
Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir : De l’Anti-Atlas au Rif, quand des sultans résistent à la colonisation
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Host
France Culture.
Rachid Agrour
Le cours de l'histoire.
Olivier Martineau
Xavier Mauduit.
Host
De l'Anti-Atlas au RIF. Les sultans s'opposent à la colonisation du sultan El Hiba que nous allons croiser dans le sud avec la figure d'Adelkrim dans le RIF. Comment se construit la résistance à la présence française et espagnole au Maroc ? Résistez au Protectora.
Rachid Agrour
Allo, allo, ici Tanger.
Olivier Martineau
La France confia la pacification et l'organisation du Maroc au général Dioter. Il réprima vigoureusement les révoltes marocaines, soumis les Grands Caïds du Sud et assura la liaison avec le Maroc oriental par la prise de Taza. En 1934, les dernières zones de dissidence furent soumises.
Historian/Expert
Ce pays pauvre, c'est en somme une région dans laquelle L'autorité du sultan est assez mal assurée. C'est une région qui se gouverne très largement elle-même et qui, de temps en temps, fait allégeance au sultan. C'est donc une région dans laquelle les sentiments de révolte étaient très largement spontanés.
Host
Rachid Agrour, bonjour. Vous êtes docteur en histoire contemporaine, vous êtes spécialiste de l'histoire du Maghreb colonial, Du mouvement Ibiste, il faut tout de suite nous expliquer ce qu'est ce nom. Ibiste, je le dis, ça s'écrit H-I-B-I-S-T-E. C'est en lien avec quel nom ?
Rachid Agrour
Alors en fait, c'est le nom, ça dérive du nom du fondateur, Moulay Ahmed El-Hiba. Donc El-Hiba, donc Ibiste. C'est lui qui a mené une offensive de milliers d'hommes dans le sud marocain pour se proclamer sultan à la place du sultan, on va dire. suite à la signature du traité de protectorat par Moulay Afid. Par cette signature, les musulmans, enfin ceux du sud en tout cas, ont déclaré que le sultan n'était plus apte à diriger les musulmans. Et donc un nouveau sultan s'est proclamé pour booter les chrétiens hors du Maroc.
Host
En 1912, il signait ce protectorat. Expliquez-nous un peu la situation du Maroc en 1912. Parce qu'il y a un sultan très bien, vous utilisez ce nom de Moulay, M-O-U-L-A-Y. Faut nous préciser un peu parce qu'on sent que le pouvoir est divisé au Maroc à ce moment-là. La figure du sultan peut être contestée.
Rachid Agrour
Oui tout à fait. Alors juste pour en revenir sur le terme de Moulaï, en fait le terme de Moulaï désigne en fait tous les descendants du prophète Mohammed. Donc c'est ce qu'on appelle le shérifisme. Donc le sultan doit être, depuis le XVIème siècle au Maroc, pour légitimer le pouvoir, l'autorité, il doit être shérif, il doit être descendant du prophète. Donc juste à la veille du protectorat, le sultan est assez affaibli. Tout d'abord pour commencer, le Maroc est habituellement divisé en deux pays. ce qu'on appelle les pays de gouvernance, et ce qu'on appelle où les tribus acceptent de payer l'impôt, et les pays d'anarchie, où justement les tribus refusent de payer cet impôt au sultan. Par contre, il y a une certaine unité, malgré cette division, dans les deux pays, tous les musulmans reconnaissent le statut de commandeur d'écrivain au sultan.
Host
Parce qu'il y a de cela aussi, il y a de la religion et du politique. C'est-à-dire que dans des territoires où il y a le refus de payer l'impôt, il y a malgré tout la reconnaissance du sultan. comme on le dirait comme imam, en tout cas comme représentant ou descendant ou celui qui va conduire les croyants. Mais ça pose ici des problèmes complexes parce que qui est ce sultan ? Alors il n'est pas reconnu comme le chef politique dans certains territoires mais alors ils reconnaissent un chef particulier ?
Rachid Agrour
Non, en fait, dans ces pays dits d'anarchie, ce sont les communautés villageoises qui gèrent la vie courante, la vie politique, tout simplement.
Host
Le défi, en fait, pour le sultan, c'est d'obtenir l'adhésion de l'ensemble du territoire. Nous sommes en 1912, nous l'avons dit, il y a ces protectorats. Ça veut dire qu'au moment où le sultan signe avec la France, puis il y a le protectorat avec l'Espagne, une forme de soumission, ça ne passe pas partout au Maroc.
Rachid Agrour
Exactement, d'autant plus que le sultan qui signe ce protoctorat, Moulay Afid, à l'époque, a déjà renversé son propre frère, Moulay Aziz, suite à l'intervention à l'occupation de l'arrière-pays de Casablanca par les troupes françaises en 1907. Donc ce moulay Afid s'est proclamé sultan du Djihad pour renverser son frère. Mais quatre ans plus tard, en 1912, donc, il est amené à signer le traité de Protectorat.
Host
Et là, ça ne se passe pas très bien. Avec un personnage, vous nous l'avez évoqué tout de suite pour commencer, au moment de nous définir ce mot ibiste, El Iba. D'où vient-il ? Qui est-il ?
Rachid Agrour
Alors El Hiba, c'est un homme de l'ouest saharien. Il est le fils d'un grand homme de confrérie, un Thomas Turge, un peu un faiseur du miracle. Fondateur de Smara, cher Michel Vieuchange. C'est le fameux Ma El Enin. Ce Maël Hénin s'érige comme défenseur du territoire des musulmans face à l'avancée des troupes coloniales françaises depuis les rives du Sénégal. Il y a deux parties en fait. Maël Hénin a un frère qui s'appelle Saad Bou. Il y a vraiment deux tendances. Le Saad Bou lui reconnaît le fait que le principal pour une bonne gouvernance, qu'elle soit chrétienne ou qu'elle soit musulmane, c'est qu'elle maintienne la paix et l'ordre. et surtout qu'elle préserve la religion. Donc Saad Bouh, lui, collabore totalement avec les troupes colonielles françaises. Contrairement donc à Maï Lenin, qui lui a une toute autre vue. Donc pour lui, face à l'intrusion coloniale, c'est soit le combat, le djihad, soit la fuite vers des territoires régis par une puissance musulmane.
Host
Rachid Agro, il faut bien préciser que ce sont des gens lettrés. Nous ne sommes pas ici dans les combattants, parce que quand on parle de résistance, on imagine des guerriers qui vont prendre les armes et qui vont s'opposer aux troupes qui arrivent. C'est pas comme ça que ça se construit, c'est-à-dire qu'on a des gens qui pensent, qui disent et qui écrivent.
Rachid Agrour
Tout à fait, tout à fait. Dans ce combat, justement, c'est un combat de leaders contre leaders, le combat entre ces deux frères, Maël Hénin et Saad Bouh. Par exemple, Maël Ainin est vraiment un jusque-au-boutis, parce qu'il va jusqu'à rendre licite le pillage des tribus soumises aux français.
Host
Ah oui, bah d'un seul coup nous sentons les divisions venir. Le fils de Maël Ainin, c'est celui qui va nous intéresser particulièrement aujourd'hui, c'est Mouleh Hamed El Hiba. Enfin, je dis Mouleh, mais à partir de quel moment il l'est ? C'est-à-dire... Il y a une succession qui se passe. C'est un homme qui grandit au Maroc, parce que vu que son père est en opposition avec les troupes coloniales, j'imagine que c'est une vie où l'on se cache, voire où l'on s'exile.
Rachid Agrour
Non, en fait, comme c'est l'Ouest saharien, c'est dans une zone de nomadisme. Jusqu'en 1909, ils sont dans la région de Mauritanie, entre la Mauritanie et l'ex-Sahara espagnol, on va dire, où se trouve Smara. Donc ils nomadisent dans ces eaux-là jusqu'en 1909, où la colonne Gouraud, donc venue du Sénégal, chasse Malhénine vers le Maroc, vers Tisnit, où il se réfugie.
