
Des bas-fonds à la médecine légale, le tatouage fait couler de l’encre
Loading summary
Narrator
France Culture, le cours de l'histoire.
Xavier Mauduit
Xavier Mauduit.
Host
Débaffant à la médecine légale, le tatouage fait couler beaucoup d'encre. La peau est une belle pâche sur laquelle, entre grains de beauté et cicatrices, il est possible de laisser une trace. À la pointe de l'aiguille, le tatouage. Cette marque sur la peau est un message envoyé à ses contemporains, ses aminges, ses potos. Mais elle attire le regard. Celui du médecin, du policier et bien sûr, celui des historiennes et des historiens. Pour toi, fidèle au cours de l'histoire, elle est tatouée, cette émission.
Marc Renville
Je m'appelle Ronron, je m'appelle Ronron Et j'ai trouvé le filon de la rue Germain filon Car pour plaire à ma femme je suis devenu tatoueur Tatoueur de mon métier sérieux et diplômé Venant de tout pays dimanche au samedi Je bouge filante avec rage à soif et le tatouage Des corps de toutes sortes veulent forcer ma porte Alors ma femme tatouée dit pour m'encourager Tatouer, tatouer Ronron Quand ils seront désargentés, ils laisseront leur peau tatouée.
Edmond Locard
Engagement de piété.
Marc Renville
Que diable!
Edmond Locard
Vous savez pourquoi je tente?
Marc Renville
C'est très, très important pour décontracter le client. Parce que lui, il a les fouets quand il rentre, il a la pétoche.
Xavier Mauduit
Le cours de l'histoire.
Host
Marc Renville, bonjour. Vous n'avez pas les foies. Pas la pétoche, mais je le sais bien. Jeanne Barnico, bonjour. Vous non plus, c'est une évidence. Marc Renville, vous êtes historien, directeur de recherche au CNRS, et puis directeur de Micro Corpus, ce site absolument sensationnel sur lequel nous pouvons explorer les bas-fonds, mais pas seulement ce monde complètement interpol, dans lequel d'ailleurs nous trouvons beaucoup de tatoués. Il y en a énormément. Il faut aller sur internet pour explorer la revue Microcorpus qui est associée. Jeanne Barnico, vous êtes doctorante en histoire à l'université Paris, un panthéon sorbonne. L'intitulé de votre thèse, les femmes tatouées en France, pratiques et imaginaires d'une écriture de soie, 1881-1976, c'est une thèse sous
Jeanne Barnico
la direction d'Éric Fournier mais de Dominique Califat initialement. Il s'intéressait aussi énormément au tatouage.
Host
Et au baffon, Dominique Califat, le grand historien de cet univers qui d'ailleurs a éclairé ce qu'étaient les baffons en d'ailleurs mettant des limites à cette définition. Le mot baffon est utilisé à tour de bras. Est-ce que l'association Baffon Tatouage est une évidence historique? C'est là où naissent les tatouages, Marc Renville?
Marc Renville
En Europe, en France en particulier, on peut le dire comme ça. Les artisans ont beaucoup pratiqué le tatouage aussi, sans forcément appartenir aux baffons. Donc c'est quand même plutôt une représentation construite à la fin du XIXe siècle qu'une réalité historique.
Host
Oui, parce que c'est ça, Jeanne Barnico, on me demande au XIXe siècle par exemple, qui sont les personnes tatouées, le monde des prostituées et puis le monde des baffons. Et si on est au tout début du XXe siècle, je porte les apaches. Mais voilà, c'est tout. En fait, il faut quand même nuancer cette idée-là.
Jeanne Barnico
Il faut largement la nuancer. Et Alexandre Lacassagne, dont on va pas mal parler aujourd'hui, a apporté beaucoup à la connaissance du tatouage, mais a aussi largement cimenté cette idée d'association au baffon et d'association à la prostitution, parce qu'il s'intéressait à l'anthropologie criminelle, justement. Et c'est lui qui en a réellement fait un outil et qui a un petit peu éclipsé d'autres types de tatouages.
Host
C'est très bien de mettre ça en place tout de suite parce que nous avons une représentation de l'histoire du tatouage qu'il s'agit de déconstruire, j'utilise ce mot compliqué, et qui simplement signifie étudier un objet historique, les tatouages, études anthropologiques et médico-légales d'Alexandre Lacassagne. C'est une édition que vous avez présentée, Marc Renville, publiée aux éditions Jérôme Millon. Qui est Alexandre Lacassagne?
Marc Renville
Alexandre Lacassagne, c'est un médecin légiste qui est né en 1843 à Cahors, pour le situer, et qui est décédé à Lyon en 1924. Et il a fait toute sa carrière dans la médecine, d'abord médecin-major dans l'armée, et c'est là qu'on va le retrouver pour les tatouages. Puis il va être élu à la chaire de médecine légale à Lyon en 1880. Et de nos jours, on le connaît surtout comme étant le chef de file de l'école de criminologie lyonnaise, voire française. Et pour son rapport, je dirais, complexe à César et Lombroso, son alter ego, le maître de Turin, qu'il a beaucoup admiré dans un premier temps et dont il a voulu se dissocier assez rapidement. Et ce livre sur les tatouages est justement un des instruments du début de la dissociation avec l'ombroso. Il l'a publié à la suite d'une grande enquête sur le terrain, si on peut dire, qu'il a fait quand il était médecin-major à Medea, en Algérie. Et là, il s'est intéressé en fait à deux choses qu'on ne retrouve pas dans le livre, on ne retrouve que les tatouages, mais il s'est intéressé à l'anthropométrie, c'est-à-dire qu'il a mesuré les soldats, les soldats punis du deuxième bataillons de l'armée coloniale et puis certains venant aussi des établissements pénitentiaires. Donc, il les mesure et puis en même temps, il prend les tatouages, mais il prend les tatouages d'une manière particulière. C'est-à-dire que jusque-là, on les avait éventuellement dessinés, mais rarement, souvent décrits. Et là, il va les décalquer, d'une certaine manière. Et donc, il va faire ce qu'il appelle une reproduction mathématique. Il va les décrire au dos avec des informations biographiques sur les personnes. Et c'est vraiment la première fois qu'on a un corpus où on a à la fois la représentation visuelle du tatouage et des informations sur les personnes qui les portent.
Host
Césare Lombroso, Alexandre Lacassagne, vous venez d'évoquer qu'il y a une dissension d'analyse. On peut peut-être la préciser. Césare Lombroso, cet Italien, considère que le criminel peut s'identifier assez facilement, en fait. Il suffit d'ouvrir les yeux et de tripoter un peu le crâne.
Marc Renville
Il y a un peu de ça, oui. Lombroso, on peut dire qu'il va cautionner le délit de sale tête, pour ne pas dire autre chose, au XIXe siècle, et qu'il va être repris d'ailleurs en partie dans la littérature par un peu Dracula ou etc. en déstigmates. Ce sera utilisé d'ailleurs aussi en partie par Émile Zola, dans La Bête Humaine notamment, avec cette idée d'hérédité morbide. Et Lombroso a surtout développé deux idées qui vont être un peu sérieusement contestées en France. D'une part, l'atavisme, c'est-à-dire que le criminel récidiviste est quelqu'un qui a une sorte de retour au type sauvage. Puis la deuxième idée, donc le criminel né, c'est que certaines personnes naissent avec des penchants criminels, parce qu'elles sont des personnalités attardées dans la civilisation, qui auraient à peu près été de bonne mœur si elles avaient été à l'ère préhistorique. Et ça, Lacassin n'apprécie pas trop. Il est plus du côté de l'idée d'un milieu social qui est plus complexe parce que c'est lié au cerveau, etc. Et son ami aussi, Gabriel Tart, qui est magistrat, ne va pas être d'accord du tout, lui, parce qu'en fait, il est originaire de la Roque-Gajac. Et là-bas, c'est quand même un haut lieu de la préhistoire. Donc je pense qu'il a du mal à imaginer que ses ancêtres aient pu être des sauvages.
Host
Est-ce qu'on peut dire que pour Alexandre Lacassin, ce qui fait le criminel, ce n'est pas l'hérédité particulièrement, mais c'est plutôt l'environnement social?
