Résumé détaillé de l’épisode : Les États-Unis et leurs voisins, de l’impérialisme en Amérique : États-Unis/Groenland, l'impérialisme pris dans les glaces
Podcast : Le Cours de l’histoire (France Culture)
Date : 29 janvier 2026
Intervenant·es :
- Animatrice : Xavier Mauduit
- Cécile Pelodex (Analyste politique, chercheuse associée à Sciences Po Grenoble, spécialiste de l’art inuit et de l’autonomie du Groenland)
- Pierre Bayolle (Anthropologue, post-doctorant au Fonds de recherche Bruno Latour à Sciences Po, spécialiste des questions d’autochtonie au Groenland)
Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode explore l’histoire impérialiste du Groenland, ses ressources naturelles convoitées, sa position géostratégique et les enjeux d’autonomie qui animent actuellement ses habitants. Il met particulièrement l’accent sur la rivalité entre le Danemark, colonisateur officiel du Groenland, et les États-Unis, qui tentèrent à plusieurs reprises d’acquérir ou d’exploiter ce territoire, notamment au XXᵉ siècle. À travers l’histoire, la sociologie, l’économie et la politique, les invité·es rappellent la complexité de la situation groenlandaise, entre mémoire coloniale, convoitises internationales et affirmation croissante de l’autodétermination des Inuit.
1. Identité, Colonisation et Autodétermination du Groenland
[00:00–06:18]
Les débuts de la colonisation et la question de l'identité
- Le nom « Greenland » (terre verte) a été donné pour attirer les colons, bien que le territoire soit recouvert en grande partie de glace.
- Appropriations successives avec l'arrivée des Vikings au Xe siècle, mais la présence humaine sur le territoire remonte à 2500 av. J.-C., avec différentes cultures autochtones dont la culture Thulé (vers l’an 1000).
Sur les dénominations des populations :
- Terme « Eskimo » considéré péjoratif, remplacé dans les années 1970 par « Inuit » (les hommes) [02:11].
- Les Groenlandais s’appellent eux-mêmes « Kalahalits » et appellent leur territoire « Kalahalit Nunaat » (« terre des Kalahalits ») [02:11 – Cécile Pelodex].
La terre et ses habitants
- 80 % du Groenland est recouvert par des calottes glaciaires, les zones côtières seules sont habitées, principalement à l’ouest et au sud [04:11 – Pierre Bayolle].
- Citation notable :
« 56 000 habitants pour un territoire grand comme 4 fois la France » [04:54 – Cécile Pelodex].
Mémoire de la colonisation
- L’histoire coloniale du Groenland dépasse l’arrivée des Vikings, la colonisation danoise se construit au XVIIIe siècle, motivée d’abord par le commerce de la baleine et de l’ivoire [08:12 – Cécile Pelodex].
2. Ressources naturelles et enjeux géostratégiques
[08:52–17:41]
Richesses du sous-sol
- Les ressources minérales ont attiré Danois et (plus tard) Américains : graphite, fer, zinc, plomb exploitables depuis le 19ᵉ siècle, mais la connaissance des richesses du sous-sol reste inégale jusqu’aux années 1990 [09:02 – Pierre Bayolle].
- Monopole danois sur les exploitations jusqu’aux années 1950 [10:14 – Pierre Bayolle].
Métallurgie et troc inuits
- Les Inuit utilisaient une météorite de 31 tonnes pour fabriquer des outils, météorite emportée aux États-Unis par Robert Peary au début du XXe siècle [11:06 – Cécile Pelodex].
-
« Ils avaient développé une forme de métallurgie pour avoir des outils ? – Absolument. » [11:33 – Host / 11:42 – Cécile Pelodex]
- La toponymie locale illustre cette histoire : Savick-Civic (« lieu du couteau/fer ») [12:04 – Pierre Bayolle].
La cryolithe
- Ressource clef pour la fabrication d’aluminium, exploitée par les Danois (et brièvement par les Américains) pendant plus d’un siècle, essentielle durant la Seconde Guerre mondiale [12:37 – Cécile Pelodex].
Le Groenland, espace stratégique pendant la Seconde Guerre mondiale
- Base stratégique pour contrôler l’Atlantique Nord : le Danemark envahi, ce sont les USA qui assurent la sécurité de l’île [15:00 – Cécile Pelodex].
