
Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir : Mohammed V, le sultan devenu roi du Maroc
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France Culture Announcer
France Culture.
Le Cours de l'Histoire Announcer
Le cours de l'histoire.
Benjamin Badié
Xavier Mauduit. Mohamed V, le sultan devenu roi du Maroc. Quel destin que celui de Sidi Mohamed Ben Youssef, le dernier sultan et le premier roi du Maroc. Mais comment s'est opérée cette incroyable métamorphose ? Le Maroc était un protectorat. Il a fallu composer avec les autorités françaises, avec les tenants de la tradition et avec les nationalistes. Et c'est ainsi que le sultan devint roi.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Tel est le message que vient de.
Sultan Mohamed V (voice reading historical speeches)
Nous confier Sidi Mohamed Ben Youssef, leader d'une indépendance et sultan du Maroc.
Narrator / Poetic Voice
Nous considérons cette journée comme une date décisive dans l'histoire de notre pays. Nous souhaitons que notre chère patrie aille toujours de l'avant, jouissant son indépendance dans le cadre d'une interdépendance avec la France, nation amie de notre pays.
France Culture Announcer
Ici Rabat RTF, à vous Paris.
Benjamin Badié
À nous Paris, bonjour Benjamin Badié.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Bonjour.
Benjamin Badié
Vous êtes docteur en histoire spécialiste du Maghreb contemporain, vous êtes l'auteur aux éditions Perrin de Mohamed V, dernier sultan et premier roi du Maroc. Quelle place occupe Mohamed V aujourd'hui dans cette histoire du Maroc ? C'est une figure incontournable ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
C'est la figure tutélaire, c'est le père de l'indépendance du Maroc, voire le père de la nation. Ce n'est pas un titre officiel qu'il a, mais c'est un titre officieux que l'on peut retrouver dans les manuels scolaires. et qui est un jalon essentiel de ce que j'appelle le roman royal marocain. C'est comme le roman national français, sauf qu'ici, au lieu d'avoir la nation au centre, on a la monarchie au centre.
Benjamin Badié
Et puis c'est le père d'Hassan II ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
C'est le père d'Hassan II, c'est le grand-père du roi actuel Mohammed VI.
Benjamin Badié
Avec ce personnage, et grâce à vous Benjamin Badié, nous allons essayer de saisir cette histoire du Maroc au XXe siècle, parce qu'à lui seul, il résume une partie du XXe siècle bien sûr. À quel moment devient-il, alors je l'entends bien, sultan ? Parce que c'est le dernier sultan et le premier roi.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Il devient sultan le 18 novembre 1927, un jour après la mort de son père, mais il ne le devient pas automatiquement. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de succession automatique au trône, comme ce qui arrive aujourd'hui au Maroc, donc il y a eu une transformation au cours de son règne. Il est choisi comme sultan par un ensemble d'hommes politiques, qui sont des hommes politiques à la fois marocains et des représentants de l'autorité coloniale française, donc la résidence générale. Il y a une intrigue qui commence avant la mort de son père Moulay Youssef. de maladie le 17 novembre 1927. Et il est choisi parmi ses quatre frères, il est le troisième dans l'ordre de naissance. Il est choisi à la fois parce qu'il est considéré comme celui qui est le plus sage aux yeux des français, celui qui est peut-être le plus manipulable, même si l'histoire a montré que ce n'était pas le cas. Mais aussi, et c'est peut-être le plus important, parce qu'il est celui qui permettait d'écarter de l'entourage du trône un chambelan, le chambelan Ababou, qui était très influent auprès de son père et qui constituait une des dernières résistances autour du palais contre la colonisation et contre l'administration du protectorat.
Benjamin Badié
Parce que son père, Moulay Youssef, est bien le sultan. Mais j'entends dans ce que vous dites que ce n'est pas une évidence. Nous sommes formatés avec la primogéniture masculine. On dit que c'est toujours le garçon et l'aîné qui devient souverain. Mais ça, ce n'est pas le cas au Maroc. Alors aujourd'hui, ça va peut-être changer. Aujourd'hui, c'est le cas. Mais en 1927, au moment où Moulay Youssef décède, donc il est choisi. Il est choisi, mais à vous entendre, il n'est pas choisi par son père avant de mourir. Il est choisi par d'autres personnes. Ça veut dire que la société marocaine, ou en tout cas le sultan, doit consulter des gens pour avoir son pouvoir affirmé.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Exactement. Son père, Moulay Youssef, voulait que ce soit le fils aîné, Idris, qui soit sur le trône après lui, mais il est rapidement écarté par cette intrigue que je viens d'évoquer, même si une contre-intrigue voulait quand même le placer sur le trône. Tout cela, ça montre bien la nature du sultanat à l'époque. C'est un système politique qui remonte à loin et qui perdure pendant les premières années de la colonisation, au moins jusqu'à la moitié du règne de Mohamed ben Youssef, de Mohamed V. Le sultan est choisi par un ensemble de personnalités que la tradition politique sunnite nomme ceux qui lient et délient, sous-entendu le pouvoir. Donc ils sont capables de lier le pouvoir en accordant leur allégeance et la légitimité. un individu qui est, dans le même temps, et c'est ça qui est un peu compliqué, considéré comme choisi également par Dieu. C'est la fameuse baraka. Donc il est choisi par Dieu et en même temps il est choisi par un certain nombre d'acteurs politiques, parmi lesquels on peut trouver des oulémas, c'est-à-dire des savants musulmans, notamment ceux de la ville de Fès. Mais on trouve également des pachas, des gouverneurs de villes, ou parfois des caïds, et puis d'autres membres de la dynastie et des notables qui se trouvent dans la ville où le précédent sultan est décédé. Donc on a un sultan qui est choisi et cette élection, car c'est quasiment une élection même si en fait il y a toujours des rapports de force derrière, qui sont politiques, qui sont parfois militaires, n'est que la première étape d'un cycle de renouvellement du pouvoir qui peut durer pendant plusieurs mois ou pendant tout le règne du sultan qui doit sans cesse demander ensuite l'allégeance, non seulement de la ville qui l'a élue, mais ensuite des tribus, des autres pachas, des autres houlémas. Donc on a ce qu'on appelle des serments d'allégeance qui sont prêtés à ce moment-là au sultan du Maroc, on appelle ça une baïa. C'est à la fois le document et c'est le serment d'allégeance.
Benjamin Badié
Mais ce serment d'allégeance, il ne vaut pas qu'au moment, en l'occurrence ici 1927, où il devient sultan. C'est quelque chose qu'il faut confirmer sans cesse à travers son règne.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Exactement, c'est quelque chose qui doit être confirmé même plusieurs fois par an. Il y a des cérémonies qui ont lieu au moment des grandes fêtes religieuses, c'est des deux Aïds, le Mouloud. C'est une cérémonie qu'on appelle l'Adhiya, c'est-à-dire le don, le présent. C'est un moment où les représentants des tribus et des pachas viennent voir le sultan et lui rendent hommage lors d'une grande cérémonie dans laquelle le sultan est à cheval sous son parasol qui fait partie de ses régalia. Et donc on a une réitération de cette allégeance qui prouve que celle-ci peut être solide mais surtout pourrait ne pas être. C'est ça qui est important. C'est une allégeance conditionnée. Souvent c'est conditionné à l'échange de la reconnaissance d'un pouvoir ou alors une fonction particulière. des privilèges particuliers. Donc ça c'est le système ancien et il perdure, il est préservé par les français, notamment par le général Pumarechal Lyotet pendant toute la période du protectora.
Benjamin Badié
Oui parce qu'il faut que ça se passe bien avec les autorités françaises aussi. Est-ce que l'autorité française a une possibilité de veto, je le dis simplement, mais est-ce que c'était imaginable de dire non, celui-là on n'en veut pas ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Ah oui, oui, très clairement. Les Français arrivent à récupérer le système de choix du sultan. Ils le font très bien en 1912, lorsqu'ils déposent le sultan Moulay Abdelhafid, qui est le signataire du traité de protectorat, mais qui est trop rétif et qui est déposé, poussé à l'abdication, plus exactement, par le général Lyotai. C'est Lyotai lui-même qui avait choisi Moulay Youssef. Et en 1927, On a une alliance entre des membres du Marzen, le gouvernement marocain, notamment le grand vizir Mokri, et des membres de la Résidence Générale, un des successeurs de l'IOT, la Résidence Générale Steig. Donc oui, ils interviennent, mais ils interviennent dans le cadre d'un système qui leur précède.
