Le Cours de l’histoire — Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir : Mohammed V, le sultan devenu roi du Maroc
France Culture, diffusé le 23 octobre 2025
Invité : Benjamin Badié (historien, spécialiste du Maghreb contemporain, auteur de "Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc" aux éditions Perrin)
Hôte : Xavier Mauduit
Bref aperçu de l’épisode
Cet épisode retrace le destin exceptionnel de Sidi Mohammed Ben Youssef, plus connu comme Mohammed V, dernier sultan du Maroc sous le protectorat français et premier roi du Maroc indépendant. En s’appuyant sur l’expertise de l’historien Benjamin Badié, l’émission explore les enjeux politiques, religieux et culturels qui ont marqué l’évolution du Maroc du début du 20e siècle jusqu’à l’indépendance, la transformation de la monarchie, et la figure fondatrice de Mohammed V dans l’imaginaire national.
Principaux axes et moments-clés
1. La montée de Mohammed V : élections, rituels et intégration coloniale
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Le processus de succession complexe
- Contrairement à l’idée répandue d’une primogéniture automatique, l’avènement de Mohammed V en 1927 résulte d’une sélection politique mêlant élites marocaines et autorités coloniales françaises (02:09).
- Citation:
« Le sultan est choisi par un ensemble de personnalités que la tradition politique sunnite nomme ceux qui lient et délient, sous-entendu le pouvoir […] et c’est quasiment une élection, même si en fait il y a toujours des rapports de force. » — Benjamin Badié (04:00) - La cérémonie de la baïa (serment d’allégeance) est renouvelée plusieurs fois par an, soulignant le caractère conditionnel et négocié du pouvoir (05:36).
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Le poids de la France dans la désignation
- La Résidence générale française possède un droit de veto effectif ; la nomination de Mohammed V vise la stabilité et la docilité, bien que l’histoire montrera le contraire (06:49).
- Citation:
« Les Français arrivent à récupérer le système de choix du sultan. […] Ils interviennent, mais ils interviennent dans le cadre d’un système qui leur précède. » — Benjamin Badié (06:49)
2. Un pouvoir d’équilibriste entre tradition, autorité coloniale et contestation
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Premières années de règne (1927-1940s)
- Mohammed V, jeune (18 ans), gouverne dans la continuité de son père Moulay Youssef, sans volonté d’émancipation immédiate (11:10).
- Les nationalistes choisissent d’intégrer le sultan au projet national plutôt que de s’y opposer, notamment avec la création de la Fête du Trône (1933) (11:57).
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Pouvoir sous protectorat
- Le sultan doit apposer son sceau sur tous les décrets coloniaux, ce qui lui donne en théorie un levier, mais jusque dans les années 1930 il ne s’oppose pas concrètement (12:48).
- Prestige traditionnel — commandeur des croyants — et ancrage religieux importants.
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La question du ‘Marzène’
- Administration centrale héritée du Moyen-Âge, plus large que la seule cour du sultan ; aujourd’hui équivalent de “l’État profond" au Maroc (14:12).
3. Diversité marocaine et politiques coloniales
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Une mosaïque ethnique et religieuse
- Maroc perçu comme un empire hétérogène, non un Etat-nation, où Arabes, Berbères, et Juifs coexistent sous des structures de gouvernance variées (16:01).
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Le ‘Dahir berbère’ (1930) et ses conséquences
- Scellé à contrecœur par Mohammed V, ce décret visant à séculariser la justice berbère met le feu aux poudres nationalistes, accusé de diviser pour mieux régner (16:57).
4. La Seconde Guerre mondiale et l’évolution du sultan
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Période de Vichy, statut des Juifs
- Mohammed V scelle les décrets anti-juifs de Vichy sur demande française, une question aujourd’hui sensible en mémoire marocaine (20:05). Il a formellement entériné ses actés, parfois avec réticence, mais il n’a pas exécuté lui-même ces mesures (22:05).
- Citation :
« Ce que l’on sait, c’est qu’il [Mohammed V] a scellé quasi immédiatement ces décrets après leur transposition au Maroc. [...] Il y a eu des réticences, mais qui ne tiennent pas à une question de droit de l’homme… » — Benjamin Badié (22:05)
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Rencontre avec Roosevelt, 1943 (Conférence de Casablanca)
- Si la légende veut que Roosevelt ait promis l’indépendance, cela ne correspond pas à la position américaine réelle ; Mohammed V place cependant de grands espoirs dans le soutien US (25:43).
5. L’essor du nationalisme et le basculement vers l’indépendance
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Montée des revendications nationalistes
- Fondation du parti de l’Istiklal (Indépendance) en décembre 1943 ; remise au sultan du Manifeste de l’Indépendance en 1944 (27:03). Les nationalistes incluent le sultan dans le projet d’indépendance.
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Le discours de Tanger (1947)
- Grand tournant politique : Mohammed V axe son message sur l’avenir du Maroc, le panarabisme et un ton prudent mais audacieux, omettant de mentionner la France — ce qui exaspère les autorités coloniales (31:09).
- Citation:
« Or, ce paragraphe, c’est celui qui remerciait la France et qui mentionnait la France. Donc on obtient un discours à l’adresse du Monde, radiodiffusé, qui ne mentionne pas la France. » — Benjamin Badié (32:28)
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Tensions internes et opposition au sein des élites traditionnelles
- L’opposition du puissant pacha de Marrakech, Tami El Glaoui (“le Glaoui”), cristallise la résistance des élites traditionnelles marocaines alliées aux Français (33:03).
