
Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir : Maroc médiéval, des dynasties et des sultans
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Xavier Mauduit
France Culture. Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Host/Interviewer
Maroc médiéval, des dynasties et des sultans. Il y a plusieurs manières d'approcher l'histoire du Maroc médiéval et pourquoi pas par les dynasties Idrisside, Almoravide, Almohade ou encore Mérinide. Voilà qui paraît lointain et pourtant ces dynasties sont le passage indispensable pour comprendre comment le Maroc a écrit son histoire. Alors Idrisside, Almoravide, Almohade, Mérinide, dans une heure, je vous le promets, vous, nous, moi, tout sera plus clair. À Fès et alentour d'Aza, Meknes, Azrou.
Yassir Benima
El Arba, nous entrons au cœur du pays musulman marocain. Oui, c'est ici Marrakech.
Mehdi Gouiriad
L'immense palmeraie s'étend dans la plaine.
Yassir Benima
Et les sommets de la place aux rouges soleils couchants sont encore immaculés de neige. Le berbère sait qu'il n'a pas eu.
Host/Interviewer
Seulement la gloire des sultans.
Xavier Mauduit
Le cours de l'histoire.
Host/Interviewer
Il a eu aussi la grandeur du peuple, son courage, son abnégation.
Xavier Mauduit
Et maintenant voici tout un troupeau de petites chèvres qui guident plus qu'il ne les guide un enfant. Tout cela c'est la paix. Notre paix. La paix almoravide.
Host/Interviewer
Josyne Daclia, bonjour. Vous êtes historienne directrice d'études à l'école de hautes études en sciences sociales et avec vous aujourd'hui Mehdi Gouiriad, bonjour. Bonjour. Professeur du monde musulman à l'université Bordeaux-Montagne, professeur associé à l'université Mohamed VI de Rabat et Yassir Benima, bonjour.
Yassir Benima
Bonjour.
Host/Interviewer
Professeur d'histoire du monde arabe et d'islamologie à l'université Lumière Lyon de Mercy. Beaucoup à tous les trois d'être là pour nous faire comprendre ce Maroc médiéval, je l'évoquais, Ces dynasties, les unes après les autres, structurent l'histoire du Maroc du moins telle qu'elle a longtemps été racontée. On peut le dire comme ça. Yesir Benimar ?
Yassir Benima
Tout à fait. L'histoire dynastique a été longtemps considérée comme le critère qui permet de retracer l'évolution politique du Maroc médiéval et moderne également. Cette manière de voir l'histoire, on la retrouve dès l'époque médiévale. Dès l'historiographie mérinide, au début du XIVe siècle, on a commencé à présenter la dynamique politique du Maroc sous forme de succession de dynasties, en particulier en considérant que les Idrissides constituent le premier pouvoir, le premier état dans l'histoire du Maroc. Et les autres dynasties suivent les unes après les autres.
Host/Interviewer
On peut quand même dire dans cette histoire-là, j'utilise une expression qui est désormais un peu rincée, mais celle de roman national, que ces dynasties, c'est le passage obligé dans l'écriture d'un roman national marocain.
Mehdi Gouiriad
Absolument, parce que le propos était de... à l'époque moderne et puis à l'époque coloniale et au moment des indépendances, et somme toute jusqu'à aujourd'hui, de soutenir la comparaison avec d'une part l'ancienne puissance coloniale, c'est-à-dire principalement la France et dans une moyenne mesure l'Espagne, et d'autre part avec le monde arabe, avec l'objectif clair d'affirmer que le Maroc a une histoire au moins aussi longue et aussi glorieuse que ses différentes entités.
Host/Interviewer
Je sens qu'il y a malgré tout, historiens, historiennes que vous êtes, peuvent lire l'histoire du Maroc d'une autre manière. Il y a cette histoire par les dynasties et puis il y a le travail réalisé aujourd'hui qui est un travail transversal. On sait bien qu'au moment où une nouvelle dynastie apparaît, tout n'est pas effacé par le passé, tout n'est pas créé.
Xavier Mauduit
Tout à fait. Par-delà l'histoire dynastique, il y a des structures anthropologiques du pouvoir et il y a une forme de modèle politique qu'on pourrait dire assez particulier au Maroc ou peut-être même à l'ensemble du Maghreb. et un modèle politique dans lequel tout n'est pas du fait de la dynastie, tout n'est pas du fait d'un pouvoir central, étatique. Il y a une interaction constante avec les populations sujettes ou à assujettir ou visées par l'État central. Et donc c'est cette structure transversale qui nous intéresse de plus en plus.
Mehdi Gouiriad
Cela repose sur un malentendu fondamental qui est principalement celui du problème de l'État. Parce que l'État, au sens où on l'entend nous, on va dire entre Machiavel jusqu'au XVIIIe siècle et l'apparition, l'émergence de l'État panoptique avec ses institutions de discipline de l'État, à savoir Pelmel, le lycée, la caserne, l'hôpital, la prison, etc. ont eu pour objectif et pour résultat de contrôler la totalité du corps social. Ce qui n'était jamais arrivé, somme toute, dans l'histoire de l'humanité, qui plus est en imposant ce que Max Weber, peut-être le terme est un peu éculé, un peu dépassé, celui de la violence avec l'État. On ne retrouve pas l'appareil dans les sociétés du sud de la Méditerranée, à commencer naturellement par le Maroc, qui ont été dans la longue durée des sociétés, alors le terme lui aussi demanderait éclaircissement, demanderait approfondissement, celui de tribus avec une conception du pouvoir plutôt collégiale, en effet, et dans la très longue durée, des problèmes pour l'État, ou plutôt pour les dynasties, à imposer un pouvoir qui se marquait principalement par le fait de faire payer, de faire acquitter l'impôt, taxes, etc. Ce qui n'était obtenu qu'à grande peine.
Host/Interviewer
J'imagine bien, c'est vrai qu'il y a toujours de la fiscalité dans ces histoires d'État. Donc quand on parle ici du Maroc médiéval, il y a des défis. C'est de ne pas appliquer notre notion de l'état, du pouvoir, du sultan sur ce Maroc médiéval. Et puis même notre notion même de ce qu'est le médiéval qui ne veut pas dire grand chose. En réalité, le Moyen-Âge, on le sait bien, c'est une période pratique pour essayer de mettre les choses dans des cases. Mais tout ça est extrêmement flou. Donc beaucoup de défis pour comprendre ce Maroc médiéval.
Yassir Benima
Tout à fait. Pour essayer de nuancer justement cette histoire dynastique, cette succession, on va dire, interminable d'une dynastie à l'autre, il est nécessaire peut-être de distinguer des périodes à l'intérieur de cette ère, en tout cas, qu'on désigne par convention d'époque médiévale, en tout cas pour le Maroc et pour l'espace islamique en général. On peut dire que l'apparition d'un pouvoir central et centralisé au Maroc commence uniquement avec les Almoravides, donc au milieu du XIe siècle. Avant cette période et pendant tous les siècles qui séparent ce moment de la conquête arabo-islamique et donc de l'insertion du Maroc dans l'espace islamique. On a toute une phase où, finalement, la restitution de l'histoire politique pose de nombreux problèmes historiographiques. Nous sommes devant une période qui est assez mal connue et qui était généralement écrite, ou dont l'histoire a été écrite tardivement, donc à partir soit de sources orientales, soit à partir de sources maghrébines, mais composées au XIIe, au XIIIe, au XIVe siècle. Et justement pour essayer de comprendre cette première phase, il est nécessaire aussi d'évoquer toute la complexité du processus d'islamisation qu'a connu le Maroc pendant cette période. Le Maroc a été un espace très hétérogène du point de vue religieux pendant ses premiers siècles, avec l'apparition de pouvoirs locaux ou régionaux qui se revendiquaient de doctrines religieuses différentes, parmi lesquelles on va retrouver une doctrine chiite, le zéïdisme, et cela nous amène justement à parler du cas des idrissides. Cette dynastie qui a été longtemps présentée comme le premier état marocain, mais qui était en réalité un pouvoir né de la fuite ou de l'exil de membres de la famille rhalide qui s'installe au Maroc.
