Le Cours de l’histoire – Lire et écrire, une histoire populaire : Les mystères du roman-feuilleton, une aventure rocambolesque
Podcast: France Culture
Date de diffusion: 30 décembre 2025
Animé par: Xavier Mauduit
Invités principaux:
- Morgane Avellaneda (maîtresse de conférence à l'université de Nagoya, Japon)
- Judith Lyon-Camp (directrice d’études à l’EHESS)
- Raphaël Lalloum (chroniqueur)
Introduction : Une plongée dans l’univers du roman-feuilleton
Le podcast propose une exploration passionnante du roman-feuilleton, un phénomène littéraire, social et économique du XIXe siècle. À travers l'exemple emblématique des Mystères de Paris, l’émission met en lumière l’explosion de la littérature dans la presse, la démocratisation de la lecture, l’apparition de nouvelles dynamiques éditoriales et l’impact sur la société de l’époque.
I. Naissance et contexte du roman-feuilleton
1. L’idée géniale du « rez-de-chaussée »
- Début du XIXe : Les journaux sont immenses ; la partie inférieure, appelée le « rez-de-chaussée », est réservée à des contenus variés ; c’est là que va s’installer la fiction en feuilleton. (01:49)
- Origine du terme « feuilleton » :
- Dérive probablement de l’idée de périodicité et de “feuille” (=petit format, régularité).
- Initialement, il y avait des “feuilletons dramatiques” ou “critiques”, selon les thématiques du jour. (02:34-03:22)
2. Le passage de la variété à la une
- Années 1830: La rubrique “variété”, où paraissent des fictions, “descend” en rez-de-chaussée, initiant le roman-feuilleton.
- Premier exemple marquant : La Vieille Fille de Balzac (1836) dans La Presse. (05:17)
3. Un produit d’appel économique
- Mise en place simultanée du feuilleton et de la baisse du prix du journal.
- Emile de Girardin : inventeur du modèle, cherche à ouvrir les journaux aux masses en s’appuyant sur la fiction pour attirer le lectorat et donc les annonceurs. (05:47-06:34)
“Il faut réussir à vendre son journal. Le roman feuilleton est inventé au moment où les grands entrepreneurs de presse […] cherchent à faire baisser le prix des journaux.” — Raphaël Lalloum (05:47)
II. Lecteurs, pratiques et diffusion de la littérature
1. Une explosion de la lecture
- Lecteurs urbains alphabétisés, lecture individuelle et collective (ex: cabinets de lecture, cafés).
- Les journaux ne s’achètent pas au numéro mais par abonnement, d’où nécessité de fidéliser le lecteur sur la durée. (07:09)
- Lecture collective : le journal circule, on lit à voix haute, notamment en province. (14:13)
« Même quand on ne lit pas, on se fait lire. C’est aussi ça le grand canal de diffusion du roman feuilleton. » — Raphaël Lalloum (13:52)
2. Cabinets de lecture et sociabilité
- Accès démultiplié grâce aux abonnements collectifs et aux lieux de lecture accessible à toutes les classes sociales. (14:53)
- Influence sur la sociabilité politique (les républicains discutent de la presse dans les cafés).
III. L’industrie du roman-feuilleton : logiques, auteurs et critiques
1. Un système économique vorace
- Les auteurs sont payés « à la ligne » et doivent produire en masse.
- Existence de nombreux textes aujourd’hui oubliés.
- Parcours éditoriaux alternés : publication en feuilleton, parfois simultanément en livre (exemple : Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac). (17:11)
« Il y a un déchet énorme […] vous trouvez des dizaines, des centaines de feuilletons qui n’ont jamais été publiés en librairie et qui, même publiés, sont oubliés. » — Raphaël Lalloum (17:11)
2. Feuilletonistes et star system
- Prétendus “princes du feuilleton” : Dumas, Eugène Sue… négocient l’exclusivité, sont immensément payés (jusqu’à 100 000 francs par an, pour 14-15 volumes/ans). (24:06-25:12)
- La qualité souffre parfois de cette quantité — d’où le reproche de “littérature mercantile”.