Benjamin Badié
Avec, en novembre 1927, la mort de Moulay Youssef. Et c'est à ce moment-là que Sidi Mohamed Ben Youssef devient sultan. Mais on l'entend, ce n'est pas automatique, ce n'est pas avec un claquement de doigts. Et un mois plus tard, le nouveau pacha écrit au pacha, ou le nouveau sultan écrit au pacha et au calide des villes et des ports.
France Culture Announcer
Tous les hommes de religion, de piété et de science que renferment Fès et sa région, vizirs, chorfas ou lémas, notables, assistés des délégations des villes et des ports, se réunirent pour fixer leur choix sur celui qui serait appelé à succéder à l'Auguste Prince et à porter le fait du califat. Ce choix s'est porté sur notre personne shérifienne. et l'acte d'investiture a été établi et signé par toutes les personnes présentes avec un empressement et une joie unanimes. Nous nous trouvons ainsi, par la grâce de Dieu, revêtus du précieux fardeau du sultanat et fermement décidés à suivre avec foi et dévouement les traces de nos saints ancêtres. Que Dieu nous donne son appui et son assistance, qu'il bénisse le gouvernement de celui qui met en lui, aujourd'hui et pour toujours, sa confiance.
Benjamin Badié
En 1927, le nouveau sultan annonce aux pachas et aux caïds que c'est lui, il a été élu. C'est intéressant d'imaginer que c'est lui-même qui écrit pour annoncer son délection.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Ce n'est pas lui qui écrit, c'est son administration qui le diffuse. Ce qui est intéressant dans ce document, c'est qu'il montre bien l'unanimité qu'il y a eu autour de son choix, ce qui n'est pas le cas parce qu'il y a eu des divisions, il y a eu des débats. Et on a surtout l'idée d'un pouvoir sultanien qui se donne une image de modestie. Il reçoit humblement ce qu'il appelle littéralement le fardeau du sultanat. Il reçoit un pouvoir dont potentiellement il n'aurait pas voulu.
Benjamin Badié
Alors qu'il le veut. Mais on connaît bien comment ça fonctionne dans ces moments-là. Avec ici, on l'a entendu dans cette lettre qui a été lue par Olivier Martineau, l'évocation du shérifat, c'est comme ça qu'on dit ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors des Shorfa en l'occurrence, c'est les shérifiens, ce sont les descendants du prophète. Lui-même en tant que membre de la dynastie alawite, descendant du prophète par son gendre Ali, il est Shorfa, c'est-à-dire descendant du prophète. Il n'y a pas que lui en fait, il n'y a pas que les alawites, il y a d'autres dynasties au Maroc qui peuvent parfois avoir leur mot à dire dans le choix du sultan.
Benjamin Badié
Une fois qu'il est sultan, ça se passe bien pour lui ? C'est-à-dire qu'on trouve des formes de contestation ou alors il est reconnu par tout le monde ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, au début de son règne, en 1927, on n'a plus de fortes contestations de l'autorité des Français, parce qu'en fait, à travers lui, c'est l'autorité des Français que l'on pourrait contester. On est deux ans, un an après la fin de la guerre du Rif. Donc la dernière grande contestation, celle d'Abdelkrim al-Ratabi, n'est plus là. Les seules contestations qu'on peut encore avoir, ce sont des oppositions armées, des résistances armées dans les montagnes, notamment dans le Moyen-Atlas, qui perdurent jusqu'en 1934.
Benjamin Badié
Et quelle est sa position par rapport à la présence française ? Parce que vous venez de l'évoquer, la guerre du Rift, c'est-à-dire qu'il y a de véritables guerres pour s'opposer aux présences françaises et espagnoles. Lui, sultan, doit composer, quel est son idéal ? Est-ce qu'ici il y a l'idée de se débarrasser ou en tout cas de trouver une forme d'autonomie par rapport aux français ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors au début de son règne, pas du tout. Pendant les 15 premières années de son règne jusqu'au débarquement allié en Afrique du Nord en novembre 1942, il est dans la parfaite continuité de son père. Donc on a 30 ans des premières années de protectorat. où, entre Moulay Youssef et son fils Mohamed Ben Youssef, on a une forte continuité de jonction entre le sultanat et la résidence générale. Il n'est pas du tout dans l'idée de s'émanciper. C'est quelque chose qui vient beaucoup plus tard, même si les récits agéographiques, qui sont notamment écrits au Maroc, donnent parfois l'idée de quelqu'un qui, dès le départ, se serait opposé à la politique coloniale. Ce qui n'est pas du tout le cas. Dans les années 30, il participe à la politique coloniale, il participe à la mise en scène de la propagande coloniale également, que ce soit au Maroc ou en France.
Benjamin Badié
J'imagine que cela lui vaut des inimitiés, parce que tout le monde n'est pas d'accord avec cette politique-là.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors, il y en a quelques-unes, mais étonnamment, ce qui se passe avec l'émergence du nationalisme dans les années 30 au Maroc, c'est qu'au lieu de rejeter ce sultan que les communistes français aient parfois appelé le sultan croupion, c'est-à-dire le sultan aux mains des Français, Au lieu de le rejeter, il décide plutôt d'essayer de se le rallier par une politique d'égard envers le sultan. C'est pour ça qu'on a, à partir de 1933, la création d'une fête du trône qui honore l'intronisation. C'est une fête totalement inédite qui honore l'intronisation, six ans plus tôt. de ce jeune sultan, dont on n'a pas dit qu'il a 18 ans en 1927, donc il est très jeune. Donc au lieu de le rejeter, il décide plutôt de l'intégrer à la nation marocaine en constitution, en tant que symbole justement de cette nation.
Benjamin Badié
Alors il est très jeune effectivement, 18 ans, et vous avez raison de le rappeler, Benjamin Badié a-t-il du pouvoir ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors, il a du pouvoir dans le cadre de ce que le protectorat lui permet. C'est-à-dire qu'il est indispensable, comme tout sultan est indispensable dans le cadre du protectorat, un de ses actes de pouvoir les plus importants, c'est qu'il doit sceller tous les dahir, c'est-à-dire tous les décrets qui font passer la législation coloniale. Toute la législation coloniale doit passer, puisqu'on est dans un protectorat, pas dans une administration directe, doit passer par l'approbation des autorités locales, donc du sultan. Donc il doit sceller, il doit apposer son sceau sur l'ensemble de la législation coloniale. Donc il a du pouvoir au sens où il pourrait ne pas apposer son sceau. Mais dans les années 30, il ne le fait pas. Et puis il a du pouvoir dans la mesure où il s'intègre dans un système de pouvoir traditionnel qui lui donne une prestance symbolique, une prestance religieuse. Il est également commandeur des croyants, donc c'est un pouvoir qui est à la fois politique et religieux. et il s'inscrit dans un réseau de pouvoirs. Il a tout autour de lui des familles qui sont liées à la monarchie, qui sont liées au trône et au palais. et qui occupe un certain nombre de fonctions, soit des fonctions centrales au marzène, comme le grand-vizir et les ministres, ou des fonctions plus locales, comme les pachas notamment, qui sont très liées à lui par un système de dons contre dons, de courtiserainerie très codifiée, de mariage parfois également.
Benjamin Badié
Il y a ce mot que vous prononcez, celui de marzène. On aimerait bien savoir ce que c'est, au sens où moi je entends, vu que c'est autour du souverain, une sorte d'administration, mais j'ai l'impression que c'est beaucoup plus large que cela.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
C'est un terme très compliqué et très polysémique qui date du Moyen-Âge. C'est la même étymologie que le mot en français « magasin » puisque le marzène, c'est celui qui reçoit également en nature dans des entrepôts les impôts. Le marzène peut avoir plusieurs sens. Aujourd'hui, c'est un peu le pouvoir qu'on pourrait dire un peu obscur ou l'état profond. C'est le sens qu'on lui donne souvent par exemple avec les services de renseignement au Maroc. À l'époque coloniale, ça peut désigner soit l'ensemble de l'administration marocaine, soit, et c'est le sens que je privilégie, c'est en tout cas celui qu'on trouve le plus dans les sources, notamment coloniales, c'est le sens de gouvernement central. Donc le marzène, ça peut être soit l'administration centrale dans son ensemble, soit le gouvernement composé par le grand vizir et puis un petit nombre de ministres.
Benjamin Badié
Et ce gouvernement central porte-t-il un regard sur la diversité au Maroc ? Parce qu'il y a ça à se dire, on se trouve là dans la capitale, donc c'est à Marrakech, j'imagine... Non, ici c'est Rabat. Ah, c'est à Rabat. Il se trouve à Rabat parce que.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Marrakech... Marrakech c'est une ancienne capitale du Maroc, ça a été brièvement capitale en 1912 lorsque Moulay Youssef y est pour combattre Heba. dont vous avez parlé. Non, la capitale c'est Rabat, au moment de la signature du traité de Fès, et c'est pour ça que le traité est signé dans cette ville, c'est Fès, mais l'Iotais choisit de déplacer et le sultan et la capitale en même temps à Rabat, avec une conséquence importante puisque la capitale du Maroc est encore aujourd'hui Rabat.
