Le Cours de l'Histoire — Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir : Maroc médiéval, des dynasties et des sultans
Podcast: France Culture
Date: 20 octobre 2025
Host: Xavier Mauduit
Invités : Yassir Benima, Mehdi Gouiriad, Josyne Daclia
Bref aperçu de l’épisode
Cet épisode explore l’histoire médiévale du Maroc à travers ses grandes dynasties : Idrissides, Almoravides, Almohades et Mérinides. Les invités, tous historiens spécialistes du monde arabo-musulman et du Maghreb, déconstruisent la vision "roman national" d’une succession linéaire de dynasties pour révéler la complexité, la diversité culturelle et religieuse, et les circulations politiques du pouvoir marocain. L’émission éclaire aussi la façon dont cette histoire est écrite, enseignée et perçue aujourd’hui, tout en soulignant l’influence des contextes locaux et extérieurs, ainsi que la place des femmes dans les dynasties marocaines.
1. Le cadre dynastique, entre mythe et réalité
La notion de "roman national" marocain
- La tradition de raconter l’histoire médiévale du Maroc à travers la succession des grandes dynasties permet d’asseoir une continuité inscrite dans le roman national, surtout face à la France et l’Espagne ou dans la compétition avec d’autres histoires nationales arabes.
- [02:47] Mehdi Gouiriad :
« ...le propos était... de soutenir la comparaison avec d’une part l’ancienne puissance coloniale — principalement la France — et d’autre part avec le monde arabe, avec l’objectif clair d’affirmer que le Maroc a une histoire au moins aussi longue et aussi glorieuse que ses différentes entités. »
L’approche transversale : un pouvoir qui n’est pas que dynastique
- Les invités déconstruisent les "coupures" dynastiques. Derrière les changements de dynasties, on trouve des structures politiques et sociales durables, notamment l’importance des tribus, la difficulté pour un pouvoir centralisé de s’imposer, le rôle du pluralisme religieux.
- [03:37] Xavier Mauduit :
« Par-delà l’histoire dynastique, il y a des structures anthropologiques du pouvoir... Il y a une interaction constante avec les populations sujettes ou à assujettir... »
2. Les débuts : de l’héritage antique à l’arrivée de l’islam
Avant les Idrissides : substrat berbère et indépendance
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Le Maroc reconquiert tôt son autonomie après la domination romaine, conservant une forte identité propre, distincte du reste du Maghreb et de la péninsule ibérique.
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[09:14] Mehdi Gouiriad :
« Le Maroc avait déjà regagné son indépendance vis-à-vis de Rome... c’est un substrat différent à la fois du Maghreb... et de la péninsule ibérique. »
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La conquête arabo-musulmane implique aussi l’émigration et la participation des tribus berbères aux grandes aventures militaires, comme l’expansion en Al-Andalus.
L’arrivée des Idrissides (789-974) : une dynastie fondatrice mais pas hégémonique
- Idriss Ier, chassé d’Orient après l’échec des révoltes chiites, s’établit à Volubilis grâce à l’appui de groupes locaux travaillés par des courants religieux variés (chiisme, muʿtazilisme).
- Toutefois, le pouvoir Idrisside est loin d’exercer un contrôle total sur l’ensemble du territoire marocain :
[11:40] Yassir Benima :« Idriss Ier est un membre de la lignée d’Ali... il est accueilli à Volubilis où il établit un premier pouvoir... Mais il n’est pas le seul à exercer un pouvoir politique parce qu’il y a d’autres acteurs... »
3. De la pluralité politique et religieuse au Maroc "médiéval"
Quand peut-on parler de "Maroc" ?
- L'idée d'une “forme d’État national” marocain commence à émerger sous les Mérinides, post-Almohades, mais il existait un pluralisme religieux et politique très marqué dès les débuts.
- [14:59] Xavier Mauduit :
« On met en évidence à l’heure actuelle... une histoire qui est sous le signe d’un pluralisme politique et religieux... qu’on peut renverser la lecture... y voir une forme de vitalité extrême... »
Le XIe siècle et l’émergence du Maroc sur la scène méditerranéenne et atlantique
- Le Maroc sort de son relatif anonymat avec l’afflux de l’or d’Afrique subsaharienne, la mise en place d’états structurés, la construction de ports et arsenaux, les traités avec cités-états italiennes.
