environnementale. » — Sunil Amrith (39:30)
- L’exception humaine et la "grande accélération" (après 1945) : activités humaines impactant le système Terre à une échelle inédite, effet d’accélération plutôt que de simple continuité.
8. Métaphores du feu, de l’eau, forêts et les paradoxes environnementaux (41:47–44:42)
- La puissance du feu comme image de la crise (incendies, combustion fossile).
- Déforestation vue négativement aujourd’hui, mais positivement durant les siècles passés (accroissement des terres agricoles).
- Persistance de l’idée de la "terre vide", des territoires à produire, toujours en tension avec la nature sauvage.
- « Cette intention est en tension avec le fait que le reste du monde, entre autres en Europe, mais aussi en Asie, ont un lien très fort, la population a un lien très fort avec la terre, avec le paysage. » — Sunil Amrith (43:43)
9. Justice environnementale et héritage colonial (44:42–47:09)
- Tension majeure dans la politique mondiale de l’environnement : pays anciennement colonisés revendiquant leur droit à se développer, face aux injonctions occidentales à préserver leurs ressources.
- « Nous ne sommes pas les poumons de l’Occident. » — Premier ministre de Malaisie cité par Sunil Amrith (45:19)
10. L’imaginaire face aux crises : Princesse Mononoke et l’espoir (47:09–51:59)
- Princesse Mononoke (Miyazaki) et l’histoire environnementale du Japon : exemple historique d’une gestion forestière différente (période Tokugawa).
- « Ce que j’aime dans ce film, c’est que la civilisation humaine qui provoque la destruction n’est pas mauvaise… Et pourtant, cette petite communauté humaine va transgresser les limites physiques. » — Sunil Amrith (48:32–49:01)
- L’espoir comme moteur : l’histoire environnementale n’est pas un simple récit catastrophe, mais un foyer d’idées et d’inspirations pour affronter des défis inédits.
- « Ce qu’on peut trouver dans le passé, ce sont des idées, des inspirations… la conviction que le changement est possible. » — Sunil Amrith (51:19, 51:29)
11. Contexte contemporain : enseignement, justice environnementale et menaces actuelles (51:59–53:21)
- Sunil Amrith évoque la situation difficile de l’enseignement de la justice environnementale aux États-Unis, la censure du terme dans les universités ou agences publiques.
- « Les termes "justice environnementale" sont interdits… Même dans beaucoup d’universités, on est en train de supprimer ces programmes-là… Contre l’idée même que le changement climatique existe. » — Sunil Amrith (52:15–52:54)
Citations et moments notables
- Sur le lien entre micro- et macro-histoire
« J’ai appris à associer le micro et le macro. (…) Je m’intéresse toujours aux petites voix, même quand je travaille sur un tableau beaucoup plus large. » — Sunil Amrith (05:46–06:02) - Sur la fragilité du progrès alimentaire
« Cette sécurité alimentaire, elle était fragile. (…) Chaque acquis paraissait extrêmement fragile. » — Sunil Amrith (14:47–15:23) - Sur l’anachronisme dans l’histoire environnementale
« Il faut comprendre comment ce dilemme était perçu, envisagé dans le passé… » — Sunil Amrith (37:38) - Sur l’espoir et la possibilité du changement
« Ce qu’on peut trouver dans le passé, ce sont des idées, des inspirations (…) la conviction que le changement est possible. » — Sunil Amrith (51:19–51:34)
Timestamps pour repères clés
- Départ Singapour, introduction du thème global : 00:08
- Arrivée de Sunil Amrith – récit d’enfance / migration familiale : 01:30
- Méthodologie de l’histoire environnementale (micro et macro, figures/vécu individuel) : 05:43
- Choix de la Chine XIIIe siècle, riziculture, sécurité alimentaire, fragilité : 08:46–16:29
- Comparaison blé/riz, Europe/Asie, contrôle de la nature : 16:29–22:14
- Mousson, eau, migrations humaines/géographie, le rôle de l’eau : 21:29–24:16
- Expansion coloniale, Madère, modèle des plantations, impacts globaux : 25:56–32:44
- Révolution industrielle, chaîne de transformations, notion de progrès : 32:44–36:46
- Indira Gandhi, progrès, leadership et environnement : 36:46–38:24
- Guerres mondiales, ‘exception humaine’, grande accélération : 38:52–41:47
- Déforestation, paradoxes, terre vide/terre à produire : 41:47–44:42
- Justices environnementales globales et revendications du Sud : 44:42–47:09
- Princesse Mononoke, espoir, le rôle de l’imaginaire et du récit : 47:09–51:59
- Justice environnementale aujourd’hui, censure et enseignement aux États-Unis : 51:59–53:21
Conclusion (ton optimiste malgré l’alerte)
L’émission se termine sur l’idée que l’histoire environnementale n’est pas simple « récit de la catastrophe », mais au contraire force de réflexion stimulante, qui donne des clés, des exemples de transformations possibles et de résistances, sans cependant céder à l’illusion de réponses toutes faites.
« Ce n’est pas déprimant, c’est stimulant. (…) C’est de montrer que les réponses ne sont pas dans notre passé. La situation qu’on affronte aujourd’hui est littéralement sans précédent. Mais ce qu’on peut trouver dans le passé, ce sont des idées… la conviction que le changement est possible. » — Sunil Amrith (51:12–51:34)
Pour aller plus loin
- La Terre brûle, mille ans d’histoire de Sunil Amrith, éd. Albin Michel.
- Explorations comparées sur l’histoire humaine et la nature (riziculture, blé, forêt, mousson, migration, industrialisation, justice environnementale).
- Importance de croiser les expériences individuelles avec les bouleversements planétaires pour comprendre la crise écologique contemporaine et ses paradoxes.
Ce résumé propose un fil d’écoute utile pour qui veut saisir la profondeur du propos et les moments essentiels, tout en respectant la richesse du dialogue et la tonalité réflexive et accessible caractéristique de l’émission.