Marc Renville
Tout à fait, c'est ça. C'est-à-dire que ce n'est pas la sociologie que l'on connaît de nos jours, parce que c'est un environnement social qui peut influer sur le cerveau. Lacassin notamment est très inspiré par une science qui n'a plus cours à l'époque, qui est la phrénologie, qui distingue les penchants, les facultés des personnes en fonction des bosses du crâne. Mais il pense vraiment qu'il y a une relation très perméable entre le cerveau et le milieu social. Et si le milieu social est défavorable, ça va produire des criminels. D'ailleurs, il y a une phrase que j'aime beaucoup d'ailleurs, qui peut fonctionner encore de nos jours. Les sociétés ont les criminels qu'elles méritent.
Host
Oui, ça fonctionne bien. Jeanne Barnico, quand on se met à étudier ce monde du tatouage, il faut le replacer dans un contexte beaucoup plus vaste. C'est ce qu'on vient d'écouter un petit peu. C'est la perception de la mauvaise personne, du criminel. Le stigmate, il apparaît quand même très, très vite selon son environnement social.
Jeanne Barnico
Tout à fait. Et le gros problème qui se pose par rapport au tatouage, c'est qu'on le connaît essentiellement par le biais de ces tierces personnes qui ont constaté éventuellement relever des tatouages. Parce que j'emprunte à une historienne britannique que j'aime beaucoup, qui s'appelle Gemma Angel, qui empruntait elle-même la formule à un tatoueur américain selon laquelle le tatouage, ça dure toute la vie plus six mois.
Host
Pourquoi 6 mois?
Jeanne Barnico
Le temps que la peau se décompose et à partir de là le tatouage qu'on pensait éternel en fait n'existe plus. Donc il y a un problème assez majeur de source qui fait que pour pouvoir travailler sur le tatouage on doit forcément s'intéresser à des moments où le tatouage a été capté par une tierce personne, soit avec les relevés de la cassane qui font en grande partie la richesse de son travail par sa rigueur, soit en photographie, qui sont très très rares et là aussi généralement prises par la police, donc directement ça filtre un petit peu les populations qui arrivent devant l'œil de l'historien, soit qui ont été décrits, et là on a des sources beaucoup plus larges. Mais en effet il y a des multiples prismes qui s'appliquent et qui conditionnent l'histoire du tatouage.
Host
C'est-à-dire que vos sources, vous allez les trouver du côté de la police, donc préfecture de police ou dans les séries consacrées à la police. Et puis, dans les universités, les écoles, les facultés de médecine, c'est là. Et dans les discours aussi, c'est-à-dire que le tatouage est décrit. C'est très difficile de décrire un tatouage. On le sait bien, une image est très difficile à décrire.
Jeanne Barnico
Heureusement, il y a une troisième personne dans cette équation des années 1880 qui est Bertillon, qui en instaurant sa fiche anthropométrique, qui servait à prendre un certain nombre de mesures pour pouvoir identifier d'éventuels récidivistes, va aussi instaurer un système très rigide pour décrire les marques sur le corps des individus. il va falloir dire, je ne me souviens plus de l'ordre précis, à quel endroit se trouve la marque, quelle est sa taille précise, quelle est sa couleur précise, quelle est sa forme précise, et c'est par ce système-là qu'on peut largement retrouver le tatouage dans d'autres types de sources, notamment, moi je travaille beaucoup sur des registres d'écrous de prison, où il y a une forme de cette fiche anthropométrique qui est remplie à l'entrée de la prison.
Host
Vous arrivez à la lire? C'est très difficile de lire la description avec ce système bertillon des tatouages. Ce ne sont que des petits sigles. Il faut avoir le code. Qui le maîtrise ici, Marc Envie?
Marc Renville
Alors, effectivement, surtout si on va vers le portrait signalétique appelé DKV, où on a que des abréviations qui sont quand même assez obscures. Et donc, c'est une première difficulté. Puis la deuxième, c'est l'écriture aussi des greffiers qui n'est pas toujours très, très lisible. Donc c'est que c'est un peu compliqué. Mais on peut retrouver effectivement sur les rochers d'écrous, même bien avant Bertillon en fait, des descriptions de tatouages. J'ai travaillé notamment sur la maison centrale de Gaillon. Il y a beaucoup de détenus qui viennent évidemment du littoral Normandie, notamment du Havre. Et ces détenus sont d'anciens marins. Et donc il y a des tatouages et les tatouages, on peut les retrouver sur les rogis d'écrous, mais purement décrits textuellement. Et c'est vrai que les images de tatouages, elles sont plutôt du côté de l'anthropologie au début du XIe siècle, notamment les Polynésiens, qui sont très tatoués et qui font quand même l'objet d'un début d'admiration, quand même, qui va arriver assez tôt pour les populations lointaines. Et puis, on va commencer à admirer un peu plus le tatouage à la fin du Xe siècle, en fait. Effectivement, comme l'a dit Jeanne, à partir des photographies. Les photographies, au début, vont être très normées. Et puis on voit quand même qu'il y a de plus en plus de photographies où la norme Bertillon n'est plus présente. Donc on voit que le regard commence à changer aussi.
Host
Les registres d'écrou, c'est quoi? C'est le document quand quelqu'un va être mis en prison?
Jeanne Barnico
C'est ça qui atteste en quelque sorte de la légalité de l'enfermement et qui du coup va avoir à la fois des informations sur l'identité de la personne. C'est là que je relève mes petits tatouages. Au début, j'avais une petite fiche Bristol où j'avais reproduit tous les signes pour pouvoir lire correctement ces descriptions d'ailleurs. Et ensuite, toutes les informations sur les causes de l'arrestation, la date d'arrivée, avec qui la personne est arrivée, etc.
Host
Alors, c'est évident qu'il y a cette description. Savoir pourquoi, c'est autre chose. Pourquoi les policiers en ont besoin? Pour identifier la personne?
Jeanne Barnico
Oui, mais Bertillon admet lui-même que le tatouage est un très mauvais moyen d'identifier les personnes. S'il le codifie, c'est comme le disait Mark Renwick déjà, parce que c'était quelque chose qui avait été très remarqué par les gens et systématiquement relevé. Et du coup, il veut appliquer une certaine grille pour que ce soit fait de manière plus fiable. Mais il considère aussi qu'un tatouage est trop facile à détruire. C'est facile de brûler un tatouage, de le remplacer par une cicatrice, etc. Ou à recouvrir par un autre tatouage, ce qui directement va brouiller les pistes. Et c'est pour ça notamment qu'il insiste sur le fait de signaler très précisément la position du tatouage et la taille du tatouage, pour qu'on puisse, si par exemple il y avait une petite étoile sur le bras, et trois ans plus tard il y a une petite cicatrice circulaire sur le bras, se dire «
Host
Ah!