Host/Interviewer
Voilà, parce que moi je me suis fait un petit mémo. Les Idrissides, 789-974. Je l'ai noté. C'est bon, j'ai ma première dynastie avec Idriss Ier, les Idrissides. Sauf que là, vous me dites, Yassir Benima, que non, c'est un peu plus tard. Donc va falloir creuser tout ça. Cette première dynastie qui arrive, 789, je me dis, tiens, ça c'est à la suite de l'arrivée de l'islam. Juste une question. de Candide, mais qui était là avant ? Nous sommes dans un monde hérité de l'Empire romain déjà et puis après de tous ceux qui se sont déplacés là, les vandales, notamment Médic Gouiriat.
Mehdi Gouiriad
Alors, il faut d'abord remarquer, et c'est là un point essentiel et fondamental au sens premier du terme, que le Maroc avait déjà regagné son indépendance vis-à-vis de Rome. En ce sens, on peut considérer que c'est un substrat différent à la fois du Maghreb dans sa partie orientale, qu'on appelait Efraïya, c'est-à-dire l'Africa, le sens est clair, de cette continuité jusqu'à un certain point avec Rome et le passé antique, et d'autre part avec la péninsule ibérique. C'est pour ça que dans la longue durée, le Maroc est un pays de haut niveau de violence. Vous avez des cavaliers qui font la guerre, c'est ainsi qu'ils ont été représentés, notamment sur la colonne trajane à Rome. Et évidemment, on peut dire que de la colonne trajane à Rome, Non, sans exagération, jusqu'à Delacroix et sa représentation de cavalier, le Maroc, c'est en substance cela. Et on peut en trouver la trace dans le fait que dans le processus de conquête de l'Orient vers l'Ouest, vers l'Occident, des conquérants arabo-musulmans, la règle à retenir c'est, plus vous allez vers l'Ouest, moins il y a de cavaliers arabes disponibles, entendu que les Arabes n'étaient pas si nombreux que ça, moins d'un million. Et donc ils ont été obligés d'associer les combattants des différentes tribus berbères, parce qu'il faut prononcer quand même le mot, pour procéder à la conquête d'Alendalous et même mener des raids dans ce qui est aujourd'hui la France. Donc évidemment, l'autre date à retenir c'est 740, puisque là, Après quelques décennies de pouvoirs installés à l'extrême nord du Maroc, principalement dans la région du détroit de Gibraltar, les Marocains regagnent leur indépendance. Et en ce sens, c'est un tournant, parce que contrairement à l'Egypte, la Syrie, l'Irak, au Proche et au Moyen-Orient et à l'Andalus voisin, c'est-à-dire la péninsule ibérique sous domination musulmane, vous ne trouverez pas une aristocratie arabe qui sert de modèle religieux, linguistique, au reste de la population.
Host/Interviewer
Avec Idriss Ier qui arrive et qui fonte cette dynastie des Idrissides. Nous sommes à la fin du 8e siècle pour le dire simplement. Cette histoire-là, c'est bien de la plonger dans le temps avec Rome, avec une première indépendance, une forme d'indépendance. L'arrivée de ces guerriers arabes musulmans, très bien, mais ces populations berbères et ces associations.
Yassir Benima
L'arrivée d'Idriss Premier constitue un moment fondateur dans l'histoire politique du Maroc, même s'il ne s'agit pas réellement d'un premier état. Idriss Premier est un membre de la lignée de Rallye, cousin et gendre du prophète. Il fait partie de cet ensemble de protochéites, c'est-à-dire de membres d'une doctrine qui donnait la priorité dans l'espace islamique aux descendants d'Ali pour devenir les commandants des croyants, pour prendre la direction spirituelle et politique des musulmans. Donc Idriss Ier fuit l'Orient, fuit l'Arabie, suite à une série d'échecs de révoltes chiites, zaïdites, notamment la révolte de son propre frère, Mohamed Nafsat Zakiya, en 762, et puis suite à une deuxième révolte, en 786, qui se termine par un massacre à Fakh, dans les environs de Médine. Donc après cette débâcle, Idris, comme d'autres de ses frères, décide de partir. Et ce départ, cet exil a été préparé par l'envoi de missionnaires dans plusieurs régions périphériques du monde musulman pour être loin de la répression abbaside. Il y a des missionnaires qui sont allés au Niran et d'autres qui sont venus au Maghreb pour préparer le terrain. C'est ce qui explique ce choix pour Idriss Ier de s'exiler jusqu'au Maroc, jusqu'à ce qu'on appelait encore le pays de Tangier, la Tangitane. Et donc sur son chemin, il est accueilli par des groupes berbères qui sont déjà travaillés, on va dire, par cette prédication et qui sont donc soit chiites, zaïdites plus spécifiquement, soit fidèle à une autre doctrine qui apparaît au VIIIe siècle, donc en Orient, qui est la doctrine muatazilite, qui est une doctrine théologique, rationaliste, et qui avait pas mal de partisans au Maghreb central et surtout dans la Tangitane. et donc il est accueilli à Volubilis où il établit un premier pouvoir qui contrôle une partie du nord du Maroc jusqu'à la région de Tlemcen. Mais il n'est pas le seul à exercer un pouvoir politique parce qu'il y a d'autres acteurs qui dépendent d'autres lectures de l'islam, lecture religieuse notamment.
Host/Interviewer
Jocynda Kiyadan, cette narration de l'histoire du Maroc à travers les dynasties, c'est vrai que commencer avec les Idrissides, nous sommes au 8e siècle, et puis nous avons comme ça dynastie après dynastie, une succession extrêmement logique, moi je l'entends ici. On entend bien surtout la construction de cette lecture-là, parce qu'au temps des hydricides, donc 8e, 9e siècle, même jusqu'au 10e siècle, il y a d'autres pouvoirs. Je vous le dis autrement, à partir de quand on peut parler du Maroc ? Parce que je sens ici qu'on avance tous avec des passettes en disant « Maroc, mais bon, c'est le Maroc d'aujourd'hui ». À partir de quand ?
Xavier Mauduit
Je pense qu'il y a une forme d'état national, je ne sais pas si le terme est pertinent, mais en tout cas, assurément, à l'époque mérinide, on peut parler du Maroc. après les grands empires almoravides et almohades. Même si encore à l'époque mérénide, il y a des tentatives de reconstituer une sorte de grandeur impériale avec des visées d'expansion vers Tlemcen, vers Tunis, Guérouan. Mais le point qui me frappe le plus, c'est qu'on met en évidence à l'heure actuelle, comme le montrent mes collègues, une histoire qui est sous le signe d'un pluralisme politique et religieux. Et ce pluralisme a longtemps été tenu pour une forme de faiblesse finalement, de fragmentation, d'émiettement, d'incapacité à l'unité ou à une unité. durable alors qu'on peut renverser la lecture, renverser la visée et y voir une forme de vitalité extrême, une forme de tonicité politique, religieuse avec toute forme d'autonomie et des façons de rebattre les cartes politiques en permanence.