- Exploitation de la cryolithe à Ivittuut, un site qui marque profondément la mémoire sociale locale, illustration des répercussions intimes de la colonisation [15:49 – Pierre Bayolle]:
« Le fait colonial au Groenland a une résonance sociale aussi intime, qui va toucher la vie familiale, personnelle. »
3. Les convoitises américaines et la position danoise
[18:22–25:30]
Doctrine Monroe et tentatives américaines d’achat
- Depuis la doctrine Monroe (1823), les États-Unis s’opposent à toute nouvelle colonisation européenne dans l’hémisphère occidental [18:22 – Cécile Pelodex].
- Plusieurs propositions d’achat du Groenland par les USA (Lincoln en 1867, puis en 1910, 1946, 1950) mais systématiquement refusées par le Danemark, pour qui le Groenland devient une pièce centrale de son identité géopolitique après la perte de la Norvège [19:42 – Cécile Pelodex].
Implantation des bases américaines
-
Base de Thulé (Pitoufik) : création durant la Guerre froide avec déplacement forcé de 200 habitants, effet dévastateur sur les communautés locales [23:07 – Host / 23:13 – Pierre Bayolle]:
« Elles ont tout perdu un peu du jour au lendemain, ces populations-là. C’est aussi ça, le prix de l’implantation des USA au Groenland. »
-
Accord bilatéral Danemark–USA en 1951 permettant l’installation de bases militaires américaines qui restent après la guerre [24:22 – Cécile Pelodex].
4. Guerre froide, décolonisation et enjeux contemporains
[25:30–43:16]
Années 1950-1960 : présence américaine au cœur du Groenland
-
Les derniers rois de Thulé de Jean Malory : dénonciation de la présence américaine et du colonialisme danois [26:24 – Host / Jean Malory].
« Il y avait comme un viol d’un mythe [...] pour moi, ce livre est une interrogation sur la rencontre entre les sociétés industrielles et les minorités. » [26:24-27:20 – Archive Jean Malory]
-
Perception locale nuancée : pour certains Groenlandais, la présence américaine est vécue comme une rupture avec la domination danoise, ouvrant la voie à l’autonomie [29:56 – Pierre Bayolle].
-
Le déplacement des populations s’inscrit dans la continuité de politiques danoises de « rationalisation territoriale » [33:40 – Pierre Bayolle].
Bases secrètes et incidents nucléaires
- Projets américains de bases souterraines comme Ice Worm, jamais aboutis à cause de la complexité de la glace [35:15 – Cécile Pelodex].
- Crash d’un B-52 transportant quatre bombes à hydrogène en 1968 près de Thulé, avec libération de radioactivité dans la zone [39:08 – Cécile Pelodex].
- Témoignage poignant sur l’expulsion des habitants de Thulé :
« Les Américains n’arrêtaient pas de construire des bâtiments. [...] On nous a dit un jour que nous devions partir, que les bulldozers détruiraient nos maisons si nous ne voulions pas bouger. » [32:37–33:15 – Pierre Bayolle, témoignage recueilli en 2002]
Convoitises d’autres puissances
- Revendications ponctuelles du Royaume-Uni et de la Norvège (tranchées en 1933 par la Cour de Justice Internationale) [40:19 – Cécile Pelodex].
5. Vers l’autonomie groenlandaise : processus et complexités
[41:21–48:34]
De la « danisation » à l’émergence d’une identité groenlandaise
- Les premiers politiciens groenlandais, formés dans une culture danoise, cherchent l’autonomie (auto-gouvernance). La revendication d’un vrai droit à la terre émerge à partir des années 1960, et l’indépendantisme devient majoritaire dans les années 1980 [41:21 – Pierre Bayolle].
- 1979 : instauration du gouvernement autonome, mais le Danemark conserve la souveraineté sur le sous-sol (mine et ressources), ce qui perpétue la domination économique [43:16 – Host / Pierre Bayolle].
« La politique coloniale se maintient, en dépit d’une avancée des droits. »
- Rôle des journaux apportés par les Danois pour diffuser les idées d’autodétermination et des droits autochtones [43:41 – Cécile Pelodex].
Adhésion / non-adhésion à la CEE
- 1972 : entrée du Danemark dans la Communauté Économique Européenne.
- 1979 : autonomie groenlandaise + référendum sur le maintien dans la CEE. Le non l’emporte et le Groenland quitte la CEE, victoire politique symbolique [44:26–45:53].
Construction de la société groenlandaise
- Volonté de faire société, mais persistances de graves inégalités sociales liées à l’histoire coloniale [47:49–48:34 – Pierre Bayolle].
