Le Cours de l’histoire – L’histoire à fleur de peau 3/3 : Des bas-fonds à la médecine légale, le tatouage fait couler de l’encre
France Culture – 25 juin 2025
Animé par Xavier Mauduit
Invités : Marc Renneville (historien, CNRS, directeur de Microcorpus), Jeanne Barnico (doctorante, Université Paris 1, travaille sur les femmes tatouées)
Aperçu de l’épisode
Cet épisode constitue le troisième volet d’une série consacrée à l’histoire du tatouage, en explorant son lien avec les bas-fonds, la médecine légale et la criminalité. Empruntant à la fois au récit historique, à l’anthropologie et à l’histoire sociale, Xavier Mauduit dialogue avec ses invités autour de la construction des représentations du tatouage dans la France des XIXe et XXe siècles. L’émission met l’accent sur l’évolution du regard médical, policier et social porté sur cette marque corporelle, tout en déconstruisant les idées reçues associées aux populations tatouées – criminels, marginaux, prostituées mais aussi ouvriers ou membres de la haute société.
Principaux points de discussion et perspectives
1. Le tatouage : entre mythe des bas-fonds et réalité sociale
- Déconstruction d’un mythe ([02:44])
- Marc Renneville rappelle que l’association automatique “tatouage = bas-fonds” procède d’une construction de la fin du XIXe, et non d’une réalité historique. Les milieux artisanaux et marins étaient largement tatoués, sans être marginalisés.
- Sur-représentation par effet de source ([03:12])
- Jeanne Barnico nuance l’idée que seuls “les mauvais garçons et les prostituées” étaient tatoués, exemple d’Alexandre Lacassagne qui, influencé par l’anthropologie criminelle, a cristallisé le lien entre tatouage, criminalité et prostitution.
2. Alexandre Lacassagne, Bertillon et la médecine légale du tatouage
- Qui est Lacassagne ? ([04:01])
- Pionnier français de la médecine légale, chef de file de l’école lyonnaise de criminologie.
- A mené une grande enquête en Algérie (armée coloniale), où il développe une méthode inédite de “reproduction mathématique” des tatouages : calques puis documentation biographique.
- La dissension Lombroso/Lacassagne ([05:31])
- Lombroso, en Italie, prône une théorie du “criminel né”, repérable à des signes physiognomoniques et héréditaires.
- Lacassagne s’oppose à cette vision, insistant plutôt sur l’impact de l’environnement social : “Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent” (Marc Renneville, [07:25]).
- La fiche Bertillon et l’observation policière ([09:19])
- Système d’identification anthropométrique, décrivant méthodiquement les marques corporelles (endroit, forme, taille, couleur), permettant de retrouver des tatouages dans les registres administratifs.
3. Le tatouage comme technique, identification… et fascination
- Décalquer, décrire, photographier ([10:22],[11:19])
- Tatouages décrits dans les registres, très rarement illustrés ou photographiés avant la fin du XIXe siècle.
- Avec l’arrivée de la photo, changement du regard : de la norme policière à la fascination esthétique.
- Le tatouage, mauvaise méthode d’identification ([12:07])
- Trop facile à modifier ou effacer (voir techniques décrites par Edmond Locard [14:17]); valeur juridique et policière limitée.
- “Bertillon admet lui-même que le tatouage est un très mauvais moyen d’identifier les personnes.” (Jeanne Barnico, [12:07])
4. Les techniques et enjeux du tatouage
- La technique selon Edmond Locard
“[...] Il faut ne pas faire saigner et piquer délicatement.” (Edmond Locard, [14:17])
“[...] Les grains de colorant pénètrent et restent là, immobiles, et ils ne sont pas entraînés par le torrent circulatoire.”- Locard détaille la technique manuelle, les erreurs classiques, et le procédé d’effacement (re-piquer pour diffuser le colorant dans la circulation sanguine).
- Pratique populaire et hiérarchie sociale ([16:08])
- Les médecins, souvent hostiles, sont toutefois intrigués par la présence du tatouage dans l’aristocratie britannique.
- Jugement social et voyeurisme scientifique soulignés à travers la collection, l’exhibition et le catalogage des images corporelles.
5. Les femmes tatouées : une écriture de soi marginalisée
- Sources biaisées, stéréotypes persistants ([18:12])
- La grande majorité des sources évoquent les prostituées du fait de leur surreprésentation dans les études et institutions surveillées.
- Les femmes tatouées étaient souvent ouvrières, domestiques, marchandes : “Plutôt le côté femmes populaires de grandes villes.” (Jeanne Barnico [19:57])
- Motifs principaux ([21:51])
- Points entre le pouce et l’index (appartenant symboliquement aux Apaches), alliances ou bagues tatouées (remplaçant les vrais bijoux interdits en prison), initiales ou noms (de proches ou de soi-même), expressions comme “mort aux vaches”, “enfant du malheur”, “fatalitas”.
- “On va avoir énormément d’initiales et de noms […] ce que je ne peux pas expliquer directement, mais que je trouve assez fort comme affirmation de soi.” (Jeanne Barnico, [21:51])
- Lecture d’un article de presse d’époque ([23:03])
- Extrait sur la stigmatisation sociale des femmes tatouées, “vestige ineffaçable de leur vie honteuse”.