Jeanne Barnico
» Peut-être. C'est potentiellement la
Host
même chose. Oui, parce que nous sommes à un moment où il est difficile d'identifier les gens. La photographie existe, bien sûr, mais la carte d'identité avec la photographie telle que nous connaissons aujourd'hui, ce n'est pas encore quelque chose de développé. Donc, il y a besoin de savoir qui est la personne. Le tatouage s'inscrit dans cette grande histoire de savoir qui sont les gens avec toutes les limites que vous venez de rappeler. On peut effacer un tatouage ou
Marc Renville
le modifier. Oui, tout à fait, on peut effacer un tatouage ou le modifier. Et la grande question que se posent d'abord les médecins légistes, c'est est-ce qu'un tatouage perdure? C'est-à-dire, est-ce qu'il s'efface dans le temps? Et il y a quelques grandes affaires où les médecins ne sont pas d'accord et vont faire des expériences sur le derme, sur la possibilité d'effacement des tatouages ou pas. Et comme l'a dit Jeanne Barnico, en fait, il y a plusieurs manières d'effacer le tatouage, mais pas complètement la cicatrice. C'est-à-dire que la meilleure façon d'effacer un tatouage, c'est d'en refaire un, par-dessus, pour effacer la première personne qu'on a aimée par la deuxième personne, etc. Et puis ensuite, il y a un docteur qui s'appelle Dr Vario, qui va trouver, pense-t-il, un moyen infaillible d'effacer le tatouage, et qui est pour lui un moyen de réhabiliter les personnes, notamment les prostituées. de la prison Saint-Lazare et dit si elles veulent vraiment revenir à la société, elles ne peuvent pas venir avec les tatouages qu'elles ont. Donc il faut qu'elles les effacent et j'ai
Host
la solution. Voilà, toujours tassé par les médecins. Notre médecin à nous aujourd'hui, ce n'est pas n'importe lequel, c'est
Edmond Locard
Edmond Locard. On en mange, au bout d'un crayon, un certain nombre de bouts de bois, on en mange des aiguilles. Et plus il y a d'aiguilles, plus le tatouage est fin. Alors, on pique légèrement en prenant bien garde de ne pas faire saigner. Si le tatouage saigne, le sang entraîne le colorant et, par conséquent, on n'obtient rien du tout. Il faut donc ne pas faire saigner et piquer délicatement. Et puis, quand le piquage est fini, on passe sur le piquage du colorant, qui peut être du bleu guimet, du noir de fumée ou du noir animal. On frotte et les grains de colorant pénètrent. Et chose extrêmement curieuse, ces grains entrent dans l'épiderme et se fixent sur la paroi des vaisseaux. Alors, ils restent là, immobiles, et ils ne sont pas entraînés par le torrent circulatoire. Le médicament pour faire disparaître le tatouage, pour l'effacer, c'est de recommencer à piquer, et puis de frotter fort, de façon à faire pénétrer les grains colorants dans le torrent circulatoire, qui entraînent les grains et effacent le dessin. Les détenus connaissent bien cette méthode, et au fond, rien n'est plus facile que de faire disparaître
Host
un tatouage. Le docteur Raymond Locard est un vieux monsieur, il a 84 ans, quand il s'exprime à ce moment-là à la radio pour expliquer sa démarche. C'est un élève d'Alexandre Lacassagne-Locard. Et là, dans ce qu'il dit, il y a cette parole du médecin qui s'intéresse à un phénomène qui est difficile à comprendre, le tatouage, comment ça fonctionne, comment la trace est laissée dans le corps. C'est ça aussi qui est un passage obligé pour ces médecins, pour étudier
Marc Renville
le tatouage. Oui, tout à fait. Les médecins s'intéressent beaucoup à l'aspect physiologique du tatouage, c'est-à-dire quels sont ses effets, quels sont ses effets secondaires aussi. Est-ce qu'il peut provoquer une infection? Et très souvent, ils disent les conditions d'hygiène sont déplorables et donc il faut quand même éviter de se faire tatouer. Ils ont un jugement quand même globalement plutôt négatif sur le tatouage. Et ils sont un peu intrigués quand même par le fait que le tatouage est quand même pratiqué par certaines personnes dans les hautes classes de la société. Et notamment en Angleterre, dans les pays latins, c'est quelque chose qui étonne parce que le tatouage est valorisé en Angleterre, il est pratiqué par des officiers. par certaines dames de l'aristocratie. Il y a un cabinet très bien à West End, à Londres, à la fin du 19ème, qui est fréquenté par des personnes de bonne qualité, diront-ils. Donc voilà, il y a cet aspect. Et puis le médecin, évidemment, ce qui l'intéresse surtout, c'est quand même de pouvoir observer et de collectionner. Et il est très difficile de faire la part des choses entre l'esprit de collection, et quelque chose qui va ressembler quand même au fil du temps à une sorte de voyeurisme. Parce qu'en fait, puisque Bertillon ne pense effectivement pas que les tatouages sont un signe déterminant d'identification, pourquoi s'obstine-t-il à les prendre en photo et surtout non pas à prendre en photo des photos de personnes qui vont être en buste? C'est-à-dire qu'ils vont prendre des attitudes qui ne sont pas du tout les attitudes policières. Donc on voit, et chez Edmond Lockhart c'est très clair, il dit qu'il y a un art du tatouage. Et je pense que Lockhart, plus encore qu'Alexandre Lacassagne, parce qu'Alexandre a trois fils et Jean Lacassagne veut beaucoup s'intéresser au tatouage aussi, dans l'entre-deux-guerres, eh bien on voit un regard qui se modifie, et un regard qui est un peu moins policier, et un peu plus du côté des
Host
jugements esthétiques. Pour les femmes tatouées en France, Jeanne Barnico, quel est le regard porté sur ces femmes? Femmes tatouées en France, quelles sont-elles? Parce qu'on l'a dit tout à l'heure, on associe souvent le tatouage au 19e siècle aux mauvais garçons, aux prostituées. C'est vrai, les marins, il faut les ajouter, mais il n'y a pas qu'elles. Alors dans vos femmes tatouées, vous arrivez à avoir
Jeanne Barnico
une typologie? Alors, on parle beaucoup de la figure des prostituées et c'est essentiellement par effet de source. C'est-à-dire à partir du moment où Alexandre Lacassagne publie son étude et derrière va faire école surtout à Lyon, on va avoir énormément de chercheurs qui vont s'intéresser à des corpus humains très précis et qui vont étudier le tatouage dans les asiles, etc. Et quand ils ont accès aux femmes, c'est généralement uniquement par le truchement de la prostitution. Et ça va être à l'infirmerie de Saint-Lazare, ça va être à des endroits où on peut s'autoriser, en quelque sorte, à observer très largement, en étant un homme, des corps de femmes. Moi, par le biais des registres d'écrous et d'autres sources que je mobilise, dont des registres de personnes disparues, etc., j'ai accès à des corps un petit peu plus larges que simplement la prostitution. Et je constate à la fois qu'il y a bien sûr une forte présence des prostituées, mais il y a surtout, de façon générale, une forte présence des milieux populaires urbains. avec une grande quantité de petites ouvrières tatouées, de petites marchandes tatouées, etc. qui ont généralement des tatouages très très simples, et je pense qu'on reviendra un petit peu après sur le type de motif qu'on rencontrait, mais qui n'est pas forcément passé par la prostitution et qui vit parfois même de métiers qui sont face à du public. On va avoir des marchandes en boutique, donc si elles sont tatouées sur les mains, comme c'est le cas de beaucoup, ça va se voir. On va avoir des domestiques, ça va se voir également. Donc voilà, petite... Oui, plutôt le côté femmes populaires de
Host
grandes villes. Avec l'endroit où c'est tatoué, oui, sur
Jeanne Barnico
les mains. Alors, ça c'est un autre problème des registres d'écrous, on va avoir essentiellement les parties du corps qui sont constamment visibles où les tatouages vont être relevés, en tout cas pour les femmes. Et du coup, oui, ce que je vois, c'est énormément de tatouages sur les mains. Soit on va avoir des points entre le pouce et l'index, ce qui a une signification particulièrement riche chez les Apaches de la
Host
Belle Époque.
Jeanne Barnico
Trois points? En triangle Oui, voilà, qui n'est pas encore ce qu'on qualifie aujourd'hui de mort au vache.? À l'époque, c'est deux tatouages extrêmement distincts. On va soit avoir mort au vache sur le bras, soit trois points entre le pouce et l'index. Mais les deux ont le même type de revendications, un peu rebelles, un peu contre la police, tout ça, mais ne sont pas un seul et même tatouage. Mais ce qu'on va voir aussi beaucoup, c'est des alliances tatouées ou des
Host
bagues tatouées. Pourquoi? C'est le côté indélébile
Jeanne Barnico
des tatouages? Le côté indélébile, certainement, quand on le croise au fait que ces femmes-là, pour la plupart d'entre elles, se les rencontrent alors qu'elles rentrent en prison. Ça a aussi rapport au fait qu'on ne peut pas toujours garder ses bijoux quand on rentre en prison. Et il y a aussi une notion d'engagement qu'on va pas mal retrouver dans la littérature du 19e siècle. ou des observateurs du milieu populaire qui vont ensuite traduire ce milieu populaire-là en roman, vont dire que beaucoup de tatoués considèrent que ce tatoué des alliances, c'est une forme de mariage un petit peu populaire qui n'a pas à passer devant le maire et par toutes les conventions bourgeoises qu'on
Host
rencontre souvent. Quel autre motif trouve-t-on? Donc là, pour l'instant, nous avons quoi? Nous avons les points entre le pouce et l'index, des faux bijoux ou des bijoux, parce que quelque part, ce sont des vrais bijoux.
