
Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir : Qui gouverne ? Être sultan au temps des protectorats au Maroc
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Narrator/France Culture Announcer
France Culture.
Antoine Perrier
Le cours de l'histoire. Xavier Mauduit.
Interviewer/Host
Être sultan au temps des protectorats au Maroc. Mais qu'est-ce que la souveraineté du sultan au Maroc face à l'impérialisme européen et avant l'arrivée des Occidentaux et avant le protectorat français en 1912 ? D'ailleurs, y a-t-il qu'une souveraineté qui gouverne ? Et quelles formes prennent ces relations entre le sultan et le résident général de France au Maroc ? À se poser d'ailleurs la question, le protectorat a-t-il favorisé l'unité du Maroc ? Une histoire à étudier, sultan court et sultan long.
Archive Voice/General Juin
Comme le président de la République à Paris, le général Juin, résident général de France au Maroc, assistait à Rabat avec les fils du sultan aux fêtes rituelles qui marquent la fin du ramadan. Sortant de son palais avec le cérémonial accoutumé, le sultan allait recevoir sur la plaine du Méchoire l'hommage des chefs de tribus. Ici comme ailleurs, la France a respecté les droits et les traditions. C'est forte de ses droits comme consciente de ses devoirs qu'elle aborde les problèmes de l'Afrique d'aujourd'hui.
Interviewer/Host
Avec ici, cette évocation dans les actualités françaises en 1947 du protectorat au Maroc, nous ouvrons cette émission avec vous, Antoine Perrier, bonjour !
Antoine Perrier
Bonjour, Xavier Moduit.
Interviewer/Host
Vous êtes docteur en histoire chargé de recherche au CNRS, vous enseignez à Sciences Po, c'est le campus de Menton, c'est bien cela ?
Antoine Perrier
Absolument.
Interviewer/Host
Et vous êtes l'auteur de l'ouvrage intitulé « Un seul trône, souveraineté et division coloniale au nord du Maroc ». C'est publié aux éditions du CNRS. Quand on choisit un titre, il faut faire bien attention. Et si vous l'avez titré « Un seul trône », c'est que cela est lourd de sens. Pourquoi ? Il aurait pu y en avoir plusieurs ?
Antoine Perrier
Il aurait pu en avoir plusieurs. C'est une expression du roi Mohamed V qui s'exprimait peu de temps avant l'indépendance du Maroc et qui, devant ces sujets du nord, qui avaient été séparés de lui par la zone espagnole du protectorat, récompensait leur fidélité, il honorait leur fidélité à un seul trône précisément et donc à une seule nation.
Interviewer/Host
Vous travaillez sur d'ailleurs, vous insistez, on le voit bien quand on lit votre ouvrage, sur le nord du Maroc, le Maroc du Nord. Il y a cette précision tout le temps, pourquoi ?
Antoine Perrier
Oui, cela me semblait important, par fidélité vis-à-vis des futurs lecteurs, dans la mesure où il s'agit d'une approche plutôt monographique, qui concerne un territoire démantelé en trois espaces, la zone française qui a pris pour capitale Rabat, qui est généralement étudiée par les historiens français d'ailleurs, Une zone espagnole, qui est en fait une bande littorale au nord, en Méditerranée, dont la capitale est Tétouan. Et la ville internationale de Tangier, qui est gouvernée collectivement par des grandes puissances. Et j'insiste sur ce nord, car il y a un autre démantèlement dont nous parlerons peut-être, qui aujourd'hui fait davantage parler lui au Maroc, qui est celui du Sahara, que je n'étudiais pas directement dans ce livre.
Interviewer/Host
Avec un personnage en couverture de votre ouvrage, Antoine Perrier, qui est ce monsieur ?
Antoine Perrier
C'est le sultan Moulay Youssef, qui... se présente avec son trône, en photographie, un journaliste français, pour la préparation d'un livre d'illustration de son voyage en France, alors qu'il est déjà un souverain sous protectorat.
Interviewer/Host
Avec ici ce personnage, nous avons le souverain du Maroc. Dire souveraineté, c'est compliqué, parce qu'on ne sait pas trop ce que ça recouvre. Aujourd'hui, en France, la souveraineté est populaire, c'est le peuple qui a la souveraineté. La souveraineté, où réside-t-elle ? Au Maroc, avant le protectorat ?
Antoine Perrier
Alors c'est une question complexe dans la mesure où la notion même de souveraineté, traduite aujourd'hui par le moharrab syyeda de façon tout à fait équivalente en droit international, n'existait pas pour ainsi dire sous une forme proche de celle des états européens au Maroc avant 1912. J'explique dans la première partie de ce livre comment on peut considérer la souveraineté au Maroc avant 1912. Et précisément, elle réside dans la personne du sultan, dans un pouvoir de nature religieuse, mais aussi politique, qui se traduit par un ensemble de symboles et de cérémonies et de pouvoirs concentrés dans la personne du sultan.
Interviewer/Host
Et le sultan qui a la baraque.
Narrator/France Culture Announcer
Dans l'Empire, le Sultan est bien imam par excellence, qualifié pour faire la prière au nom de tous. Mais la base réelle de son pouvoir reste son caractère shérifien. De ce chef, il est considéré comme ayant hérité de ses ancêtres une baraka, c'est-à-dire une faculté de bénédiction. Dans les croyances du Maghreb, cette bénédiction héréditaire et indivisible est l'onction céleste qui sacre le sultan du Maroc et en fait le shérif el-Baraka de la dynastie. De là émane toute la conception dynastique sur laquelle s'appuie la souveraineté marocaine. Le seul danger qui puisse menacer le shérif couronné est qu'il se présente en face de lui un individu considéré comme shérif, apparaissant muni d'une baraka supérieure et témoignant par ses succès que la vengeance céleste s'est abattue sur le sultan coupable et qu'il a perdu sa propre baraka.
Interviewer/Host
Olivier Martineau dans le cours de l'histoire qui nous disait ce texte d'un diplomate français, il s'appelle Eugène Aubin, nous sommes au tout début du XXe siècle, il a écrit le Maroc d'aujourd'hui avec l'évocation ici de la figure du sultan. Ce que j'entends là c'est qu'il est imam, c'est-à-dire que c'est un pouvoir religieux ?
Antoine Perrier
Oui, alors Jenoba est un des nombreux observateurs français qui ont consacré un ouvrage au Maroc. C'est un exercice très répandu parmi les voyageurs et les diplomates à l'époque. Mais il se distingue par sa sagacité, je le disais, à travers cette description en particulier. Parce qu'en effet, il s'agit d'un pouvoir religieux, mais qui est souvent comparé par les observateurs européens. par une analogie avec la papauté par exemple, avec un pouvoir pontifical, ce qui n'est pas tout à fait. Alors, il y a plusieurs termes intéressants dans cette description. Il y a celui d'imam, qui est un terme que vos éditeurs connaissent, qui signifie littéralement celui qui est devant, c'est celui qui mène la prière. Mais dans le référentiel, disons, de l'islam classique, depuis la révélation prophétique et à partir des premiers califes, l'imam c'est le chef de la communauté. Et souvent il y a un autre titre qui est extrêmement important, dont mes collègues ont déjà parlé hier, qu'il y a derrière, c'est celui de commandeur des croyants, Amir el Mou'minin, et c'est ce titre dont se réclament en fait les sultans du Maroc. C'est-à-dire qu'ils sont les leaders de la communauté des croyants, qui est une direction à la fois spirituel et politique.
Interviewer/Host
Avec ici une dynastie, ce sont les Alaouites, bien souvent il y a la descendance évoquée, enfin le lien en tout cas familial avec le prophète. Comment cela se construit cette histoire ?
Antoine Perrier
Alors en effet, vous aviez laissé hier vos auditeurs après de nombreuses dynasties au seuil de la dynastie Ouattasi, des Saadiens. Alors il y a deux dynasties shérifiennes qui marquent les siècles modernes de l'histoire du Maroc. La dynastie Saadienne qui prend forme au début et jusqu'au milieu du XVIe siècle, jusqu'à la dynastie Alaouite. qui, elle, va régner à peu près au milieu du XVIIe siècle jusqu'à nos jours. Et cette dynastie se désigne elle-même comme shérifienne. On les appelle aussi les Chorfa au Maroc, les Chorafa, c'est-à-dire qu'ils estiment que leur généalogie remonte à la famille même du prophète, à son gendre et son cousin Ali, mariés à sa fille, donc Fatima Zohra, C'est la raison pour laquelle ils s'appellent des alawites, c'est-à-dire qu'ils descendent de la famille d'Ali. Et cette généalogie extrêmement prestigieuse dans les sociétés musulmanes leur confère, comme le disait la description, un surcroît de baraka, donc de bénédiction, comme dit Jenoba. On peut aussi l'appeler de flux vital. Fondamentalement, c'est une fonction d'intercession avec le ciel.