Host/Interviewer
Allez-y Mehdi Guirguet, parce que ici, moi je l'entends bien, un berbère arabe, mais pas seulement. J'entends aussi qu'il y a le chiisme, le sunnisme, et tout cela se croise ici, alors avec des moments où c'est l'un qui domine l'autre, mais nous sommes, j'ai l'impression, et vous me corrigez si je dis une bêtise, à un espace carrefour dans ce monde de l'islam.
Mehdi Gouiriad
Néanmoins, on peut identifier une rupture au XIe siècle puisque cela correspond au moment qui est un double mouvement. Il faut l'analyser au nord avec la revivification de la Méditerranée et l'intensification des flux. D'autre part, et plus important sans doute encore dans l'histoire de l'humanité, la mise en communication, l'intensification des liens avec l'Afrique subsaharienne, ce qu'on appelle communément le bilet soudain, qui correspond à l'Afrique sahélienne, à l'Afrique de l'Ouest. Puisque arrive en masse lors, alors c'est vrai que la corrélation entre l'émergence du Maroc qui sort de son relatif anonymat historique, tel qu'il a été évoqué par Yasser Benhima, jusqu'à un certain point, puisque le Maroc a une balance des échanges positifs avec le bilat de Soudan, grâce à l'or, et rentre en contact, de ce fait, pour cette raison, avec les cités états-italiennes, puisque les Almoravides sont les premières à établir des traités. avec Pise, avec Gênes. Plus tard, leurs successeurs au Maroc, avec Venise, Marseille et Barcelone. Et vient du Nord des produits aussi importants que le proto-acier, qui permet de faire la guerre. Le fait qu'au Maroc, encore aujourd'hui, pour désigner un couteau de boucher, on dit Genoui, c'est-à-dire notamment Genoué, ce qui vient de Gênes. Et c'est à partir de ce moment-là, je parlais de sortie d'anonymat historique, qu'apparaît le mot Maroc. Le mot Maroc signifie Marrakech, un mur à couches. Et évidemment, ce sont à la fois les Castillans, si vous voulez, les Espagnols, de même que les Italiens, au sens large du terme, en particulier, on trouve ça chez Dante, l'habitude de désigner un pays en fonction de sa capitale. c'est-à-dire un pays qui relève d'une altérité radicale, on prend désormais l'habitude de le désigner en vertu du centre du pouvoir, du centre de la dynastie. Plus tard, cela sera répété avec Algiers, Algérie, Tunis, Tunisie, naturellement. Donc on peut considérer que cette mise en connexion, elle est centrale, elle permet aussi la création sur la mer d'autant d'infrastructures comme par exemple l'Arsenal qui apparaît une première fois à Medea, donc aujourd'hui en Tunisie, de même qu'en Al-Andalus avant que ce modèle soit importé en mer Méditerranée occidentale et puis pour la première fois avec les Almoravides en océan Atlantique puisque au bout du compte ce sont eux qui décide de faire de Lisbonne une sorte de base, de capitale. D'ailleurs, aujourd'hui, au Portugal, on connaît un essor remarquable de l'archéologie islamique. Et par exemple, pour ceux qui sont amoureux de Lisbonne, dont vous êtes peut-être, on l'a retrouvé au Castelo São Jorge, c'est-à-dire en plein centre de Lisbonne. le substrat du château Almoravide qui permettait de contrainer l'embouchure du Taj et d'avoir un débouché sur l'Atlantique. De même, à ce moment-là, on observe une première fois sur la grande plaine atlantique marocaine, le fait qu'un certain nombre de ports sont dotés d'infrastructures, souvent forteresses, ports et le casé-champs, arsenal, c'est-à-dire l'endroit où on assemble des bateaux pour la guerre. D'ailleurs, le mot vient de l'arabe maghrébien « darsinaa » qui est passé grâce au truchement du castillan « taresena » dans toutes les langues européennes.
Host/Interviewer
Merci de déjà faire naître le Maroc à tous les trois parce que c'est pas rien. Et puis en plus de repasser le Maroc dans ce monde méditerranéen et pas seulement méditerranéen, un petit peu atlantique. Yassir Benima.
Yassir Benima
Je voudrais justement pour compléter ce qu'a dit Mehdi Rewitgat, parler des origines des Almoravides et l'origine même du terme.
Host/Interviewer
Oui parce que moi c'était ma question, merci beaucoup d'y répondre parce que j'ai une première dynastie, les Idricides, qui s'arrête en 974, on passe au... Almoravide. Mais voilà, moi je voudrais savoir un peu ce qui s'est passé ici, à ce moment-là.
Yassir Benima
Le terme Almoravide, c'est la forme européenne, dans les langues ibériques d'abord, de Mourabitoun, qui désigne en arabe les gens du ribat. Et le ribat est une institution qu'on va retrouver dès l'époque Abbaside au moins, en Orient, puis aussi après en Ifriqiya, pour désigner un espace dans lequel se concentrent des volontaires pour mener le djihad, pour mener la guerre contre un ennemi interne ou un ennemi maritime, ça pouvait être les byzantins dans un premier temps. Et donc cette institution sert aussi comme lieu de retraite spirituelle. Et donc, à partir du Xe siècle, on voit fleurir dans plusieurs régions du sud du Maroc des ribates, qui sont essentiellement fondées par des malikites, c'est-à-dire des sunnites, qui sont fidèles à une école juridique qui est celle du malikisme, une école née en Arabie, mais qui a connu surtout une diffusion majeure en Occident musulman, on a l'Andalouse et en Ifriqiya. Et ces adeptes du ribat vont jouer un rôle déterminant dans ce qu'on pourrait appeler la sunnisation du Maroc. C'est à eux qu'on doit finalement cette prééminence du maléquisme, plus spécifiquement dans la structure religieuse du Maroc médiéval. Et donc à partir de Ribat, qui sont établis dans un premier temps au sud du Sahara, donc au sud de la Mauritanie actuelle, les Almoravides mènent une conquête assez rapide, qui va leur permettre de contrôler d'abord tout l'espace saharien. et puis surtout, petit à petit, à unifier politiquement la partie située au nord du Sahara, donc la totalité de ce qu'est le Maroc aujourd'hui, mais aussi toute la moitié ouest, donc du Maghreb central jusqu'à Alger à peu près, et après à l'Andalouse un peu plus tard, à la fin du XIe siècle.
Host/Interviewer
Avec ici cette première dynastie, les Idrissides, et on l'a bien entendu, ce n'est pas une dynastie qui qui domine l'ensemble du territoire. Il y a d'autres pouvoirs. C'est plutôt une construction historique qui en a fait la dynastie première. En revanche, avec maintenant les Almoravides, nous avons une dynastie qui unit un territoire. Et un peu plus large, d'ailleurs, que le Maroc actuel. Évocation de cette royauté. Quand.
Olivier Martineau
Youssouf fut conquis à l'Andalouse et que celle-ci lui obéit, On le plaça au nombre des rois et il mérita le titre de sultan. Lui et les siens reçurent le nom d'Almoravide et ce prince et son fils furent classés parmi les rois les plus puissants. Car l'Andalouse est la vraie capitale, le centre du Maghreb extrême, la source de ses mérites. C'est dans ce pays que l'on trouve les soleils et les lunes des sciences. À l'Andalouse est le centre et le pivot des talents. Les plus remarquables savants de cette contrée se rendirent auprès du prince des musulmans, si bien que sa cour ressemblait à celle des abbassides à leur début. Ce prince était entouré d'une telle affluence des plus remarquables secrétaires et littérateurs que jamais aucun siècle ne vit pareille chose.