Host
Voilà, si on regarde notre carte du Maroc en 1912, nous voyons bien ici au nord un protectorat espagnol. La ville de Tangier qui est une ville internationale, le protectorat français. Au sud, il y a ces territoires espagnols. Aujourd'hui, c'est le Sahara occidental pour le dire simplement. Mais pour des personnes comme Moulay, Hamed et Eliba, tout cela n'a pas de sens. Au sens où, espagnol, français, c'est pas ça la question. Ils s'opposent à toute forme de protectorat.
Rachid Agrour
Tout à fait. Surtout qu'à l'époque, en 1902, il faut bien le rappeler que la présence espagnole se réduit à ce qu'on appelle Villa Cisneros, la Dacla d'aujourd'hui. Elle est juste sur ce point-là, tout simplement. Donc vraiment, pour l'instant, l'occupation se fera beaucoup plus tard, en 1934.
Host
Oui voilà, c'est ça, c'est une histoire qui se construit à travers le temps et pour bien saisir comment cette histoire-là se met en place, il faut jeter un oeil sur la situation du Maroc. Nous parlons de l'année 1912 parce que c'est l'année où est signé le protectorat dans un contexte particulier.
Olivier Martineau
Durant la période 1904-1911, l'équilibre européen fut modifié par l'affaiblissement de la Russie à la suite de sa défaite par le Japon. L'Allemagne en profita, en intervenant deux fois au Maroc en 1905 et en 1911, par des épreuves de force. Mais à la conférence qui se tint à Algeciras de janvier à avril 1906, la France obtint à son tour la prépondérance de son influence, élévée dans des limites précises, notamment en matière de police, où elle ne put exercer son mandat que sur le littoral. La crise de xénophobie marocaine, qui aboutit à des massacres d'Européens à Marrakech et à Casablanca, l'amena à occuper Oujda puis Casablanca, enfin la Chaouia et les confins algéro-marocains. L'offensive française a cru l'hostilité des tribus envers Abdelaziz qui fut détrôné et remplacé par Moulay Afid. Rapidement déconsidéré par sa soumission aux chrétiens, le nouveau sultan fut assiégé dans Fès ainsi que le corps diplomatique et appela au secours. Une armée française occupa tour à tour Fès et Rabat en mai-juin 1911. La liquidation marocaine par entente économique entre les hommes d'affaires français et allemands n'ayant pas réussi, l'Allemagne voulut affirmer sa force en prenant un gage pour protester contre la violation par la France des engagements pris à Algeciras. Le 1er juillet, la canonnière Panthère jeta l'ancrage à dire sous prétexte de maintenir l'ordre comme l'avaient fait les français à Fès. Mal soutenu par la Russie, mais fermement par l'Angleterre, la France put résister à la menace allemande et le traité du 4 novembre 1911, négocié avec prudence et habileté par Joseph Cayot, lui accorda le droit de préciser et d'étendre son contrôle sur le Maroc, moyennant des compensations territoriales au Congo. Le 30 mars 1912, elle conclut avec le Maroc un traité de protectorat et le 27 novembre un accord avec l'Espagne qui fixa les zones respectives d'influence.
Host
Dans cet archive de 1947, c'est l'émission Heures de culture française, nous entendons bien que le protectora est signé en 1912, mais que c'est le fruit d'années de négociations, de regards et même de tensions. Le sultan, on l'a entendu et déjà contesté, Rachid Agrour. La révolte commence dès le début du protectora et même avant d'ailleurs. Dès que les français arrivent, c'est peut-être qu'elle n'est pas organisée encore.
Rachid Agrour
Oui, en fait, c'est une résistance qui est dispersée. Il y a plusieurs leaders régionaux, dans le Moyen-Atlas, dans le sud marocain, un peu partout. Justement, il y avait aussi les combattants de la Chaouia en 1907. Donc, on va dire, en gros, depuis 1907, il y a des foyers de résistance un peu partout dans tout le Maroc.
Host
Liba réussit à organiser une résistance beaucoup plus construite à partir du sud du Maroc. D'ailleurs, c'est quoi ce sud du Maroc ? Parce que là aussi, comme vous nous avez expliqué qu'il y a des territoires différents, notamment par rapport à l'impôt. Ceux qui acceptent de payer l'impôt, ceux qui n'acceptent pas de payer l'impôt. Il y a les Berbères. On en est où dans ce sud marocain par rapport au pouvoir ?
Rachid Agrour
Alors le sud marocain, c'est la marge méridionale du Maroc, qui est séparée par une frontière qui est imposante, qui peut poser soucis parfois, c'est le massif du Haut Atlas. Donc vraiment, il y a une délimitation bien précise. C'est surtout une région semi-aride, qui est due à une pluviométrie irrégulière, où une bonne année agricole, on va dire, en moyenne, à une bonne année agricole, succède 3 ou 4 années de disette. C'est un territoire aussi qui est interdit au commerce avec l'Europe. Le port d'Agadir, où se trouve cette région, est fermé depuis la fin du XVIIIe siècle au profit des Saouiras. Et c'est à les Saouiras où se regroupent tous les commerçants européens, où toutes les importations du thé, du sucre, etc. se fait. Donc ça fait un renchérissement, ça a plus de 200 km au nord de la région. Donc tous les produits qui sont importés d'Europe sont beaucoup plus chers dans cette zone-là qu'ailleurs.
Host
Parce qu'ici, nous sommes quand même sur des histoires d'influence, de commerce, de villes sur lesquelles s'appuyer et de populations aussi. Hélibard, quand il arrive, était-il destiné comme une logique à être accepté par des populations qui vont le suivre et qui vont se révolter contre les protectorats français et espagnols ?
Rachid Agrour
Alors non, pas du tout. Au tout départ, il se réfugiait à Tizit avec son père Maël Hénin. Maël Hénin décède en 1910 à Tizit où il a enterré. Et pendant, on va dire, deux ans, El Hiba vivote un petit peu dans le sud marocain où il n'est pas reconnu, où il n'a aucune autorité. Et c'est seulement au moment de la signature de Protectorat qu'Al-Hiba reprend un peu de sa superbe. Donc il reçoit des fonds, des armes, d'un caïd du haut Atlas, qui lui permet justement de s'affirmer comme militaire des musulmans, comme leader du djihad.
Host
Parce qu'il y a cette volonté-là de mettre en place le djihad, c'est le sous-titre de votre ouvrage, Rachida Groor. Le mouvement ibiste, djihad et résistance dans le sud marocain. 1910, ça on l'a bien compris. 1910, c'est la mort de El-Enyn, c'est-à-dire le père d'Eliba. Et là, nous avons notre date de début. Mais le mot djihad, tellement utilisé depuis, a été déformé et souvent très mal compris. Ce djihad que vous évoquez dans ces années 10 du XXe siècle, c'est quoi en fait ?
Rachid Agrour
Alors, le djihad, pour reprendre la définition primaire, c'est un effort, un grand effort, un ultime effort. Donc pour des musulmans, l'ultime effort, le grand djihad, se passe dans les mosquées, c'est-à-dire prier les cinq prières quotidiennes, faire le ramadan, etc. En fait, c'est tenir sa religion, donc respecter sa religion. Pour d'autres, par contre, c'est le djihad, c'est la défense des territoires où il y a une autorité musulmane contre toute incursion.
Host
Mais voilà, c'est ça, ça peut prendre toutes les formes. En fait, il peut y avoir un djihad du quotidien, simplement avec la petite résistance. Et puis, il y a la guerre sainte. Mais ça, c'est l'ultime combat avec un personnage comme Ali Ba, qui prend la succession de son père. Nous sommes en 1910, il est moulé. Très bien. Mais il y a toujours un sultan. Alors, le sultan qui est là, il s'y oppose avec le désir de le renverser.
