Le Cours de l'histoire – France Culture
Episode: Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir – Qui gouverne ? Être sultan au temps des protectorats au Maroc
Date: 21 octobre 2025
Host: Xavier Mauduit
Guest: Antoine Perrier (Docteur en histoire, chercheur au CNRS, enseignant à Sciences Po, auteur de Un seul trône, souveraineté et division coloniale au nord du Maroc)
Aperçu général
Cet épisode plonge dans la complexité politique et religieuse du Maroc à l’époque des protectorats (1912–1956), posant la question centrale : qui gouverne réellement ? À travers l’éclairage d’Antoine Perrier, l’émission décortique la nature de la souveraineté du sultan avant et pendant la domination coloniale, la fragmentation spatiale du pays (zone française, zone espagnole, ville internationale de Tanger), et la dynamique entre légitimation politique, liens sociaux et gestion coloniale. Un accent particulier est mis sur la continuité de la monarchie marocaine, la façon dont elle a navigué ces crises, et la transformation de la notion de souveraineté.
Les points clés de discussion
1. Nature de la souveraineté sultanienne avant le protectorat
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Souveraineté au Maroc pré-colonial :
- Plutôt que de reposer sur un territoire défini ou sur la "souveraineté populaire" à l’occidentale, le pouvoir réside "dans la personne du sultan, dans un pouvoir de nature religieuse mais aussi politique" (Antoine Perrier, [03:19]).
- Le sultan possède la "baraka", c’est-à-dire une bénédiction divine et un prestige religieux, facteur puissant d’autorité (Archive de Eugène Aubin, [04:08]).
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Dynastie Alaouite et légitimité :
- La descendance prétendue du Prophète à travers la dynastie alaouite confère une légitimité supplémentaire, faisant du sultan le "commandeur des croyants" (Antoine Perrier, [06:46]).
2. Le pouvoir shérifien et sa complexité
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Lignée, généalogie et prestige religieux :
- La légitimité vient autant du sang (descendance du prophète) que de la capacité à fédérer ou à s’imposer politiquement (Antoine Perrier, [08:01]).
- Distinction entre pouvoir religieux (imam) et shérifien, ce dernier étant un statut doté d’une autorité reconnue à la fois par la religion et la société.
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Souveraineté dispersée :
- La notion que "la souveraineté, avant d'être territoriale, est personnelle," c’est-à-dire basée sur le serment d’allégeance des entités sociales plus que sur les frontières (Antoine Perrier, [12:44]).
- L’unicité du trône et les risques d’usurpation soulignent la tension intrinsèque au système (Antoine Perrier, [08:58]).
3. Les protectorats : Fragmentation et artificialité du partage du Maroc
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Protecteurats français, espagnol et secteur international de Tanger :
- Explication des spécificités de chaque zone administrative (Antoine Perrier, [02:11] et [28:55]).
- La création d’un "traité de protectorat" n’est qu’une fiction juridique qui maintient une souveraineté sultanienne en apparence, mais la divise en fait entre affaires intérieures (sultan) et extérieures (France) ([23:58], [26:13]).
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Citation marquante :
- "Le protectorat, c’est avant tout une fiction juridique où la souveraineté du sultan est en fait divisée en deux." (Antoine Perrier, [23:58])
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Réalité du pouvoir sous le protectorat :
- La plupart des décrets et lois prenaient effet uniquement après contresignature du résident général français.
4. Les enjeux, les rivalités et la gestion coloniale
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Politique française :
- La France privilégie le modèle tunisien, évitant la colonie de peuplement façon Algérie, se posant en puissance modernisatrice tout en maintenant un souverain indigène pour éviter l’anarchie ([15:33], [18:30]).
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Tensions entre zones et rivalités diplomatiques (France/Espagne/Allemagne) :
- Discours sur la crainte que d’autres puissances européennes rivalisent avec la France pour le contrôle du Maroc ([15:37]).
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Construction administrative duale :
- "À côté de l’ancienne monarchie shérifienne... se construisent des services français [...] directions des finances, des travaux publics..." (Antoine Perrier, [31:42])
- Les caïds (gouverneurs locaux) et juges marocains continuent de jouer un rôle clé au sein d’une administration dominée par des contrôleurs civils français.
5. Le rôle clé des sultans à l’ère des protectorats
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Profil de Moulay Youssef (sultan sous protectorat) :
- Choisi par les Français pour son caractère effacé, il doit constamment négocier sa souveraineté et son autorité entre populations marocaines et administration coloniale ([32:46]).
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Souveraineté non acquise mais négociée :
- "La souveraineté [...] doit être systématiquement négociée, obtenue en le soutien des forces sociales" (Antoine Perrier, [33:54]).
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La politique du résident général Lyautey :
- Respect fort des symboles religieux et traditions marocaines pour mieux asseoir la domination française. "Il va lui-même se prétendre le premier serviteur de Sidna, va témoigner d’un profond respect pour la tradition religieuse" ([36:12]).
6. La rivalité et l’unité entre protectorat français et espagnol
- Rivalités affichées :
- Les Espagnols développent une autorité symbolique sur leur zone, avec leur propre khalifa parfois perçu comme un “petit sultan”, ce qui agace les Français ([41:58]).
- Malgré la division, le sultan reste reconnu comme souverain sur l’ensemble du territoire, y compris Tanger et la zone espagnole (preuve : prêche du vendredi à son nom, [43:33]).
7. Le Discours de Tanger de 1947 : affirmation de l’unité
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Un moment fondateur :
- Le déplacement et le discours du sultan Mohamed V à Tanger marquent une étape dans la reconquête symbolique de l’unité marocaine, et la réintégration du Nord dans l’horizon national ([46:36]).