Host/Interviewer
Olivier Martineau dans le cours de l'histoire sur France Culture qui nous lisait ici ce texte d'un chroniqueur maghrébin installé en Égypte mais au XIIIe siècle, on est après, qui parle des Almoravides avec l'évocation d'Al-Andalus. Ici, Yassir Benima, c'est un monde autre dans mon imaginaire et je pense dans beaucoup de gens, au moment d'évoquer Alain Dallouz. Nous coupons au niveau du détroit de Gibraltar deux univers. Or c'est le même des deux côtés de la Méditerranée.
Yassir Benima
Tout à fait. Entre le Maroc et Alain Dallouz, il y a une continuité qui est d'abord une continuité culturelle, religieuse. qui a aussi une continuité démographique. N'oublions pas qu'une majeure partie des armées qui ont conquis Al-Andalus était composée de berbères et que des migrations berbères ont alimenté d'une manière continue le peuplement d'Al-Andalus. Et au niveau politique, on est devant une situation qui va s'inverser justement avec les Almoravides, car au Xe siècle, ce sont plutôt des le pouvoir ondalou, le pouvoir oméade, du califat oméade, qui intervient au nord du Maroc et qui a contrôlé une partie du nord, les villes comme Fès, Tanger, Ceuta. Et après la chute du califat de Cordoue, donc la situation s'inverse, il y a un morcellement politique en Indalouse avec les taïfas. et l'intervention almoravide permet d'une certaine manière de réunifier politiquement Al-Andalus et de réarmer, si on veut, idéologiquement et militairement Al-Andalus face à la menace principale qui était ce qu'on appelle la reconquête chrétienne qui s'intensifie à la fin du XIe siècle.
Host/Interviewer
Ce ne sont pas deux acteurs en fait qui se font face, les chrétiens d'un côté et puis le monde arabe de l'autre tel que d'ailleurs ça a été chez nous longtemps présenté. Mehdi Gourghat, vous êtes l'auteur d'un ouvrage intitulé « Les empires berbères, construction et déconstruction » et tout ça au pluriel d'un objet historiographique. Les berbères ont une place très importante dans notre histoire parce que, et là encore, c'est nos représentations qu'il faut déconstruire quand on parle de monde arabe. Nous imaginons les arabes venus d'Arabie. Non, il y a les berbères aussi.
Mehdi Gouiriad
Oui, alors naturellement, les mondes médiévaux sont des mondes hétérogènes, composites, unifié, homogénéisé par un état. Et dans la longue durée, ce qu'on peut retenir, ce qu'on peut garder à l'esprit, c'est le fait que ce sont les Berbères, le peuple autochtone qui occupe un espace compris depuis l'ouest d'une île jusqu'à l'océan Atlantique, îles Canaries compris, qui sont présents et dans la mesure qui plus est sont indépendants des pouvoirs islamiques, contrairement à l'Egypte et à l'Andalus, et bien c'est eux qui imposent leur poigne, qui imposent leur langue. Alors certes il y a un processus d'islamisation, mais une islamisation qui se fait dans un cadre indépendant. Et évidemment, c'est à partir du moment où il y a la force nécessaire, alors c'est vrai que la corrélation peut sembler un peu automatique, ça peut sembler être du mécanique, mais l'arrivée de l'or permet un certain nombre de structures berbères. avec, comme l'a bien dit mon camarade Yasser Benhaïma, effectivement le ribat, avec la présence d'un homme charismatique, un homme extraordinaire, qui permet d'imposer sa loi aux tribus berbères et qui a cet aura d'avoir été formé le plus généralement en arabe, avec des compétences linguistiques, l'accès à une culture savante en arabe, que ce soit en Al-Andalus ou en Orient, qui permet de diriger, d'unir des tribus berbères qui étaient historiquement désunies. Et effectivement, c'est tout l'histoire des Almoravides qui vont se retrouver ainsi depuis les fleuves sénégales. D'ailleurs, au passage, sénégal, ça veut dire senheja, ça veut dire Almoravide. Evidemment, vous voyez que la langue garde la trace quasi archéologique d'anciens états de faits, d'anciens rapports de forces et du fleuve sénégal. jusqu'à Saragosse, c'est-à-dire non loin de la frontière actuelle avec la France. Et là, pour la première fois, on va avoir un modèle qui vient de l'Orient, qui avait été ensuite développé dans le cadre du califat de Cordoue au XIe siècle, dans le cadre du morcellement politique qu'avaient connus les Andalous, les royaumes de Taïfas. Et bien, on a une très grande proximité, pour ne pas dire une promiscuité entre savoir et pouvoir. Et les Almoravides, dans la mesure où ils ont une culture berbère très éloignée, à l'origine au moins de la culture savante de langue arabe, principalement, ils vont faire la promotion de l'étrait andalou, c'est tout le sens du texte lu précédemment, tout simplement parce qu'ils ont besoin de l'étrait pour augmenter le niveau et se placer au moins à la hauteur, si ce n'est pour dépasser, parce qu'il y a toujours un rapport antagoniste au passé, de leurs prédécesseurs arabes. C'est dans ce cadre d'ailleurs qu'on va voir apparaître la première fois une philosophie véritablement, enfin, en tout cas, entre guillemets, ça a été considéré comme ça depuis le 19ème siècle, un essor rationaliste en Al-Andalus, puisque les grands philosophes, Ibn Beja, d'ailleurs connu chez les latins par Avenpas, rien que la latinisation nous dit quelque chose de fondamental. de cette naturalisation ultérieure dans les différentes landes occidentales et comment elle a été incorporée. Avenpas, le premier, Ibn Baja, est un philosophe, bon c'est un polygraphe, astronome, mathématicien, au service d'un prince almoravide qui était le prince de Saragosse, Ibn Tifliwit. Donc évidemment, c'est ce modèle-là que l'on retrouvera au temps des Almoravides jusqu'aux Almohades, c'est-à-dire au XIe, XIIIe siècle.
Host/Interviewer
Almoravides, Almohades, ce sont les dynasties berbères. Jocinda Kria, là encore, ce regard sur le temps long. Vous avez travaillé sur les harems et les sultans, c'est le titre de votre ouvrage, et c'est remarquable. On le sait bien, vous étiez venue dans le cours de l'Histoire, c'est une émission à retrouver sur franceculture.fr et l'appli Radio France. Ce temps long qui nous fait évoquer aussi les influences venues de loin, les spécificités sur place parce que c'est ça aussi raconter l'histoire d'une nation, le mot est complexe à utiliser pour le Moyen-Âge, mais en tout cas d'un ou des peuples d'un pays. Il y a ici des influences extérieures et des spécificités liées au Maroc.
Xavier Mauduit
Oui, il n'y a pas de nation qui naisse en vase clos, il n'y a pas d'état non plus qui se développe en vase clos. Donc moi je suis sensible effectivement à d'une part à la transversalité des modèles mais aussi aux circulations. Et les circulations elles se font par la captation des hommes, par les circulations serviles par exemple. mais aussi par toute une circulation d'hommes et de femmes libres, mercenaires par exemple, recrutés au service de ces états pour former des gardes prétoriennes, lettrés venus de loin, captés à l'occasion d'une ambassade qui viennent s'installer au Maroc. Il y a toute une politique justement de ces dynastes marocains ou andalous pour retenir auprès d'eux les lettrés les plus les plus fameux et on observe que certains d'entre eux circulent des cours d'Al-Andalus vers les cours marocaines et inversement mais que des lettrés orientaux aussi viennent se fixer au Maroc et portent un regard parfois plus ethnographique sur la région.