Rachid Agrour
En 1912, quand le sultan s'est moulé Afid, qui signe le traité de protectorat, il n'a pas plus beaucoup d'autorité à ce moment-là. Et comme je vous ai dit, dans cette marge méridionale, séparée par la frontière du Haut-Atlas, les informations recirculent assez mal. Donc on sait assez tardivement qu'un sultan s'est proclamé dans le Sud, Ce sultan a mobilisé aussi des croyances eschatologiques qui existaient dans le sud. On parle d'un maître de l'heure, le Mahdi, qui doit restaurer la religion musulmane, signe de la fin des temps, et qui doit surgir justement de cette région du sud marocain, du Sousse.
Host
Oui, parce qu'ici se mêle toujours la religion, c'est complexe de s'opposer au sultan même s'il est complètement discrédité parce qu'il a signé notamment les protectors. Mais pas seulement, on l'entend bien, c'est sur une histoire longue, le troisième des trois frères, etc. Il faut quand même faire une autre proposition. Lui-même, Aliba, vu qu'il est moulé, descend du prophète, en tout cas il est lié à la famille. ce qu'il faut pour se dire sultan et correspondre à des attentes. Et comme vous l'avez dit tout à l'heure, Rachid Agro, donc il est sultan, à la place du sultan. Il renverse le sultan. Nous avons donc à ce moment-là, en 1912, deux sultans au Maroc. Enfin, les deux se disent sultans.
Rachid Agrour
Voilà, exactement, tout à fait. Et d'autant plus, il mobilise donc ses croyances eschatologiques. Il promeut aussi la vulnérabilité à toutes ses troupes en leur disant que les canons et les armes des français ne seront d'aucun effet. puisqu'ils sont justement dans le juste combat pour la restauration de la religion musulmane.
Host
Ah oui, alors là ça devient assez vrai. Sur une autre lecture, l'idée d'être invincible, ça c'est pas rien et on ne s'étonne pas qu'en 1912, dans le petit journal, donc là nous sommes du côté français dans le supplément du dimanche, il est question de ce soulèvement.
Archive Narrator
L'abdication de Moulaï Hafid et la proclamation de son frère Moulaï Youssef comme sultan a été, comme on s'y attendait, le signal d'une agitation nouvelle dans le sud du Maroc et jusqu'à Marrakech. L'inspirateur de ce mouvement est le prétendant qu'on appelle le sultan du Sud, Hibba, fils de Malaïnin. Ce Malaïnin était un Tchèque fameux qui, il y a une quinzaine d'années, agita profondément la Mauritanie jusqu'à Tombouctou et tout le sud du Maroc. Il avait fondé plusieurs ordres religieux fédérés sous sa haute obéissance, et il parcourait le pays constamment entouré d'une troupe de morts farouches qu'on appelait les Hommes Bleus. Or, le fils de Malainin, El-Hibba, celui qu'on appelle le Sultan du Sud et qui agite en ce moment la région de Marrakech, aurait paraît-il hérité de l'influence de son père. Lui aussi passe pour avoir la Baraka. Lui aussi se dit l'Envoyé de Dieu. On conçoit par là tout ce que le général Lyoté et ses collaborateurs auront à vaincre de difficultés pour pacifier ces régions du sud marocain.
Host
Olivier Martineau dans le cours de l'histoire qui lisait donc tranquillement le petit journal de septembre 1912 avec l'évocation de Lyotel, le représentant général de la France au Maroc qui est chargé un peu de pacifier tout ça. Rachid Agro, quand on entend cet archive-là, on peut être étonné de la grande connaissance qu'il y a de ce qui se passe parce que les noms sont justes, les mouvements sont justes, l'idée de la baraka, donc il est moulay, il a la baraka, on peut peut-être rappeler d'ailleurs ce qu'est la baraka, ce qui fait en fait qu'il peut être sultan.
Rachid Agrour
C'est une aura religieuse protectrice qui permet justement aux sultans d'être respectés par tous les croyants. Parce que ce serait un sacrilège de toucher à sa personne. Mais dans ce contexte particulier, Moulay Afin qui signe le traité du protectorat, il a dit rapidement, et c'est Moulay Youssef, un de ses frères qui est proclamé sultan, Aux yeux de Moulin Iba et de beaucoup de Maroc à ce moment-là, ce sultan Moulin Youssef est appelé tout simplement le sultan des Français. Le vrai sultan.
Host
Le sultan des Français et on l'a entendu pour Aliba, c'est le sultan du Sud avec des territoires qui ont été évoqués dans ce journal en 1912. Nous sommes en Mauritanie, nous sommes vraiment au Sud du Maroc et Rachid Agro vous nous avez expliqué qu'il y a aussi une forme particulière de se présenter liée à des idées proches de l'occultisme. Là, nous avons une différence quand même avec S'il se passe au Nord. Pour vous le dire, vous le demandez autrement, est-ce que quand on est à Marrakech et quand on regarde ce qui se passe dans le Sud, on dit mais ces gens-là ne fonctionnent pas exactement comme nous. On est tous marocains, mais la légitimité, elle est du côté de Marrakech.
Rachid Agrour
Oui, c'est ça exactement. Mais par contre, la société marocaine d'alors est profondément religieuse. Et en fait, l'intrusion coloniale est vraiment vécue comme un cataclysme. Et donc, quand Ali Iba mobilise les croyances eschatologiques de fin du monde, beaucoup de croyants y adhèrent. parce que c'est vraiment un déséquilibre des forces, l'intrusion des chrétiens qui prennent le pouvoir sur une société qui a été régie par l'autorité musulmane depuis des siècles.
Host
Et puis, ils ont l'exemple de ce qui s'est passé en Tunisie quelques années plus tôt, en 1881, le protectorat, et plus encore avec ce qui s'est passé en Algérie depuis 1830 et ces massacres, les uns après les autres. On sait combien la colonisation française de l'Algérie a produit des massacres terrifiants. J'imagine que Dans ce que vous nous évoquez là, parce que nous sommes avec des nomades qui circulent, qui sont en contact, il y a l'idée qu'il ne faudrait pas faire au Maroc comme ce qu'ont connu les Algériens et les Algériennes, c'est-à-dire des massacres les uns après les autres. Il faut savoir résister pour ne pas subir une colonisation féroce.
Rachid Agrour
Oui, en fait, à cette époque-là, en 1912, les informations sur les massacres ont bien été oubliées depuis. Les pro-coloniaux, on va dire, mettent en avant justement la paix et la prospérité de la colonie algérienne. Par contre, d'autres mettent en avant le fait que les Algériens, à leurs yeux, sont de moins en moins musulmans. Il y a des églises qui sont construites un peu partout. C'est vraiment une vision très religieuse, en fait.
Host
C'est important de le souligner parce qu'on comprend pourquoi le sultan du Sud, Eliba, peut attirer auprès de lui. Attirer qui justement ? Parce que vous nous dites qu'il vient du Sud, très bien, et puis il a quand même cette force avec le fait qu'il soit descendant de la famille du prophète, le fait qu'il ait la baraka, mais est-ce que ça suffit pour attirer des gens autour de lui ? Est-ce que c'est le Sud qui l'accompagne vers Marrakech ou alors est-ce que partout au Maroc on va voir des gens qui vont se dire voilà le sultan qu'il nous faut, c'est celui qui va chasser les Français et les Espagnols.
Rachid Agrour
Alors au tout début, c'est seulement les gens du Sud, c'est seulement une fois qu'il aura fait l'exploit de prendre la grande cité de Marrakech, qu'à ce moment-là, d'autres caïds, d'autres régions, essayeront de prendre rattache avec lui, et le proclameront, bien plus au nord de Marrakech, comme leur sultan. Mais au tout départ, c'est seulement vraiment les habitants de ce Sud, du Sousse marocain, qui adhère à sa cause.
Host
Oui parce que la prise de Marrakech c'est quelque chose d'extrêmement fort et de se dire partir du sud et réussir à prendre la ville symbole mais est-ce que ça suffit là à s'opposer aux troupes françaises ? Alors là nous sommes dans un registre militaire cette fois-ci parce que même s'il y a l'idée qu'avec une certaine protection, on peut échapper aux balles et aux canons. On sait bien que dans la réalité, c'est différent. La violence de la répression est vraiment sidérante. Et Liotay, présenté comme le pacificateur du Maroc, sait aussi manier les armes ou en tout cas donner les ordres pour que ses soldats écrasent toute forme d'opposition.