- [16:47] Mehdi Gouiriad :
« ...arrive en masse l’or... avec le bilad as-sudan, grâce à l’or, et rentre en contact... avec Pise, Gênes... »
4. Les dynasties Almoravide et Almohade : conquête, réforme, et innovations
Les Almoravides (XIe-XIIe s.) : la "sunnisation" du Maroc
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Les Almoravides, issus des ribats religieux du Sud, imposent pour la première fois une unité politique et religieuse sur un vaste territoire, du sud saharien à l’Andalousie.
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[20:50] Yassir Benima :
« Le terme Almoravide... de Mourabitoun, qui désigne en arabe les gens du ribat... ils ont mené la conquête... puis unifié politiquement... la totalité de ce qu’est le Maroc aujourd’hui, mais aussi toute la moitié ouest du Maghreb central... »
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Les Almoravides jouent un rôle clé dans la diffusion du malikisme (sunnisme) et la consolidation des liens culturels et économiques avec l’Andalousie.
Almoravides et Andalousie : une continuité et une porosité
- Il existe une réelle continuité démographique, militaire, culturelle et religieuse entre le Maroc et l’Andalousie musulmane, bien avant et après la conquête almoravide.
- [24:58] Yassir Benima :
« Entre le Maroc et l’Andalouse, il y a une continuité... N’oublions pas qu’une majeure partie des armées qui ont conquis l’Andalous était composée de berbères... »
Les Almohades (XIIe-XIIIe s.) : rupture et invention religieuse
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Issus d’une réforme religieuse portée par Ibn Toumert après un voyage initiatique en Orient, les Almohades imposent une doctrine qui synthétise éléments sunnites, chiites et innovent en se revendiquant une spécificité auto-référencée.
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[35:09] Yassir Benima :
« ...Le fondateur du mouvement Almohade... Ibn Toumert... revient au Maroc avec une doctrine qui synthétise... des apports différents... et se proclame Mahdi... »
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Les Almohades imposent aussi une langue berbère liturgique et une orientation des mosquées différente (vers le sud plutôt que l'Est), soulignant leur autonomie face à l’Orient.
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[38:35] Mehdi Gouiriad :
« ...les Almohades ont voulu faire tranchant, ont voulu se distinguer en portant un islam auto-référencé... Un autre point... c’est que l’orientation en direction de l’AMEC des mosquées va être réorientée vers le sud... »
5. Les Mérinides (XIIIe-XVe s.) : opportunisme, histoire et légitimité
Transition et arrivée au pouvoir
- Nomades venus de zones désertiques, profitant de la chute almohade, les Mérinides s’établissent à Fès, s’emparent du pouvoir, et s’affranchissent de projet religieux global.
- [44:36] Yassir Benima :
« Les Mérinides sont des nomades... qui profitent de l’affaiblissement du pouvoir almohade... Ils établissent un contrôle de nature nomade, puis occupent les premières villes... »
Construction de la légitimité par l’écriture de l’Histoire
- Les Mérinides commandent la rédaction d’une histoire reliant les différentes dynasties pour légitimer leur pouvoir, en réinterprétant le passé et en réinscrivant les Idrissides dans la norme sunnite.
- Apparition du charifisme : valorisation des descendants du prophète et leur intégration dans l’élite.
- [50:15] Yassir Benima :
« C’est justement à l’époque mérinide... que se fait cette continuité entre le moment hydricide et le temps présent... dans une chronique très célèbre, celle d’Ibn Abi Zayh... »
6. Circulations, influences externes et originalité marocaine
Le Maroc n’évolue pas en autarcie
- Modèles, savoirs, pratiques politiques et culturelles circulent depuis — et vers — l’Orient (Égypte Mamelouk, Bagdad), l’Andalousie, l’Europe, l’Afrique, créant un syncrétisme propre. L’identité marocaine se forge aussi par opposition et dialogue avec l’ailleurs.