Host/Interviewer
Oui, parce que, Jocyne Daclia, votre ouvrage s'intitule « Arrêt mes sultans », sous-titré « Genre et dyspotisme au Maroc et ailleurs ». C'est ce « et ailleurs » qui fait ce va et vient. Parce que, sur une carte, quand nous colorions le monde islamique, nous faisons un tour. Alors c'est souvent en vert, et puis ça fait l'ensemble. Alors que non, pas comme ça que ça doit se penser. Il y a le « et ailleurs » parce que l'enrichissement, comme vous venez de l'expliquer, se fait par ses déplacements mais le « et ailleurs » ne vaut aussi que par le regard porté sur l'autre. Le Maroc se construit d'une certaine manière en opposition à l'ailleurs pour bien montrer que ce qui se passe ici ce n'est pas la même chose que ce qui se passe ailleurs ou alors en modèle.
Xavier Mauduit
Les deux sont vrais, je pense. Les deux sont vrais. Par exemple, au XIVe siècle, un sultan mérinite fameux développe une politique d'ambassade auprès de l'Orient, Lieu-Saint, Egypte-Mamelouk. en voie des ambassades prestigieuses dont l'une se développe à l'occasion du pèlerinage d'une compagne de son père, donc avec en quelque sorte une ambassade féminine. Donc il y a cette politique effectivement de s'affirmer comme une entité particulière, une entité politique à part entière particulière dans le monde islamique. Mais quand je dis ailleurs c'est aussi parce que justement on peut sortir d'une représentation de ces sociétés comme des sociétés finalement assez fixes, assez sédentaires et les marocains notamment s'avèrent très mobiles s'avère très... enfin... se déplace beaucoup vers l'Orient, vers l'Europe. L'Andalouse, bien sûr, c'est la porte à côté. Mais à suivre des personnages masculins ou féminins, d'ailleurs, on se retrouve souvent transportés, et bien oui, en Égypte ou bien évidemment dans d'autres régions du Nord de l'Afrique, au sud du Sahara. Et donc c'est cette aptitude au mouvement, avec ce qu'elle suppose aussi de transfert de modèles, de modèles culturels, de modèles politiques, mais aussi d'importation de populations, de manières de faire et d'être. C'est cette dimension d'embrassement du monde qui l'importe aussi de reconstituer quand on pense l'état-nation aujourd'hui.
Host/Interviewer
Et si on y démarre ?
Yassir Benima
Justement cet ailleurs était souvent Lorient et Lorient a servi parfois de contrepoint à l'expérience politique au Maroc. Et ça on peut le trouver par exemple à l'époque Almoravide. Les Almoravides sont nés, comme je l'ai dit tout à l'heure, d'un mouvement religieux, d'un mouvement de réforme religieuse. qui a reconnu d'un point de vue symbolique l'autorité du calife de Bagdad. Et ça c'est une première pour l'histoire politique du Maroc qui a toujours échappé au contrôle des Abbasides. Mais cette reconnaissance symbolique c'est accompagné de l'invention. L'invention pour la première fois dans l'espace islamique d'un nouveau titre, un titre de souveraineté qui est celui de Amir al-Muslimin, l'émir ou le prince ou le commandant des musulmans. C'est une manière de se distinguer du prince ou du commandant des croyants qui était le titre califal. Cela marque une certaine autonomie politique de ce pouvoir almoravide et en même temps une volonté d'adaptation à l'idéologie sunnite et à la légitimité que procure la reconnaissance d'un pouvoir califal. Et cette réalité, finalement, de va-et-vient avec Lorient, en ce qui concerne les modèles politiques et religieux, cette réalité, on va la retrouver aussi à la fin de l'époque almoravide, au moment de l'apparition d'une autre contestation religieuse et politique, celle des Almohades. Le fondateur du mouvement Almohade, Ibn Toumart, qui est un berbère de l'anti-atlas et qui fait le pèlerinage et qui fait un séjour pour la quête du savoir en Orient, revient au Maroc avec une doctrine qui synthétise d'une certaine manière des apports différents, des apports sunnites, des apports chiites, des apports de courants théologiques différents. et se proclame Mahdi, donc là aussi une notion chiite qui était déjà présente au Maghreb, pour essayer de former une doctrine tout à fait nouvelle, qui n'a pas d'équivalent dans tout l'espace islamique. Et là on voit finalement que cette circulation des modèles amène aussi des formes d'innovation religieuse et politique, ce qui fait en réalité l'originalité de l'expérience politique au Maroc.
Host/Interviewer
Aujourd'hui dans le cours de l'histoire sur France Culture, Maroc médiéval, des dynasties et des sultans. Les dynasties des Idricides, c'est bon, 8ème siècle, 10ème siècle, nous l'avons bien expliqué, elle n'était pas la seule et elle a été mise en avant dans un récit qu'on pourrait qualifier de national. Les Allemands avides, ah ça y est, nous avons les Berbères qui arrivent ici. Changement religieux donc, avec ce Cette dynastie nouvelle suit les Almohades. Cette fois-ci, nous sommes au XIIe, XIIIe siècle. Là aussi, c'est une réforme religieuse, mais c'est encore berbère. Mais dit Guerguet, là, nous avons ces deux dynasties qui nous préoccupent, Almoravide et Almohade, berbères qui s'inscrivent dans ce monde qui est celui de l'islam avec ses spécificités. Mais il ne faudrait pas trop les mettre en avant non plus parce que ce serait là aussi un piège de vouloir absolument créer une identité médiévale marocaine. Ce serait dangereux.
Mehdi Gouiriad
Oui, toutefois, il y a un certain nombre de caractéristiques et une originalité réelle qu'il convient de mettre en évidence avec cette expérience almoravide et surtout almohade puisque les almohades ont voulu faire tranchant, ont voulu véritablement se distinguer en portant un islam auto-référencé à eux-mêmes. D'où d'ailleurs le terme même de Moghreb, qui s'impose à ce moment-là, c'est-à-dire le pays du couchant, mais aussi le pays d'un peuple, les gens d'Occident. C'est un jeu de mots qui fait référence à un hadith, à une tradition prophétique, qui insiste sur le rôle imparti de ce pays, de ce peuple surtout, dans un rôle eschatologique, millénariste, c'est-à-dire de sauver les vrais croyants le jour de la parousie, le jour du jugement dernier, ce qui les a autorisés à se donner une langue spécifique, une langue berbère qui introduit un certain nombre de termes arabes comme langue sacrée, comme langue de référence, comme langue du religieux. imposé à la totalité des personnes soumises à leur pouvoir, à leur dynastie, à commencer par les lettrés originaires de l'Andalus qui vont être obligés de passer sous les fourches codines. de leur pouvoir en leur reconnaissant une prééminence. Et un autre point assez mal connu c'est que l'orientation en direction de l'AMEC des mosquées ne va plus se faire en direction de l'Orient où il va être réorienté en direction du Sud pour des raisons qui sont liées effectivement au fait que l'AMEC et Médine, ce sera plus tard le cas ultérieurement, orienter les mosquées dans cette direction, l'Orient, c'est reconnaître la prééminence des pouvoirs politiques qui dominent, qui gouvernent l'Orient. Ce qui était, en soi, inacceptable pour la dynastie Almohade.
Host/Interviewer
Orienté, et d'ailleurs orienté vers le Sud, ça devient très complexe parce qu'on n'est plus vers l'Orient. Et dans cette histoire-là, il y a aussi, au Moyen-Âge même, par ceux qui observent ce monde, la volonté d'écrire cette histoire.