Rachid Agrour
Exactement. Tout s'effondrera en septembre. El Hiba entre à Marrakech vers le 18 août et il en ressort le 7 septembre. Entre temps, le 6 septembre 1912 a eu lieu la bataille de Sidi Bou Outhmane où près de 10 000 partisans d'El Hiba affrontent la colonne du colonel Mangin de près de 4000 hommes. Donc c'est une masse qui s'avance vers la colonne française, qui se fera déchiqueter par les canons et les mitrailleuses, il y aura près de 2000 morts. À ce moment-là, l'Aura, la Baraka d'Aliba tombe à terre, et les gens reconnaissent enfin la supériorité militaire et matérielle des Français.
Host
Avec ici l'évocation du colonel Mangin, le futur général Mangin qui pendant la première guerre mondiale se fait remarquer comme étant le tueur de nègres. Pour dire combien ici nous avons cette présence française prête à tout pour maintenir son influence sous couvert de protectorats parce que c'est compliqué, ce n'est pas une colonie, ce n'est pas comme l'Algérie. trois départements français. Le Maroc c'est un protectorat avec le sultan et d'ailleurs le sultan français, en tout cas celui soutenu par les français, est obligé de fuir ? Il est protégé par la France ?
Rachid Agrour
Non, il ne fuit pas en fait. Il est rétabli dans son statut de sultan. Il est respecté par l'UET. Il s'est habillé à Rabat. On préfère qu'il quitte Fès pour Rabat, pour la côte en fait. Et donc l'IOT ensuite mène ce qu'on a appelé la pacification. Donc il hiérarchise en fait les fronts. Il y a ce qu'on appelle à ses yeux le Maroc utile qu'il faut préserver avant tout. Et il y a des fronts actifs et des fronts passifs. Donc les fronts actifs c'est pour consolider tout ce qui représente le Maroc utile, c'est-à-dire l'arrière-terre, l'arrière-pays de Casablanca où les terres sont riches et productives. le moyen atlas qui est le véritable château d'eau pour l'exploitation agricole et le front passif, ce sont toutes les zones délaissées car inutiles pour la colonisation comme le sud marocain.
Host
Avec ici l'évocation de Moulay Ahmed Halibar, ce sultan du sud, celui qui est sultan à la place du sultan comme vous dites. Un épisode qui est assez court, mais qui, symboliquement, est très fort. Et surtout, nous allons en voir la portée avec vous. Aujourd'hui, Rachida Agrour, parce que vous êtes l'auteur du mouvement ibiste, donc de El Iba, un homme qui sait écrire son histoire.
Archive Narrator
Je vais raconter l'histoire de Moulay Ahmed. Il était l'agolite de Dieu, le shérif, le majestueux, Et il rejetait absolument le Roumi. « Ô musulmans, partisnites proclamés, mais trahis partisnites. » Le jour qu'il en sortit, allant chez les Ch'toukas, la gueulette dit « Que les Ch'toukas viennent à moi. Que celui qui est musulman vienne avec moi. Qui est Roumi, je le combats. » Les Ch'toukas lui ont dit, « Nous sommes musulmans de tout ce que tu veux, shérif. Nous te ferons la Hédiyah et au-delà. » L'Aguelite leur a dit, « Votre argent n'est pas ce qui m'amène ici. Mon père m'a laissé des chameaux et des biens. Retranchez seulement la dîme de vos biens. Frida, droits des caïds, il n'y en aura plus.
Rachid Agrour
» Olivier.
Host
Martineau dans le cours de l'histoire qui disait, alors qu'il aurait pu chanter cette histoire d'El Hiba puisqu'il s'agit d'une chanson Rachida Gros, on trouve ça dans votre ouvrage, ça fait partie de ces textes qui pouvaient circuler autour de celui qui a été proclamé au moment de la signature du Protectora, insultant, qui allait pouvoir conduire les gens, qui prend Marrakech, qui est battu par le colonel Mangin, on est en 1912, donc là ça se passe en quelques mois tout ça, mais ça suffit pour qu'au même moment il y ait ce type de production, c'est-à-dire des chansons à sa gloire.
Rachid Agrour
Tout à fait. Alors juste pour reprendre un terme qui a été utilisé dans ce poème, dans cette poésie chantée, l'aghelide. L'aghelide en fait c'est un poème berbère parce que la région du sud marocain elle est majoritairement constituée de berbérophones. Donc l'aghelide en fait, ça veut dire le roi, le sultan, tout simplement. Et donc ça a beaucoup marqué les esprits en effet, parce qu'il s'est régi en défenseur de l'islam, parce que pour beaucoup de gens à ce moment-là, se soumettre aux français, c'est perdre un petit peu sa religion.
Host
Parce que c'était vraiment ça, le point de vue religieux est très important. Et puis vous évoquez les berbères. Ali, lui, il est berbère, non ?
Rachid Agrour
Non, justement c'est ça qui était intéressant d'étudier cette histoire, c'est de comprendre comment un nomade, donc arabophone, a-t-il pu prendre la tête de tribus majoritairement sédentaires et berbérophones.
Host
Oui, c'est ça le pari de cette étude. Et à partir du moment où vous décidez, Rachid Agro, d'étudier ce mouvement ibiste, vous en donnez les bornes. 1910, nous le comprenons, c'est le moment où meurt son père, où lui commence à prendre la succession. 1912, on l'entend, le protectorat, et ça y est, nous avons un sultan. Mais pour lui, ça s'arrête assez rapidement. En réalité, non. Qu'est-ce qui se passe après sa défaite face aux troupes conduites par Mangin ?
Rachid Agrour
Alors, suite à cette défaite de Sidi Bouatman, il passe derrière le Haut Atlas pour se réfugier dans une petite cité qu'on appelle Taroudan, dans le sous-marocain. Et par la suite, de 1912 à 1915, c'est une suite de défaites successives qui le font quitter la plaine. Il passe du statut de sultan respecté, de shérif respecté, à celui de réfugié. Quand il arrive à Kerdous, Kerdous c'est un tout petit village dans l'Anti-Atlas qui est à près de 1200 mètres d'altitude, c'est là qu'il arrive en 1915, il a vraiment définitivement perdu son aura, il est un réfugié, donc il subit l'autorité des notables locaux. Pour sa subsistance, il dépend d'eux totalement, et donc il est porté à bout de bras par ces lieutenants qui l'ont amené jusqu'à Marrakech.
Host
A côté de ce que nous avons pu entendre, cette poésie chantée, il y a des documents. Au moment où l'historien que vous êtes décide de travailler sur un mouvement qui, et on l'entend bien, est un mouvement d'opposition avec un regard, et les documents que nous avons d'ailleurs sont bien souvent des documents occidentaux, ici parce que nous l'épuisons dans nos archives, on se pose la question des sources. Est-ce que le mouvement Ibis lui-même a produit suffisamment autre que ces poésies chantées qui sont quand même des agéographies et qu'il faut manipuler avec précaution ?
Rachid Agrour
Oui, tout à fait. Justement, l'intérêt de cet ouvrage, ça a été la confrontation des sources, c'est-à-dire les sources d'un côté, les sources coloniales, les sources militaires, et d'autre côté, les sources de ce que j'ai appelé le regard intérieur, donc les sources marocaines. Et en fait, j'ai pu utiliser un ouvrage de langue arabe qu'un ami m'a aidé à traduire, d'un auteur qui s'appelle Mokhtar Soussi, Ce Mokhtar Soussi a interviewé les acteurs de ce mouvement ibiste de l'époque, du côté marocain. Il a des interviewé lieutenants de l'IBA. Il a interviewé plusieurs lieutenants. Grâce à ça, on a le regard des Marocains sur comment s'est créé ce mouvement, comment est-ce qu'il a été jusqu'à Marrakech, les oppositions internes, les luttes intestines, etc. Tout ça m'a permis d'avoir un regard au plus près de la vérité sur ce mouvement.