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Citation d’Aïcha du Maroc (fille de Mohamed V, sur le marocain uni) :
- "Vous n'ignorez pas que notre souverain n'épargne aucun effort pour faire évoluer le Maroc dans la voie du progrès, de la grandeur, et qu'il porte un intérêt particulier, aussi bien au présent de son royaume qu'à son avenir." ([45:33])
8. Le protectorat : division ou facilitation de l’unité ?
- Du récit de la monarchie à la relecture historique :
- Le protectorat est présenté dans le récit monarchique comme une épreuve qui, paradoxalement, a renforcé l’aspect territorial et l’unité du pouvoir souverain (Antoine Perrier, [49:01]).
- Ce processus de consolidation et d’unification n’était pas joué d’avance.
9. Héritages, continuités et contemporanéité
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Sahara, partis politiques et mémoire vivante :
- Les questions soulevées par la période du protectorat nourrissent les enjeux contemporains (revendication sur le Sahara occidental, rôle de la monarchie, place des partis politiques, mémoire du protectorat) ([50:47]).
- Lire le protectorat permet de comprendre les débats actuels sur la souveraineté et les tensions internes du Maroc moderne.
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Mémoire de Lyautey :
- "La mémoire de Liéuté est plutôt bien conservée [...] On reconnaît au maréchal Liéuté le mérite d'avoir compris la grandeur ou la spécificité du système politique marocain." ([55:03])
- Statues, lycées et souvenirs institutionnels portent son nom dans certaines élites francophones marocaines.
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Continuité monarchique versus rupture républicaine tunisienne :
- La monarchie tunisienne, bien moins ancrée, a été abolie en 1957, ce qui distingue profondément le destin politique du Maroc et de la Tunisie ([53:54]).
Citations et moments marquants
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Sur la souveraineté pré-coloniale :
"La souveraineté au Maroc avant 1912 réside dans la personne du sultan, dans un pouvoir de nature religieuse, mais aussi politique."
— Antoine Perrier ([03:19]) -
Baraka comme source de légitimité dynastique :
"Dans les croyances du Maghreb, cette bénédiction héréditaire et indivisible est l'onction céleste qui sacre le sultan du Maroc."
— Archive Eugène Aubin, lu par Olivier Martineau ([04:08]) -
Sur la fiction du traité de protectorat :
"Le traité de protectorat est une fiction juridique dans la mesure où il impose des conditions à une puissance qui est censée y consentir librement."
— Antoine Perrier ([23:58]) -
Sur les tensions de légitimité sous le protectorat :
"Oui, c'est une catastrophe, le traité de 1912 [...] L'inféodation d'une monarchie marocaine à une puissance non musulmane est évidemment catastrophique, vécue comme telle par une population qui résistera très largement."
— Antoine Perrier ([27:37]) -
Sur le rôle du sultan face à la division des protectorats :
"Le sultan, le souverain de l’ensemble du territoire, c’est-à-dire des deux protectorats en fait."
— Xavier Mauduit / Antoine Perrier ([43:32]) -
Sur le basculement vers l’unification nationale :
"Cette souveraineté que j'ai décrite comme étant personnelle est devenue une souveraineté territoriale au prisme d’un combat qui associait l'unité des différentes zones à l'indépendance retrouvée."
— Antoine Perrier ([49:01])
Timestamps des moments importants
- [03:19-04:08] : Discussion sur la notion de souveraineté au Maroc avant le protectorat.
- [06:46-08:46] : Nature et construction de la légitimité shérifienne – dynasties, religion, généalogie.
- [12:44-13:36] : Notion de souveraineté personnelle vs. territoriale ; pluralité du protectorat.
- [15:37-16:01] : Appétits des puissances européennes et motivations françaises.
- [18:30-19:51] : Comparaisons coloniales, absence de colonie de peuplement au Maroc.
- [23:58-26:13] : Structure juridique du traité de protectorat et partage effectif du pouvoir.
- [32:46-35:02] : Portrait de Moulay Youssef, difficultés de maintien de la souveraineté effective.
- [36:12-37:50] : Politique de Lyautey, respect des symboles, modernisation et double jeu.
- [43:33-45:08] : Souveraineté formelle du sultan sur l’ensemble du Maroc et rivalités inter-zonales.
- [45:33-46:36] : Discours de Tanger de la princesse Aïcha – affirmation nationale.
- [49:01-50:47] : Le récit unitaire postérieur de la monarchie ; le protectorat source d’unité territoriale.
- [55:03-56:04] : Héritage, mémoire de Lyautey, et continuité monarchique.
- [56:04-57:05] : Héritage du protectorat : traditions, fêtes, et Constitution de 1962.
Conclusion
L’émission offre un panorama riche et nuancé du rôle des sultans marocains sous les protectorats, démêlant les fils d’une souveraineté hybride, tiraillée entre héritage religieux, négociations politiques et contraintes coloniales. La monarchie marocaine, loin d’être une simple survivance, s’est adaptée en transformant les défis du morcellement et de l’ingérence en un atout pour l’unité nationale, profitant du contexte colonial pour se réaffirmer et façonner son image actuelle.
Citation de clôture
"La plupart des nationalismes inscrivent leur discours dans une identité qu'ils sont en train de construire, mais qui revendique comme étant historique. [...] Le passé de la monarchie et cette continuité, même au travers des siècles [...] est un élément central dans le discours marocain."
— Antoine Perrier ([53:54])
Pour aller plus loin :
- Un seul trône, souveraineté et division coloniale au nord du Maroc (CNRS éditions)
- Monarchies du Maghreb, l’état au Maroc et en Tunisie sous protectorat (EHESS)
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