Benjamin Badié
Et donc, depuis la capitale, quel regard est porté sur cette grande diversité marocaine ? Parce que, on le rappelle, au sud, il y a eu Iba, que vous avez évoqué, donc un mouvement de contestation très fort qui est monté jusqu'à Marrakech. Et puis, au nord du Maroc, il y a la guerre du Rif. Mais ça aussi, ça s'arrête dans les années 1920. Mais enfin, la diversité du pays est toujours là.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Oui, il y a une diversité parce qu'il ne faut pas penser le Maroc comme on peut le faire trop facilement aujourd'hui, comme un état-nation. À l'époque, c'est un empire, tout simplement. C'est un très grand territoire, dont les frontières sont parfois encore un peu floues, avec un système de populations très divers et des systèmes de gouvernements très divers. C'est pour ça qu'on a des pachas, qu'on a des caïds, qui ont des formes d'autonomie. Et dans la diversité de la population du Maroc, vous avez à la fois des populations arabes, qui sont au centre ici, puisque la dynastie halawite est non seulement arabe mais shérifienne, elle descend du prophète. On a également des populations berbères qui sont très présentes notamment dans les régions rurales et de montagne. Et puis on a également une importante minorité juive qui fait qu'il y a une diversité à la fois en termes d'ethnies et en termes de religions.
Benjamin Badié
Et il y a par rapport aux berbères notamment une volonté parce que quand on a un pouvoir arabe qui ici peut être regardé avec méfiance, surtout quand on s'allie aux français au moment du protectorat, il y a peut-être des mains à tendre.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Il pourrait y avoir des mains à tendre. Un des premiers événements importants du règne de Mohamed V, c'est ce qu'on appelle le « Deir Berber » qui a été signé en 1930. Ce « Deir Berber », c'est une politique coloniale qui s'inscrit dans ce qu'on appelle parfois la politique berbère de la France, qui tendrait à favoriser les populations berbères sur les populations arabes dans le cadre de ce qu'on appelle aussi parfois le « diviser pour mieux régner » colonial. Cette politique berbère, ce Deir Berber de mai 1930, instaure une nouvelle forme de juridiction dans les territoires des tribus qui sont considérés comme berbères et ôte au sultan, ou officialise plutôt le fait que le système juridique des berbères dans ces tribus n'est pas lié à la loi islamique, à la sharia, donc à l'autorité religieuse du sultan, mais à un certain nombre de coûts humains. Et ça, cette législation que le sultan a scellée avec quelques réticences, met un peu le feu aux poudres et est souvent considérée comme le point de départ du nationalisme marocain. Donc il a été obligé de signer cette législation, de sceller cette législation. qui est très critiquée par les premiers nationalistes dans la mesure où elle remettrait en cause l'appartenance à l'islam des populations berbères, et en même temps que l'appartenance à l'islam, offrirait encore plus de pouvoir à l'autorité du sultan.
Benjamin Badié
Oui, on l'entend bien. Ce n'est pas un pouvoir évident. On est ici dans quelque chose qui se construit sans cesse entre ces différentes entités et dont les autorités françaises. Vous nous avez fait voyager, Benjamin Badier, entre Marrakech, Rabat, Fès. Et moi, je vous emmène à Casablanca.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commandant Strasser)
Halitla ! Halitla ! Enchanté de vous revoir, commandant Strasser. Merci, merci. Puis-je vous présenter M. Renault, commissaire de police de Casablanca, commandant Strasser.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commissaire Renault)
Casablanca vous souhaite la bienvenue, commandant. Remercie de votre bon accueil. Permettez-moi de vous présenter mon adjoint, Cassel.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commandant Strasser)
Capitaine Otonel, les services italiens sont à.
Sultan Mohamed V (voice reading historical speeches)
Vos ordres, mon commandant. Je suis vraiment ravi de vous voir.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commandant Strasser)
C'est un grand honneur.
Sultan Mohamed V (voice reading historical speeches)
Ca vous en prie.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commissaire Renault)
Ca vous en prie.
Sultan Mohamed V (voice reading historical speeches)
Ca vous en prie.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commissaire Renault)
Ca vous Vous trouvez le climat de en prie. Casablanca un peu chaud, commandant ? Oh, un Allemand peut supporter tous les climats, depuis la Russie jusqu'au Sahara. Mais est-ce de la température dont vous parlez ? Que voulez-vous dire par là ? À propos, où en est-on du meurtre de nos deux agents ? Devant l'extrême gravité de l'affaire, mes hommes ont interpellé une centaine de suspects.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commandant Strasser)
Nous connaissons l'identité du meurtrier.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commissaire Renault)
Ah, il est arrêté ? Oh, mais rien de presse. Il sera chéri que ce soir. D'ailleurs, tout le monde sera chéri que ce soir. J'ai déjà entendu parler de cette boîte et de son propriétaire.
Benjamin Badié
C'est le cours de l'histoire. Casablanca, le film en 1942 de Michael Curtis avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, évidemment. Benjamin Baddie et 1942, la seconde guerre mondiale, entre pleinement dans cette histoire et dans la vie de celui qui est le sultan du Maroc à ce moment-là. On l'entend et le film est sensationnel pour cela. Donc on entend des Allemands, des Italiens, il y a des Français aussi, des Marocains, mais pas seulement. Que se passe-t-il pendant la seconde guerre mondiale au Maroc ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Pendant la seconde guerre mondiale, de 1940 à 1942, le Maroc est sous domination de Vichy. Ce n'est pas un territoire occupé, contrairement à ce que l'extrait pourrait laisser penser. Il y a une petite présence allemande, une petite présence italienne également, mais seulement sous forme de commissions d'armistice qui viennent vérifier que l'armée française ne se régénère pas au Maroc, qu'il n'y a pas des troupes qui sont en cours de constitution. dans le pays que l'armistice est bien respecté. Mais il y a un accord entre les Français et l'Allemagne nazie pour que le Maroc, tout comme les possessions d'Afrique du Nord, reste entre les mains des Français. Donc on a une forte autonomie du Maroc à ce moment-là vis-à-vis des Allemands, mais on n'a pas une autonomie du Maroc vis-à-vis de Vichy. On a un renforcement de l'administration coloniale directe à ce moment-là. que l'on voit très bien dans la transposition au Maroc d'un certain nombre de législations de la période de Vichy, liées à la Révolution nationale, mais surtout liées au statut des Juifs. On a une application pendant deux ans du statut des Juifs, une transposition à destination des Juifs français au Maroc, mais également des Juifs marocains. Donc des deux statuts des juifs de 1940 et 1941, qui sont là encore, comme pour le Deir el-Berbère de 1930, scellés par le sultan. Le sultan Mohammed ben Youssef a approuvé par son sceau les deux législations anti-juives, y compris celles qui s'en prenaient à ces populations, à ces sujets qui étaient juifs. Donc on a pendant deux ans une mise sous tutelle du protectorat et de la monarchie par Vichy, qui se termine en 1942, en novembre 1942, par le débarquement allié anglo-américain sur les côtes marocaines et sur les côtes algériennes.