- [33:01] Xavier Mauduit :
« Les deux sont vrais... il y a cette politique effectivement de s’affirmer comme une entité particulière... dans le monde islamique... les marocains s’avèrent très mobiles... se déplace beaucoup vers l’Orient, vers l’Europe... »
7. Hommes, femmes et genres : qui écrit l’histoire ?
La place des femmes — à travers l’histoire et l’historiographie
- Malgré un récit longtemps androcentrique, des figures féminines ont joué des rôles de premier plan dans la diplomatie, la transmission, et même les conflits.
- [42:20] Xavier Mauduit :
« Il y a toujours un biais androcentrique... mais il faut toujours avoir en tête qu’il y a des acteurs, des femmes, donc toujours présentes... »
- Exemple : mariage interdynastique, cité dans la chronique d’Ibn Khaldoun, impliquant une princesse Hafside tuée lors d’une bataille.
8. Héritages, usages et enseignements de l’histoire dynastique
Comment cette histoire est-elle recomposée aujourd’hui ?
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L’enseignement et la mémoire collective au Maroc font encore largement appel à ce schéma dynastique, sur le modèle du roman national français.
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[55:49] Mehdi Gouiriad :
« Comme le modèle, c’est celui de la France et de sa succession supposément ininterrompue... c’est un petit peu sur le même modèle... »
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Les dynasties continuent de fournir des éléments de légitimation jusqu’à l’époque des Alaouites, toujours au pouvoir, inscrivant l’actuel dans le fil d’une continuité lointaine.
9. Moments marquants et citations mémorables
- [03:19] Xavier Mauduit :
« ...il y a des structures anthropologiques du pouvoir... et un modèle politique dans lequel tout n’est pas du fait de la dynastie, tout n’est pas du fait d’un pouvoir central, étatique. »
- [26:43] Mehdi Gouiriad :
« Ce sont les Berbères, le peuple autochtone... indépendants des pouvoirs islamiques... qui imposent leur poigne, leur langue... »
- [32:18] Host :
« Sur une carte, quand nous colorions le monde islamique... ce n’est pas comme ça que ça doit se penser. »
- [35:09] Yassir Benima :
« ...l’invention pour la première fois dans l’espace islamique d’un nouveau titre... Amir al-Muslimin... manière de se distinguer du... commandant des croyants... »
- [44:36] Yassir Benima :
« Ce qui différencie les Mérinides de leurs prédécesseurs, c’est l’absence d’un projet religieux. C’est presque par opportunisme politique que cette dynastie est arrivée au pouvoir... »
- [46:55] Mehdi Gouiriad :
« Pour Ibn Khaldoun... toute possibilité de recréer l’unité du Maghreb et de l’Andalus... est désormais impossible... la population a été décimée par la grande peste... »
- [53:27] Host :
« Voilà, les Alaouites qui sont toujours là, en place, avec l’idée des cendres du prophète... »
10. Timestamps des séquences importantes
- [01:52–08:39] — Introduction des dynasties, dynasties comme récit national, leurs limites
- [09:14–11:40] — Substrat antique, rôle des Berbères, arrivée des Idrissides
- [16:47–20:26] — Émergence du Maroc sur la scène internationale, liens avec l’Afrique et l’Europe
- [20:50–24:58] — Les Almoravides : genèse, conquête, diffusion malikite
- [26:43–30:13] — Rôle central des Berbères, savoir et pouvoir, l’essor intellectuel en Al-Andalus
- [35:09–38:35] — Almohades : réforme, circulation des idées, innovations politico-religieuses
- [44:36–50:15] — Arrivée et légitimation des Mérinides, écriture de l’histoire dynastique
- [53:27–57:46] — Dynasties jusqu’aux Alaouites, usage du terme "sultan", transmission et enseignement de cette histoire
Conclusion
Ce panorama du Maroc médiéval met en lumière l’épaisseur historique d’un territoire où la superposition de dynasties, loin d’être une simple succession, révèle une richesse de circulations, de résistances locales, de réinventions religieuses et politiques — et où la construction de l’histoire nationale est elle-même un objet d’étude. L’émission s’achève sur une ouverture à la période moderne et au sens du terme "sultan" avant le protectorat, promettant de nouveaux éclairages sur la longue durée du pouvoir au Maroc.