Jeanne Barnico
Voilà, tatoués. On va avoir énormément d'initiales et de noms. Ça peut être soit les initiales du compagnon, soit beaucoup d'initiales des enfants. Beaucoup de personnes aussi se tatouent leurs propres initiales, ce que je ne peux pas directement expliquer parce que je n'ai pas accès à leur pensée, mais que je trouve Assez fort comme affirmation de soi. On va avoir un certain nombre d'expressions très installées dans ces milieux populaires un peu revendicatifs. Donc le mort aux vaches dont je parlais ou enfant du malheur, ce type de phrase qu'on croise beaucoup, fatalitas. Et sinon, on va avoir des images très simples. des motifs dessinés qui sont en fait des motifs qui circulent à la fois dans le tatouage, à la fois dans les graffitis, à la fois dans la culture populaire. Donc ça peut être des cœurs ou des étoiles, des choses très simples comme ça. Et c'est énormément la pensée. La pensée qu'on voit constamment et qui fonctionne en fait par jeu de mots. Ou quand on se tatoue une pensée, c'est pour dire qu'on pense à une personne. Donc on a souvent une pensée et les initiales de la personne à laquelle on pense
Host
en dessous. Voilà, une
Jeanne Barnico
petite fleur. Une
Xavier Mauduit
petite fleur. Les prostituées sont assez souvent tatouées. Et d'après ce que me disait le Dr Julien, chirurgien de la maison de Saint-Lazare, ces tatouages indélébiles constituent un sérieux obstacle au retour au bien et à la réhabilitation de ces infortunées. Les images colorées qu'elles conservent sur la peau sont un vestige ineffaçable de leur vie honteuse. J'ai vu tout dernièrement à l'hôpital Trousseau une malheureuse jeune fille qui désirait se marier et était désespérée de porter sur le haut du bras une inscription par
Narrator
trop significative. Ma pensée à
Xavier Mauduit
Émile T. Ma pensée à Émile T, en lettres majuscules. Cette jeune fille avait eu une aventure lamentable aux fortifications. Et bien qu'elle fût rentrée dans sa famille depuis plusieurs années, qu'elle eut une conduite régulière, elle conservait d'une manière terriblement apparente les traces de
Jeanne Barnico
son
Host
déshonneur. Un extrait du journal La République Française, le journal fondé par Gambetta. C'est le numéro du 2 novembre 1895, une lecture de Raphaël Laloum et Audrey Baffret dans le cours de l'Histoire sur France Culture. Dites-nous, Machenwil, la Kassagne s'intéresse-t-il au tatouage des femmes ou pour le dire autrement, fait-il des typologies de tatouage? Alors, selon qui le porte, bien sûr, d'où vient
Marc Renville
la personne? Alors oui, il s'intéresse aux femmes de manière un peu marginale. En Algérie, il a vu des femmes prostituées, mais son sujet, c'est vraiment essentiellement les soldats, qui sont une partie de la population qui se tatouent beaucoup. Et il identifie par effet de source lui aussi un peu à la criminalité, puisque Ce qu'il note, c'est qu'ils ont été en détention et que très souvent, les tatouages ont été faits au cours de la détention. Et sa théorie, c'est que c'est souvent par désavourement, parce qu'on s'ennuie et que donc, comme on ne sait pas quoi faire, on se fait faire des tatouages. Alors, ce qui est intéressant, c'est que dans son enquête, il a été obligé de... En tout cas, il est allé au devant des tatoués qui ont collaboré, puisqu'ils ont accepté qu'on mette quelque chose sur leur peau pour qu'on la décalque. Et qu'ensuite, ils ont répondu aux questions que posait la Cassagne. Alors lui, il les interprète au premier degré. Parfois, il dit que les tatoués ne savent pas toujours pourquoi ils se tatouent. D'ailleurs, quand on leur demande ce que veut dire le symbole, ils ne savent pas. On peut supposer aussi qu'il y a un effet de dissimulation, tout simplement, et qu'ils n'ont pas envie de révéler leurs vraies pensées. Ensuite, quand on voit, comme l'a dit Jeanne Barnicaud, les initiales des détenus, c'est très intéressant parce qu'en fait, en détention, la première chose que l'on fait, c'est de déshumaniser les personnes en les interpellant par leur numéro de registre d'écrou. Donc, écrire son nom sur une porte de prison ou sur sa peau, c'est déjà dire j'existe, tout simplement. Et c'est souvent beaucoup. Ensuite, effectivement, les motifs de tatouage, on l'a déjà dit, il y a les motifs parure qu'on voit plus souvent chez les femmes, qui sont les bijoux des classes populaires, parce qu'on n'a pas les moyens d'avoir un bracelet, donc se faire un joli bracelet en tatouage qui va durer, c'est esthétique. Et chez les hommes, on va trouver beaucoup de tatouages qui sont des marques d'affection. Contrairement à ce qu'on pense, on a toujours mis en avant les mauvais garçons, hommes au vache, etc. Il y a des collègues anglais qui ont fait une étude sur plus de 7000 tatouages de bannières qui partaient en Australie. Et ils ont vu que dans une grande majorité, c'était des tatouages à ma mère, à mon épouse, à mes enfants, etc. Ces tatouages, des sentiments, ils sont souvent sur la poitrine. Les tatouages les plus courants, ils sont sur les avant-bras. Et on l'a cité, mais je pense qu'il faut y insister, il y a beaucoup de tatouages d'emblèmes des métiers. Des anciennes corporations, donc les maçons vont avoir une truelle, les bouchers vont avoir une grosse masse pour assommer les cochons, etc. Donc ce sont des signes de reconnaissance qui sont sur les avant-bras, parce qu'il y a tout ce jeu aussi qu'a signalé Jeanne sur le visible et l'invisible. C'est-à-dire qu'il y a des tatouages que l'on veut montrer, et puis il y a des tatouages que l'on ne peut montrer que lorsqu'on se dénude. Et ces tatouages-là ont une signification, évidemment, en général, beaucoup plus intime. On en trouve, alors évidemment, ça intéresse les médecins, sur les parties sexuelles, etc. Quels sont les tatouages sur la verge? Alors, Lacassienne constate, d'après lui, que c'est surtout des bottes. Pour faire le jeu de mots, je te la mets aux fesses, évidemment. Ah oui, la botte, bien sûr. Oui, la botte, ok. Mais bon, en fait, ils ne sont pas si fréquents que ça et disent-ils, alors il est d'accord avec Lombroso, la grande quantité de tatouages et le fait qu'ils soient localisés sur des parties intimes et avec des rebondications souvent lubriques, comme il dit, eh bien, sont des signes de criminalité pour lui, de
Host
basse moralité. Est-ce que vous bénéficiez, Jeanne Barnico, au moment d'étudier les femmes tatouées en France, de cette même documentation, de cette même volonté de comprendre une enquête qui demande aux femmes, et pourquoi ce tatouage ici, il y a cette démarche-là aussi? Vous aimeriez en
Jeanne Barnico
tout cas! Ça
Host
m'arrangerait beaucoup! Les registres d'écrous sont muets sur
Jeanne Barnico
les intentions? Ils sont complètement muets. Sur la fin du XIXe siècle, on a un autre problème qui est un bouquin de 1899 qui s'appelle « Du tatouage chez les prostituées » par Leblon et Lucas, qui se place dans l'héritage de la Cassagne. et qui est de facto extrêmement bancale quand on commence à regarder un petit peu dans le détail ce qui se passe, avec des informations très approximatives qui sont données une fois sur cinq, une affirmation que toutes ces femmes sont des prostituées, alors que pour la plupart ils ne donnent pas d'éléments selon lesquels ce seraient des prostituées. Et des années plus tard, un des deux auteurs, d'ailleurs, a désavoué ce livre en l'écartant complètement de sa propre bibliographie quand il a fait un autre livre sérieux. Donc, ce qu'on a le plus souvent, c'est ce biais tatouage égal prostitution qui remonte à avant la Cassane, qui remonte en fait à Apparent du Châtelet et à sa grande étude sur les prostituées dans la ville de Paris, où il parle dans un chapitre très chouette de tatouage. Et à partir de là, il n'y a pas d'autre analyse ou de vraie volonté de savoir comme a pu le manifester la Cassagne dans son livre. Il faut attendre plus L'Entre-deux-guerres et Jean, la Cassagne, pour avoir une autre étude sur les tatouages chez les prostituées. mais une étude qui, elle, est plus fiable, mieux amenée, et porte beaucoup plus de détails sur les personnes qu'il a rencontrées, le type de tatouage qu'il a rencontré, et surtout est la marque d'une fascination et d'un intérêt beaucoup plus fort de la part de Jean Lacassagne, père et fils étaient à peu près égaux sur ce sujet, qui, là, apporte beaucoup