Benjamin Badié
Pendant ces deux années, durant lesquelles Vichy, en tout cas le régime du maréchal Pétain, domine le Maroc, l'administration française au Maroc, Mohamed V, vous nous l'avez dit, enfin le futur Mohamed V, est obligé, sans doute, on peut l'imaginer comme ça, de mettre en place le statut des juifs, mais l'applique-t-il ? Parce que ce n'est pas la même chose de dire, voilà, je mets mon sceau et puis après, je fais tout pour que ce soit appliqué.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Dans tous les cas, ce n'est pas lui qui l'applique. Lui, il n'exécute pas. Ce sont les Français qui exécutent. Alors, c'est une grande question, c'est un grand débat historiographique et c'est un point très sensible de la mémoire marocaine actuellement. C'est l'attitude du sultan vis-à-vis de ses dahirs anti-juifs. Ce que l'on sait, c'est qu'il les a scellés quasi immédiatement après leur transposition au Maroc. Il n'y a pas de temps, par exemple, entre le premier statut des Juifs en France et le premier statut des Juifs au Maroc. Il y a moins d'un mois qu'il se passe. La question, c'est plutôt, a-t-il eu des réticences ? Et moi, je pense qu'il a eu des réticences. a approuvé ces dahir, il les a quand même approuvés. Il y a eu des réticences, mais qui ne tiennent pas à ce que mettent en avant ces défenseurs aujourd'hui et la mémoire marocaine, notamment dans le cadre du rapprochement entre le Maroc et Israël assez récemment. Ça ne tient pas à une question de droit de l'homme ou de protection humanitaire des juifs du Maroc, sachant qu'en plus il n'y a pas eu de projet de déportation par exemple. ça tient plutôt à une volonté de protéger encore plus son pouvoir, puisque dans les prérogatives du sultanat traditionnel, il y a l'idée que le sultan, le commandant des croyants, doit protéger ce qu'on appelle les gens du livre, et notamment les juifs. Donc ces sujets juifs sont des sujets protégés. Et en fait, avec les daïrs anti-juifs, ces sujets juifs sortent d'une certaine façon de sa protection. Alors on peut voir aussi que le Palais, le Marzen en tout cas, a réussi sans doute à négocier. En échange du scellement de ces dahir, une autre mesure, qui est une mesure spécifique au Maroc, qui n'est pas une mesure qui est présente en France, c'est la nécessité pour les juifs marocains qui seraient sortis des sortes de ghettos, c'est les quartiers juifs qu'on appelle les melha au Maroc, qui seraient sortis dans les années précédentes de ces quartiers juifs, d'y retourner. Donc l'obligation d'y retourner. Dans le sens où s'ils en sortent, ils se rapprocheraient des Français et donc ils sortiraient de la protection du sultan. Donc on retombe sur cette idée. Est-ce que ça a été appliqué ? On le sait très peu, parce qu'il y a très peu de documents sur cette période qui ont été conservés. En revanche, on sait que dans une ville comme Fès, des juifs, qui étaient sortis du ghetto, ont été obligés d'y retourner.
Benjamin Badié
Voilà, mais pour les arrestations, ça, non.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, pas d'arrestation. Les mesures anti-juives dont on parle, ce sont des mesures des interdictions d'exercer certaines professions, par exemple, et la nécessité de se faire recenser. Mais on n'est pas dans le port de l'étoile jaune, comme le mythe peut le dire parfois, il n'y a pas d'obligation de porter l'étoile jaune, il n'y a aucun projet de déportation au Maroc.
Benjamin Badié
Et ça, c'est valable jusqu'en 1942, jusqu'au débarquement des Alliés ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, c'est une législation qui justement n'est défaite qu'en 1943, assez tardivement. C'est pas du tout la priorité des autorités américaines, c'est pas la priorité non plus de la France libre. Et c'est pas une priorité parce qu'il y a une très forte inquiétude de la part des autorités marocaines à ce moment-là. Et on le voit par exemple dans les discussions entre Mohamed V et Roosevelt lorsqu'ils le rencontrent en janvier 1943 à Casablanca, lors de la conférence de Casablanca. On a une inquiétude des autorités marocaines que les juifs marocains n'en profitent pour prennent le dessus sur les musulmans. Et on a des documents qui nous disent très clairement que c'est une crainte assez partagée à l'époque parmi les élites marocaines.
Benjamin Badié
Alors ça c'est toujours impressionnant à imaginer que l'arrivée des alliés de la France Libre ne fait pas disparaître ce statut des juifs.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, il n'a peut-être pas de conséquences sur le terrain, mais officiellement, légalement, ces statuts des juifs sont maintenus pendant quelques mois après le débarquement.
Benjamin Badié
Au moment du débarquement d'ailleurs, et vous venez de citer cette conférence de Casablanca en 1943, la conférence d'Anfa aussi, on l'appelle comme ça. Comment est traité le sultan ? Il est traité parce que les alliés, ce sont les Etats-Unis qui viennent aussi parler. À qui parle-t-il ? À l'autorité française ou à l'autorité marocaine ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
En face d'un quartier à Casablanca, c'est effectivement une conférence qui réunit les Britanniques, la France libre et les Américains, avec Roosevelt et Churchill notamment. Le sultan n'est pas invité à la conférence. Il y est présent. Il est invité par Roosevelt à un dîner privé en marge de la conférence, par pure politesse. Et le sultan place dans les américains à ce moment-là de grands espoirs, parce qu'il espère, et là c'est à ce moment-là qu'on voit qu'il commence à changer, à sortir de la tutelle française, il espère d'une certaine façon que les américains vont lui permettre de sortir de cette tutelle, peut-être en passant par une phase de protectorat américain sur le Maroc. Donc il place de grands espoirs en Roosevelt. La légende dit que Roosevelt lui aurait promis l'indépendance lors de ce dîner. Il est très probable qu'il n'y ait eu aucune promesse. Peut-être ont-ils évoqué l'indépendance, mais dans tous les cas, ça ne représentait pas la position officielle des États-Unis. Et il est assez facile de penser qu'à ce moment-là, le sultan et son entourage ont un peu trop espéré des Américains qui, eux, le répètent régulièrement au cours de l'année 1943. cherche à maintenir le Maroc dans le giron de la France libre pour ne pas l'affaiblir.
Benjamin Badié
Avec l'idée d'indépendance qui n'est pas portée uniquement par l'entourage du sultan, parce qu'au Maroc, au même moment, il y a plein d'autres mouvements. Ceux qu'on a pu évoquer des années 1910 ou des années 1920 sont un tantinet éteint, mais il y a d'autres mouvements qui réclament l'indépendance.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Le sultan, en sortir de la guerre, n'est pas explicitement pour l'indépendance. Il y va de façon très prudente, justement, parce qu'il est celui qui a le plus à perdre, à savoir son trône. Mais à partir de 1943, en décembre 1943, on a la création du parti de l'Istiklal, donc littéralement le parti de l'indépendance, qui se fonde sur les restes des nationalismes, des partis nationalistes des années 1930, qui, eux, ne réclamaient pas l'indépendance, mais l'autonomie. Donc on a un certain nombre de grandes figures qui se réunissent dans ce parti, qui parfois sont en exil, comme Alal El Fahsi, et qui propose aux sultans en janvier 1944 ainsi qu'aux autorités françaises un document très important qui est le Manifeste de l'indépendance et qui est pour la première fois la revendication très forte d'une indépendance.
Benjamin Badié
L'idée d'indépendance est portée par d'autres mouvements avec des mouvements qui n'envisagent peut-être pas de conserver un sultan.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors si, parce qu'on est dans la continuité des années 30, le sultan reste très important pour eux. La personnalité du sultan reste très importante. On a une forte propagande autour de sa personne. C'est pour cela qu'en 1944, ils lui remettent aussi le Manifeste de l'indépendance parce qu'il l'inclut dans cette indépendance et il est lui-même très présent par son nom dans ce document. Et cette alliance se renforce dans les années qui suivent, d'autant plus parce que le sultan lui-même finit par s'engager en faveur de l'indépendance. De façon toujours prudente, parfois à mots couverts, mais dans les années qui suivent, les liens, les rencontres, parfois secrètes, entre les nationalistes et le sultan se renforcent.
Benjamin Badié
Et en 1945, évidemment, c'est la fin d'un second guerre mondiale, et le sultan voyage.
Le Cours de l'Histoire Announcer
Amitié, fidélité. Ce sont les deux mots de ce voyage impérial. Six ans lourds d'événements ont passé depuis la dernière visite à la France de Sa Majesté le Sultan, sans rien changer à l'Union franco-marocaine. Mais aujourd'hui, la visite de Sa Majesté Sidi Mohamed Ben Youssef s'effectue sous le signe de la victoire. De Casablanca, au milieu du déploiement traditionnel qui entoure les visites des souverains, le croiseur Gloire va transporter à Cherbourg Sa Majesté shérifienne, accompagnée de son fils aîné Moulay Hassan. Et bientôt, c'est la gare du bois de Boulogne, où aucun train n'est entré depuis la visite historique des souverains britanniques. Le général de Gaulle vient accueillir l'hôte de Paris. Rencontre attendue qui met face à face deux hommes, deux chefs, qui ont tous deux, aux heures les plus tragiques, fait confiance à la France. Le premier geste du sultan est justement le geste de cette foi française. A l'heure où les problèmes de l'avenir se posent à la conscience du monde, Sa Majesté Sidi Mohamed Ben Youssef affirme de la façon la plus noble et la plus éclatante sa foi dans la pérennité de la France.