Interviewer/Host
Et je profite de vous avoir d'ailleurs parce qu'il va falloir nous définir ce qu'est un pouvoir shérifien. Je l'entends, je sens que du côté imam il y a quelque chose de religieux mais que dans cette idée de pouvoir shérifien là nous ne sommes plus dans le religieux.
Antoine Perrier
Non, même si effectivement cette généalogie est pourvue d'un prestige et d'un pouvoir religieux qui vient du sang, de la généalogie du prophète en quelque sorte. Donc il n'est pas tout à fait temporel, même si cette distinction en fait dans le Maroc du siècle moderne n'a pas beaucoup de sens. Mais il renvoie aussi à d'autres systèmes d'organisation sociale dans les sociétés musulmanes, sociétés arabo-berbères comme est le Maroc. qui est celle de la qualité et du prestige d'une descendance, d'une généalogie, qui n'appartient pas uniquement à la dynastie alaouite, mais dont le caractère direct, la qualité, pour ainsi dire, a été certifiée ou est prétendue certifiée par des généalogies, par tout un travail de nature historique et généalogique, en plus de ses revendications politiques.
Interviewer/Host
Et ce pouvoir shérifien parce que Antoine Perrier vous parlait d'une souveraineté dispersée pour les premiers temps et j'entends bien que là nous sommes même avant l'arrivée des Occidentaux, avant le protectorat. C'est dire quoi une souveraineté dispersée ?
Antoine Perrier
Alors la souveraineté dispersée c'est une expression qui a été employée par un diplomate espagnol après le partage de 1912. Et cette expression est intéressante parce qu'elle est d'apparence contradictoire dans la mesure où une souveraineté en islam comme dans d'autres pays du monde, la souveraineté est unique par définition. Et d'ailleurs au cœur de la théorie de cette souveraineté, de cette théorie du commandeur des croyants, qui s'exprime par la cérémonie d'allégeance, la bayra, il y a l'idée, la nécessité d'une unité de ce pouvoir. Et cette unité, la pire des choses qui puissent lui arriver, c'est un pouvoir concurrent, donc c'est une situation qui s'est déjà produite dans l'islam et qui est vraiment vécue comme une catastrophe. Et donc la dispersion que les puissances européennes vont imposer à la souveraineté marocaine au début du XXème siècle est une tension, un risque mortel qui pose cette tension dont on a parlé au début avec un seul trône.
Interviewer/Host
Avec ici l'évocation de l'islam, de ses origines, du lien avec la famille du prophète. Et bien sûr, Antoine Perrier, vous allez pouvoir nous décrypter tout cela parce qu'il y a le texte, le Coran, et puis tous les textes associés au Coran. Et puis après, il y a la réalité dans la pratique et le danger de la surinterprétation. Une sourate du Coran.
Olivier Martineau
Ceux.
Narrator/France Culture Announcer
Qui te prêtent serment d'allégeance, c'est à Dieu en réalité qu'ils le prêtent. La main de Dieu est au-dessus des leurs. Celui qui viole son serment, le viole à son propre détriment. Celui qui demeure fidèle à son engagement, Dieu lui accordera une magnifique récompense.
Antoine Perrier
Olivier.
Interviewer/Host
Martineau qui nous lisait cette sourate du Coran. Dites-nous, Antoine Perrier, là aussi le Coran dans un contexte complètement différent, la temporalité aussi, tant de siècles d'écart. Il ne faudrait pas surinterpréter le texte religieux pour comprendre le pouvoir marocain ?
Antoine Perrier
Oui, en effet, en tout cas, il ne faudrait pas l'extraire de son propre contexte et même le contexte de cette soirée en particulier. Toutefois, ce que cet extrait désigne, c'est l'ancrage dans l'histoire et dans le corpus religieux et notamment le corpus sunnite, je vais y revenir dans un instant, de cette souveraineté traduite par la bay'ah, donc par la cérémonie d'allégeance. Cette cérémonie d'allégeance, elle a une première occurrence qui est celle de la succession du prophète par le premier calife, le premier calife de l'islam, Abu Bakr Siddiq en 632 et qui va fonder sa légitimité de premier successeur du prophète par l'accord, par le consentement donné, par le serment fait d'obéissance des compagnons du prophète et de la première communauté musulmane. Et donc cet extrait du Coran renvoie au respect de la parole donnée Et y compris dans les documents de la souveraineté marocaine, de la monarchie marocaine, donc ces actes d'allégeance toujours au XIXe siècle que j'ai pu étudier dans mon livre, il est fait référence parfois au corpus coranique mais plus sûrement aux paroles du prophète, aux hadiths qui accompagnent en général. l'interprétation du Coran et l'enrichisse dans ce corpus sunnite où il est fait mention précisément de l'obligation instante et nécessaire de respecter le serment d'obéissance.
Interviewer/Host
En 1912, nous l'avons déjà évoqué, c'est le début du protectorat français, le Maroc à ce moment-là est-il un territoire défini avec, vous voyez, des frontières avec un souverain si on se rend dans une ville du Maroc et on dit mais qui est votre souverain ? Est-ce que la réponse est évidente ?
Antoine Perrier
Alors cela dépend sans doute des villes, mais la question se pose, d'ailleurs comme vous l'avez posé hier aussi sur les limites du Maroc, ce qu'il faut dire avant tout pour commencer à répondre à cette question, c'est que la souveraineté, avant d'être territoriale au XIXe siècle, est personnelle. C'est-à-dire que ce sont des sujets, des tribus, des confréries, des villes qui prêtent allégeance à un souverain et les frontières du territoire ne sont pas tracées sur des cartes. Une tribu qui aurait prêté allégeance au sultan du Maroc peut se mouvoir dans des territoires dont la fixation intervient en fait, comme dans beaucoup de pays du monde, à partir de la colonisation.
Interviewer/Host
C'est ce moment-là et c'est ce qui va nous intéresser aujourd'hui dans le cours de l'histoire avec vous Antoine Perrier. Réfléchir à ce temps du protectorat et même des protectorats. Je le mets au pluriel parce qu'il y a le protectorat français que nous connaissons parce que nous parlons depuis la France. Il n'y a pas que celui-là, il y en a un autre.
Antoine Perrier
Absolument. Et c'était un des enjeux, me semblait-il, du livre, de réunir différents aspects de l'histoire coloniale du Maroc, que par tradition, disons, les historiens ont tendance à séparer, les Espagnols s'intéressant à leur zone et les Français naturellement à la leur. En vérité, en 1912 est conclu un seul traité, qui est assortie par la suite d'autres accords complémentaires. Mais ce traité de protectorat fonde donc la protection de la France sur le sultan, on y reviendra, mais accorde aussi deux autres zones, une zone espagnole et une zone internationale comme je le disais. Et c'est ici que dit parler de deux protectorats est sujet à débat au moment même de la période coloniale. dans la mesure où les Espagnols prétendent avoir leur propre protectorat, donc leur indépendance, tandis que les Français considèrent de manière assez dédaigneuse qu'il ne s'agit que d'une sous-location, d'une concession d'une partie de leur propre protectorat aux Espagnols.
Interviewer/Host
Pourquoi le protectorat en 1912 ? Quelles sont les étapes qui nous conduisent à la volonté de la France, qui est déjà présente en Algérie depuis 1830, de mettre la main sur le Maroc ?