Host
de richesse au sujet. Et pour rebondir sur ce que disait Mark Renfield, il y a quand même un mystère dans cette histoire-là, puisque depuis Bertillon, il y a cette idée que le tatouage ne va pas permettre d'identifier la personne. on l'observe, on le regarde. Il y a un côté de voyeurisme, de volonté de connaître. Alors voyeurisme, pas uniquement un aspect sexuel, même si c'est peut-être là, mais c'est aussi, ça en fait partie, mais c'est aussi la volonté de connaître le corps de l'autre, de lui prendre ses images. C'est ce qui peut expliquer aussi cette démarche au moment de rédiger son registre
Jeanne Barnico
d'écrous, d'observer le corps. Je pense, oui. Et cette volonté de voir le corps et ce côté presque voyeuriste, il est visible aussi dans certaines des photographies qui ont été prises à la préfecture de police et qui sont conservées aux archives de la préfecture de police actuellement, où on se rend compte que ce n'est pas uniquement une visée utilitaire et d'identification, d'abord à cause des postures, comme on disait tout à l'heure, mais aussi parce qu'on va avoir des photos de cadavres tatoués. où là, pour le coup, il y a peu de chance pour que le monsieur qui a été tatoué récidive derrière, mais où il avait des tatouages tellement spectaculaires qu'on a voulu le documenter et qu'on a voulu le voir. Et oui, donc il y a une vraie fascination pour ces corps-là et pour cette culture-là, qui est complètement étrangère pour des questions de classe sociale d'origine, à ceux qui généralement fournissent ce genre d'études et
Host
écrivent ce genre d'études. Puis dans la volonté de maîtriser l'ensemble de la population, de la comprendre, de mettre les gens dans des cases. Cette histoire-là, ça explique aussi comment on va vouloir identifier les gens, mais au sens à quel monde social ils appartiennent. Étudier un cadavre, en tout cas les tatouages d'un cadavre, c'est pour apporter un élément de plus dans cette longue histoire. débats fondés. Ça, ça terrifie les gens à ce moment-là, encore aujourd'hui d'ailleurs. Comment ça se passe pour Alexandre Lacassagne? Quand il fait ça, c'est quoi sa volonté? C'est d'apporter des éléments pour aider à avoir une
Marc Renville
société bien en ordre? Ah oui, Lacassagne, il le dit, je suis un conservateur dans le bon sens du mot. Enfin, le bon sens du mot pour lui, ça veut dire qu'il est pour la relégation des récidivistes, il est pour le maintien de la peine de mort, etc. Donc il a quand même une philosophie pénale qui est assez répressive. Maintenant, sur les tatouages, il a une vraie volonté de faire corpus quand même, dans son cas, puisqu'il a vraiment l'idée Il est le premier à le faire, de reproduire à l'identique le tatouage sur un support qui va être pérenne, qui va aller au-delà du corps qui lui, effectivement, un jour sera appelé à disparaître. Et pour lui, c'est un objet d'exposition. Donc il va réunir à peu près 2000 tatouages. En 1885, au premier congrès d'anthropologie criminelle qui se passe à Rome, il les expose. Et on s'extasie d'ailleurs devant les tatouages. Ensuite, il va les mettre dans son petit musée à Lyon, à la Faculté de médecine. dans le laboratoire de médecine légale. Et lorsqu'il donnera des leçons, on verra, donc, ses étudiants pourront voir à côté de collections de cordes qu'on servit à des pendus, les collections de tatouages, des collections de balles qui ont traversé des tissus de manière différente, pour voir un peu comment elles étaient différentes. Donc il y a vraiment l'idée du paradigme de la trace, de l'indice, et que le tatouage est ce qu'il appelle une cicatrice parlante, c'est-à-dire, à la différence d'une cicatrice qui est accidentelle, qui est une réaction du corps, là c'est une cicatrice parlante parce que le tatoué a quand même exprimé une volonté de voir cette
Host
marque sur son corps. Et puis, Alexandre Bakassagne effectue des calques, donc il pose, c'est ça,
Marc Renville
une feuille, un tissu? Oui c'est ça, il pose un tissu transparent sur le... sur la peau de la personne tatouée. Ensuite, il le redessine, il le colle sur un carton. Il met les couleurs du tatouage, donc il met du rouge pour le vermillon et puis du bleu ou du noir. Et puis au dos, il inscrit justement les réponses aux questions qu'il pose. Quand vous vous êtes fait tatouer? Pour quelles raisons? Par quelle technique? Est-ce que
Host
vous vous referiez tatouer? Et on l'imagine évidemment en train de faire le calque de la botte que vous évoquiez tout à l'heure. Une scène
Jeanne Barnico
comme ça, c'est particulier. On revient
Narrator
toujours à la botte. Montaigne a raison, l'homme est un ingénieux mélange de nature. Comme le style, le tatouage c'est l'homme, le tableau c'est le peintre. Nous le répétons, les tatouages sont des cicatrices parlantes. Avec le temps, les hommes changent de costume, mais les vies sous les manies restent, comme le montrent les tatouages. L'influence de l'instruction se fait également sentir chez tous les peuples. En France, la plupart des tatoués ont une instruction primaire ou secondaire. En Angleterre, beaucoup d'officiers sont tatoués. Il faut surtout tenir compte du milieu social. Ainsi, les pèlerinages à Notre-Dame-de-Lorette, les associations, mafias, camorras, ateliers, casernes, navires, prisons. Autant de serres chaudes pour plantes vénéneuses. De là, l'extrême fréquence chez les criminels où le tatouage prend le nom de fleur de bagne, fleur de veuve. Tatouer se dit brodant chez le
Host
cuir ou la couenne. Mayu Engizyu, qui nous lisait dans le cours de l'Histoire sur France Culture un extrait du précis de médecine légale d'Alexandre Lacassagne, nous étions en 1906. Marc Renville, vous nous avez dit que Lacassagne ne se contentait pas de décalquer des tatouages jusqu'aux bottes, il parlait à la personne. Alors ça, c'est pertinent parce que nous avons dès lors des informations sur les motivations, il ne les a pas toujours, mais sur qui est la personne et peut-être aussi comment le
Marc Renville
tatouage a été réalisé. Oui, tout à fait, c'est ce qui l'intéresse, c'est ce qu'il veut documenter et c'est ce qui fait encore d'ailleurs l'intérêt, en fait, à la fois de son livre, mais surtout du corpus qui a été retrouvé en 2024 à la Faculté de médecine de Lyon et qui est en cours de restauration et de numérisation à la Bibliothèque nationale de France. Donc, on pourra admirer les tatouages de la Cassagne d'ici un an, je pense, ou plus tard sur Gallica. Et ce sera très intéressant parce qu'en fait, quand il a publié son livre, il n'a fait que des reproductions aux traits noirs. Or, quand on regarde les fiches qu'il a constituées, on a des couleurs et on voit la dimension esthétique du tatouage, qu'il n'a pas mis en avant dans son ouvrage, mais qui est véritablement un matériau. Ensuite, il y a les rectos, effectivement, où on a les descriptions des personnes, on a leur âge, on a leurs conditions sociales. C'est une bonne source d'informations, mais avec ce biais de point de départ qu'il est allé essentiellement sur le deuxième bataillon d'Afrique, là où il était affecté, et dans les pénitenciers militaires. Et donc nous n'avons pas la part... Nous avons une part de la société qui se retrouve ici, et qui est quand même diverse. Ce ne sont pas des criminels nés, comme dirait l'ombroso, mais ce sont aussi des artisans, ce qui explique pourquoi ils trouvent beaucoup d'emblèmes, d'ailleurs, de métiers. Ce sont donc des personnes qui ont eu un métier. Et puis parfois, ça peut être des jeunes qui ont été envoyés en colonie pénitentiaire et qui se trouvent affectés ensuite dans un bataillon d'Afrique. et dont la délinquance est plus une délinquance de parcours
Host
qu'une délinquance de nature. Oui, parce qu'on imagine bien ces destins. Les colonies pénitentiaires pour les plus jeunes issus d'un milieu social, c'est souvent extrêmement difficile. Et l'aventure se poursuit
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