Benjamin Badié
En juin 1945, dans le journal des actualités françaises, le voyage en France de Sidi Mohamed Ben Youssef, le sultan du Maroc, qui a alors 36 ans. Il est encore jeune, Mohamed Ben Youssef, c'est le sultan. Et quand on entend ce type d'archives, on se dit, ça y est, la guerre est terminée. Et pour les autorités françaises, on repart comme avant.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Oui, on a l'impression que tout rentre dans l'ordre et c'était l'objectif de de Gaulle en invitant le sultan pour le 18 juin en fait, la première célébration du 18 juin. Il invite le sultan, il lui remet l'ordre de la libération, il le fait compagnon de la libération. C'est le premier souverain étranger d'ailleurs à être fait compagnon de la libération et c'est une récompense assez étonnante étant donné tout ce qu'on vient de dire puisque pendant deux ans il a quand même été au service de Vichy. C'est une récompense qui, à travers lui, récompense l'ensemble des soldats marocains qui ont participé à la libération de l'Europe. Mais moi je pense qu'il faut aussi y voir, et c'est tout le ton qu'on a dans ce document que vous avez diffusé, c'est l'idée que c'est plutôt une fidélité à venir qu'il faut maintenir. On achète un peu la fidélité du sultan en essayant de ressouder des liens qui justement se sont distendus pendant les années de la guerre.
Benjamin Badié
Et est-ce que cette fidélité est confortée dans les années qui suivent ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, pas du tout, parce qu'en 1945, Mohamed V, Mohamed Ben Youssef, vient à Paris un peu dans l'idée de négocier, donc il n'obtient pas grand-chose. Et dans les années qui suivent, on assiste à un éloignement progressif du sultan vis-à-vis des Français, qui débouche sur un coup d'éclat en 1947 avec le discours qu'il prononce à Tangers, donc la ville internationale. dans l'idée de s'adresser ici au Maroc, aux Français, mais au monde entier. Et dans ce discours, il ne demande pas explicitement l'indépendance parce qu'il ne peut pas vraiment le faire sans risquer pour son trône, mais il les laisse entendre de deux façons. Tout d'abord, il mentionne la Ligue des Etats Arabes et il se place dans une perspective à la fois pan-arabiste et de réformisme musulman qui vient du Moyen-Orient, donc qui s'inspire de pays qui sont déjà indépendants. Il met en avant par exemple le roi d'Égypte qui est à la tête d'un pays indépendant en tant que roi. Et puis dans ce discours, dont il faut rappeler qu'il a accompagné aussi de discours de son fils Moulay Hassan, de sa fille Lala Aïcha, donc c'est un ensemble de discours, un corpus qui permet de comprendre quelle est la position de la monarchie à ce moment-là. Dans ce discours, surtout, c'est plutôt parce que ce qu'il ne dit pas qu'on comprend ce qu'il veut dire. Il devait prononcer un paragraphe, le dernier paragraphe de son discours qui a été âprement discuté avec la Résidence Générale, et il oublie volontairement de le prononcer à la fin de son discours. Or, ce paragraphe, c'est celui qui remerciait la France et qui mentionnait la France. Donc on obtient un discours à l'adresse du Monde, radiodiffusé, qui ne mentionne pas la France. Donc on ne parle pas d'indépendance, mais c'est assez clair.
Benjamin Badié
Voilà, j'imagine donc que les autorités françaises Pas contentes.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Elles sont furieuses.
Benjamin Badié
Mais à l'inverse, c'est formidable aussi pour les tenants du nationalisme et pourquoi pas de l'indépendance.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Mais est-ce que tout le monde est.
Benjamin Badié
Si content que ça au Maroc ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, parce qu'en plus de la revendication d'indépendance qui croit chez Mohamed V, il y a également des ambitions monarchiques qui vont ensemble. Dans l'idée de lutter pour l'indépendance du Maroc, il y a également l'idée de lutter pour une nouvelle forme de monarchie, une monarchie qui s'affirme, notamment face aux élites traditionnelles, aux élites qu'on a appelées celles qui lient et délient, celles qui doivent prêter allégeance au pouvoir. Et parce qu'il porte cette vision renouvelée et beaucoup plus verticale de la monarchie, Mohamed V se fait un certain nombre d'ennemis également au sein même du Maroc, et notamment chez ses élites traditionnelles, dont la figure de proue, la figure que l'on retient en général, est celle du pacha de Marrakech, qui est pacha pendant toute la durée du protectorat, qui s'appelle Tami El Glaoui, dit aussi le Glaoui, qui est un personnage très très puissant dans le sud du Maroc, qui a énormément d'alliés au Maroc et en France, et qui a la possibilité de mobiliser derrière lui d'importants réseaux politiques, notamment des caïds.
Benjamin Badié
Et voilà, donc il déplait aux Français, il déplait aux conservateurs, et puis le discours de Tangier, c'est en avril, et très peu de temps plus tard, au mois de juin, arrive Mekidon, le général jeune.
Sultan Mohamed V (voice reading historical speeches)
C'est dans ce climat d'un réveil du nationalisme dans les pays musulmans que le général Juin a pris à Rabat possession de ses fonctions de résident général en rendant, dès son arrivée, visite au sultan du Maroc. Avant d'aller en grand apparat au milieu d'une foule dense et frappée de respect, s'inclinait devant le mausolée où dort dans sa terre marocaine son prédécesseur, l'yotel africain.
Benjamin Badié
La figure de Lyotard, Lyotard lui est maréchal mais il est mort, le général Juin est encore général, il n'est pas encore déjà un maréchal. Nous sommes en 1947, la venue d'un nouveau résident général qui représente la France au Maroc. C'est un changement aussi parce que le journal des actualités françaises, c'est un organe de propagande qui nous parle, évoque quand même le mouvement des nationalismes en arabe, dans le monde arabe.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Oui, alors l'idée avec la nomination du général Jouin, c'est de reprendre les choses en main après la tentative pendant deux ans de mener une politique plus libérale au Maroc, dont le gouvernement français considère qu'en fait elle a échoué avec le discours de Tangier. Le général Jouin, il a un passif, c'est celui qui en 1943 a déjà déposé le baie de Tunis, Montsef Baie. Donc c'est déjà quelqu'un qui a une expérience dans la déposition de monarques maghrébins. Et donc c'est la menace qui pèse sur Mohamed V à partir de ce moment-là. C'est l'idée que s'il n'obéit pas suffisamment, il pourrait être déposé à son tour. C'est assez explicite. Et le général Juin l'oblige à mettre fin à ce qu'on appelle la grève du saut. C'est-à-dire qu'à partir de 1945, sur certaines réformes françaises qui, sous découvert d'amener le Maroc vers l'autonomie, accroissent la mainmise des français, le sultan s'est opposé à ces réformes en retenant son saut, en faisant la grève du saut. Et donc le général Jouin, par tout un tas de mesures, de pressions autour du palais, oblige le sultan à signer ses dahirs. Mais pendant 4 ans, jusqu'en 1951, donc c'est le temps du mandat du général Jouin au Maroc, on a une opposition constante entre les deux, sur tout un tas de mesures qui portent à la fois sur des réformes coloniales françaises, mais également sur des réformes qui visent à accroître le pouvoir des autorités locales. Donc justement, ces élites conservatrices marocaines qui s'opposent de plus en plus au sultan.
Benjamin Badié
Benjamin Badié, mais je ne le reconnais plus. Cet homme que vous nous avez présenté, ce jeune homme, quand il arrive, il devient sultan, il a 18 ans en 1927 et puis là, il approche de la quarantaine. Enfin, il a 40 ans d'ailleurs parce que nous sommes en 1947 et il n'est plus du tout le même au sens où il commence à mener une politique qui n'est pas celle de l'indépendance qui peut être portée par d'autres mouvements. qui est vraiment une voix, la voix du sultan. Et on voit bien qu'il y a eu toute cette évolution. C'est un long processus, mais il était tout jeune homme. Il s'en est passé des choses depuis. Il a complètement changé sa vision de l'avenir du Maroc.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Effectivement, il s'est converti à l'indépendance. Il a été influencé par cela, par le nationalisme arabe, également par le réformisme musulman, qui est un point très important de sa pensée politique. Cependant, moi j'ai tendance à ne pas le qualifier de nationaliste parce que ce qu'il place au centre, ce n'est pas la nation, c'est la monarchie, c'est lui-même en fait, c'est son trône. Donc il est monarchiste tout simplement et son monarchisme intègre des éléments de nationalisme.