Olivier Martineau
Quand la fille de Notre Seigneur, le sultan Abu Yahya, fut tuée à Tarifa, en même temps que plusieurs autres épouses du sultan Abu al-Hassan lors de l'attaque de ses tentes, cela laissa dans le cœur du souverain un chagrin profond. Car il avait une grande admiration pour les bonnes qualités de cette princesse. La force de son caractère, la façon dont elle gouvernait sa maison et la distinction de ses manières. et il appréciait hautement de jouir en sa compagnie du luxe et des douceurs de la vie. Ayant conçu le désir de la remplacer par une de ses sœurs, il envoya à la cour de Tunis une députation.
Host/Interviewer
Olivier Martineau dans le cours de l'Histoire avec cette citation d'Incaldum que l'on retrouve, Justine D'Aquila, dans votre ouvrage. Ici, l'évocation des femmes et votre regard porté sur une histoire genrée avec la place des femmes qui, là aussi, nous oblige à mettre de côté tant et tant de représentations que les siècles nous ont léguées. Dans un texte comme ça, on voit le regard porté sur l'importance des femmes, ne serait-ce que politique même, on pourrait le dire comme ça.
Xavier Mauduit
Oui, tout à fait. Il y a toujours un biais androcentrique lorsqu'on évoque ces phénomènes politiques, ces dynasties. L'écriture de l'histoire est largement masculine, mais il faut toujours avoir en tête qu'il y a des acteurs. des femmes, donc toujours présentes dans tous ces processus de négociation du pouvoir. Et le texte qui vient d'être mentionné fait référence à un des rares mariages interdynastiques qu'on connaît dans la période Mérinide, donc le sultan du Maroc, ayant demandé en mariage la fille du souverain Hafsid comme une forme d'allégeance politique finalement. Et cette épouse a été tuée avec d'autres épouses du sultan Mérinide. lors d'une bataille célèbre en Espagne, la bataille de Tarifa en 1340, autrement appelée bataille de Rio Salado. Et ça nous rappelle donc toutes ces femmes qui accompagnaient les hommes et jouaient un rôle éventuellement actif aussi dans les processus de négociation ou dans les processus d'hospitalité et donc ça a eu un certain retentissement en Espagne à cette époque la prise des femmes et de certains enfants également du monarque Mérinide.
Host/Interviewer
Oui, parce que dans les dynasties qui nous intéressent aujourd'hui, les Idrissides, ça y est, on les connaît. Les Almoravides, les Almohades, nous les avons. Mais les Myrrhynides, c'est la période que vous venez d'évoquer. C'est là où écrit Nkhatoum. On a ici une nouvelle dynastie. qui nous laisse envisager un changement radical, encore une fois, de pouvoir. C'est très complexe, ces histoires de dynasties, parce que, dans notre imaginaire, c'est une rupture. Cette nouvelle dynastie, à la fin du XIIIe siècle, on peut le dire comme ça, s'impose de quelle manière ?
Yassir Benima
L'arrivée des Mérénides au pouvoir intervient d'une manière presque inattendue. Au début du XIIIe siècle, les Almohades traversent une période difficile, notamment après la défaite de Las Navas de Tolosa en 1212. Et cette défaite désorganise en quelque sorte l'appareil politique et militaire al-Mohad, en laissant l'opportunité à des acteurs divers d'entrer en jeu, si on veut. Les Mérinides sont avant tout, à ce moment-là, des nomades qui viennent des zones désertiques situées aujourd'hui entre le Maroc et l'Algérie. Ils pénètrent dans la partie nord du Maroc, profitant de l'affaiblissement du pouvoir al-Mohad et petit à petit établissent un contrôle qui est plutôt de nature nomade pendant presque trois décennies. Et il faut attendre les années 1240 pour voir les Mérinides occuper les premières villes, notamment Fès, qui va devenir leur capitale. Et donc, ce mouvement, qui était un mouvement de population nomade dans un premier temps, par opportunisme, on peut dire, va devenir un essai de substitution dynastique. Les Mérinides vont petit à petit grignoter l'espace anciennement almohade pour s'emparer du pouvoir définitivement avec la prise de Marrakech en 1269. Ce qui différencie les Mérinides de leurs prédécesseurs, c'est l'absence d'un projet religieux. C'est presque par opportunisme politique que cette dynastie est arrivée au pouvoir et elle va construire par ailleurs d'autres éléments de légitimation de son autorité.
Host/Interviewer
Avec l'idée justement d'écrire cette histoire et le texte que nous disait Olivier Martineau d'Imkaldum, c'est sous cette dynastie-là et vous, Mehdi Gourget, vous êtes le biographe, entre autres, à l'analyse d'Imkaldum, itinéraire d'un penseur maghrébin. Il écrit l'histoire du Maroc à ce moment-là, on peut le dire, et il donne des éléments qui vont permettre de tisser un lien entre ces différentes dynasties.
Mehdi Gouiriad
Absolument, alors c'est un regard naturellement en posteriori, mais un regard, alors peut-être que Jocelyne aura un autre avis que moi, qui a une forme d'originalité, en ce sens qu'il écrit après la grande peste noire, qu'il a connu dans sa chair, dans sa famille, puisqu'il avait 16-17 ans. Et il considère que dans la mesure où la peste noire, c'est-à-dire l'ampleur de la catastrophe, l'ampleur du désastre, a désormais tout changé. Et donc tous les pouvoirs du passé appartiennent à un passé, y compris la grande culture de nature et avocation encyclopédique qui avait émergé chez les Abbasides et qu'on avait vu plus tard en Al-Andalus, aussi remarquable, aussi admirable soit-elle, est obsolète et caduque et que lui-même est fondé à créer une science nouvelle et évidemment avec l'idée On dirait aujourd'hui foncièrement décliniste, peut-être empreinte d'une noirceur, d'une noirceur certaine, c'est-à-dire que désormais toute possibilité de recréer l'unité du Maghreb et de l'Andalou, ce qu'on appelle communément l'Occident musulman, qui avait une base plutôt située au Maroc, est désormais impossible, puisque la population a été décimée par la grande peste, la peste noire, la catastrophe intégrale que cela représente, que cela constitue. Alors peut-être s'agisse-t-il d'une forme d'idéologie, de tendance à manipuler, instrumentaliser l'histoire dans un sens qui, sans doute, l'arrangeait, pour créer une science nouvelle et une nouvelle dimension discursive. Et par rapport à ça, effectivement, le point central qu'il faut garder à l'esprit, essentiellement pour Ibn Khaldoun, c'est que désormais tout pouvoir ne pourra pas faire aussi bien que le passé. Et qu'on est sur une pente d'un monde qui voit cette grande ère s'achever.
Host/Interviewer
En réaction à ce qui vient d'être dit. Parce que, ici, l'idée de se référer au passé, ça rentre complètement dans l'esprit des gens de ces temps passés aussi. Trouver un passé idéal à essayer de reproduire.
Xavier Mauduit
Bien sûr, mais il ne faut pas nécessairement prendre à la lettre cette référence au passé, et ce à quoi Mehdi faisait référence n'est pas vraiment un désaccord, c'est-à-dire qu'on peut lire Ibn Khaldun pour son apport personnel, cette réflexion où il affirme une rupture, mais on peut le lire aussi comme un homme de son temps, partageant un certain nombre de tropes avec ses contemporains, à commencer par l'exaltation du passé et un sentiment de déperdition.
Host/Interviewer
Parce que c'est vraiment cela aussi. Penser au passé, c'est de se dire, regardez le présent comme c'est terrible. Yassir, on avait ici ces quatre dynasties. Nous les disons les unes après les autres. Les Idrissides, les Almohavides, les Almohades et maintenant les Mérinides. A quel moment tout cela est relié pour constituer une lecture en continu ? Sachant que depuis le début de l'émission, nous avons bien compris que ce sont des processus complexes. Il faut relier tout ça. Quand ça s'est écrit ?