avec les bataillons d'Afrique. Il est sur la terre africaine, un bataillon dont les soldats sont tous des gars qui n'ont pas eu de veine. C'est les Badaf et nous voilà Pour être joyeux, chose spéciale Faut connaître Melun ou Poissy Ou bien sortir de la centrale C'est là que tous on nous choisit Mais qu'est-ce que ça fout, qu'est-ce que ça fout, on s'en fout En marchant sur la grande route
Host
Souviens-toi, souviens-toi La chanson des bataillons d'Afrique, Mark Renfield, on peut rappeler d'ailleurs ce que sont ces bataillons d'Afrique ou en tout
Marc Renville
cas qui s'y trouve. Alors qu'il s'y trouve, en tout cas pour ce qui est des bataillons d'Afrique étudiés par la Kassagne, les trois principaux bataillons, et lui dans le deuxième, ce sont des bataillons de personnes qui ont connu les justices militaires, très souvent, ou qui ont été indisciplinées. Donc ce n'est pas la fine fleur de l'armée française. Quoiqu'il dit que les officiers, par contre, sont de très bonnes conditions morales, etc. Donc il y a cette dimension, déjà, du fait qu'il n'a pas étudié une population qui est très bien vue au départ. Et il est vrai que les tatouages de ces personnes évoquent l'Afrique. On a par exemple des lions, on a des souvenirs d'Afrique tatoués sur la poitrine. Et ça construit un imaginaire qui est mêlé à la fois d'exotisme, et de mauvais garçons. Donc quand on voit ces tatouages, il y a une dimension d'étrangeté, de distance, et donc qui fait quand même un petit peu peur. On se dit mais d'où ils viennent? Quelle est leur expérience? Et je pense que ça participe à la construction de cet imaginaire du tatouage un peu maléfique finalement. Alors que la réalité sociale, comme l'a rappelé Jeanne, est beaucoup plus diversifiée. et que s'il avait étudié la population française et même les classes populaires simplement en métropole, il aurait trouvé des personnes tatouées qui exercent un métier, qui travaillent comme beaucoup d'autres. Et ces fameuses hautes classes de la société qui se tatouent quand même un petit peu. Moi j'avais été étonné de voir en 1880 justement une caricature de femmes tatouées Elle est présentée dans la réédition Ola Kassai, c'est la première image, où il y a une femme qui en voit une autre en train de se faire peindre et dit « Ah, vous êtes en train de vous faire peindre une belle robe, etc. » Et elle dit non, pas du tout, c'est un tatouage, c'est beaucoup plus gommeux. Et je me suis dit quand même, on est en 1880, il y aurait une étude à faire sur ces personnes probablement rares, mais qui se font faire des tatouages et qui ne sont pas du tout étudiées évidemment par la Cassagne. Même si on commence à y faire quelques allusions à partir de 1880, 1890, on se rend compte que c'était pas si simple. Et d'ailleurs, les médecins des prisons eux-mêmes, A mon avis, c'est lié à la proximité qu'ils ont avec les tatoués. C'est-à-dire qu'on a cité la Cassagne, mais la Cassagne... On a également Émile Laurent qui travaille sur les prisons de Paris, le docteur Bariot également. On a Charles Perrier à la maison centrale de Montpellier. Mais ces personnes qui veulent travailler dans les prisons, en fait, ont peu de personnel avec eux. Donc, ils sont obligés de recruter des détenus. Et les détenus sont tatoués. Parfois, ce sont d'excellents dessinateurs. Et donc, ils vont les aider dans leurs travaux. Et je pense que quand on travaille avec des détenus, à un moment donné, on se rend compte que C'est pas que des criminels nés, c'est aussi des êtres humains, qu'ils ont des affections, des sentiments, et ça les amène à nuancer leur stigmatisation du tatouage. Charles Perrier, par exemple, trouvera que c'est un art, comme Edmond Locard. Et donc, le regard de la Cassiane initiale, qui est de dire que c'est près de la sauvagerie, d'une certaine primitivité, va tomber petit à
Host
petit, je dirais, par la pratique. l'évolution du regard. Dans l'édition de cet ouvrage, l'étude anthropologique et médico-légale des tatouages d'Alexandre Lacassagne qu'on retrouve aux éditions Géraud Millon, il y a cette gravure Mark Renfield que vous évoquiez, c'est une gravure de Robida, donc grand artiste Robida, c'est dans la caricature en 1881, où une femme du monde, comme on dit alors, se fait tatouer tout le corps par un tatoueur qui en réalité est un peintre en loi, il a sa palette. Donc on a ici l'évocation d'une dame du monde qui se fait tatouer parce que, Jeanne Barnico, dans votre étude, les femmes tatouées, vous ne bénéficiez pas de ce qu'avait la Cassagne et de ce qu'a aussi Markrenville, c'est-à-dire une étude sur le bataillon d'Afrique. Les bataillons d'Afrique fallait se faire tatouer, donc ils étaient tous tatoués. Les femmes ne vont pas au bataillon d'Afrique, donc dès lors il y a moins de sources. Comment arrivez-vous à identifier si cela est possible? Qui réalise le tatouage? A quel moment le tatouage est réalisé? Quel
Jeanne Barnico
fil tirait pour aller jusque là? On fait feu de tout bois. A force de persévérance et de retourner tous les plus petits dossiers qui existaient, on finit par tomber par hasard sur un certain nombre d'éléments qui sont intéressants. Il y a d'abord des mentions très rapides, généralement dans des articles ou des livres de médecins qui sont intéressés au tatouage, qui disent les femmes avec lesquelles j'ai échangé m'ont dit qu'il y a tel tatoueur qui travaille à tel endroit et qu'il est très
Host
populaire chez les prostituées par exemple. Il y a des
Jeanne Barnico
tatoueurs, donc des tatoueurs, des spécialistes. des spécialistes. On va entendre souvent ça. Ensuite, on va avoir, y compris dans le bouquin douteux dont je vous parlais de 1899, la mention très récurrente selon laquelle on se tatoue entre amis ou entre amants. On n'a pas besoin d'être spécialisé dans le fait du tatouage pour pouvoir tatouer. Et ça, je l'ai surtout remarqué en 1905 à l'hôpital Broca, où j'ai fini par trouver un petit dossier pour lequel j'ai fait un article dans la revue Mode pratique, où en fait, une femme qui était dans le service des maladies vénériennes a décidé de tatouer plusieurs autres femmes qui étaient dans le même service, avec les moyens du bord, donc juste des aiguilles qu'elle avait avec elle, de l'encre qu'elle avait avec elle. Et ça a causé quelques petits problèmes parce qu'elle a constamment utilisé la même aiguille et qu'on était dans un service de maladie vénérienne, donc il fallait garder ses femmes sous observation. Mais du coup, on se rend compte que le tatouage est quelque chose qui peut se faire de manière complètement informelle, avec les moyens du bord, parce que c'est une technique très simple, comme on l'entendait tout à l'heure dans l'extrait. qui demande juste trois aiguilles et une matière colorante. Mais ce qu'on a aussi beaucoup, et Jean Lacassagne le mentionne dans le livre dont je parlais tout à l'heure aussi, c'est de l'auto-tatouage. Les gens vont souvent se tatouer eux-mêmes. Et moi, j'ai approximativement les deux tiers des femmes que j'ai dans mon corpus qui sont tatouées sur l'avant-bras gauche. Donc, un endroit qui est extrêmement facile à tatouer quand on est droitier. Et oui, c'est une réalité qu'il ne faut pas écarter. Le tatouage n'est pas quelque chose de foncièrement
Host
professionnalisé comme il peut l'être aujourd'hui. Votre article, on le retrouve dans la revue Modes Pratiques, c'est au pluriel Modes Pratiques, la revue d'histoire du vêtement et de la mode et c'est une revue fantastique, marquée une ville, là aussi, par la caissagne. Nous savons comment ces gens, des badafs notamment, mais pas seulement, mais surtout ceux-là,
Marc Renville