Host
Qu'est-ce qui crée des divisions à l'intérieur même de ce mouvement hibiste ? Question religieuse, question politique de pouvoir ?
Rachid Agrour
Surtout des rivalités politiques, d'ordre politique. Par exemple, quand il arrive à Marrakech, il y a un Pasha, il y a un Qaïd, c'est le Qaïd à ce moment-là, c'est le Qaïd M'tougui, qui est le rival du fameux Qaïd Glawi. Donc déjà il s'est régalité de grands caïds au sein de la troupe. Quand El-Hiba arrive à Marrakech, donc il est entouré majoritairement de berbères, mais il met en avant tous ceux qui sont venus avec lui de l'ouest saharien, donc il y a une unimité, il y a vraiment à ce moment-là une division entre les berbères et les arabes. Il y a vraiment des rancunes qui naissent à ce moment-là, etc. Il y a vraiment pas mal de choses qui suscitent la rivalité et les conflits internes.
Host
Est-ce que c'est pertinent de parler de rivalité tribale pour le Maroc ?
Rachid Agrour
Oui, on peut parler de rivalité tribale, comme je vous dis, parce qu'en fait, ces tribus sont régies par des notabilités qui se jalousent les uns les autres, en fait. Une fois que l'Iba, par exemple, sera réduit à Kerdous, le village de Kerdous se trouve dans une tribu. Cette tribu, il y a un parti qui le rejette totalement, qui veut le rejeter, qui veut le chasser, et il y a un parti qui est pour lui. Il est soutenu par ce parti-là et par d'autres lieutenants d'autres régions de l'Anti-Atlas.
Host
Avec le destin d'un individu qui nous intéresse, Liba, nous l'entendons. Il n'est pas discrédité, mais il a perdu de son aura, de son pouvoir. Il dépend, vous nous l'avez expliqué, des notables. Et puis, c'est toujours surprenant les destins humains, mais c'est simplement la maladie qui l'emporte.
Rachid Agrour
Exactement, donc il meurt en 1919 d'une maladie. D'après ce que j'ai cru comprendre, ce serait une résurgence de l'épidémie de grippe espagnole qui aurait atteint le Maroc à ce moment-là. Et donc il est mort tout simplement en 1919 et lui succèdera son frère, donc Méribé Rebo, à la tête de ce mouvement bien faible à ce moment-là.
Host
Le mouvement est bien faible, mais il existe encore. Et maintenant, c'est son frère qui est à la tête de ce mouvement ibiste. Ibiste, donc du nom de El Hiba. Aujourd'hui, dans le cours de l'histoire de l'anti-Atlas au rift, quand les sultans résistent à la colonisation. Il fallait bien un peu de hood pour une émission consacrée au Maroc. Saïd Chréby, ici, en enregistrement de 2008. Rachid Agrour. Dans l'histoire qui nous intéresse, et celle que vous avez étudiée, le mouvement Ibis s'est publié aux presses universitaires de Rennes. Il ne faudrait pas oublier les autres mouvements qui, en même temps, luttent contre les protectorats. Et je le mets au pluriel, évidemment, parce qu'il y a le protectorat français et le protectorat espagnol. Dans le mouvement Ibis, là, vous nous avez beaucoup parlé de l'opposition avec les troupes françaises. Alors il y a Lyotet, il y a Mangin, il y en a d'autres, hein, Gourgaud. Mais il y a des combats, dans le même temps, du côté espagnol, où le protectorat espagnol étant autre que le protectorat français, c'est pas la préoccupation première des Libas.
Rachid Agrour
Non, en fait, bien au contraire, les Espagnols ont essayé d'approcher plusieurs reprises El Iba, qui a accepté à plusieurs reprises leur aide. En 1916, il y a un débarquement espagnol qui se fait à ce qu'on appelait Villa Benz, c'est la Tarfaya d'aujourd'hui. Donc il y a un petit président, un petit fortin espagnol qui s'érige là-bas. Donc El Iba prend contact avec les Espagnols. Il y a des contacts, il y a un commerce qui se met en place avec un des frères d'El Iba, qui reçoit une pension des Espagnols. Les tribus sont mécontentes, donc El Iba rejette son frère, sans comprendre que son frère a pris cette décision par lui-même, alors que bien au contraire, El Iba était bien au courant de cette affaire. Il y en a d'autres situations, encore une nouvelle tentative des Espagnols de débarquer sur la côte des Edbarmans, sur la côte de ce qui deviendra plus tard le territoire de Sidi Fini, un territoire espagnol. Là aussi, El Iba et plus tard son frère aussi, Merebeo Abo, désavouera ses frères qui ont pris position pour les Espagnols. Alors que bien sûr, El Hiba et Méribérabo étaient en contact direct avec ces mêmes Espagnols.
Host
Et puis alors, sont-ils en contact avec les autres mouvements de résistance ? Parce que le Maroc, face à la colonisation sous forme de protectorat, qu'il s'agisse de protectorat français ou protectorat espagnol, s'est levé la tête et s'est révolté.
Historian/Expert
Le 21 et le 22 juillet 1921, L'Espagne, la France, tous les pays occidentaux, surpris, apprennent qu'à Anual, petite ville du Rif, il y a eu une bataille gigantesque dans laquelle les Espagnols ont été battus. Cette première victoire d'Anual sera suivie par plusieurs victoires aussi importantes aux dépens des Espagnols. Abdelkrim monte à ce moment-là une armée qui, en termes politiques et militaires des années 1940 et 1950, serait appelée armée populaire. Il y a là d'abord un noyau dur de 2 000 à 2 500 soldats qui vivent exclusivement de la guerre. Et en plus, chaque famille est obligée de donner un garçon sur deux. C'est donc le 18 janvier 1923 qu'à la suite de toutes ces victoires militaires, Abdelkrim décide de franchir le pas politique et de proclamer la République du Rif. Il dit Daula Jamariya Rifiya, c'est-à-dire la nation républicaine du Rif. C'est d'abord évidemment une république. Le pouvoir n'appartient pas à un sultan, mais à un chef, en l'occurrence Abdelkrim, élu par la majorité de la population.
Host
En 1984, sur RFI, une émission « Grand moment du tiers monde » et le journaliste Elikia Moukolo s'intéressent à une date précise, le 18 novembre 1923, Abdelkrim qui proclame la république du rift. Alors déjà un peu de géographie, Rachida Groove avec le rift, où nous trouvons-nous ?
Rachid Agrour
Alors on se trouve au nord du Maroc, totalement au nord du Maroc, c'est un massif montagneux qui répond du nom de rive. Il a échoué pour le partage colonial à l'Espagne. Il est inoccupé en partie, et petit à petit, les Espagnols essaient de l'occuper petit à petit, morceau par morceau, comme un petit peu ce qui se passe dans le Maroc français. Mais en 1921, il se heurte à Abdelkrim et à ses troupes. Et c'est ce qu'on a appelé du côté espagnol, non pas la bataille d'Anual, mais le désastre d'Anual. Il y a eu entre 5 et 10 000 morts côté espagnol. Entre un millier ou cinq mille prisonniers espagnols, les officiers se suicident de honte dans ce désastre. C'est vraiment un cataclysme pour le pouvoir espagnol à ce moment-là.
Host
Avec un personnage, Abdelkrim, nous avons une idée de son profil, qui est-il ?