Antoine Perrier
Alors, la France a en effet un projet maghrébin qui s'est traduit, comme vous le dites, par l'invasion de l'Algérie, sa départementalisation par la suite, et aussi par le protectorat en Tunisie en 1881. Et il est toujours important, me semble-t-il, de mentionner ce précédent tunisien pour bien comprendre la décision du protectorat marocain. Les deux situations sont certes distinctes mais présentent certains points communs entre la Tunisie et le Maroc au XIXe siècle et notamment la présence de très nombreux appétits de convoitises d'autres puissances européennes. Et le protectorat, qu'on pourra peut-être détailler, mais le protectorat doit être compris comme une réponse de la part de la France pour rassurer ses autres puissances. Et deuxième raison, là aussi inspirée de l'exemple tunisien, d'économiser un certain nombre de coûts d'administration, s'épargner la guerre civile qui a eu lieu lors de la conquête, et je mets des guillemets à ce mot, en Algérie. Bref, de ne pas reproduire l'exemple algérien qui est en fait un contre-modèle pour les Français à ce moment-là.
Interviewer/Host
Et puis il y a l'idée que si les Français n'y vont pas, peut-être que d'autres Occidentaux vont s'installer au Maroc ?
Antoine Perrier
Oui, les deux rivaux principaux de la France à ce moment là sont la Grande-Bretagne, l'Espagne et secondairement l'Allemagne qui, dans le coup de tanger en 1905, l'empereur Guillaume s'était rendu dans la ville et avait témoigné, disons, d'ambition uniquement essentiellement pour contrarier la France et donc celle-ci a accéléré encore le processus de mise sous tutelle du Maroc à ce moment-là.
Interviewer/Host
La France présente en Algérie depuis 1830, la départementalisation c'est 1848 et cette guerre qui n'en finit pas d'une violence inouïe le protectorat en Tunisie c'est 1881, Maroc, Algérie, Tunisie.
Olivier Martineau
Contrairement à l'Algérie, dont la base essentielle est la colonisation officielle, réalisée surtout avec des éléments sans fortune, des Français pauvres sinon prolétaires venus de nos diverses provinces, la mise en valeur du Maroc rappelle plutôt celle de la Tunisie. En effet, de même qu'en Tunisie, où la rénovation de la régence s'accomplit, au moins jusqu'en 1912, dans le cadre de la colonisation libre, à base d'éléments bourgeois et de fils de famille, la mise en valeur du Maroc a été faite d'éléments sociaux également plus élevés qu'en Algérie. Elle résulte, en somme, parallèlement à l'effort d'immigrants français, aux gros ou moyens capitaux, de l'activité d'anciens fonctionnaires ou militaires ou d'agents des grosses firmes déjà installées au Maroc. Du reste, jusqu'à ce jour, la colonisation du Maroc n'a pas été conçue dans un but de peuplement. Il était apparu, en effet, dès l'origine, que la colonisation ne devait, dans ce pays essentiellement agricole, que servir à l'encadrement de la population indigène pour l'amener, par la vertu de l'exemple, à modifier ses méthodes de culture périmée. On peut estimer que, parallèlement à 850 000 exploitants indigènes, La colonisation européenne est représentée par 4 à 5 000 colons, soit avec leur famille à peine 30 000 âmes. A part quelques 500 espagnols ou italiens, les colons sont presque tous français et utilisent dans leur domaine 75 000 travailleurs marocains. En Oude, 250 grandes sociétés agricoles exploitent 230 000 hectares. Le Maroc est essentiellement un pays de monocultures céréalifères.
Interviewer/Host
En 1947, dans l'émission Heures de culture française, la comparaison Maroc-Algérie-Tunisie en lien avec la présence française. Et Antoine Perrier, c'est exactement ce que vous disiez, le modèle marocain s'apparente plutôt à ce qui se passe en Tunisie. Donc il n'y a pas l'idée d'en faire une colonie de peuplement comme c'est le cas pour l'Algérie.
Antoine Perrier
Non, dans la mesure où cette colonie de peuplement n'était pas nécessairement regardée par les gouvernements républicains de la Troisième République comme une réussite digne d'être reproduite. Dans l'idée aussi de s'épargner les coûts d'administration et également les coûts de transactions législatives qu'en comportent le gouvernement de l'Algérie où les lois ne s'appliquent pas des planaux mais doivent faire l'objet d'adaptations et de cette espèce de tension fondamentale dans l'histoire de l'Algérie entre son caractère métropolisé en quelque sorte, départementalisé en tout cas, et la spécificité de ses lois. Le protectora L'administration française du protectorat se donne une grande marge de manœuvre dans l'application des lois, beaucoup plus qu'en Algérie. Ce que dit aussi cet extrait, c'est effectivement la volonté de ne pas en faire des colonies de peuplement, de limiter l'apport des citoyens français qui s'y installeraient. Et on voit derrière cette idée une ambiguïté originelle dans le protectorat, qui diffère là aussi de l'Algérie, qui est son terme provisoire. En principe, dans les traités des protectorats, il est prévu que la France aide au relèvement d'États mis en difficulté dans le siècle précédent, donc le Beylik. la province bellicale de l'Empire Ottoman en Tunisie et la monarchie chérifienne au Maroc, mais qu'au terme de ces réformes, le protectorat doit disparaître. Dans ce cadre-là, qui va être amené en fait à évoluer, en tout cas dans ce cadre-là, la colonie de peuplement n'a pas de sens.
Interviewer/Host
Malgré tout, le regard porté par la France sur ce territoire-là est ancien. En 1912, le protectorat, mais vous Antoine Perrier, vous faites commencer votre ouvrage en 1860. C'est ce que nous évoquions dès le début de l'émission. On ne peut pas comprendre ce protectorat si on s'arrête uniquement à l'année 1912. Ça fait quand même des décennies que des liens sont tissés entre le pouvoir au Maroc et puis la France.
Antoine Perrier
Absolument, et des liens qui sont quasiment en fait plutôt des lianes, c'est-à-dire dans la mesure où elles en serrent la souveraineté et limitent la souveraineté marocaine. Il me semblait important en effet dans cet ouvrage, contrairement d'ailleurs au premier que j'avais publié, de faire débuter mon enquête non pas, comme souvent d'ailleurs au début de la période coloniale, mais bien au cœur de ce 19e siècle, souvent ignorée par la recherche française, il faut bien le dire, comme le reste de l'histoire moderne du Maroc, pour bien comprendre d'abord cette généalogie des relations avec la France, avec les puissances européennes, mais aussi pour essayer de comprendre, comme nous avons essayé de le faire, ce qu'était le pouvoir à ce moment-là. 1860, c'est la défaite de Tétouan. C'est l'invasion par les Espagnols de la ville de Tétouan, qu'ils évacueront peu de temps après. C'est une des nombreuses incursions militaires de l'Espagne dans le nord du Maroc qui ont accompagné, qui ont suivi en fait des incursions françaises. Il faut aussi parler de la bataille d'Isly en 1844, perdue par le Maroc contre les Français, et qui vont entraîner le Maroc dans une spirale de... de dettes en vérité, de sanctions militaires et financières à l'issue de ces défaites qui vont ruiner l'état du sultan, le marzène et qui vont le mettre en difficulté jusqu'à l'arrivée du protectorat.
Interviewer/Host
Oui parce que c'est ça aussi, on peut tenir les gens par l'argent avec l'idée même d'avoir un pays endetté parce que le pouvoir est toujours là et c'est ça qui est fort, le pouvoir est là Nous utilisons le mot sultan, le mot marzène vient d'apparaître, c'est pareil ou c'est pas pareil ?
Antoine Perrier
Alors c'est effectivement une distinction importante que je voulais introduire dans le lexique politique marocain. Au XIXe siècle, on ne parle pas proprement parler d'Etat, ni même de monarchie. Il n'y a pas d'équivalent de ces deux mots. On parle soit de la dynastie, plutôt, donc la Daoula à Alaouïa, la famille régnante, et de son administration, donc le mot marzène, qui désigne, on dit souvent le marzène du sultan, qui désigne l'ensemble des serviteurs, dans un sens plus ou moins large, qui contribuent aux missions de maintien de l'ordre, de fiscalité, et aussi à l'administration religieuse du sultan.
Interviewer/Host
Avec aujourd'hui dans le cours de l'histoire cette question, mais qui gouverne être sultan au temps des protectorats au Maroc ?
Antoine Perrier
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Interviewer/Host
Amina Alaoui dans le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Cassandre Puel avec à la technique Anthony Thomasson. Dites-nous Antoine Perrier, ce traité de protectora en 1912 reconnaît ? Alors reconnaît quoi ? Reconnaît la souveraineté ? C'est quoi un traité de protectora ? Comment ça se construit ? On se met d'accord sur quel point ?