« Enormes inégalités sociales [...] liées à la proximité avec le Danemark et aux opportunités qui ont été données ou pas. »
6. Présence américaine contemporaine : de Trump à aujourd’hui
[48:34–52:13]
Renaissances des convoitises et affirmation politique groenlandaise
-
Propositions de rachat du Groenland par Donald Trump (2019) perçues comme méprisantes, défi anachronique au droit international [48:34–49:45 – Host / Cécile Pelodex].
« Les prétentions de Donald Trump s’inscrivent dans une vision 19eiste des relations internationales. C’est aberrant. » [49:12 – Cécile Pelodex]
-
Depuis Trump : volonté de diversification des partenaires économiques (Canada, Europe, RU, USA). Mais l’épisode Trump renforce les liens avec le Danemark et l’UE [50:21–51:06].
« Après cet épisode violent, l’agenda d’indépendance est toujours là, mais les liens se resserrent avec le Danemark. » [50:21 – Cécile Pelodex]
-
Recours à l’indépendance vu du Groenland : sentiment de mépris, mais aussi prise de conscience de l’enjeu géopolitique accru (multiplication des navires militaires, déclaration du Premier ministre d’être « prêts ») [51:21 – Pierre Bayolle].
7. Sciences humaines et mémoire / Conclusion
[52:13–FIN]
Le rôle des sciences humaines dans l’autodétermination
- Travail historique, anthropologique et artistique essentiel pour documenter la mémoire, l’identité et les revendications politiques du Groenland [52:47 – Cécile Pelodex].
« L’histoire du Groenland est essentielle et ce n’est pas seulement, comme le prétend Trump, un morceau de glace. Il y a des habitants avec une histoire, une pensée politique, et des relations internationales. » [52:47 – Cécile Pelodex]
Citations clés
-
Sur l’identité et les noms :
« Le dénominatif inuit a été forgé dans les années 70 par les inuits eux-mêmes, ce qui veut dire les hommes, pour se désigner selon un terme qui leur convenait et aussi pour permettre d’avoir une représentation internationale assayant leurs revendications autochtones. »
[02:11 – Cécile Pelodex] -
Sur la colonisation danoise :
« Non, il y a vraiment un monopole sur les ressources de la part du Danemark, forcément, pendant tout le temps de la colonisation, jusqu’aux années 1950. »
[10:14 – Pierre Bayolle] -
Sur l’impact social du colonialisme :
« Le fait colonial au Groenland a une résonance sociale qui est aussi intime, qui va toucher la vie intime des gens, leur vie familiale, leur vie personnelle. »
[15:49 – Pierre Bayolle] -
Sur la proposition de rachat du Groenland par Trump :
« Les prétentions de Donald Trump s’inscrivent plutôt dans une vision 19eiste des relations internationales. C’est absolument aberrant et choquant. »
[49:12 – Cécile Pelodex] -
Sur la mémoire du déplacement des populations :
« On nous a dit un jour que nous devions partir, que les bulldozers détruiraient nos maisons si nous ne voulions pas bouger. »
[32:37 – Pierre Bayolle, témoignage de 2002]
Timestamps des segments marquants
- Origines du nom Groenland et premières colonisations : 00:00–04:00
- Précision sur l’autodésignation des peuples : 02:11
- Description du territoire groenlandais : 04:11
- Histoire coloniale et exploitation des ressources : 08:12–09:53
- Ressources minières, météorites et symbolique : 11:06–13:13
- Groenland comme enjeu stratégique/Seconde Guerre Mondiale : 13:13–17:41
- Doctrine Monroe et tentatives américaines d’achat : 18:22–20:29
- Bases américaines à Thulé et déplacement forcé : 23:07–23:59
- Guerre froide et Les derniers rois de Thulé : 26:24–29:56
- Adhésion/autonomie, référendum CEE : 44:26–45:53
- Proposition de rachat par Trump, conséquences contemporaines : 49:12–51:06
- Sciences humaines et importance de la mémoire historique : 52:47–53:07
Conclusion
L’épisode offre une exploration nuancée et approfondie de la trajectoire du Groenland entre domination danoise, convoitises américaines, et affirmation progressive d’une identité et d’une autonomie politique propre. L’histoire du Groenland, territoire à la fois central dans la stratégie globale américaine et marginalisé dans les discours coloniaux, s’impose aujourd’hui comme celle d’un peuple résolu à choisir son destin – et où le poids du passé, rappelé par archives, témoignages et analyses, continue de peser sur les enjeux du présent.
Pour aller plus loin :
- Ouvrage de Jean Malory, Les derniers rois de Thulé
- Articles et recherches de Cécile Pelodex et Pierre Bayolle
- Archives et émissions complémentaires du Cours de l’Histoire sur la colonisation et les relations Amérique–Europe