Yassir Benima
C'est justement à l'époque Mérénide. Ce sont les historiens Mérénides, au début du XIVe siècle, qui établissent cette continuité entre le moment hydricide et le temps présent, c'est-à-dire cette dynastie Mérénide qui était à ce moment-là au fait de son pouvoir. On trouve ça, par exemple, dans une chronique très célèbre au Maroc, qui est la chronique d'Ibn Abi Zal, à la hauteur de Caritas, qui est une histoire du Maroc, et en particulier de la capitale, de la ville de Fès, fondée par les Idrissides. Et donc les Mérinides, comme justement ils n'avaient pas de projet religieux, ont essayé de mobiliser plusieurs vecteurs de légitimation et l'historiographie en fait partie. Et le fait de récupérer cette histoire édricide participe de cet effort de légitimation. Alors une histoire édricite relue, bien évidemment, par le regard spécifique des lettrés du XIVe siècle. Une dynastie qui devient beaucoup moins chiite qu'elle l'était réellement. Donc elle est un petit peu insérée finalement dans, je dirais, la normalité sunnite qui domine désormais au Maroc, donc après la fin des Almohades. Et cette revendication, on va dire réappropriation de l'histoire idricide est corollaire aussi avec une autre particularité de l'époque mérinide qui est l'apparition de ce qu'on appelle le charifisme. Alors charifisme c'est en référence au Shorafa ou Shorfa. comme on dit au Maroc, le terme est passé aussi dans la littérature coloniale sous cette appellation-là, et ça désigne en fait les descendants, en tout cas revendiqués, de la lignée prophétique et en particulier de la lignée halide. Et donc les chourafas vont occuper à l'époque mérinide un rôle de plus en plus important. Alors, ils apparaissent d'abord comme une forme de strate, on va dire, parmi l'élite qui bénéficie d'un capital symbolique qui devient en réalité l'élément justifiant une rente fiscale et foncière. Et petit à petit, se nourrit aussi un projet, on va dire, de dérondication politique qu'on va retrouver à la fin de l'époque mérénide. Et d'ailleurs, la chute des Mérénides intervient en 1465, à la suite d'une révolte populaire affaise, qui porte au pouvoir, pour la première fois, un descendant justement de ces lignées de Chorafa. Alors, c'est une parenthèse qui va être courte, c'est-à-dire que ce syndic des Chourafa, porté au pouvoir au XVe siècle, va gouverner 6 ans et sera obligé de s'exiler après l'apparition d'une énième dynastie qu'on oublie, celle des Ouattacides, de vizirs appartenant à la même tribu que les Mérinides. Mais ce moment préfigure en quelque sorte les dynasties shérifiennes qu'on va voir surgir au Maroc à partir du XVIe siècle et puis après au XVIIe siècle avec les Halawites pour justement retisser le fil de cette histoire dynastique.
Host/Interviewer
Voilà, les Alaouites qui sont toujours là, en place, avec d'idées des cendres du prophète. Et là, on comprend le moment où ça se joue, Jocinda Khlia. Dans cette histoire-là, il y a le mot « sultan ». Avec ici, qui s'agrège tant d'idées autour du sultan. Parce qu'il ne faut pas confondre le sultan du Maroc et le sultan tel qu'on va le retrouver dans l'empire ottoman et tout ça se confond dans ses lectures alors que ici nous avons quelque chose qui peut se tracer de beaucoup plus clair politiquement mais l'idée du sultan despote oriental le mot même s'agrège au Maroc par erreur Alors, sultan, on peut.
Xavier Mauduit
Le prendre comme un terme générique qui réfère simplement au pouvoir. D'ailleurs, étymologiquement, à l'origine, sultan, c'était le pouvoir. Ce n'était pas spécifiquement porté par un détenteur de pouvoir. Donc on peut le prendre comme un terme générique. Quand est-ce que ça s'associe effectivement à la notion de despotisme ? Le concept de despotisme, il est né plus vers l'Orient ottoman, et il est né principalement à partir du XVIe siècle. Et il y en a une déclinaison marocaine, effectivement, assez spécifique, voire une déclinaison maghrébine, même si le terme maghrébin ne faisait pas sens pour ces périodes, on parlait plutôt de barbarie. en Europe, il y a une déclinaison du despotique sous un jour peut-être plus tyrannique, désordonné. Il y a cette acception proprement occidentale du despotisme qui était très présente dans la philosophie politique européenne de l'époque moderne et que nous avons perdu de vue depuis.
Host/Interviewer
Oui parce que c'est ça, nous avons ce regard aujourd'hui sur le Maroc médiéval mais pas une historienne, des historiens, qui n'est pas le même que celui qui est véhiculé par toutes ses traditions et ses fantasmes, Mehdi Gouiriad. Est-ce que cette histoire-là est enseignée au Maroc ? Est-ce qu'on apprend au Maroc aujourd'hui, par les dynasties, une après l'autre, cette histoire ancienne du Maroc ?
Mehdi Gouiriad
Comme le modèle, c'est celui de la France et de son succession supposément ininterrompue, de héros, on va dire, sur le modèle de Vercingétorix jusqu'à De Gaulle, je ne sais pas. Mais évidemment c'est un petit peu sur le même modèle. C'est-à-dire dire que le Maroc a été un empire, c'est-à-dire une puissance expansionniste. Et à partir de ces deux capitales principales, Marrakech et Fès, qu'il faut ajouter à l'époque moderne, Meknes, on a une histoire dont on peut tirer fierté. Et dire aussi que Voltaire, a connu l'histoire du Maroc et l'a utilisé contre Rousseau dans son essai sur les mœurs. En effet, il fait grand cas de l'histoire du Maroc qu'il connaissait par le biais des historiens espagnols de langue castillane. Et évidemment, pour lutter contre Rousseau avec son célèbre « Commençons donc par ignorer tous les faits », au contraire, il infère qu'il faut en revenir aux événements et l'analyse des faits. Et il prend très étonnamment pour nous l'exemple de l'histoire du Maroc qui a été connue, évidemment, dès les Lumières avec une nette accélération de l'intérêt porté au cours de la période coloniale.
Host/Interviewer
Et merci vivement à tous les trois. Quel défi quand même de traverser. Alors moi j'étais sur quatre dynasties et puis vous Yassir Benima, vous en avez rajouté une, les Ouazazides et puis même les Alaouites jusqu'au bout. mais formidable narration en fait de cette histoire-là en y mettant de la complexité. On va retrouver tous les ouvrages à citer sur le site internet du Cours de l'Histoire, que ce soit les empires berbères, harems et musulmans, et que ce soit la fabrique d'un état territorial, Yassir Benima, parce que cette fabrique-là telle que vous l'évoquez, c'est ce qui nous fait comprendre ce qui se passe au Maroc aujourd'hui. Merci vivement à tous les trois prochains épisodes dans le Cours de l'Histoire. Nous allons réfléchir à ce qu'il signifie être sultan au temps des protectorats au Maroc. Qui gouverne ?
Yassir Benima
Au début du XXe siècle, le Maroc apparaissait comme un pays berbère, peu profondément islamisé, soumis à un gouvernement appelé Makhzen, constitué par le sultan, ses vizirs et leurs bureaux. Le sultan qui appartenait à la dynastie shérifienne des Alaouides était en théorie un souverain tout-puissant, calife, imam, commandeur des croyants, doué d'un potentiel énorme de baraka, c'est-à-dire de puissance magique.