Antoine Perrier
Alors un traité de protectorat, c'est avant tout un traité diplomatique, donc l'accord entre deux puissances supposées souveraines. Et la mouture est à peu près semblable d'ailleurs en Tunisie ou dans d'autres endroits du monde. Fondamentalement, l'accord de protectorat est une fiction juridique dans la mesure où il impose des conditions à une puissance qui est censée y consentir librement. Donc il y a déjà une sorte de torsion de la réalité. Très concrètement, qu'est-ce que cela signifie ? Cela signifie que la souveraineté du sultan est maintenue, mais qu'elle est divisée fondamentalement en deux. Une souveraineté extérieure, donc la conduite des affaires diplomatiques, de la représentation diplomatique dans le monde, La question aussi de la sécurité, de la possession d'armées, de la direction de ces opérations militaires. Cette souveraineté extérieure est confiée entièrement à la France et à son représentant, le résident général de la République française, qui s'installera donc à Rabat. L'autre partie de la souveraineté, la souveraineté interne, dont l'ensemble des affaires qui suivent, la souveraineté extérieure. Cette souveraineté interne, elle est conservée au sultan qui va donc garder son propre droit. La loi qui était mise au Maroc à ce moment-là est toujours celle qui vient des décrets du sultan, sa monnaie, tout un ensemble de signes de souveraineté qui ne sont pas altérés en principe par ce traité de protectorat. Toutefois, il a introduit une clause extrêmement importante qui est l'obligation pour la France de mener les réformes pour, comme je vous le disais tout à l'heure, relever la situation de l'Empire shérifien, donc de l'Etat marocain. Et pour cela, tout acte législatif qui sera pris par le sultan, tout acte réglementaire qui sera pris par ses ministres devra, pour être valide, être contresigné par la puissance protectrice, par le résident général, si bien qu'en fait, celui-ci inspirera la plupart des décrets et des lois qui seront pris à cette époque au Maroc.
Interviewer/Host
Au début des années 1940, seconde guerre mondiale, on sent bien que tout cela est complètement modifié. Après la guerre, ça y est, le résident général de la France au Maroc retrouve sa place pleine. En l'occurrence, c'est le général Juin qui s'exprime. En 1948, il s'exprime à propos de ce traité de 1912.
General Juin
Le traité de 1912, traité de Fès, appelé traité de protectorat. Je dis protectorat aujourd'hui, c'est un mot généralement que je n'emploie pas, parce que le protectorat ça a toujours une signification un peu péjorative, un peu humiliante pour le protéger.
Olivier Martineau
Et c'est un traité qui a été.
General Juin
Passé entre le souverain du Maroc, dans l'époque le sultan Moulay Afid et la France, dans des conditions tout à fait libres, et c'est ce traité qui est à la base des rapports franco-marocains. nous a signé une certaine mission. C'était évidemment une mission du tel, mais il nous mettait dans l'obligation, d'après son texte même, de promouvoir des réformes à l'intérieur de l'Empire shérifien, de façon à le faire évoluer et à le conduire à sa majorité.
Interviewer/Host
Nous étions en 1948, le général Juin, qui n'était pas encore maréchal, il est maréchal en 1952, qui parle de ce traité. Alors, nous sommes bien après le traité, donc il y a eu l'expérience, et je l'évoquais, il y a eu la seconde guerre mondiale entre temps, et l'analyse n'est plus du tout la même. En 1912, quand il est traité, quand il est signé ce traité, il est vécu comme une humiliation de la part du Maroc.
Antoine Perrier
Bien sûr, et d'ailleurs, Le discours que nous venons d'entendre du Maréchal Jouan est une pure reconstruction historique, dans la mesure où il ne s'est pas du tout fait dans un consentement libre. Le sultan Moulaï Abdel Hafidh, qu'évoque le Maréchal Jouan ici, qui en effet a signé le traité, abdiquera quelque peu de temps après, ne supportant pas l'idée d'être mis sous tutelle d'une puissance étrangère. Oui, c'est une catastrophe, le traité de 1912. Il faut bien voir que dans le référentiel politique marocain du 19e siècle, un des devoirs essentiels qui incombe au sultan, du fait même de cette allégeance, c'est le devoir du jihad, c'est la protection de l'environnement des musulmans, des terres des musulmans, du dar el islam, contre les étrangers et notamment les étrangers non musulmans. Donc l'inféodation d'une monarchie marocaine à une puissance non musulmane est évidemment catastrophique, vécue comme telle par une population qui résistera très largement. Dès 1912, les tribus de Fès se révoltent et sont massacrées dans un bain de sang tout à fait considérable. Et ce que les français ont appelé la pacification du Maroc, c'est-à-dire sa mise en ordre, notamment dans les montagnes, prendra 12 années puisqu'on estime qu'elle se termine en 1934.
Interviewer/Host
Si nous regardons la carte du Maroc, nous avons donc trois espaces différents, alors de tailles là aussi très diverses, donc le protectorat français, le protectorat espagnol et une ville particulière, Tanger.
Antoine Perrier
Oui, et qui sont gouvernés par des institutions différentes. C'est-à-dire qu'Araba, le sultan, demeure théoriquement souverain sous la protection des français. Il nomme pour la zone espagnole un délégué, un khalifa, qui est en fait une vieille institution pratiquée déjà dans le Maroc du 19e siècle. Mais ce délégué, ce khalifa, sera un délégué permanent, attétoient, qui représentera sa souveraineté et qui sera contrôlée par les espagnols et qui par le fait d'une délégation de pouvoir permanente et en principe irrévocable va s'assurer une forme d'autonomie dans cette zone espagnole, autonomie évidemment sous tutelle espagnole. Et s'agissant de Tangier pour la zone internationale, alors l'histoire de Tangier est assez compliquée puisque les grandes puissances La plus grande puissance européenne, une dizaine de puissances européennes, où la France, la Grande-Bretagne et l'Espagne dominent, doivent se mettre d'accord pour accorder un statut spécial à cette ville. Ville cosmopolite qui accueillait les communautés étrangères, les représentations diplomatiques des états européens, et qui donc bénéficiait d'un caractère spécial. C'est l'expression qui était employée. qui méritait donc un traitement à part, en quelque sorte, qui était celui d'une ville internationale, donc administrée collectivement, mais qui dépendait encore de la souveraineté du sultan, qui était représentée, là aussi, par des délégués.
Interviewer/Host
Vous l'avez dit, Antoine Perrier, votre champ d'études, c'est le Maroc du Nord, ou le Nord du Maroc. Vous avez évoqué le Sahara occidental. Qu'en est-il du Sahara occidental ? Là, on est tout au sud.
Antoine Perrier
Oui, alors tout au sud, les mêmes traités de partage déterminent l'évolution de certains territoires à l'Espagne ou au protectorat espagnol, puisqu'en fait on considère qu'il y a trois territoires au Sahara à ce moment-là. à partir d'une occupation côtière très superficielle de la part des Espagnols. Il y a le Rio de Oro et la Saquia del Hamra, donc tout le sud du Sahara qui est considéré comme colonie espagnole, tout simplement. Et puis la région de Tarfaya qui, elle, est la zone sud du protectorat espagnol, donc sous la direction normalement nominale de ce représentant du sultan, du khalifat du sultan à Tétouan, sous contrôle espagnol.
Interviewer/Host
Et ça, ça appartient donc à l'Espagne, ce Sahara occidental. C'est pour ça qu'utiliser le terme de protectorat au singulier, c'est une erreur pour essayer de comprendre ce qui se passe dans la plus grande partie du XXe siècle.
Antoine Perrier
Oui, en effet, ça masque en tout cas une diversité de statuts et de territoires.
Interviewer/Host
Comment se concrétise ce protectorat ? Parce que, à vous écouter Antoine Perrier, j'entends qu'il y a des militaires, étant donné que toute forme de contestation est sévèrement réprimée, il y a même des massacres. J'imagine beaucoup de fonctionnaires, parce que c'est l'idée même d'un protectorat en fait, c'est de doubler l'administration pour, officiellement, rendre les choses beaucoup plus efficaces.