6. Motivations, motifs et significations
- Tatouage : stigmate, résistance, ou ornement ? ([24:34])
- Chez les hommes, souvent souvenir affectif (“à ma mère, à mon épouse, à mes enfants…”).
- Emblèmes professionnels (truelle du maçon, masse du boucher…), signes de fraternité ou de condamnation sociale.
- Le visible vs l’invisible ([34:11])
- Les tatouages sur les parties cachées traduisent la pudeur ou l’intimité ; certains très accessibles sont revendicatifs.
7. Collection, voyeurisme et muséification
- Lacassagne, de la collection au musée ([32:14])
- “Cicatrice parlante” (Lacassagne) : l’idée d’une trace volontaire, qui dit quelque chose du porteur.
- Exposition publique de “2 000 tatouages” dès 1885, puis intégration au musée universitaire lyonnais.
- Au-delà de la trace : du stigmate à l’esthétique ([49:14])
- Au XXe siècle, évolution du regard artistique, notamment dans les avant-gardes (exs : tatouages réalisés par Fujita sur Robert Desnos et Yuki).
8. Pratiques, trajectoires, transmissions
- Le tatouage entre pairs ([43:10])
- Auto-tatouage fréquent chez les femmes et les prisonnières ; la technique peut être sommaire (“trois aiguilles et une matière colorante”) ([44:57]).
- En prison, existence de “tatoueurs” reconnus, paiement en nature ou services.
- “En prison, tout se monnaie, et donc un beau tatouage sera payé […] on peut avoir des vraies œuvres d’art, notamment sur la poitrine et le dos, avec des fresques, des grands portraits.” (Marc Renneville, [45:15])
- Évolution sociale du regard ([41:30], [49:14])
- De la stigmatisation à la reconnaissance d’un art, même si le préjugé social mettra longtemps à s’estomper.
Moments marquants et citations clés
- “Les sociétés ont les criminels qu’elles méritent.” (Marc Renneville, [07:25])
- “Le tatouage, ça dure toute la vie plus six mois.” (Jeanne Barnico, citant Gemma Angel, [08:11])
- “Bertillon admet lui-même que le tatouage est un très mauvais moyen d’identifier les personnes.” (Jeanne Barnico, [12:07])
- “Cicatrice parlante […] le tatoué a quand même exprimé une volonté de voir cette marque sur son corps.” (Marc Renneville, [33:14])
- “Le passé m’a trompé, le présent me tourmente, l’avenir m’épouvante.” (citation d’un tatoué, [52:18])
- “On ne peut pas rester indifférent face à tout ce qu’on voit. Ces photographies, bien sûr, ces dessins, ça évoque tellement de choses. On ne sait pas pourquoi ce tatouage est là, mais on sait qu’il y a quelque chose derrière, que c’est un bout d’histoire de l’individu et souvent des individus qui n’ont pas laissé de traces.” (Xavier Mauduit, [51:11])
Timestamps pour les grands segments
- [02:44] – Origines sociales des tatoués et déconstruction du mythe bas-fonds
- [04:01] – Présentation d’Alexandre Lacassagne et dissension avec Lombroso
- [09:19] – Méthodes d’identification : Bertillon et les registres d’écrou
- [14:17] – Les techniques du tatouage et facteurs d’effacement (Edmond Locard)
- [18:12] – Typologie des femmes tatouées & motifs récurrents
- [24:34] – Motivations “parure, sentiment, métier” et le visible/invisible
- [32:14] – Le tatouage comme “cicatrice parlante”, la muséification
- [49:14] – Le tatouage évolue en “œuvre d’art”, l’avant-garde artistique
En résumé
Ce riche épisode explore le tatouage non seulement comme marque corporelle mais aussi comme objet d’enquête pour la médecine légale, l’histoire sociale et la culture populaire. Reflet d’un stigmate négatif mais aussi d’un engagement intime, il participe d’une histoire de l’individu “aux marges”. L’émission donne à entendre la polyphonie des voix tatouées : médecin, policier, détenu, prostituée, ouvrière, artiste – et comment chacun, à sa manière, s’approprie ou subit cette cicatrice parlante.
Invités principaux :
- Marc Renneville : Historien et éditeur des travaux d’Alexandre Lacassagne, met l’accent sur l’évolution du regard médical et social.
- Jeanne Barnico : Doctorante spécialisée dans les femmes tatouées en France, éclaire la diversité et les limites des sources, loin des clichés sur les “bas-fonds”.
Pour aller plus loin :
- «Les tatouages, études anthropologiques et médico-légales» d’Alexandre Lacassagne, édition Marc Renneville (éd. Jérôme Millon)
- Le site Criminocorpus pour explorer l’histoire de la criminalité et du tatouage
- Modes Pratiques, revue d’histoire sociale du vêtement et du corps
Résumé réalisé dans le respect du ton et des interventions des intervenants, pour offrir une restitution détaillée et engageante de l’émission.