Podcast: France Culture
Date: 20 octobre 2025
Host: Xavier Mauduit
Invités : Yassir Benima, Mehdi Gouiriad, Josyne Daclia
Cet épisode explore l’histoire médiévale du Maroc à travers ses grandes dynasties : Idrissides, Almoravides, Almohades et Mérinides. Les invités, tous historiens spécialistes du monde arabo-musulman et du Maghreb, déconstruisent la vision "roman national" d’une succession linéaire de dynasties pour révéler la complexité, la diversité culturelle et religieuse, et les circulations politiques du pouvoir marocain. L’émission éclaire aussi la façon dont cette histoire est écrite, enseignée et perçue aujourd’hui, tout en soulignant l’influence des contextes locaux et extérieurs, ainsi que la place des femmes dans les dynasties marocaines.
La notion de "roman national" marocain
« ...le propos était... de soutenir la comparaison avec d’une part l’ancienne puissance coloniale — principalement la France — et d’autre part avec le monde arabe, avec l’objectif clair d’affirmer que le Maroc a une histoire au moins aussi longue et aussi glorieuse que ses différentes entités. »
L’approche transversale : un pouvoir qui n’est pas que dynastique
« Par-delà l’histoire dynastique, il y a des structures anthropologiques du pouvoir... Il y a une interaction constante avec les populations sujettes ou à assujettir... »
Avant les Idrissides : substrat berbère et indépendance
Le Maroc reconquiert tôt son autonomie après la domination romaine, conservant une forte identité propre, distincte du reste du Maghreb et de la péninsule ibérique.
[09:14] Mehdi Gouiriad :
« Le Maroc avait déjà regagné son indépendance vis-à-vis de Rome... c’est un substrat différent à la fois du Maghreb... et de la péninsule ibérique. »
La conquête arabo-musulmane implique aussi l’émigration et la participation des tribus berbères aux grandes aventures militaires, comme l’expansion en Al-Andalus.
L’arrivée des Idrissides (789-974) : une dynastie fondatrice mais pas hégémonique
« Idriss Ier est un membre de la lignée d’Ali... il est accueilli à Volubilis où il établit un premier pouvoir... Mais il n’est pas le seul à exercer un pouvoir politique parce qu’il y a d’autres acteurs... »
Quand peut-on parler de "Maroc" ?
« On met en évidence à l’heure actuelle... une histoire qui est sous le signe d’un pluralisme politique et religieux... qu’on peut renverser la lecture... y voir une forme de vitalité extrême... »
Le XIe siècle et l’émergence du Maroc sur la scène méditerranéenne et atlantique
« ...arrive en masse l’or... avec le bilad as-sudan, grâce à l’or, et rentre en contact... avec Pise, Gênes... »
Les Almoravides (XIe-XIIe s.) : la "sunnisation" du Maroc
Les Almoravides, issus des ribats religieux du Sud, imposent pour la première fois une unité politique et religieuse sur un vaste territoire, du sud saharien à l’Andalousie.
[20:50] Yassir Benima :
« Le terme Almoravide... de Mourabitoun, qui désigne en arabe les gens du ribat... ils ont mené la conquête... puis unifié politiquement... la totalité de ce qu’est le Maroc aujourd’hui, mais aussi toute la moitié ouest du Maghreb central... »
Les Almoravides jouent un rôle clé dans la diffusion du malikisme (sunnisme) et la consolidation des liens culturels et économiques avec l’Andalousie.
Almoravides et Andalousie : une continuité et une porosité
« Entre le Maroc et l’Andalouse, il y a une continuité... N’oublions pas qu’une majeure partie des armées qui ont conquis l’Andalous était composée de berbères... »
Les Almohades (XIIe-XIIIe s.) : rupture et invention religieuse
Issus d’une réforme religieuse portée par Ibn Toumert après un voyage initiatique en Orient, les Almohades imposent une doctrine qui synthétise éléments sunnites, chiites et innovent en se revendiquant une spécificité auto-référencée.
[35:09] Yassir Benima :
« ...Le fondateur du mouvement Almohade... Ibn Toumert... revient au Maroc avec une doctrine qui synthétise... des apports différents... et se proclame Mahdi... »
Les Almohades imposent aussi une langue berbère liturgique et une orientation des mosquées différente (vers le sud plutôt que l'Est), soulignant leur autonomie face à l’Orient.
[38:35] Mehdi Gouiriad :
« ...les Almohades ont voulu faire tranchant, ont voulu se distinguer en portant un islam auto-référencé... Un autre point... c’est que l’orientation en direction de l’AMEC des mosquées va être réorientée vers le sud... »
Transition et arrivée au pouvoir
« Les Mérinides sont des nomades... qui profitent de l’affaiblissement du pouvoir almohade... Ils établissent un contrôle de nature nomade, puis occupent les premières villes... »
Construction de la légitimité par l’écriture de l’Histoire
« C’est justement à l’époque mérinide... que se fait cette continuité entre le moment hydricide et le temps présent... dans une chronique très célèbre, celle d’Ibn Abi Zayh... »
Le Maroc n’évolue pas en autarcie
« Les deux sont vrais... il y a cette politique effectivement de s’affirmer comme une entité particulière... dans le monde islamique... les marocains s’avèrent très mobiles... se déplace beaucoup vers l’Orient, vers l’Europe... »
La place des femmes — à travers l’histoire et l’historiographie
« Il y a toujours un biais androcentrique... mais il faut toujours avoir en tête qu’il y a des acteurs, des femmes, donc toujours présentes... »
Comment cette histoire est-elle recomposée aujourd’hui ?
L’enseignement et la mémoire collective au Maroc font encore largement appel à ce schéma dynastique, sur le modèle du roman national français.
[55:49] Mehdi Gouiriad :
« Comme le modèle, c’est celui de la France et de sa succession supposément ininterrompue... c’est un petit peu sur le même modèle... »
Les dynasties continuent de fournir des éléments de légitimation jusqu’à l’époque des Alaouites, toujours au pouvoir, inscrivant l’actuel dans le fil d’une continuité lointaine.
« ...il y a des structures anthropologiques du pouvoir... et un modèle politique dans lequel tout n’est pas du fait de la dynastie, tout n’est pas du fait d’un pouvoir central, étatique. »
« Ce sont les Berbères, le peuple autochtone... indépendants des pouvoirs islamiques... qui imposent leur poigne, leur langue... »
« Sur une carte, quand nous colorions le monde islamique... ce n’est pas comme ça que ça doit se penser. »
« ...l’invention pour la première fois dans l’espace islamique d’un nouveau titre... Amir al-Muslimin... manière de se distinguer du... commandant des croyants... »
« Ce qui différencie les Mérinides de leurs prédécesseurs, c’est l’absence d’un projet religieux. C’est presque par opportunisme politique que cette dynastie est arrivée au pouvoir... »
« Pour Ibn Khaldoun... toute possibilité de recréer l’unité du Maghreb et de l’Andalus... est désormais impossible... la population a été décimée par la grande peste... »
« Voilà, les Alaouites qui sont toujours là, en place, avec l’idée des cendres du prophète... »
Ce panorama du Maroc médiéval met en lumière l’épaisseur historique d’un territoire où la superposition de dynasties, loin d’être une simple succession, révèle une richesse de circulations, de résistances locales, de réinventions religieuses et politiques — et où la construction de l’histoire nationale est elle-même un objet d’étude. L’émission s’achève sur une ouverture à la période moderne et au sens du terme "sultan" avant le protectorat, promettant de nouveaux éclairages sur la longue durée du pouvoir au Maroc.