Antoine Perrier
En effet, c'est essentiellement une construction administrative et une construction, comme vous l'avez dit, duale. A côté de l'ancienne monarchie shérifienne, donc du marzène du sultan, maintenu dans la plupart de ses prérogatives, dans l'essentiel de ses prérogatives, se construisent des services français. qu'ils ne sont pas des ministères, puisque les seuls ministres sont marocains, donc les vizirs, mais en fait le mot vizir veut dire ministre en arabe, un wazir, et on va donc les appeler des directions, la direction des finances publiques, la direction des travaux publics, dans un certain nombre de domaines bien précis où les français entendent gouverner le Maroc, donc notamment dans l'exploitation économique, le maintien de l'ordre, la direction de l'intérieur, la direction de la sécurité, et les finances publiques.
Interviewer/Host
Avec un sultan, bien sûr, qui est là, Youssef Ben Hassan. Alors c'est Moulay Youssef, c'est celui qui est en couverture de votre ouvrage. Lui, qui est-il en fait ? Donc, il est le représentant de la dynastie Alaouite, il est le sultan qui est au Maroc. mais qui arrive sultan au moment du protectorat.
Antoine Perrier
Oui, en fait, Moulay Youssef, donc le titre pour vos éditeurs, peut-être le titre de Moulay en arabe signifie le rang shérifien, ce qui est encore pratiqué aujourd'hui. Le fils du roi du Maroc actuel s'appelle Moulay Hassan. qui veut dire qu'il a bien ce titre-là, c'est le dernier des trois frères qui ont régné successivement sur le Maroc à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Donc Moulaï Abdelaziz, Moulaï Abdelhafiz et Moulaï Youssef. Les deux premiers frères se sont affrontés lors d'une guerre civile justement à cause de la pression étrangère et comme je vous le disais, Moulaï Abdelhafiz a abdiqué et les Français ont alors choisi à ce moment-là ce troisième frère d'un caractère plutôt effacé qui leur permettra de gouverner le protectorat comme ils l'entendent.
Interviewer/Host
Oui, parce que quand vous parliez de souveraineté qui repose sur une pluralité de soutien, qu'il s'agisse des individus, qu'il s'agisse des tribus, qu'il s'agisse des villes, cela signifie que ce sultan, Moulay Youssef, en signant le protectorat, risque malgré tout de perdre le soutien de tout ce que nous venons d'évoquer et donc de perdre ce qui fait simplement son pouvoir.
Antoine Perrier
Bien sûr, pas plus au Maroc qu'ailleurs, la souveraineté n'est une évidence et elle doit être systématiquement négociée, obtenue en le soutien des forces sociales en présence dans le pays. Et c'est peu dire que cette souveraineté, avant même 1912, avait été menacée par différents concurrents qui allaient jusqu'à l'usurpation de la souveraineté sultanienne. Alors si les historiens français de la période coloniale ont parfois exagéré l'absence de cohérence politique du Maroc, corrigé par les historiens marocains à l'indépendance. Il faut toutefois dire qu'il y avait une certaine hétérogénéité politique dans ce Maroc, entre les différentes tribus, entre les différents territoires, et que celle-ci menaçait justement d'implosion le Maroc et qu'un rival, comme c'était le cas déjà par le passé, de la dynastie halaouite ou non, pouvait menacer l'indépendance et l'autonomie de ce sultan, de Protectorat.
Interviewer/Host
Oui, donc c'est tout son travail à lui, c'est d'assurer à la fois sa souveraineté, son pouvoir par rapport à son peuple. C'est dur de dire son peuple, parce que vous nous le dites bien, il n'y a pas que le peuple, il y a les villes, il y a toutes les formes d'institutions, mais aussi par rapport aux Français. Donc il est tiraillé entre les deux pour maintenir tout simplement son statut de sultan.
Antoine Perrier
Oui, et il est aidé en cela d'ailleurs par la puissance militaire colossale, on l'a dit, qui est déployée par le premier résident général à l'époque, le maréchal Lyotet, en tout cas colossal par rapport aux moyens nécessaires pour le Maroc et qui vont maintenir l'ordre dans la plupart des villes. Il faut dire aussi que le Maroc de 1912 est un Maroc économiquement et peut-être même aussi politiquement éreinté par un siècle particulièrement difficile et où les forces d'opposition, si elles existent encore, se rangent quand même sous la férule française en habits shérifiants en quelque sorte. comme Lyotel désirait lui-même, et vont se ranger à cet ordre des choses avec une conversion de la plupart des élites marocaines à ce protectorat de circonstances, pour des raisons différentes qu'on pourrait détailler, mais qui en tout cas préserve cette unité indispensable du pouvoir. Et plutôt que de susciter l'anarchie en soutenant un rival, on préfère encore ce souverain diminué, mais ce souverain unique.
Interviewer/Host
Et puis avec ce résident général de la France au Maroc, le général Liotet, parce qu'il devient lui aussi maréchal un peu plus tard en 1921. Donc de 1912 à 1921 il est général et puis après il est maréchal. C'est une figure importante. On l'entend bien dans l'histoire du Maroc, dans l'histoire du protectorat. Quelle politique mène-t-il ?
Antoine Perrier
Alors il va mener une politique d'apparence originale, en fait essentiellement originale, je dirais pourquoi j'ai cette nuance-là. Lyoté encore aujourd'hui, je pense dans la mémoire collective marocaine, peut-être même dans la mémoire collective française, est un peu l'incarnation du protectorat en personne. L'historien Daniel Rivet lui avait consacré des livres importants et Pourquoi cette incarnation, alors même qu'il intervient 30 ans après le protectorat tunisien, qui avait déjà mis en fait, posé les bases et les fondements des institutions de protectorat ? Et bien parce que le général Lyotai a un talent de communicant, une certaine sagacité lui aussi, comme Jeanne Aubin dans la compréhension de ce qu'était le Maroc de cette époque-là. Et donc il va déployer tout un ensemble, une politique des égards, qui consiste à dire que la domination française s'exercera mieux si Les pouvoirs, les symboles de la monarchie marocaine, notamment les plus inoffensifs selon lui, c'est-à-dire les symboles religieux, sont respectés par les français. Il va lui-même se prétendre le premier serviteur de Sidna, donc de notre seigneur. Les marocains savent bien que c'est encore aujourd'hui la façon dont désigne le sultan, ne rentrera jamais dans les mosquées. Jusqu'à aujourd'hui d'ailleurs on ne peut pas rentrer dans les mosquées. Bref, va témoigner d'un profond respect pour la tradition religieuse et politique du Maroc, va la mettre en scène fortement. et va s'attirer de nombreuses sympathies parmi les élites marocaines. Ça c'est un volet de sa politique. Tout un autre volet sera de moderniser le pays, parfois et souvent à marche forcée, grâce à une élite de techniciens, à une efficacité de la technocratie qui justement diffère des institutions républicaines qui avaient peu son goût, que ce soit en France ou en Algérie.
Interviewer/Host
Donc nous avons un protectorat avec des fonctionnaires français, bien sûr, et des fonctionnaires marocains. Sont-ils traités de la même manière, tous ces gens-là ?
Antoine Perrier
Non, fondamentalement, leur régime est au départ très différent et le restera longtemps, ce qui créera des frottements, des tensions que j'ai pu étudier par ailleurs. Alors, de quel type de fonctionnaires on parle ? Je pense qu'il est important quand même de le dire quand on parle des fonctionnaires marocains qui restent là, parce que ce ne sont pas n'importe quel fonctionnaire. Ce sont en vérité la plupart des interlocuteurs des Marocains et des Marocaines, des gens ordinaires, disons, qui vont vivre à l'époque du protectorat et qui verront davantage de fonctionnaires marocains que de fonctionnaires français, qui, comme on le disait, sont assez peu nombreux. On peut prendre l'exemple central d'une figure comme les caïds, qui sont les gouverneurs, en fait, territoriaux, qui sont nantis de fonctions extrêmement importantes sur un plan fiscal, sur un plan de maintien de l'ordre, sur un plan judiciaire également, puisqu'ils jugent, grâce à leur tribunal, les litiges civils. On peut également évoquer les juges, les caddies ou les enseignants dans les différentes écoles, même si le statut de fonctionnaire là peut être discuté, mais je ne rentre pas dans les détails. Et tous ces fonctionnaires vont continuer, sous le contrôle des Français, à côté de chaque CAI, il y a un contrôleur civil français, à administrer les affaires fiscales, les affaires économiques du pays, au jour le jour, dans un rapport avec les français plus ou moins contraint disons.