Benjamin Badié
Est-ce que nous avons un sultan qui voyage, qui veut s'attirer les faveurs de la population, qui va parcourir l'ensemble de son territoire, les villes, qui se montre ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors, il se montre de plus en plus. Il voyage, mais il ne voyage pas dans tout son territoire, parce que ses déplacements sont souvent contrôlés par les Français. Il y a beaucoup de propagande pendant la guerre, par exemple, où il est déplacé dans les parties pré-sahariennes pour montrer sa gloire. Il retourne voir le tombeau de ses ancêtres. En revanche, il mène lui-même une très grande politique de diffusion de son image, et là c'est une rupture avec ce qu'était la monarchie auparavant. Une monarchie qui était donc assez modeste, qui se montrait en certaines occasions très symbolique, très codifiée, avec toute une mise en scène, un cheval, un parasol, des lances, des esclaves qui l'entourent. Désormais, on a la diffusion d'une image modernisée jusque dans ses vêtements. C'est-à-dire que sa photo commence à circuler. Aujourd'hui, si vous allez au Maroc, dans toutes les boutiques, vous trouvez une photo du roi actuel. Et bien ça, c'est quelque chose qui n'existe pas avant Mohamed V. C'est quelque chose qui commence à apparaître en lien avec le nationalisme dans les années 40 et surtout les années 50. Et puis, de la même façon, il diffuse ses discours. C'est un homme de discours qui prononce de plus en plus de discours. à l'occasion de la fête du trône, dont on a dit qu'elle avait été créée en 1933-1934. A partir de 1944, il commence à prononcer un grand discours qui donne un peu le pouls politique de l'année, le 18 novembre à chaque fois. Et ces discours sont toujours diffusés dans la population marocaine et notamment à destination des élites.
Benjamin Badié
Voilà, parce que ce sont ces discours d'anniversaire du règne, et on l'a bien dit, c'était en novembre 1927. Donc tous les mois de novembre, bah c'est la fête.
Sultan Mohamed V (voice reading historical speeches)
De retour à Rabat, le général Guillaume s'est rendu à l'occasion de la fête du trône auprès de sa majesté le sultan, lui apportant les voeux de la France pour le 24e anniversaire de son rei. Entouré des membres du Maxenne, sa majesté Sidi Mohamed Ben Youssef, après avoir chaleureusement remercié le général, a tenu à mettre l'accent dans son discours du trône sur l'identité des vues françaises et marocaines. Il a demandé que la question marocaine soit discutée dans le cadre de l'amitié et du respect des intérêts supérieurs des deux pays.
Benjamin Badié
Novembre 1951, le 24e anniversaire du règne du sultan, avec ici et toujours ces éléments de propagande, ces deux pays avec l'amitié mais l'identité aussi. Tout cela se construit peu à peu, on voit bien que ça bouge parce que le contexte n'est plus le même qu'auparavant et le sultan évolue dans cet univers-là. C'est-à-dire qu'il doit essayer de trouver une voie. Ce n'est pas un homme du coup de force.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, c'est un homme qui est très très prudent, parce que, comme je l'ai dit, il est celui qui a le plus à perdre. Donc, il est beaucoup moins radical dans ses moyens, dans ses propos, que les nationalistes, par exemple. Il doit louvoyer entre les nationalistes, entre les français et entre les élites conservatrices. Et il est celui qui a le plus à perdre, puisque, par exemple, dans le document que vous avez diffusé, on cite le général Guillaume, qui est en fait celui qui a remplacé le général Juin. Et en fait, le général Juin a dû partir du Maroc, parce qu'en 1951, il a tenté de déposer une première fois le sultan, qui a été sauvée in extremis par le gouvernement parisien, peut-être aidée par les américains.
Benjamin Badié
Vous l'avez dit tout à l'heure, Benjamin Baddie, mais en 1943, lors de la conférence de Casablanca, depuis les Etats-Unis, on a soufflé dans l'oreille du sultan que c'était lui aussi l'homme important du Maroc. Ça, il ne l'a pas oublié, il le sait. Il sait qu'il peut bénéficier du soutien, notamment des Etats-Unis, dans un contexte, nous sommes au début des années 1950, de décolonisation.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Effectivement, alors c'est un soutien américain qui reste très timide. Les américains veillent quand même à ne jamais empiéter sur les intérêts français.
Benjamin Badié
Oui, voilà. Mais il n'y a pas de communistes au Maroc à ce moment-là ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Il y a un parti communiste qui est dirigé par un juif d'Algérie, mais qui est très peu puissant. Les principaux partis, c'est les partis nationalistes, le parti de l'Istiklal et le parti démocratique de l'indépendance.
Benjamin Badié
Alors vous nous dites que le général, il est encore général, en juin 1951 a tenté de déposer le sultan, il n'a pas réussi. Mais à un moment ça va agacer les autorités françaises, le fait que le sultan refuse de poser son sceau.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Effectivement, et en fait, ce projet de déposition du sultan, il reprend à la fin de l'année 1952 et en 1953. Fin 1952, vous avez un événement très important, vous avez des émeutes à Casablanca qui sont meurtrières et qui servent de prétexte aux Français pour interdire les partis nationalistes. Donc à partir de ce moment-là, le sultan du Maroc est isolé. Et c'est aussi à ce moment-là que reprend le complot français, qui en fait, cette fois-ci, apparaît de façon plus évidente comme allié avec des élites marocaines. Et ce complot n'est pas mené de façon évidente par Résidence Générale, mais par le Pacha de Marrakech qu'on a évoqué tout à l'heure, qui lance une pétition en 1953, une pétition qui vise à délier le pouvoir du sultan, c'est-à-dire à retirer l'allégeance que un certain nombre de caïds, notamment, ont donnée au sultan. Qui retire leur allégeance, c'est une pétition qui est diffusée dans l'ensemble du Maroc, qui recueille beaucoup de signatures et qui en fait conduit à l'effondrement de la légitimité du sultan du point de vue du système traditionnel, pas du point de vue que veulent mettre en place les nationalistes et le sultan lui-même. Donc on a une pression qui s'accroît sur le sultan lui-même, qui s'accroît également sur le gouvernement français qui suit les choses de très loin sans forcément comprendre ce qui se passe. Et en août 1953, les pachas et les caïds qui souhaitent déposer le sultan se réunissent à Marrakech et finissent par élire en fait un autre imam, en l'apparition de son cousin Mohamed Ben Arafat, donc un autre commandeur des croyants. Et cette décision accroît l'attention au Maroc et finit par contraindre le gouvernement français à accepter l'idée d'une déposition. Et le 20 août 1953, le général Jouin, encore lui, pressé par le Glawi et autorisé par le gouvernement français, finit par déposer. Effectivement, le sultan Mohamed Ben Youssef.
Benjamin Badié
Le glaouis, c'est le pacha de Marrakech, avec cette idée de lier et délier. D'ailleurs, c'est le titre de votre thèse, Benjamin Badier. Lier et délier le trône, Mohamed V, dernier sultan et premier roi du Maroc. Dans cette idée de lier ou délier, ça signifie que les autorités françaises Général Juin, par exemple, au moment de se dire, on va le déposer, il n'est pas tellement en contradiction avec les pratiques au Maroc.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, effectivement, ils instrumentalisent les pratiques marocaines, ils instrumentalisent les intérêts marocains, mais ce qu'il faut prendre en compte, ce sont justement ces intérêts marocains. Le Glawim et d'autres aussi acteurs marocains traditionnels ne sont pas seulement manipulés, ils ont leurs vrais intérêts, ils agissent de leur plein gré également, donc il ne faut pas les réduire à au rôle de marionnette. Pour eux, ils ont un vrai intérêt à déposer ce sultan qui est dangereux pour eux.
Benjamin Badié
Et là, nous sommes en 1953. En 1953, dans l'émission Paris vous parle, il est déjà question de cette histoire-là, l'histoire de ce sultan qui risque de ne plus être sultan.
Actor reading Casablanca film dialogue (Commandant Strasser)
Il est un fait qu'à partir de cette conférence d'enfant, Sidi Mohamed Ben Youssef s'est persuadé qu'il devait écarter les Français de la responsabilité de la gestion des affaires communes. Et c'est à ce moment-là qu'il commença à faire la grève du sceau, c'est-à-dire à refuser de signer les réformes qui étaient soumises à son approbation. Cette attitude du sultan lui attira naturellement la sympathie des nationalistes extrémistes, qui n'attendaient que cette initiative de sa part pour pousser plus loin leurs actions. Enfin, il faut bien le dire, et contrairement à ce qu'on aurait pu croire, le sultan Sidi Mohamed Ben Youssef s'alliéna aussi, ce que j'ai appelé il y a quelques jours, les vieux turbans, parce qu'il avait pris diverses mesures d'émancipation qui ne plaisaient pas du tout aux vieux éléments conservateurs. En bref, tous ces éléments conjugués, les pour et les contre, ont abouti à la déposition du sultan Sidi Mohamed Ben Youssef des positions, soulignons-le encore une fois, qui n'ont pas été décidées par la France, ni par ses représentants sur place, mais par la majorité. de la population marocaine agissant.