- Citation:
« Mohamed V se fait un certain nombre d’ennemis au sein même du Maroc, notamment chez ses élites traditionnelles. » — Benjamin Badié (33:03)
6. La crise finale : déposition, exil, résistance et retour
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Grève du sceau et bras de fer avec la France
- Mohammed V refuse de sceller certains dahirs, renforçant la tension avec la Résidence Générale (35:05).
- Pression croissante, tentative de déposition en 1951, émeutes à Casablanca en 1952, campagne de désaveu orchestrée par les élites (41:48).
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Déposition et exil (août 1953)
- À l’issue d’un complot mêlant autorités françaises et élites marocaines, Mohammed V est déposé le 20 août 1953 et exilé (Corse, puis Madagascar) (43:25).
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La résistance nationale (‘Moukhaouama’)
- Sa destitution déclenche une vague d’attentats et de résistance armée, accentuant l’instabilité (47:39).
- Lettre depuis l’exil
“Ici, les journées et les nuits sont bien longues, et nous ne pouvons sortir de cette inoccupation imposée que par un effort constant. [...] La vie doit y être impossible...” (Lettre de Mohammed V à Marcelin Flandrin, avril 1955, lue à 48:45)
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Retour et triomphe
- Face à la crise et la guerre d’Algérie imminente, la France se résigne à négocier avec le sultan qu’elle rappelle en novembre 1955. Son retour (16 novembre 1955) marque le début effectif de l’indépendance, qui sera officialisée le 2 mars 1956 (52:52).
- Citation:
« La meilleure façon pour préserver les intérêts français […] ne se situe plus dans le maintien à tout prix d’un protectorat, mais dans la négociation d'abord d'une autonomie et très rapidement de l’indépendance. » — Benjamin Badié (50:02)
7. Du Sultan au Roi et la refondation monarchique
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Changement de titre, consolidation dynastique
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En août 1957, Mohammed V officialise son titre de roi (“malik”) et institue une numérotation royale ; il désigne Moulay Hassan comme prince héritier (53:00).
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Frontières et revendications post-indépendance
- La définition territoriale reste inachevée : Tangier, le nord espagnol, puis la question du Sahara occidental et de la Mauritanie sont en jeu (54:17).
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L’héritage institutionnel
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La succession devient automatique à la mort du souverain, consolidée par la constitution de 1962, marquant la transformation profonde de la monarchie (56:12).
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Citation finale :
“En 1927, Mohammed V avait été choisi parmi plusieurs candidats possibles. En 1961, son fils lui succède immédiatement. […] On a le signe que la monarchie marocaine s’est totalement transformée dans ses logiques les plus profondes.” — Benjamin Badié (56:40)
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Citations et passages marquants
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Sur la centralité de la monarchie :
« Ce n’est pas la nation au centre, c’est la monarchie au centre. » — Benjamin Badié (01:29) -
Sur Mohammed V et l’indépendance :
« Il s’est converti à l’indépendance. Cependant, je ne le qualifierais pas de nationaliste car ce qu’il place au centre, c’est la monarchie, c’est lui-même. Donc il est monarchiste tout simplement et son monarchisme intègre des éléments de nationalisme. » — Benjamin Badié (37:08) -
Sur le passage au titre de roi :
« À partir de maintenant on ne parle plus de l'empire shérifien, mais du royaume du Maroc. » — Benjamin Badié (53:00) -
Sur la transformation du Maroc :
« La monarchie marocaine s’est totalement transformée dans ses logiques les plus profondes. » — Benjamin Badié (56:40)
Timestamps — Segments et thèmes importants
- 00:06 – 04:00 : Les conditions de l’accession de Mohammed V, le rôle des élites et des Français.
- 05:36 – 07:29 : Les rites et réalités du pouvoir sultanien sous le protectorat.
- 11:10 – 14:12 : Pouvoir du sultan dans le contexte colonial, ‘marzène’ et administration.
- 16:01 – 16:57 : Diversité ethnique, politique berbère de la France, déclenchement du nationalisme.
- 20:05 – 26:47 : Seconde Guerre mondiale, Vichy, question juive, rencontre Roosevelt.
- 27:03 – 32:49 : Manifeste de l’indépendance, évolution politique de Mohammed V, discours de Tanger.
- 33:03 – 34:01 : Opposition interne au sultan, rôle du Glawi.
- 35:05 – 41:48 : Grève du sceau, durcissement des positions, crise politique.
- 43:25 – 47:39 : Déposition, exil, montée de la résistance.
- 50:02 – 52:52 : Dégradation de la situation, retour du sultan, négociations de l’indépendance.
- 53:00 – 56:40 : Transformation monarchique, titre de roi, délimitation territoriale, succession dynastique.
Conclusion
À la croisée de l’histoire politique, coloniale et dynastique, cet épisode propose une immersion érudite mais pleine de vie dans le passage tumultueux du Maroc du statut de protectorat au règne d’un roi, figure de transition entre deux systèmes et symbole de la conjugaison de la tradition et de la modernité.
Mohammed V, loin d’être un simple acteur institutionnel, incarne ce délicat jeu d’équilibres et de ruptures, qui fait de lui, selon les mots de Benjamin Badié, “le père de la nation marocaine,” dans une histoire où la monarchie, plus encore que la nation, reste le centre vital du récit.
Pour prolonger l’écoute :
L’ouvrage “Mohammed V, dernier sultan et premier roi du Maroc” par Benjamin Badié (éd. Perrin), et les autres épisodes de la série “Le Maroc et ses sultans” sur le site de France Culture.