Interviewer/Host
Oui parce que c'est ça, il y a les textes bien sûr, il y a le traité du protectorat, comment ça doit s'appliquer, puis après il y a la réalité et de temps en temps arrive une circulaire, attention voici un petit coup de barre.
Narrator/France Culture Announcer
Voici le moment venu de donner un sérieux coup de barre au point de vue de la participation des musulmans à la gestion des affaires publiques. Ici, à notre arrivée, nous avons réellement trouvé un État et un peuple. Il passait, il est vrai, par une crise d'anarchie, mais crise relativement récente et plus gouvernementale que sociale. Si le marzène n'était plus qu'une façade, du moins tenait-elle encore à peu près debout. Et il suffirait de remonter à peu d'années pour retrouver un gouvernement effectif avec de grands ministres, des ambassadeurs ayant frayé avec des hommes d'État européens, et dont plusieurs survivant encore et survivent toujours. Au-dessous du Marzène, la plupart des institutions étaient encore debout, diverses selon les régions, mais représentant vraiment des réalités.
Interviewer/Host
Olivier Martineau dans le cours de l'histoire qui lisait cette circulaire du résident général de France au Maroc, c'est, nous sommes en 1920, le général Lyotet, il est maréchal l'année d'après mais toute sa vie garde son petit prénom d'Hubert. On l'oublie souvent mais on oublie les noms, les prénoms des maréchaux. Hubert Lyotet, c'est quoi ce coup de barre dites-nous Antoine Perlier ?
Antoine Perrier
Eh bien, c'est une circulaire qui a habilement, comme parfois aujourd'hui, fuité en quelque sorte, qui a eu un succès et une célébrité, disons, assez rare pour des documents administratifs réservés au sein de l'administration. Ouliotet, peu de temps avant son départ, en fait, fait le bilan de... non pas sa politique, mais plutôt de la façon dont l'administration française se comporte avec le Marzène, avec la monarchie marocaine, depuis le protectorat. Et il dénonce ce qui sera ensuite identifié comme une tendance forte du protectorat marocain, une dérive vers l'administration directe, c'est-à-dire par un respect de moins en moins prononcé vis-à-vis des attributions et des prérogatives, non seulement du sultan, mais aussi de ses serviteurs, en livrant, comme vous le voyez, un constat sur l'histoire du 19ème siècle français, assez lucide en effet.
Interviewer/Host
Il y a ici votre analyse Antoine Perrier que vous nous livrez sur le protectorat français au Maroc mais vous nous l'avez bien dit, il y a l'autre protectorat, le protectorat espagnol. Est-ce que là ça se passe différemment ?
Antoine Perrier
Alors c'est toujours une question qui a beaucoup préoccupé les historiens espagnols de savoir, et même d'ailleurs les historiens marocains, de savoir si en territoire espagnol, autour de Tétouan, dans ce qui est aujourd'hui considéré comme le nord du Maroc, il faisait mieux vivre que sous le protectorat français. Si la main des espagnols était moins lourde que celle des français, à la fois sur les autorités locales et sur la population. Alors, on manque sans doute d'études pour le savoir. La vérité est qu'ils se rapprochent beaucoup. Peut-être que la tendance répressive était un peu moins forte au nord qu'au sud. En tout cas, les Espagnols se sont beaucoup inspirés de la politique de Lioté et considéraient que c'était l'utilisation de l'autorité du Khalifa, du représentant du sultan, donc du shérif qu'ils avaient sous la main, de cette légitimité dynastique qu'ils avaient sous la main, même un petit peu diminuée. Ce Khalifa était un cousin du sultan Moulay Youssef, et c'est son fils qui lui succédera, pour essayer de gouverner cette population, en utilisant en quelque sorte les mêmes recettes que Lyotai. au risque de fâcher ce lieu-té lui-même, qui considérait que les Espagnols exagéraient la portée et l'autorité symbolique de ce khalifa, qu'ils en le faisaient un roi tollé, c'était son expression, ou un petit sultan qui était à la fin une offense et une audace peu appréciée du vrai souverain et du seul souverain qui était Moulay Youssef.
Interviewer/Host
Pour bien saisir si ces deux protectorats divisent le Maroc ou l'unissent, on peut se poser la question quand même. Donc le sultan Moulay Youssef est Le sultan, le souverain de l'ensemble du territoire, c'est-à-dire des deux protectorats en fait ?
Antoine Perrier
Oui.
Interviewer/Host
C'est comme ça qu'on doit le concevoir ?
Antoine Perrier
Tout à fait, y compris de la ville de Tangier. On en veut pour preuve un des signes habituels de la souveraineté en terre d'islam, depuis le califat abbasside, qui est le nom prononcé lors de la prière du sermon du vendredi, la prière du vendredi, la khutba. qui doit être normalement le nom du commandeur des croyants, du amiral Mouminine, et qui reste toute la période du protectorat dans cette zone espagnole, dans cette zone internationale, celui du sultan Moulay Youssef. Bien qu'en pratique, il ait délégué cette souveraineté au khalifat du sultan. Et c'est ici qu'est toute la tension entre unité de la souveraineté et division territoriale, division des autorités.
Interviewer/Host
Est-ce qu'il y a des rivalités entre les deux protectorats ?
Antoine Perrier
Oui, et notamment au début. C'est-à-dire que ce que je décris dans l'ouvrage, c'est un moment de tension qui va monter dans l'entre-deux-guerres jusqu'à 1945-1947, le fameux discours de Tanguy, entre un khalifa, donc un cousin éloigné de son maître, du souverain du Maroc de Rabat, qui siège, qui trône quasiment à tétouan au milieu d'une cour, au milieu d'un petit marzène de sa propre administration, qui va recevoir de la part des Espagnols et avec les encouragements un ensemble d'attributs de souveraineté qui sont assez rares dans la monarchie marocaine, qui ne compte ni sceptre ni couronne, mais qui va recevoir notamment le parasol, symbole de la souveraineté sultanienne, toute une série d'égards protocolaires qu'il va publier son propre journal officiel, et qui va donc, avant la seconde guerre mondiale, donner l'impression qu'une sorte de deuxième souveraineté s'épanouit dans la zone espagnole avec les encouragements de ceux-ci.
Interviewer/Host
Nous sommes en 1947 avec ce discours de Tangier. Alors ce n'est plus Moulay Youssef qui est le sultan.
Antoine Perrier
C'est son fils, Mohamed Ben Youssef, qui deviendra Mohamed V. Le futur Mohamed V.
Interviewer/Host
Nous sommes en 1947 avec ce discours-là. Alors nous, dans le cours de l'histoire, nous n'avons pas le discours de Tangier de Sidi Mohamed, le futur roi Mohamed V. Mais nous avons sa fille, Alaïcha.
Aïcha du Maroc
Nous savons tous maintenant. Nous devons nous mettre résolument à la tâche. et fournir un dur labeur. Nous savons aussi que nos efforts ne seront pas vains, qu'ils auront leur récompense, une belle récompense, puisqu'ils nous permettront de participer activement, utilement à la vie de notre pays que nous désirons tous, grands et petits, hommes et femmes, voire riches, heureux et prospères. Vous n'ignorez pas que notre souverain n'épargne aucun effort pour faire évoluer le Maroc dans la voie du progrès, de la grandeur, et qu'il porte un intérêt particulier, aussi bien au présent de son royaume qu'à son avenir.
Interviewer/Host
Nous étions ici en 1947, Aïcha du Maroc, qui est la fille du futur roi Mohamed V, la sœur d'Hassan II. Ça veut dire quoi ce discours de Tangier en 1947 ?
