
Lettres d’exil, ces vocaux du passé
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Aujourd'hui, voyageurs, exilés, migrants envoient des SMS et des vocaux à leur famille. Dans le Sahel du XIXe siècle, on utilise déjà ces mélanges d'écrit et d'oral pour rester en contact avec ceux qu'on aime et qui sont loin. Vers 1900, El Haji Moussa Ibn Hussein, originaire du Bornou près du lac Tchad, accomplit le pèlerinage à la Mecque. Parti de ce qui est aujourd'hui le Niger, il traverse le désert à pied avant de prendre le bateau. Il passe un an et demi à la Mecque, puis deux ans à Jérusalem, avant de s'installer au Caire pour y poursuivre ses études à l'université Al-Azhar. Pour les lettrés musulmans soufis du Sahel, le pèlerinage est souvent l'occasion de se former dans ces lieux importants du savoir islamique. Une fois établi au Caire, Al-Hajim Moussa envoie une lettre à ses parents. Vous vous demandez sûrement comment cette lettre fait pour leur parvenir sans poste. El-Hajimousa l'explique dans sa missive. Il liste toutes les étapes par lesquelles elle devra passer. Remise au départ à un voyageur, commerçant ou pèlerin, celui-là la donne aux autorités du prochain pays traversé, qui la remettra dans les mains d'un autre voyageur partant vers l'étape suivante. À l'arrivée, la lettre est lue publiquement, parce que peu de gens savent lire. C'est d'ailleurs pour ça qu'elle n'est pas rédigée en arabe, mais en hajami-kanouri, en langue kanouri, écrite avec des caractères arabes. Pourquoi? Parce que l'arabe, c'est la langue des savants, des lettrés, celle des écrits politiques et religieux ou des lettres diplomatiques. Une langue prestigieuse, apprise par l'enseignement et réservée à une élite. Mais ce n'est pas la langue des gens ordinaires. Dans la vie de tous les jours, les habitants et les habitantes du Sahel parlent souvent plusieurs langues, celles de leur région d'origine, et l'un des idiomes véhiculaires, c'est une langue commune qui permet à des gens de langues différentes de parler ensemble, comme aujourd'hui l'anglais et à l'époque le haoussa ou le kanouri. Lorsque l'on veut écrire quelque chose de basique, on l'écrit dans sa langue, en utilisant les caractères arabes et en mettant des accents et des points pour noter les voyelles. C'est ce que l'on appelle l'ajami. Dans sa lettre, Al-Hajimousa raconte qu'il a accompli le périnage et salue toute sa famille, puis tous les habitants et les habitantes du village, puis ceux et celles qui sont nés après son départ et qu'il n'a pas connu, jusqu'aux animaux, chèvres et vaches. Quelques années plus tard, toujours au Caire, il écrit une autre lettre à ses parents, plus mélancolique. Cette fois, il y raconte qu'il voudrait rentrer, mais qu'il n'a pas d'argent. Il leur demande de lui envoyer des marchandises à vendre pour gagner de quoi rentrer. À la fin, il glisse un message secret qui dit sa nostalgie. Il écrit en adjami, mais sans signe diacritique, sans accent ni point, ce qui le rend illisible pour quelqu'un qui ne connaîtrait pas déjà ce texte. C'est un message pour sa mère, la berceuse qu'elle lui chantait enfant. Ce passage ne sera pas lu devant tout le monde, mais par elle seule. Ces traces de correspondance ordinaires et privées à travers le continent africain témoignent du maintien des liens en exil, mais surtout d'une porosité entre médiums écrits et oraux dans les cultures sahéliennes du XIXe siècle. Bien qu'écrites, ces lettres sont marquées par l'oralité. destinée à être lue publiquement pour accéder le plus directement possible à ceux et celles à qui elle s'adresse, comme nos vocaux d'aujourd'hui.
This episode delves into the history of maintaining family and community bonds at a distance, focusing on the letters of exiles and migrants from 19th-century Sahel. Drawing a fascinating parallel between today's voice messages and the hybrid oral-written letters of the past, the episode spotlights the story of El Haji Moussa Ibn Hussein, his journeys across Africa and the Middle East, and the cultural mechanisms for communication in diasporic contexts.
On the communal aspect of letters:
“La lettre est lue publiquement, parce que peu de gens savent lire.”
(Host, 03:24)
On the hybrid and encrypted nature of written communication:
“Il écrit en adjami, mais sans signe diacritique... Ce passage ne sera pas lu devant tout le monde, mais par elle seule.”
(Host, 08:21)
Through the personal story of El Haji Moussa and the close examination of his letters, the episode masterfully illustrates how people in the Sahel have always navigated the challenges of distance—bridging gaps with inventive, intimate, and communal forms of communication. The blend of written and oral tradition, family secrecy and public sharing, resonates with today’s way of staying connected across continents and generations.