se tatouaient l'un l'autre ou eux-mêmes? Oui alors effectivement il y a beaucoup d'auto-tatouages comme vient de le rappeler Jeanne Barnico, moi je le vois aussi dans les colonies pénitentiaires. Faut rappeler que le tatouage est quand même interdit. Interdit au Badaf, interdit en prison et pourtant il est largement pratiqué. Donc on voit que le jeu de la règle et puis de la pratique est très variable. Donc il peut y avoir du tatouage fait avec très peu de choses. Et puis on peut reconnaître aussi petit à petit le talent d'un tatoueur, d'un individu qui se spécialise, qui est plus habile que les autres, et qu'on ira voir, et qui peut faire du coup du tatouage payant. En prison, tout se monnaie, et donc un beau tatouage qui va nous donner une bonne réputation, qui va nous permettre de nous distinguer par rapport aux autres, sera payé. en menu monnaie ou en échange de services, donc cela, l'Akasan l'a bien observé. Et puis il a pu observer également qu'il y avait des tatoueurs également, donc on l'a rappelé aussi dans les lieux de pèlerinage, des tatoueurs donc vraiment professionnels, qui ont des carnets de tatoueurs, donc qui ouvrent un carnet avec les dessins qu'ils sont capables de faire. Et puis on l'a pas dit tout à l'heure mais très souvent le tatouage est pratiqué par un papier à l'huile sur lequel on a un dessin qui est déjà perforé par des aiguilles, on l'applique sur le corps et puis on met du noir de fumée et quand on retire le papier en fait le dessin est déjà fait, il n'y a plus qu'à piquer. Et donc on a des modèles comme ça qui circulent et qui sont plus ou moins valorisés. Et on peut avoir des vraies œuvres d'art, notamment sur la poitrine et le dos, avec des fresques, des grands portraits, notamment spécialement pour vous, Xavier Mauduit, des Napoléons. Et également des Garibaldi et donc Lacassagne y voit aussi un signe de l'évolution et de l'attachement républicain. Et également des lectures, on voit beaucoup de mousquetaires donc ce qui atteste de la popularité des
Host
auteurs lus dans les classes populaires. Et puis parfois les
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
tatoueurs sont authentiquement de grands
Jeanne Barnico
artistes. En
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
fait voilà, Faites voir! Faites voir! Mais je ne vous permets pas, monsieur! Qu'est-ce que c'est que ce genre? Qu'est-ce qu'il a dans le dos? Un tatouage. On dirait une reproduction d'un Modigliani. Est-ce que j'ai
Jeanne Barnico
une tête à avoir
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
une reproduction? Non, mais faites voir! Mais faites voir! Oh, mais arrière, jeune homme! Vous n'irez pas me découvrir. Mais je
Xavier Mauduit
n'ai rien à vous
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
dire, monsieur. C'est
Marc Renville
vraiment un
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
Modigliani? C'est un Modigliani! Oh, authentique! Je ne permets pas un vanupié de votre espèce de mettre en
Xavier Mauduit
doute la parole de leur légionnaire! Mais c'est
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
vraiment Modigliani qui vous l'a tatoué! Mais merde! Je vous l'achète! Que prendriez-vous pour un saucisson ou un pied de porc, monsieur l'épicier? 500 000. Allez, 500 000! Bon, alors, un million. Savez-vous, jeune homme, que je vais vous foutre mon petit recul? Je vous donne deux millions pour ce que vous avez dans le dos. Comment, ce que j'ai dans le dos? Est-ce que vous me parlez
Xavier Mauduit
pour
Edmond Locard
une prostituée, vous
Xavier Mauduit
grand abruti? Trois! Vous connaissez Modigliani? Oui, oui,
Actor (Louis Dauphinès / Jean Gabin)
oui, il le connaissait très bien. Non, jeune homme, je ne connaissais personne. Il était 2 heures du matin, je suis entré au Café du Dôme à Montparnasse, il régnait comme une démence. Alors, il y a un type qui s'est approché de moi, il m'a dit, je veux tatouer une femme dans le dos. Oui, monsieur, et je me suis couché sur le billard. Oui, monsieur, et ça n'est que 20 ans plus tard que j'ai appris que c'était Modigliani que j'étais devenu un chef-d'oeuvre. Ceci dit, ça n'avait aucune importance, car j'étais resté à la Légion et je continuais à me battre sous l'emblème apatride de la grenade à sept flammes. Oui,
Host
mon petit. Oui, mon petit. Oui. Louis Dauphinès, Jean Gabin dans le film « Le Tatoué » de Denis Delapattelière. C'est en 1968, c'est très drôle Jean Gabin qui a un modi Gliani dans le dos. Jeanne Barnico, vous assistez vous aussi à cette évolution du regard sur les femmes tatouées. Je le rappelle, votre étude s'étend de 1881 à 1967
Jeanne Barnico
où le tatouage prend le statut d'œuvre d'art. Il prend le statut d'œuvre d'art et on s'en rend compte surtout dans l'entre-deux-guerres où on va avoir des cas extrêmement particuliers mais qui font couler beaucoup d'encre, notamment Fujita qui à un moment se prend de passion pour le tatouage et décide de tatouer à la fois son grand ami Robert Desnos et à la fois sa compagne Yuki qui sera ensuite la compagne de Robert Desnos. et il réalise une sirène sur la cuisse de Yuki, qui est encore photographiée en 1950 au moment de la parution d'un grand livre sur les tatouages du milieu, et un ours qui se confond avec une étoile, c'est la formulation qu'on lit, sur l'épaule, sur le bras de Robert Desnos. Et cet extrait me fait toujours beaucoup rire parce que déjà à cette époque, donc on est dans les années 30, Robert Desnos, à un moment, échange avec une journaliste et lui dit mais si un jour j'ai besoin d'argent, je peux vendre le Fujita que j'ai sur le bras. Donc petit à petit, il y a une évolution de ce statut-là qui
Host
apparaît essentiellement dans les avant-gardes artistiques de l'entre-deux-guerres. Oui, parce qu'avec le travail d'Alexandre Lacassagne, nous sommes dans la fin du XIXe siècle, et puis ça s'étend, parce qu'il y a en plus le travail de son fils. Donc il y a tout ce début du XXe siècle, les tatouages, études anthropologiques et médico-légales que vous publiez, Marc Renville, avec ici d'autres textes et tellement, tellement, tellement d'illustrations et d'éditions, Jérôme Millon. C'est un moment de l'histoire du tatouage, moment absolument, et je le dis de manière authentique, c'est fascinant. Il y a quelque chose qui est très fort avec le tatouage. On ne peut pas rester indifférent face à tout ce qu'on voit. Ces photographies, bien sûr, ces dessins, ça évoque tellement de choses. On ne sait pas pourquoi ce tatouage est là, mais on sait qu'il y a quelque chose derrière, que c'est un bout d'histoire de l'individu et souvent
Marc Renville
des individus qui n'ont pas laissé de traces. Oui, c'est vrai. Par contre, sur l'extrait de film qu'on a entendu, il y a cette idée quand même qui rappelle quelque chose qui est réelle, c'est qu'il y a eu un commerce macabre du tatouage et que les médecins sont allés bien sûr jusqu'à dessiner, jusqu'à photographier. Et puis finalement, comme d'habitude, ce qu'ils veulent, c'est la preuve originale. Et donc, certains tatoués, notamment Jean Lacassagne, avaient soigné un criminel qui s'appelait Rambert et qui avait légué son corps à la science. Jean Lacassagne avait fait tanner sa peau et l'avait mise sur la relure d'un ouvrage qui réunissait des documents sur Rambert. Et jusque dans l'entre-deux-guerres, on vend des tatouages de peau qui coûtent un certain prix, donc peut-être pas des Modigliani.
Host
mais des pièces d'art, oui, tout à fait. Et quand on lit, par exemple, parce qu'il y a des dessins, bien sûr, mais il y a des écritures comme tatouages, « Le passé m'a trompé, le présent me tourmente, l'avenir m'épouvante », on se dit, ben voilà, ça c'est... Une voix qui habituellement est invisibilisée, qui n'existe pas, qu'on ne peut pas entendre. Et là, c'est le
Marc Renville
langage des plus modestes ici qu'on voit avec le tatouage. Et Lacassa, il avait beaucoup apprécié cette phrase parce qu'il
Host
l'avait fait reproduire dans son service de faïence chez lui. Bon d'accord, ça va jusqu'au bout avec le livre relié en faux humain. Nos ancêtres sont de drôles de gens
Marc Renville
tout de même. Merci vivement à
Host
tous les deux d'être venus dans Le Cours de l'Histoire. Jeanne Barnico, bon courage pour terminer votre travail sur les femmes tatouées en France, pratiques et imaginaires d'une écriture de soi et Marc Renneville. Parmi tous vos ouvrages, je cite celui-là aux éditions Jérôme Millon sur les tatouages et Alexandre Lacassagne. Et puis je rappelle qu'on peut jeter un oeil sur le site France Culture Le Cours de l'Histoire où il y a votre bibliographie et qu'il faut aller sur le site Criminocorpus, merci. Vivement à tous les deux. Prochain épisode dans le cours de l'histoire.