Antoine Perrier
Alors, c'est un événement central dans l'histoire du Maroc qui est retenu comme une date essentielle dans l'histoire du nationalisme. J'imagine que vous l'évoquerez à nouveau dans le reste de cette semaine. Mais concernant la division du territoire, c'est un moment exceptionnel. Alors, le roi, il prononce un discours en langue arabe qui n'a jamais, à ma connaissance, été traduit. Ce qui fait qu'il y a un enregistrement difficile. Là, la Aïcha s'exprime en français, d'ailleurs un discours lui aussi très connu parce qu'il porte aussi sur la condition féminine. Il sera retenu là aussi par la mémoire. Mais pour le nord du Maroc, 1947, c'est un moment tournant dans la mesure d'abord où le sultan se rend pour la première fois en personne depuis le protectorat et depuis le début de sa vie dans la cité internationale. Là où la monarchie du XIXe siècle était extrêmement mouvante, le sultan était rarement plus de dix jours consécutifs dans la même ville puisqu'il devait aller administrer son territoire en personne, le protectorat fixe les autorités et les institutions pour mieux les contrôler. Donc il incarne en quelque sorte cette souveraineté marocaine, sa propre souveraineté sultanienne, dans une ville internationale où celle-ci avait là aussi été disputée par les autres puissances avec des tendances à l'internationalisation et à la dilution de sa propre souveraineté. Donc c'est un geste aussi dans cette direction avant tout. Et les chroniqueurs marocains qui en ont fait le récit, dont j'ai étudié quelques exemples dans mon livre, soulignent bien l'attachement ancien de Tangier, son ancienne capitale diplomatique, ce qu'elle était devenue au XIXe siècle en effet, au sultan lui-même, traçant une forme de continuité qui dépasse et qui efface là aussi fictivement le protectorat. Premier intérêt pour Tangier, excusez-moi, et le deuxième intérêt c'est aussi pour Tétouan puisque le Khalifa va accueillir le sultan non pas à Tangier mais peu avant et va affirmer sa fidélité brisant ses apparences de sultanisation de petits sultans qu'on lui prêtait avant et donc va se ranger finalement dans le giron sultanien.
Interviewer/Host
On comprend le titre de votre ouvrage, Un Seul Trône, parce que nous voyons ce processus souveraineté et division coloniale au nord du Maroc, 1860, 1956, 1956, c'est l'indépendance. Vous êtes également l'auteur de Monarchie du Maghreb, l'état au Maroc et en Tunisie sous protectorat. 1881, c'est le protectorat en Tunisie et 1956, on retrouve la date de l'indépendance du Maroc. Est-ce que l'on peut dire que ce temps du protectorat est un temps durant lequel le sultan a réussi à oeuvrer pour consolider l'unité de son pays ?
Antoine Perrier
Oui, on peut le dire. C'est en tout cas le récit que la monarchie en fera elle-même par la suite. Ce que je voudrais rappeler, comme souvent font les historiens dans tous les livres, c'est que ce processus n'a rien d'évident. Aujourd'hui, dans l'actualité, quand on parle de la monarchie marocaine, on a aussi le sentiment d'un pouvoir ancré dans les siècles, ancré dans les mentalités et qui peine, disons, à être ébranlé, même si les événements récents nous montrent que la société marocaine est une société vivante et qui pose des défis aussi à son pouvoir. et sous le protectorat, qui à la fin des fins a renforcé la monarchie. Cette souveraineté était menacée de division, on l'a vu à plusieurs égards. Elle était aussi menacée par d'autres formes de puissance rivale et l'habileté du trône, en tout cas de ses titulaires, aura été de s'allier au bon moment avec les forces nationalistes, avec les partis, qui ont beaucoup fait aussi pour la cause de l'unité autour du trône. Et ce que je voulais montrer dans cet ouvrage, dans ce travail, c'est comment cette souveraineté que j'ai décrite tout à l'heure comme étant personnelle est devenue une souveraineté territoriale au prisme d'un combat qui associait l'unité de toutes les différentes zones à l'indépendance retrouvée. Et donc cette dimension territoriale, elle naît aussi à ce moment-là.
Interviewer/Host
Mais vous venez d'évoquer entre une périée les manifestations de la jeunesse qui contestent les inégalités, qui contestent la corruption, qui contestent particulièrement le gouvernement, peut-être moins d'ailleurs le souverain lui-même. Et puis, dans cette volonté d'unité, là aussi, quand on regarde, on évoquait tout à l'heure le Sahara occidental, il y a aussi un autre récit qui s'écrit. Et ça, c'est encore des questions qui nous font comprendre quand on allume notre radio et qu'on écoute les informations régulièrement. Surgit des questions au Maroc, mais qui sont des questions historiques.
Antoine Perrier
Oui, alors il y a plusieurs façons effectivement de regarder la période du protectorat aujourd'hui au Maroc. La question du Sahara fait aussi partie de cette continuité historique qui est dressée par la monarchie entre son passé et son présent actuel. Il y a la place aussi des partis politiques dans cette indépendance qui qui vont être forts après 56, mais qui sous le règne de Hassan II vont connaître une longue éclipse, notamment les parties de gauche. Et aujourd'hui, disons, je pense qu'on assiste tout de même à cette période au Maroc, où j'ai d'ailleurs vécu moi-même plusieurs années récemment, à un travail de mémoire plus apaisé qu'a aussi permis le règne du souverain actuel Mohamed VI.
Interviewer/Host
Et puis dans cette longue histoire, Antoine Perrier, nous l'entendons bien, il y a eu la volonté du souverain marocain devrait pour unifier son territoire et unifier son pouvoir, j'ai presque envie de dire unifier sa souveraineté même si la notion est très complexe. Mais c'est aussi parce qu'il a su profiter du protectorat particulier mis en place par la France et notamment, comme vous le disiez, Lyotai, le représentant général de la France au Maroc, qui a mis en avant cette figure-là. C'est-à-dire que le souverain marocain a su profiter de ce biais pour se créer l'image que nous connaissons aujourd'hui. Et comme toute monarchie, avec la volonté de se montrer comme l'héritière d'une très très longue histoire.
Antoine Perrier
Oui, alors c'est vrai en grande partie. Il ne faut pas non plus parler ou laisser penser qu'il y a une invention complète de la tradition par Lyoté. En vérité, comme on l'a dit, le XIXe siècle donnait déjà à la monarchie marocaine la plupart de ses formes, de ses symboles et de son assise dans la société, même si elle était moins homogène peut-être que le ne l'est en 1956. Et il y a, c'est vrai, ce biais, cet instrument de la domination française qui, par le choix de Lyotet, s'est servi du trône marocain pour asseoir sa domination et ce faisant aussi renforcer son emprise. Mais ce sur quoi je voudrais insister aussi, c'est que cette histoire politique de la souveraineté n'est pas qu'une histoire théorique. n'est pas qu'une histoire même des idées, mais elle est aussi une histoire sociale, une histoire des réseaux qui se sont maintenus, je le montre je crois dans le livre, entre les différentes parties du territoire. Et ces réseaux n'ont rien à voir avec les français directement, mais ce sont des alliances de familles, ce sont des alliances de serviteurs qui circulent dans le territoire et qui en maintiennent aussi la cohérence. Donc les français n'ont pas tout fait non plus. le rôle de ces familles, de ces grandes familles, disons, du Maroc, de cette élite, des partis politiques, n'est pas à négliger dans ce choix de retrouver un seul trône et d'unifier le Maroc autour.
Interviewer/Host
Voilà, c'est-à-dire que cette souveraineté, et vous nous l'avez expliqué, qui s'appuyait sur plein d'éléments de la société, demeure encore aujourd'hui sur ces mêmes appuis avec, quand même, cette histoire ancienne et la comparaison, nous l'avons fait pendant cette émission, vous le faites dans vos ouvrages, Antoine Perrier, nous pousse à regarder du côté de l'Algérie, du côté de la Tunisie, et toujours dans des phénomènes de distinction et même d'identification, il y a l'histoire marocaine, c'est-à-dire l'attachement au sultan et cette histoire longue. C'est très important de dire, nous, nous inscrivons dans une très longue histoire grâce à notre sultan.
Antoine Perrier
Absolument, la plupart des nationalismes inscrivent leur discours dans une identité qu'ils sont en train de construire, mais qui revendique comme étant historique. Et là, le passé de la monarchie et cette continuité, même au travers des siècles, au-delà même de la dynastie Alawite, des dynasties dont vous avez parlé hier avec mes collègues, est un élément central dans le discours marocain. Il l'est aussi dans la partie tunisienne, mais il est vrai que la comparaison avec le protectorat tunisien était particulièrement éclairante pour le destin des monarchies, dans la mesure où la monarchie tunisienne est abolie en 1957 par Habib Bourguiba. Parce que cette monarchie avait sans doute moins d'emprise dans la société tunisienne au long cours, ça c'est certain. C'est aussi le rôle des différents souverains, des différents baies tunisiens par rapport au gouvernement national qui explique cette habileté politique, disons, moins... moins porteuse de fruits en Tunisie. Et c'est aussi des structures plus lourdes, sociales, administratives, que j'explique dans le livre, qui montrent cette divergence des destins politiques.