Rachid Agrour
Abdelkrim, c'est un personnage très intéressant. C'est un fils de Kadhi. En fait, Abdelkrim, c'est le nom de son père. Lui, il s'appelle Mohand, ou Mohamed en arabe. Mais c'est Abdelkrim qui a perduré, parce que c'était Mohand Ben Abdelkrim. Donc on a parlé, pour faciliter les choses, d'Abdelkrim, tout simplement. C'est un fils de Khadi, son père était Khaydi, c'est-à-dire un juge musulman. Au tout début, son père a très bien compris l'intérêt de l'Espagne, qu'il pouvait tirer de l'Espagne, donc il a envoyé ses fils à Melilla. Melilla, c'est un petit président espagnol au nord du Maroc. où son frère apprend la culture espagnole. Un autre de ses frères est envoyé à Madrid, dans une école d'ingénieurs. Abdelkrim est un personnage beaucoup plus ouvert sur le monde contemporain, sur le monde espagnol. Au tout début, il voit l'Espagne comme un avantage, une chance pour les Marocains pour entrer de plein pied dans la modernité. Il est nommé à son tour caddie. Il donne des cours d'arabe et de berbère aux officiers espagnols. Il collabore aussi à un petit journal local de Melilla. Donc au tout début, rien ne permettait de voir Abdelkrim s'ériger en tant qu'ennemi irréductible des Espagnols.
Host
Avec deux profils ici, nous l'avons évoqué, Haliba qui se trouve au sud et puis Abdelkrim au nord, mais des profils complètement différents. C'est-à-dire que autant Haliba, donc moulé, lié à la famille du prophète, peut devenir sultan, il a la baraka en plus, alors que Abdelkrim, lui, c'est inimaginable qu'il puisse se dire sultan à un moment.
Rachid Agrour
Il y a eu un petit basculement à un moment donné, quand les Français s'attaquent à une tribu que Abdelkrim revendiquait. Il y a eu une grosse offensive en 1925 sur le Maroc des Français. À un moment donné, Fès est menacée. Et à ce moment-là, on dit que Abdelkrim aurait eu l'idée de se proclamer sultan. S'il avait réussi à atteindre Fès, je pense qu'il se serait sans doute proclamé sultan à ce moment-là. Mais bon, l'histoire a fait que ce n'a pas été possible.
Host
Vous nous l'avez bien dit. Eliba meurt en 1919 de la grippe espagnole sans doute, mais son frère prend le flambeau. Et avec ce qui se passe au nord du Maroc, dans le Rif, nous sommes dans les années 1920. Donc El Iba, Abdelkrim, ce n'est pas exactement contemporain, en tout cas dans les soulèvements. Ils se connaissaient d'ailleurs ces gens-là ? Il y avait des échanges entre eux ?
Rachid Agrour
Alors oui, il y a eu des échanges épistolaires. Donc à chaque fois quand El Iba est entré à Marrakech, plusieurs caïds, grands caïds, ont pris contact avec lui. Parce qu'ils le voyaient continuer sa route jusqu'à Fès, même au-delà. Et quand Abdelkrim a le retentissement de la victoire d'Hanoual, c'est la même chose qui se produit de nombreux caïds, notamment à ce moment-là Méribérébou, qui prend contact avec Abdelkrim. Mais ça s'arrêtera, ça restera des échanges épistolaires, ça n'ira pas plus loin que ça.
Host
Oui c'est ça, il n'y a pas l'idée de fusionner ces deux résistances. Celle du Sud, même si dans les années 1920, elle est quand même un petit peu affaiblie. Et celle du Nord, du côté du Rif, cette guerre du Rif avec l'idée de la République du Rif qui se met en place, c'est quelque chose qui est très fort. On voit que vraiment au Nord et au Sud du Maroc, il y a des oppositions et que dans les années 1920, c'est plutôt au Nord que ça se passe. La répression là aussi, j'imagine, est féroce ?
Rachid Agrour
Oui, tout à fait. Donc la répression d'inférence, il y a une coalition qui se met en place franco-espagnol, donc des moyens énormes et militaires, l'emploi de gaz chimique, l'emploi de l'aviation, l'emploi de l'artillerie. Très rapidement, Abdelkrim doit se soumettre, en 1926, donc plutôt que de se soumettre aux espagnols qu'il a combattus et qui leur a infligé ce désastre danois, il préfère se soumettre aux troupes françaises.
Host
C'Est plus organiser cette résistance dans le Nord que dans le Sud parce que... Et puis je ne veux pas retenir que l'occultisme, parce que c'est en marge de ce que vous nous expliquiez qui est beaucoup plus profond. Mais dans le Nord, moi j'entends la volonté de mettre en place la République du Rive. C'est quelque chose qui permet d'imaginer une résistance plus solide et peut-être avec des résultats plus forts sur une portée longue.
Rachid Agrour
Oui, tout à fait. Abdelkrim a su mettre en place une autorité forte, centralisatrice, qui lui a permis l'organisation d'une armée moderne. Il a près de 200 canons, il a des mitrailleuses, il utilise les tranchées, il utilise les téléphones de campagne pour les communications avec ses troupes. Un exemple, un contre-exemple justement par rapport à ce qui s'est passé dans le sud, c'est une société où El Hiba est un statut de réfugié, où la rébellité des notables fait qu'il n'y a pas vraiment un mouvement centralisé. Un exemple, il y a une défaite en 1916 d'un caïd marocain, envoyé par le sultan de Moulay Gusef, Et c'est une défaite, donc c'est une victoire des tribus, et les tribus réussissent à prendre les trois canons qu'avait ce Qaïd. Au lieu d'utiliser ces canons, par la suite, la réhabilité était telle entre les notables qu'ils ont démantelé les canons et qu'ils ont jeté les pièces des canons dans les puits pour qu'aucun des notables locaux ne puisse prendre l'ascendant, l'avantage sur les autres notables.
Host
Est-ce qu'on peut imaginer que ces rivalités entre les différents notables aient été un frein à ces différentes résistances ?
Rachid Agrour
Ah oui, complètement. Oui, complètement. À ce niveau-là, c'est indéniable. Donc la société, en tout cas pour ce qui est du Sud, n'a pas réussi à trouver son leader. Elle avait cru le trouver dans El Aïba, mais en fait c'était un... C'était un leader qui n'était accepté que dans la victoire et non pas dans la défaite. Contrairement à ce qui s'est passé avec Abdelkrim, qui a vraiment essayé d'imposer son autorité, que ce soit dans la victoire ou dans la défaite.
Host
Et c'est ce que vous nous expliquez avec cette histoire de canon. La peur que quelqu'un d'autre puisse se bénéficier du canon, on préfère les faire disparaître plutôt que d'unifier cette résistance-là. La résistance du Sud, il y a le moment... Très vite en fait, 1912, ça c'est le vrai soulèvement, mais on sent qu'à la fin des années 1910, ça s'est déjà faibli. 1919, mort, meurt Aliba, son frère prend la relève. Après, qu'en est-il du mouvement ibiste dans le sud du Maroc durant les années 1920, au moment d'ailleurs où tout au nord, dans le Rif, il y a une résistance féroce.
Rachid Agrour
Alors c'est un mouvement qui vivote, il y a une paix des braves qui a été établie entre la montagne, il y a une frontière entre le Maroc des français et le Maroc ibiste, c'est la frontière, c'est la plaine. Il ne faut pas que le mouvement ibiste descende en plaine. En échange, on autorise les tribus à commercer avec la plaine, à commercer jusqu'à Essaouira. Il ne faut juste pas envoyer des troupes, des hommes armés dans les plaines pacifiées.
Host
Oui, parce que c'est ça, c'est l'idée que même le sultan d'ailleurs, le sultan français pour le dire simplement, ne peut pas se rendre dans la région.
Rachid Agrour
Alors il se rendra dans la région, il se rendra dans les années 1920 jusqu'à Tiznit, Moulaï Yussef se rendra à Tiznit. Dans toutes ces zones entre guillemets pacifiées, les prières sont faites au nom de Moulaï Yussef. Dans les zones montagneuses, dans l'anti-Atlas, la prière est toujours faite au nom des fils de Maïlénine, soit Elieba, soit Méribérabo pour la suite.
Host
Vous dites toujours faite, c'est aujourd'hui encore ?
Rachid Agrour
Non, non.