Benjamin Badié
C'est le journaliste Joseph Pasteur qui s'exprimait ici. On est en 1954. Il parle de ce qui est passé l'année précédente. Alors, Benjamin Badié, vous dodelinez au moment où vous dites que ce n'est pas les autorités françaises. Si, un peu quand même.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Si, c'est les deux. C'est à la fois les autorités traditionnelles marocaines et les français. Ils ont des intérêts communs en fait. Il n'y en a pas un qui manipule l'autre. Ils ont des intérêts communs qu'il faut prendre en compte.
Benjamin Badié
Alors pour Sidi Mohamed Ben Youssef, qui n'est plus sultan à ce moment-là, il est déposé ? Qu'est-ce qui se passe ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Il est déposé mais il n'abdique pas et il ne renonce jamais à son trône, officiellement. Ce qui se passe, c'est qu'il est exilé, comme de nombreux militants nationalistes avant lui. C'est une étape obligée de la carrière d'un militant pour l'indépendance contre la colonisation française. Il est exilé d'abord en Corse avec sa famille, notamment ses deux fils, ses filles. ses deux épouses et sa vingtaine de concubines. Et ensuite il est exilé à partir de janvier 1954 à Madagascar où il reste pendant un an et demi.
Benjamin Badié
D'accord, donc nous avons un personnage exilé mais qui conserve son titre au sens où il dit que c'est toujours lui le sultan. avec l'idée de revenir et de faire.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Bouger les choses ? Au départ, il n'a pas vraiment l'idée de revenir. Il a l'impression d'avoir perdu le pari dans lequel il s'est engagé depuis la fin de la guerre, le pari de l'indépendance. Il a perdu son trône et il pense que comme la majeure partie des gens qui ont été détrônés, comme le baie de Tunis qu'on évoquait tout à l'heure, il ne regagnera jamais son trône. Ce n'est que Et d'ailleurs, il s'engage, en échange d'un certain confort pour sa vie personnelle en exil à Madagascar, à ne pas s'engager politiquement. Et son engagement en faveur de son propre retour n'intervient que progressivement, à partir de la fin de l'année 1954, lorsque la situation est en train de changer au Maroc.
Benjamin Badié
Pourquoi change-t-elle ? Parce qu'il a été remplacé par son cousin, Sidi Mohamed Ben Arafat. J'imagine d'ailleurs les repas de famille après, ça devait être un peu tendu. Qu'est-ce qui se passe au Maroc en 1954 ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors la déposition, contrairement à ce qu'espéraient les autorités françaises, ne règle absolument pas le problème et au contraire met le feu aux poudres parce qu'on a le déclenchement d'un mouvement de résistance, Moukhaouama en arabe, que les français appellent un mouvement terroriste et qui se caractérise par une lutte armée, une action directe avec de très nombreux attentats nationalistes, des assassinats. On a par exemple un attentat au marché central le 24 décembre 1953, marché central de Casablanca qui fait plus d'une dizaine de morts. Et on a, pendant deux ans et demi, de très nombreux attentats qui entouffent au moins un millier de morts, dont une grande partie, et c'est ça qui est intéressant, sont en fait des Marocains. C'est-à-dire des Marocains alliés au protectorat, soit qui ont participé à la déposition du sultan, soit représentent l'autorité coloniale comme des policiers marocains.
Benjamin Badié
Et pendant ce temps-là, le sultan, ainsi dit Mohamed Ben Youssef, s'ennuie, il se trouve si loin à Madagascar.
Le Cours de l'Histoire Announcer
M.
France Culture Announcer
Ici, les journées et les nuits sont bien longues, et nous ne pouvons sortir de cette inoccupation imposée que par un effort constant. Nous employons notre temps complètement vide à lire les journaux, écouter les émissions, et méditer sur le sort de notre chère patrie, déchirée par les intrigues politiques et les crises sociales. Au Maroc, L'anarchie, l'angoisse et la désolation la plus désespérante trouvent un terrain favorable et prennent de jour en jour des proportions considérables. La vie doit y être impossible. On se doit de trouver un remède à cette situation déplorable. Nul n'est prophète en son pays. Mais une connaissance approfondie de la psychologie marocaine, une prévoyance née d'une expérience sur plusieurs années de règne, nous avait fait prévoir dès 1950 tous les malheurs qui se sont abattus sur notre pays.
Benjamin Badié
Olivier Martineau, qui dans le cours de l'histoire lisait cette lettre de Sidi Mohamed Ben Youssef, a adressé cette lettre à Marcelin Flandrin, le photographe du Maroc notamment. Nous sommes en avril 1955. Il se trouve à Madagascar. À quel moment décide-t-il de revenir ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Ce n'est pas lui qui décide de revenir, ce sont les autorités françaises qui finissent par le rappeler au terme d'un processus très complexe qui voit la dégradation de la situation sécuritaire au Maroc et qui, à partir de l'été 1955, fait que le gouvernement français de l'époque, c'est le gouvernement fort, reprend les choses en main, donc il enlève le pouvoir à la résidence générale, il reprend les choses en main, il commence à consulter les nationalistes lors de ce qu'on appelle la conférence d'Aix-les-Bains en août 1955, à un moment où la violence devient de plus en plus importante, pour l'anniversaire de la deuxième... le deuxième anniversaire de la déposition du sultan, le 20 août 1955, vous avez plusieurs centaines de morts dans certaines villes au Maroc, donc on a vraiment un effondrement de l'autorité française à ce moment-là. qui fait que, si vous ajoutez à ça le déclenchement d'une guérilla dans le nord du Maroc, avec l'armée de libération du Maroc à partir d'octobre 55, les autorités françaises de Paris commencent à réfléchir en fait à l'endroit où se trouvent les meilleurs intérêts français. Et dans un contexte où la guerre d'Algérie a commencé depuis un an également, ils en viennent à la conclusion que La meilleure façon pour préserver les intérêts français humains, on parle quand même d'au moins 300 000 personnes françaises au Maroc à cette époque, les intérêts économiques et les intérêts géostratégiques, ne se situe plus dans le maintien à tout prix d'un protectorat qui sombre ou menace de sombrer dans la violence, mais dans la négociation d'abord d'une autonomie et très rapidement de l'indépendance qui permettra de maintenir ses intérêts. Et en fait, il regarde à ce moment-là quels sont les différents acteurs politiques, il voit que les autorités traditionnelles sont totalement mises de côté, discréditées par la situation. Il voit que les nationalistes montent en puissance, gagnent en puissance, et c'est pour ça qu'il les consulte, mais il se rend compte qu'ils sont très radicaux et qu'ils pourraient nuire aux intérêts français dans la région. Il se rend compte qu'en fait le meilleur acteur pour préserver leurs intérêts, c'est ce sultan qu'ils ont préservé à Madagascar et qu'il pourrait très bien rappeler. Et là, ça rejoint tout ce que Mohamed V lui-même a fait de son côté pour militer pour sa cause par l'intermédiaire de réseaux qu'il a mobilisés au Maroc et en France auprès des autorités politiques. Et donc, on a une convergence d'intérêts à la fin de l'année 1955 entre les intérêts français au Maroc et les intérêts du trône qui convergent à ce moment-là. Il est rappelé en France début novembre 1955, où il négocie sa restauration et l'idée d'indépendance avec Antoine Pinet, qui est ministre des Affaires étrangères à ce moment-là. Et il finit par être restauré, et donc à revenir au Maroc le 16 novembre 1955, avec une promesse d'indépendance qui n'intervient qu'en mars suivant. Mais la rupture, c'est bien novembre 1955, à la fois la restauration et la promesse d'indépendance. Le 2 mars 1956, c'est juste la signature du document qui officialise tout ça.
Benjamin Badié
Oui, c'est la date qu'on retient souvent en 1956 pour l'indépendance du Maroc. À quel moment ce personnage, si dit Mohamed Ben Youssef, devient roi ?
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Mohamed V. Alors, d'une certaine façon, il a toujours été roi parce que le terme roi malik fait partie de la titulature officielle, en même temps que sultan ou commandeur des croyants. C'est un terme qui a commencé à être réutilisé, inspiré de l'Europe, mais également de ce qui se passe au Moyen-Orient, dans les années 30 par les nationalistes, et lui-même ne l'utilise pas avant l'indépendance, pour se déligner lui-même. Mais en 1957, en août 1957, un mois après l'abolition de la monarchie bellicale en Tunisie, il décide d'officialiser ce changement et il déclare, il fait une déclaration dans la presse dans laquelle il dit que son nom à partir de maintenant, son nom officiel de règne n'est plus s'il dit Mohamed Ben Youssef mais Mohamed V. Pour la première fois on a une numérotation de monarque, avant on ne les numérotait pas. Et puis il dit également qu'à partir de maintenant on ne parle plus de l'empire shérifien qui était le nom officiel du Maroc mais on parle du royaume du Maroc. À ce moment-là, c'est l'été aussi où il nomme son fils Moulay Hassan prince héritier officiellement. On a un basculement de la monarchie qui s'officialise en tant que royauté. Donc on met de côté, on ne parle plus du tout de sultanat.