Marc Renville
Chauffe qui peut
Host
la peau du crâne chez les romains.
Marc Renville
Encore des performances. Ces
Host
nobles crânes italiens qui tirent vanité de leur parfaite nudité. L'auparmain des experts ont dépisté le moindre petit poil, le moindre petit doigt. Finalement, quatre crânes sont restés sur la scellette. Des crânes très exactement crânes, nus, lisses, des crânes parfaits, des crânes en soie. On en choisit un, puisqu'il fallait un gagnant. Et les chauves ont appris avec satisfaction qu'il existait un chauve plus chauve qu'eux-mêmes, le champion des chauves
Xavier Mauduit
1957. Le Congrès
Host
des Chauves en 1957. Bonjour Valérie Hanin. Bonjour Xavier Mauduit. Alors c'est une
Xavier Mauduit
transition complexe parce
Host
que c'est le Nil, histoire d'un fleuve. Pas de tatouage. Pas de tatouage et pas de chauve, quoique si. Pourquoi choisir le Nil Valérie Hanin pour ce
Xavier Mauduit
dossier de l'histoire dont vous êtes la directrice de rédaction? Pourquoi le Nil? Oui, c'est une bonne question, cher Xavier. C'est la première fois qu'on s'attaque à l'histoire d'un fleuve. Alors, pourquoi? Parce que c'est l'été et qu'on avait peut-être envie d'une croisière sur le Nil. Mais plus sérieusement, parce que c'est de l'histoire environnementale et que l'histoire environnementale est vraiment un chantier très ouvert et très à la mode. Et puis quand même, on le sait depuis Hérodote qui l'a dit une fois pour toutes il y a 2500 ans, l'historien, on est tous un peu géographe quand on est historien, l'Égypte c'est un don d'une île. Donc faire l'histoire d'une île c'est d'abord peut-être aussi faire d'une autre façon l'histoire de l'Égypte. Alors ce qui intéressait beaucoup Hérodote, à vrai dire, c'est d'abord la crue. Le voyageur grec qui est habitué aux étés arides du climat méditerranéen est totalement impressionné par l'eau abondante entre juillet et octobre qui vient alluvionner, féconder le delta et miraculeusement produire des moissons abondantes. Les historiens nous livrent un peu une autre version aujourd'hui. Bien sûr, le Nil féconde les rives, mais au prix d'un travail acharné de paysans, de milliers de paysans qui charrient dans des paniers de la terre pour construire des digues et retenir l'eau précieuse, il y a peut-être un miracle, peut-être, mais le miracle encore faut-il savoir en tirer parti. Alors les Égyptiens l'ont fait et en effet, sans le Nil, il n'y a pas d'Égypte. Il n'y a pas de grains, il n'y a pas de pyramides. On livre d'ailleurs un peu un secret lié au Nil, un autre secret de la construction des pyramides. Il n'y a pas de mythe d'Osiris dont le cadavre est jeté dans le fleuve et qui renaît chaque année comme la crue. Il n'y a pas de papyrus. extraordinaire texte sur le papyrus, plante à tout faire et notamment à garder sur des milliers de pages dans le
Host
sable sec, la première,
Xavier Mauduit
une des premières écritures du monde. La révolution du papyrus. La révolution du papyrus, mais il y a beaucoup de révolutions dans ce numéro. Il y a la révolution aussi de l'irrigation pérenne avec le temps des ingénieurs au XIXe siècle, les premiers barrages avant Nasser et le barrage d'Assouan qui va donner à l'Égypte du grain et de l'électricité à revendre, mais aussi à Nasser sa stature de grand chef non-aligné. Alors, à ce moment-là, ce qu'il faut dire aussi, c'est que rappelez que l'UNESCO, le transfert sauvetage des temples d'Abu Simbel au moment de la construction du barrage d'Aswan est un spectacle mondial. Il y a des photos extraordinaires avec Malraux qui surveille. le transfert, et c'est que le Nil appartient à tout le monde. Ce n'est pas du tout seulement un fleuve égyptien. Sur les 6800 km du fleuve, il y en a à peine 1000 qui sont sur le territoire de l'Égypte. Et dès l'Antiquité, face aux pharaons égyptiens, il y a 4000 ans, il y a des rois de couche en Ubi dont l'archéologie aujourd'hui nous révèle évidemment la puissance et qu'ils sont capables de rivaliser avec les pharaons. Et puis il y a la cartographie. Le Nil au Moyen-Âge, même pour Joinville, c'est un fleuve qui sort du paradis terrestre. Et puis il y a la recherche des sources du Nil. Pendant 300 ans, des jésuites, des officiers de l'armée des Indes vont aller à la recherche des sources et ça n'est pas simple. On a mis nous-mêmes quelques temps à faire une carte pour révéler un peu tout ça. Aujourd'hui, évidemment, l'eau, le Nil, c'est un enjeu géopolitique majeur en Afrique de l'Est. Le barrage de la Renaissance en Ethiopie oblige à des négociations qui nous
Host
montrent que le Nil, c'est bien plus qu'un fleuve égyptien. Voilà, donc je pose la question, pourquoi le Nil comme dossier du magazine l'Histoire? Et après vous avoir écouté Valérie, la réponse est une évidence et on se précipite, le Nil, histoire d'un fleuve, c'est ton kiosque évidemment. Merci vivement Valérie Hanin d'être venu dans le cours de l'Histoire. Le cours de l'histoire sur France Culture, une émission réalisée par Thomas Boueck, à la technique Jean-Guylain Mej, une émission préparée par une formidable équipe. Il faut le dire, Jeanne Delecroix, Jeanne Copé, Raphaël Laloumel, Vincent Randonnier et Maïwenn Guizhou. Merci vivement à toute cette équipe sans qui l'émission n'aurait tout simplement pas lieu. Merci aux spécialistes qui viennent tous les jours dans le cours de l'histoire. Nous avons les meilleurs et nous sommes là à chaque fois à la pointe de ce qui se fait en recherche. Et merci vivement de cette confiance de venir. Et puis merci à toutes et tous. nous écouter pour votre fidélité, pour vos messages. Merci Alina à l'Institut National de l'Audiovisuel pour les archives parce que faire de l'histoire c'est travailler sur des documents. Cette émission, le cours de l'histoire et toutes les précédentes sont à écouter
France Culture – 25 juin 2025
Animé par Xavier Mauduit
Invités : Marc Renneville (historien, CNRS, directeur de Microcorpus), Jeanne Barnico (doctorante, Université Paris 1, travaille sur les femmes tatouées)
Cet épisode constitue le troisième volet d’une série consacrée à l’histoire du tatouage, en explorant son lien avec les bas-fonds, la médecine légale et la criminalité. Empruntant à la fois au récit historique, à l’anthropologie et à l’histoire sociale, Xavier Mauduit dialogue avec ses invités autour de la construction des représentations du tatouage dans la France des XIXe et XXe siècles. L’émission met l’accent sur l’évolution du regard médical, policier et social porté sur cette marque corporelle, tout en déconstruisant les idées reçues associées aux populations tatouées – criminels, marginaux, prostituées mais aussi ouvriers ou membres de la haute société.
Ce riche épisode explore le tatouage non seulement comme marque corporelle mais aussi comme objet d’enquête pour la médecine légale, l’histoire sociale et la culture populaire. Reflet d’un stigmate négatif mais aussi d’un engagement intime, il participe d’une histoire de l’individu “aux marges”. L’émission donne à entendre la polyphonie des voix tatouées : médecin, policier, détenu, prostituée, ouvrière, artiste – et comment chacun, à sa manière, s’approprie ou subit cette cicatrice parlante.
Invités principaux :
Pour aller plus loin :
Résumé réalisé dans le respect du ton et des interventions des intervenants, pour offrir une restitution détaillée et engageante de l’émission.