Host
Pour me rassurer, nous sommes toujours dans les années 1920. 1930, les années 1930, 1934, c'est la pacification.
Archive Narrator
Rabat, 6 mars. Le mouvement de réduction des dissidents, qui depuis quelques semaines s'était déclenché au Maroc, se poursuit dans le calme. Il serait faux d'ailleurs de croire que l'on se retrouve en présence d'une insurrection caractérisée. Il s'agirait plutôt du soulèvement de quelques tribus pillardes et perpétuellement insoumises. Le marabout des Kherdous, Mehreb-Birebbo, a fait envoyer un émissaire au général Khatrou. Ce dernier venait apporter les présents d'usage et demandait quelles conditions seraient imposées à Mehreb-Birebbo dans le cas où il accepterait de se soumettre à l'autorité du sultan.
Olivier Martineau
...
Host
Olivier Martineau qui lisait le journal Paris Soir en 1934, Rachid Agrour en 1934, ce milieu des années 1930 pour les résistances marocaines, ça marque un changement. Est-ce qu'on peut dire que, alors là je me mets dans le sud avec le mouvement mené par Eliba dans un premier temps et par son frère ensuite, on a quelque chose qui prend fin.
Rachid Agrour
Oui, tout à fait. En 1934, du côté français, c'est face à la montée de l'Allemagne nazie, on cherche à rapatrier le maximum de troupes en Europe, donc il faut liquider définitivement toutes les zones de dissidence. Donc en 1934, c'est deux tiers des troupes au Maroc qui sont mobilisées pour réduire l'anti-Atlas. Tout ce qui est aviation, tout ce qui est marine est mobilisé pour cet assaut final, qui en deux semaines réduira à néant toute résistance. Mais Rémy Rebaud aussi, à l'instar d'Abdelkrim dans le Nord, plutôt que de se soumettre aux Français, préfère se soumettre aux troupes espagnoles dans le sud et dans le Sahara espagnol.
Host
D'accord, pourquoi ? Il y a une explication ?
Rachid Agrour
Tout simplement parce qu'en fait, Moulay Youssef est dit le sultan des français, donc comme il s'opposait à ce dit sultan, il préfère se soumettre aux espagnols.
Host
Et que se passe-t-il dans le nord au même moment ? Dans le Rif ? Est-ce que pour Abdelkrim, là aussi, la volonté de mettre fin à toute forme de résistance pour avoir les mains libres, parce qu'on se prépare en Europe à une éventuelle guerre, fait que le mouvement dans le Rif lui aussi Non, en.
Rachid Agrour
Fait, le mouvement dans le RIF a été réduit en 1926.
Host
Dès 1926, c'est terminé ?
Rachid Agrour
Dès 1926, il a été réduit. Comme je vous dis, Abdelkrim s'est rendu aux troupes françaises. Il est exilé à la Réunion, où il habitera pendant près d'une vingtaine d'années. avant d'obtenir de la France le droit de s'établir dans le sud de la France. Sur le chemin, il fait escale en Égypte. Il fuit et se réfugie au Caire où il résidera jusqu'à sa mort en 1963.
Host
Il meurt au Caire en 1963 et au milieu de tout ce long exil, il y a un passage à Paris.
Olivier Martineau
Abdelkrim a repris sa parole. A l'escale de Port Saïd, il a cherché asile à la cour du roi d'Egypte, Farouk, qui semble, depuis plusieurs mois.
Host
Tenter de faire autour de lui et.
Rachid Agrour
À son profit l'union du monde arabe.
Host
Nous avions ici un extrait des actualités françaises en 1947 avec, pour le pouvoir colonial, la crainte des leaders. Alors, on en a évoqué certains pour le Maroc. Rachid Agro, on peut quand même dire que dans le même temps, il y a d'autres mouvements contre la colonisation qui se développent. Ce que nous évoquons là, que ce soit le mouvement Ibis, que ce soit ce qui est conduit par Abdelkrim, ce sont des mouvements mais qui s'inscrivent dans une contestation plus vaste de la colonisation.
Rachid Agrour
Oui, tout à fait. Suite à ces contestations, ces résistances armées, succédera des résistances plus politiques d'une jeunesse marocaine instruite qui mettra en place ce qu'on appellera au Maroc le mouvement nationaliste qui aboutira à l'indépendance du Maroc en 1956.
Host
Qu'est-ce qui reste dans les mémoires aujourd'hui de ces mouvements ? Alors, pour le mouvement ibiste que vous avez particulièrement étudié, Rachida Groh, est-ce que c'est quelque chose qui est encore présent avec une référence à Dibas ? Est-ce que c'est une figure encore ?
Rachid Agrour
Alors, le roman national marocain est très jaloux. On va dire qu'il y a dans le roman national marocain une héroïsation de l'image du sultan qui a effacé toutes les autres images de résistance au colonialisme. Pour ce qui est du Maroc, en fait, le héros de l'indépendance, c'est le sultan Mohamed V, le père d'Assane II, de l'ancien roi du Maroc, Assane II. Donc c'est Mohamed V. Par exemple, un exemple parmi tant d'autres, c'est que le Maroc obtient son indépendance le 2 mars 1956. Mais, au Maroc, la fête de l'indépendance a lieu chaque année le 18 novembre, qui correspond à l'intronisation de Mohamed V, le 18 novembre.
Host
Oui, parce que Mohamed V, c'est le sultan qui devient roi par la suite. Mais c'est cette réussite, en fait, d'une colonisation où le sultan demeure, où le sultan reste. Mais cet autre sultan, Aliba, ce sultan qui voulait devenir sultan à la place du sultan, lui, il est effacé du roman national ? Non, il demeure.
Rachid Agrour
Il est totalement effacé. De même pour ce qui est de Abdelkrim, il est totalement lui aussi effacé. Le pouvoir marocain affirme la centralité, la suprémacie de l'autorité monarchique sur tout autre personnage dans l'histoire.
Host
Aliba vient du sud, nous ne sommes pas loin de la Mauritanie. Il y a la question complexe du Sahara occidental. Sahara occidental, c'est l'ancien territoire, l'ancien protectorat espagnol qui réclame son indépendance, considérée aujourd'hui par l'ONU encore comme un territoire colonisé par le Maroc, un des derniers territoires colonisés au monde. Est-ce que le mouvement ibiste venant du Sud, avec une identité du Sud, peut s'inscrire dans cette histoire du Sahara occidental ?
Rachid Agrour
Oui, tout à fait, totalement. Maël Hénin, par exemple, a reçu un décret, un daïr royal, le nommant Qaïd, en 1879, le nommant Qaïd sur les tribus du Sousse et d'une partie du Sahara, en 1879. D'ailleurs, c'est pour ça qu'aujourd'hui, le tombeau de Maï Lenin, qui est à Tisnit, régulièrement, il y a des moussèmes, il y a des gens qui le visitent régulièrement, il y a même des membres officiels du gouvernement, pas du gouvernement, mais en tout cas des autorités locales, qui le visitent chaque année, sans aucun souci. Par contre, le tombeau d'El Hiba à Kerdous, lui par contre, on a un peu de mal à organiser des moussèmes officiels, parce qu'il s'est érigé contre l'autorité de la dynastie halawite. Alors maintenant on développe un nouveau discours dans la région qui dit qu'en fait El Hiba a proclamé le djihad pour chasser les français. en collaborant, en connexion avec la dynastie Alawite, en connexion avec Moulaï Afid, en connexion avec Moulaï Youssef. C'est le nouveau discours qui se met en place.
Host
Oui parce que, bien sûr, chaque pouvoir construit son discours et après c'est au travail des historiens, des historiennes de déconstruire tout cela et d'essayer de le comprendre. Et la réalité aussi, la réalité de domination, on vient de l'évoquer, les dominations coloniales, qui durent et parfois des répressions féroces dans le mouvement ibiste. On a cette histoire-là qui nous conduit vers le sud avec ces questions de mémoire, Rachid Agro. Je vous entends aujourd'hui nous parler de ces phénomènes dynastiques. Et si dans le cours de l'histoire on a voulu mettre en avant l'histoire du Maroc par ses sultans, c'est aussi parce que c'est cette manière de raconter l'histoire qui s'est imposée. Une histoire très dynastique où le but final dans une histoire qu'on pourrait qualifier d'officielle c'est de montrer que la dynastie alaouite était destinée, en effaçant tout ce qui pourrait gêner, à être aujourd'hui sur le trône au Maroc.