Benjamin Badié
Mais rester ancré dans la tradition devient quelque chose d'important parce que vous nous dites avant on ne les numérotait pas mais il est numéro 5.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Alors, il est numéro 5, on les numérote au sein de la dynastie alaouite. Effectivement, on a pris tous les autres sultans de la dynastie alaouite qui s'appelaient Mohammed.
Benjamin Badié
Le territoire du Maroc est-il constitué à ce moment-là ? Parce que l'indépendance, c'est une chose, mais on sait très bien, et vous nous l'avez dit dès le début de l'émission, que les frontières sont floues.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Non, le royaume du Maroc tel qu'on le connaît aujourd'hui, avec également la question sensible de la revendication sur le Sahara occidental, n'est pas du tout constitué. Le 2 mars 1956, c'est l'indépendance seulement vis-à-vis des Français. Il faut attendre le mois suivant pour que la zone nord du protectorat espagnol soit récupérée par les Marocains. Il y a encore la question de Tangier qui est réglée un peu plus tard. Et vous avez, dans les années qui suivent, des revendications croissantes. Les nationalistes, notamment à l'Al-Alfasi qu'on a évoqué tout à l'heure, revendique lui ce qu'il appelle un grand Maroc, qui englobe ce qu'on appelle aujourd'hui le Sahara occidental, qui englobe la Mauritanie, qui englobe même le Sahara oriental, qui est en fait une partie actuelle de l'Algérie. Les frontières ne sont pas fixées de façon claire à l'époque. Donc on a d'importantes revendications que le pouvoir royal fait sienne à partir de 1958, avec notamment de très importantes revendications sur la Mauritanie. En revanche, on n'a pas de revendication à l'époque sur le Sahara occidental, qui est encore une colonie espagnole. Il faut attendre les années 70 pour que cette revendication émerge à l'échelle, au niveau de la monarchie.
Benjamin Badié
Et puis, cette revendication qui monte jusqu'aux Nations Unies, évidemment, avec ce Sahara occidental qui est toujours reconnu comme un territoire non autonome, c'est-à-dire c'est encore un territoire colonisé, colonisé par le Maroc et on sait combien, vous l'avez dit, c'est une question sensible au Maroc et puis au Sahara occidental, mais ça c'est pour les gens qui vivent là-bas. Benjamin Badié, Mohamed V est un souverain, vous l'avez dit, qui est une figure si importante dans la construction même de la manière de narrer l'histoire du Maroc. Il meurt en 1961. Son fils, qu'on évoque depuis tout à l'heure, le prince héritier, Hassan, donc Hassan II, Ça y est, la succession est logique, on n'est plus du tout comme on était au début de l'émission.
Historian / Expert (likely Benjamin Badié)
Effectivement, les successions de monarques, c'est toujours le meilleur moyen de comprendre comment fonctionne une monarchie. En 1927, Mohamed V, Mohamed Ben Youssef avait été choisi parmi plusieurs candidats possibles. En 1961, son fils lui succède immédiatement. On a la mise en place d'une succession immédiate qui est enterrinée dans la première constitution de 1962 par la suite, après la mort de Mohamed V. qui met en place une primogéniture. Donc là on a le signe que la monarchie marocaine s'est totalement transformée dans ses logiques les plus profondes.
Benjamin Badié
Avec ici cette histoire à travers un homme, un Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc, c'est votre ouvrage Benjamin Badié, c'est publié aux éditions Perrin, mais on sent bien qu'au-delà de la biographie, c'est aussi... l'histoire du Maroc que vous nous racontez. Merci vivement à vous d'être venu dans le cours de l'histoire. Vous savez, toute la série qu'on a consacrée dans le cours de l'histoire au Maroc et à ses sultans depuis ses dynasties médiévales en passant par tous les mouvements de contestation est à retrouver à podcaster sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Narrator / Poetic Voice
Eh oui, on chante le beau printemps marocain. Le soleil magnifique des hautes montagnes berbères. Ici, tout dans la nature entonne la joie de vivre par le travail, la sérénité. L'orage n'emportera pas le sol si chèrement entretenu. Oui, on veillera à ce que la vie triomphe, l'espérance invincible.
Benjamin Badié
Évocation poétique du Maroc en 1951. Le Cours de l'Histoire sur France Culture, une émission réalisée par Cassandre Puel à la technique Alexandre Dang. Émission préparée par Jeanne Coppet, Jeanne Delecroix, Raphaël Laloum, Solène Roy, Maëlle Vincent-Randonnier et Maïouane Guiziou. Le Cours de l'Histoire est à écouter et à podcaster sur notre site franceculture.fr et l'appli Radio France.
France Culture, diffusé le 23 octobre 2025
Invité : Benjamin Badié (historien, spécialiste du Maghreb contemporain, auteur de "Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc" aux éditions Perrin)
Hôte : Xavier Mauduit
Cet épisode retrace le destin exceptionnel de Sidi Mohammed Ben Youssef, plus connu comme Mohammed V, dernier sultan du Maroc sous le protectorat français et premier roi du Maroc indépendant. En s’appuyant sur l’expertise de l’historien Benjamin Badié, l’émission explore les enjeux politiques, religieux et culturels qui ont marqué l’évolution du Maroc du début du 20e siècle jusqu’à l’indépendance, la transformation de la monarchie, et la figure fondatrice de Mohammed V dans l’imaginaire national.
Le processus de succession complexe
Le poids de la France dans la désignation
Premières années de règne (1927-1940s)
Pouvoir sous protectorat
La question du ‘Marzène’
Une mosaïque ethnique et religieuse
Le ‘Dahir berbère’ (1930) et ses conséquences
Période de Vichy, statut des Juifs
Rencontre avec Roosevelt, 1943 (Conférence de Casablanca)
Montée des revendications nationalistes
Le discours de Tanger (1947)
Tensions internes et opposition au sein des élites traditionnelles
Grève du sceau et bras de fer avec la France
Déposition et exil (août 1953)
La résistance nationale (‘Moukhaouama’)
Retour et triomphe
Changement de titre, consolidation dynastique
En août 1957, Mohammed V officialise son titre de roi (“malik”) et institue une numérotation royale ; il désigne Moulay Hassan comme prince héritier (53:00).
Frontières et revendications post-indépendance
L’héritage institutionnel
La succession devient automatique à la mort du souverain, consolidée par la constitution de 1962, marquant la transformation profonde de la monarchie (56:12).
Citation finale :
“En 1927, Mohammed V avait été choisi parmi plusieurs candidats possibles. En 1961, son fils lui succède immédiatement. […] On a le signe que la monarchie marocaine s’est totalement transformée dans ses logiques les plus profondes.” — Benjamin Badié (56:40)
Sur la centralité de la monarchie :
« Ce n’est pas la nation au centre, c’est la monarchie au centre. » — Benjamin Badié (01:29)
Sur Mohammed V et l’indépendance :
« Il s’est converti à l’indépendance. Cependant, je ne le qualifierais pas de nationaliste car ce qu’il place au centre, c’est la monarchie, c’est lui-même. Donc il est monarchiste tout simplement et son monarchisme intègre des éléments de nationalisme. » — Benjamin Badié (37:08)
Sur le passage au titre de roi :
« À partir de maintenant on ne parle plus de l'empire shérifien, mais du royaume du Maroc. » — Benjamin Badié (53:00)
Sur la transformation du Maroc :
« La monarchie marocaine s’est totalement transformée dans ses logiques les plus profondes. » — Benjamin Badié (56:40)
À la croisée de l’histoire politique, coloniale et dynastique, cet épisode propose une immersion érudite mais pleine de vie dans le passage tumultueux du Maroc du statut de protectorat au règne d’un roi, figure de transition entre deux systèmes et symbole de la conjugaison de la tradition et de la modernité.
Mohammed V, loin d’être un simple acteur institutionnel, incarne ce délicat jeu d’équilibres et de ruptures, qui fait de lui, selon les mots de Benjamin Badié, “le père de la nation marocaine,” dans une histoire où la monarchie, plus encore que la nation, reste le centre vital du récit.
Pour prolonger l’écoute :
L’ouvrage “Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc” par Benjamin Badié (éd. Perrin), et les autres épisodes de la série “Le Maroc et ses sultans” sur le site de France Culture.