Interviewer/Host
Est-ce qu'il reste des avenues du maréchal Lyottet au Maroc ? Est-ce que la mémoire de ce protectorat est encore présente ?
Antoine Perrier
Alors, je ne crois pas à ma connaissance qu'il y ait des avenues au Maroc, mais par exemple à Casablanca, près du consulat général de France à Casablanca, il y a une statue de Liotet. Le lycée français de Casablanca, qui est un des grands lycées qui forme une partie des élites du pays, s'appelle le lycée Liotet. Et de manière en apparence contradictoire, La mémoire de Liéuté est plutôt bien conservée parmi la population marocaine, en tout cas parmi une certaine élite francophone, dans la mesure où on reconnaît au maréchal Liéuté le mérite d'avoir compris la grandeur ou la spécificité, la singularité du système politique marocain et d'en avoir préservé la plupart des attributs.
Interviewer/Host
Et ces attributs sont toujours présents, c'est-à-dire que dans le fonctionnement de la monarchie, on peut dire qu'il y a cette continuité. La rupture de 1956 est évidente pour la Tunisie. 56-57 ces années-là. Pour le Maroc, la continuité se fait en tout cas à travers la monarchie. On sait bien que ces ruptures dans le vécu des peuples et des pays sont très importantes. Là, la continuité est présente avec le souverain.
Antoine Perrier
Oui, alors comme tout événement historique ou tout phénomène historique, il y a un mélange de continuité et de rupture. Mais ce qui est certain, c'est que la monarchie marocaine a conservé un ensemble de traditions, de pratiques autour de son trône, notamment la cérémonie d'allégeance, la bayara, qui sera l'argument principal que le Maroc utilisera devant les juridictions internationales pour justifier de sa revendication sur le Sahara. On en a parlé tout à l'heure. Mais il y a aussi des traditions plus récentes, comme la fête du trône, qui est un grand événement au Maroc chaque année, qui lui en fait vient de 1934, de la période du protectorat. Et autre rupture tout de même qu'il faut mentionner, qui est importante, la constitution de 1962, début d'une constitution au Maroc, qui affirme que la souveraineté appartient cette fois au peuple. Mais dans la pratique, on voit bien qu'il y a toujours un partage, il y a toujours une tension entre la forme de la souveraineté et son centre du pouvoir effectif, notamment dans les quelques années qui ont suivi 1962, qu'on appelle après des années de plomb au Maroc, celles du règne Hassan II, qui sont une période autoritaire pour le Maroc.
Interviewer/Host
C'est pour ça qu'on voit bien qu'il n'est pas possible de réduire l'étude d'une période à seulement cette période, obligé de regarder avant et de regarder après, parce que ici nous avons avec le protectorat une histoire du Maroc avant. et de l'histoire du Maroc. Après Antoine Perrien, « Sol Trône, Souveraineté et Division Coloniale au Nord du Maroc », c'est publié aux éditions du CNRS et les Monarchies du Maghreb, ça c'est aux éditions de l'EHESS, l'École des Hautes Études en Sciences Sociales. Merci beaucoup à vous d'être venu dans le cours de l'histoire.
Antoine Perrier
Merci à vous.
Interviewer/Host
Et prochain épisode, cette fois-ci de l'Anti-Atlas au riff quand les sultans résistent à la colonisation.
Commentator/Guest
Je n'arrive pas à m'exciter sur cette histoire de sultan. Ce que l'on peut dire, c'est que la déposition du sultan n'a rien changé au fond des problèmes. Et nous voyons aujourd'hui se créer au Maroc une nouvelle forme de résistance malgré l'extinction de l'Istiklal, dont témoignent en particulier ces attentats, ce terrorisme et même ce contre-terrorisme auquel nous assistons aujourd'hui.
Interviewer/Host
Le cours de l'histoire sur France Culture, une émission préparée par Solène Roy, Jeanne Delecroix, Raphaël Laloum, Jeanne Coppet, Maël Vincent Randonnier et Maïwane Guizhou. Le cours de l'histoire est à retrouver à podcaster bien sûr sur franceculture.fr et l'appli Radio France.
Episode: Le Maroc et ses sultans, histoires de pouvoir – Qui gouverne ? Être sultan au temps des protectorats au Maroc
Date: 21 octobre 2025
Host: Xavier Mauduit
Guest: Antoine Perrier (Docteur en histoire, chercheur au CNRS, enseignant à Sciences Po, auteur de Un seul trône, souveraineté et division coloniale au nord du Maroc)
Cet épisode plonge dans la complexité politique et religieuse du Maroc à l’époque des protectorats (1912–1956), posant la question centrale : qui gouverne réellement ? À travers l’éclairage d’Antoine Perrier, l’émission décortique la nature de la souveraineté du sultan avant et pendant la domination coloniale, la fragmentation spatiale du pays (zone française, zone espagnole, ville internationale de Tanger), et la dynamique entre légitimation politique, liens sociaux et gestion coloniale. Un accent particulier est mis sur la continuité de la monarchie marocaine, la façon dont elle a navigué ces crises, et la transformation de la notion de souveraineté.
Souveraineté au Maroc pré-colonial :
Dynastie Alaouite et légitimité :
Lignée, généalogie et prestige religieux :
Souveraineté dispersée :
Protecteurats français, espagnol et secteur international de Tanger :
Citation marquante :
Réalité du pouvoir sous le protectorat :
Politique française :
Tensions entre zones et rivalités diplomatiques (France/Espagne/Allemagne) :
Construction administrative duale :
Profil de Moulay Youssef (sultan sous protectorat) :
Souveraineté non acquise mais négociée :
La politique du résident général Lyautey :
Un moment fondateur :
Citation d’Aïcha du Maroc (fille de Mohamed V, sur le marocain uni) :
Sahara, partis politiques et mémoire vivante :
Mémoire de Lyautey :
Continuité monarchique versus rupture républicaine tunisienne :
Sur la souveraineté pré-coloniale :
"La souveraineté au Maroc avant 1912 réside dans la personne du sultan, dans un pouvoir de nature religieuse, mais aussi politique."
— Antoine Perrier ([03:19])
Baraka comme source de légitimité dynastique :
"Dans les croyances du Maghreb, cette bénédiction héréditaire et indivisible est l'onction céleste qui sacre le sultan du Maroc."
— Archive Eugène Aubin, lu par Olivier Martineau ([04:08])
Sur la fiction du traité de protectorat :
"Le traité de protectorat est une fiction juridique dans la mesure où il impose des conditions à une puissance qui est censée y consentir librement."
— Antoine Perrier ([23:58])
Sur les tensions de légitimité sous le protectorat :
"Oui, c'est une catastrophe, le traité de 1912 [...] L'inféodation d'une monarchie marocaine à une puissance non musulmane est évidemment catastrophique, vécue comme telle par une population qui résistera très largement."
— Antoine Perrier ([27:37])
Sur le rôle du sultan face à la division des protectorats :
"Le sultan, le souverain de l’ensemble du territoire, c’est-à-dire des deux protectorats en fait."
— Xavier Mauduit / Antoine Perrier ([43:32])
Sur le basculement vers l’unification nationale :
"Cette souveraineté que j'ai décrite comme étant personnelle est devenue une souveraineté territoriale au prisme d’un combat qui associait l'unité des différentes zones à l'indépendance retrouvée."
— Antoine Perrier ([49:01])
L’émission offre un panorama riche et nuancé du rôle des sultans marocains sous les protectorats, démêlant les fils d’une souveraineté hybride, tiraillée entre héritage religieux, négociations politiques et contraintes coloniales. La monarchie marocaine, loin d’être une simple survivance, s’est adaptée en transformant les défis du morcellement et de l’ingérence en un atout pour l’unité nationale, profitant du contexte colonial pour se réaffirmer et façonner son image actuelle.
"La plupart des nationalismes inscrivent leur discours dans une identité qu'ils sont en train de construire, mais qui revendique comme étant historique. [...] Le passé de la monarchie et cette continuité, même au travers des siècles [...] est un élément central dans le discours marocain."
— Antoine Perrier ([53:54])
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