Rachid Agrour
Exactement, tout à fait. Je pense que dans toutes les monarchies de parlement, c'est toujours la même politique qui est mise en place, tout à fait.
Host
Et cette bonne guerre, on le comprend bien, mais comme je le disais, c'est au boulot des spécialistes de pouvoir déconstruire tout ça pour éclairer cette histoire. On vient d'évoquer ce qui se passait dans le sud, juste dans le nord, pour la mémoire d'Abdelkrim dans le nord. Est-ce que Abdelkrim lui aussi a été effacé de cette histoire-là ?
Rachid Agrour
Abdelkrim, justement, c'est seulement dans la région du Rif où il y a un petit mouvement autonomiste, régionaliste, on va dire, qui met en avant l'image d'Abdelkrim. Dans tout le Maroc, c'est seulement dans cette région-là qu'Abdelkrim est encore commémoré.
Host
Ce sont des figures complexes de l'histoire marocaine parce qu'à la fois elles ont su résister au protectorat des morts. Mais dans le même temps, par leur opposition au sultan qui a dû accepter le protectorat, il n'est pas possible de vraiment les mettre en avant. Donc on sent bien ici qu'on va retrouver dans la mémoire ces divisions anciennes et ces divisions du passé.
Rachid Agrour
Oui, tout à fait. D'ailleurs, pour ce qui est d'Abdelkrim, en 1956, le Maroc est indépendant. Le sultan Mohammed V ira jusqu'à se rendre au Caire pour rencontrer Abdelkrim en l'habitant à retourner au Maroc puisque le Maroc devrait n'avoir un indépendant, il n'avait plus sa place en Egypte aux yeux du sultan. Mais Abdelkrim a refusé en arguant du fait qu'il ne retournerait au Maroc qu'une fois que tout le Maghreb serait indépendant.
Host
Et voilà, parce que cette histoire de l'indépendance est ce qui va... nous faire réfléchir pour un prochain épisode du Cours de l'Histoire. Merci vivement Rachida Agrour d'être venue dans le Cours de l'Histoire. Le mouvement ibiste Djihad et résistance dans le sud marocain 1910-1934 s'est publié aux presses universitaires de Rennes. Merci beaucoup à vous. Dans cette histoire des dynasties, nous avons traversé le Maroc médiéval, des dynasties nombreuses et des dynasties dont la mémoire a été récupérée pour écrire cette histoire officielle. Nous avons vu la place du sultan au temps des protectorats. Avec vous Rachida Grour, nous avons réfléchi aux sultans et contre-sultans, aux anti-sultans qui résistent à la colonisation. Prochain épisode dans le cours de l'histoire, Mohamed V, le sultan devenu roi du Maroc. Plusieurs milliers de personnes se sont massées.
Rachid Agrour
Place du puits de l'Ermite et dans.
Host
Les rues adjacentes pour assister à l'arrivée à la mosquée de Sa Majesté Sidi Mohamed Ben Youssef, sultan du Maroc. Ce tranquille quartier d'allure quelque peu provincial s'est mis en fête et guirlandes et drapeaux avivent de leurs tons éclatants les couleurs neutres des murs parisiens.
Rachid Agrour
Litté derrière ses lunettes cerclées d'or, le.
Host
Profond et vif regard du souverain semble retrouver avec émotion Un décor qu'il n'avait pas pu contempler depuis juillet 1939, date.
Rachid Agrour
De son dernier voyage à Paris.
Host
Le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Cassandre Puel à la technique Marie-Claire Oumamadi. Émission préparée par Raphaël Lalloum, Jeanne Delecroix, Jeanne Copé, Solène Roy, Amahel Vincent Randonnier et Mayu Engizyu. Merci à Lina, à l'Institut National de l'Audiovisuel pour son aide dans les archives, à Olivier Martineau pour les lectures. Le cours de l'histoire est à écouter à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Podcast : Le Cours de l'histoire (France Culture)
Date : 22 octobre 2025
Invité : Rachid Agrour, docteur en histoire contemporaine, spécialiste de l’histoire du Maghreb colonial
Animation : Xavier Mauduit
Cet épisode se penche sur la résistance à la colonisation au Maroc, de la signature du protectorat (1912) à la pacification du pays en 1934, en mettant en lumière deux figures clés : El Hiba dans le sud (Anti-Atlas) et Abdelkrim dans le nord (Rif). Il analyse comment la résistance s’est structurée face aux empires coloniaux français et espagnols, en abordant la complexité des pouvoirs sultaniens, les clivages sociaux, religieux et tribaux, ainsi que la mémoire de ces résistances dans le récit national marocain.
« Le sultan doit être, depuis le XVIème siècle au Maroc, pour légitimer le pouvoir, shérif, descendant du prophète » [02:27].
« Ce sont des gens lettrés. Ce n’est pas ici dans les combattants [...] c’est un combat de leaders contre leaders. » [05:56].
« En 1912, nous avons donc deux sultans. Enfin, les deux se disent sultans. » – Host [15:16]
« Pour des musulmans, l’ultime effort, le grand djihad, se passe dans les mosquées… pour d’autres, c’est la défense des territoires contre toute incursion. » – Rachid Agrour [13:41]
« L’aura, la Baraka d’El Hiba tombe à terre, et les gens reconnaissent enfin la supériorité militaire et matérielle des Français. » – Rachid Agrour [22:43]
« Un nomade arabophone prend la tête de tribus majoritairement sédentaires et berbérophones ; il y a une division entre Berbères et Arabes… » – Rachid Agrour [27:45]
« L’intérêt de cet ouvrage, ça a été la confrontation des sources… » – Rachid Agrour [29:46]
« Abdelkrim a su mettre en place une autorité forte, centralisatrice… organisation d’une armée moderne. » – Rachid Agrour [43:11]
« Dans le roman national marocain, il y a une héroïsation de l’image du sultan qui a effacé toutes les autres images de résistance au colonialisme. » – Rachid Agrour [51:06]
« Le pouvoir marocain affirme la centralité, la suprématie de l’autorité monarchique sur tout autre personnage dans l’histoire. » – Rachid Agrour [52:15]
Sur l’idée de "djihad" dans le sud marocain :
« C’est tenir sa religion, donc respecter sa religion. Pour d’autres, par contre, le djihad, c’est la défense des territoires où il y a une autorité musulmane contre toute incursion. » – Rachid Agrour [13:41]
Sur l’effacement des anti-sultans dans la mémoire nationale :
« Dans le roman national marocain, il y a une héroïsation de l’image du sultan qui a effacé toutes les autres images de résistance au colonialisme. » – Rachid Agrour [51:06]
Sur la nature profondément religieuse de la société marocaine :
« La société marocaine d’alors est profondément religieuse. L’intrusion coloniale est vécue comme un cataclysme. » – Rachid Agrour [19:26]
Sur la différence entre El Hiba et Abdelkrim :
« La société du Sud n’a pas réussi à trouver son leader… Contrairement à ce qui s’est passé avec Abdelkrim, qui a vraiment essayé d’imposer son autorité. » – Rachid Agrour [44:21]
Parcourant l’histoire méconnue des sultans « rebelles » et des mouvements populaires du Maroc face à la colonisation, l’épisode met à nu les tensions entre histoire officielle et vécus locaux, entre dynasties, tribus et destin individuels. Il suggère que l’écriture de l’histoire, loin d’être neutre, reflète toujours des enjeux de légitimité présents, et rappelle la nécessité d’un travail critique pour restituer la richesse et la complexité du passé marocain.
Pour aller plus loin :