- Multiplicité de genres : historique, aventure, sentimental…
- Les éditeurs adaptent leur programme au succès (ex : si Balzac ne marche pas, on le remplace par Dumas). (19:04)
3. L’art du suspense et de la coupe
- Le feuilletoniste sait où couper pour donner envie au lecteur de revenir.
- Spécialistes de la coupe et du rebondissement : Dumas, Sue, Sand…
- Tous ne réussissent pas à s’y adapter (ex: Balzac). (22:01)
« Il faut que chaque numéro tienne au suivant par une espèce de cordon ombilical, qu’il inspire, qu’il donne le désir, l’impatience de lire la suite. Vous parliez d’art, l’art le voilà. C’est l’art de se faire désirer, de se faire attendre. » — Morgane Avellaneda (22:49)
IV. Cas exemplaire : Les mystères de Paris
1. Pourquoi un tel succès ? (31:50)
- Mélange explosif :
- Largeur du public visé (cabinet populaire, centre de Paris)
- Innovation de l’argot dans un journal conservateur
- Violence, sexualité, réalités du bas-peuple
- Intrigue haletante et héros charismatique (Rodolphe, la Goualeuse…)
« Ce qu’on entend, c’est de l’argot. C’est inimaginable qu’on publie de l’argot dans le journal des débats. » —Raphaël Lalloum (31:50)
2. Scandales et débats esthétiques
- Le feuilleton est accusé de littérature “mercantile”, “industrielle”, “pour les femmes” ou “pour la foule”.
- Reproche : ce n’est “pas de la bonne littérature” pour l’élite, c’est une “littérature d’épicier”. (41:37)
« Au lieu de s’adresser à l’élite des intelligences, on ne s’adressa plus qu’aux instincts de la foule, non pour les corriger, mais pour les satisfaire. La littérature fut mise à la portée des épiciers. » — Citation critique dans La Mode (41:37)
3. Dimension sociale et politique du feuilleton
- Les romans (surtout Sue) épousent les préoccupations sociales du temps, deviennent des outils de discussion (prisons, pauvreté, justice).
- Recevoir et publier des lettres de lecteurs : mise en scène de l’interaction avec le public. (28:24-29:38)
- L’écho va jusqu’à influencer des auteurs comme Marx ou Engels. (39:29)
V. Sérialité, déclin et postérité
1. Du feuilleton politique au feuilleton-série
- À partir des années 1850-60, le roman-feuilleton devient
- Moins engagé politiquement,
- Plus centré sur la distraction et le personnage récurrent (sérialité).
- Figures emblématiques : Rocambole, Lagardère, Arsène Lupin, Fantômas… (45:29-48:36)
« On est rentré dans l’univers de la sérialité systématique. On va avoir des personnages comme Rocambole, puis plus tard Arsène Lupin… » — Raphaël Lalloum (48:36)
2. Mutations économiques et éditoriales
- Explosion du nombre de journaux, multiplication des collections populaires.
- La librairie s’adapte : publications bon marché en livraison, collections à la couleur… (55:04-56:22)
- Difficile distinction entre fiction et reportage dans la presse fin XIXe-début XXe. (53:54)
3. Déclin progressif, mais survie du “feuilleton”
- Après l'entre-deux-guerres, disparition progressive des grands feuilletons en une des quotidiens, mais pratiques rémanentes (feuilletons d’été…).
- Héritage : la persistance de techniques narratives, de personnages et l’évolution de la culture populaire et médiatique. (56:41-57:39)
Moments et citations notables (avec timestamps)
-
“C’est pas que de la littérature, c’est fascinant… c’est une histoire sociale, économique, littéraire… même politique.”
— Xavier Mauduit (01:26) -
“Le roman feuilleton est inventé au moment où les grands entrepreneurs de presse cherchent à faire baisser le prix des journaux.”
— Raphaël Lalloum (05:47) -
“Même quand on ne lit pas, on se fait lire. C’est aussi ça le grand canal de diffusion du roman feuilleton.”
— Raphaël Lalloum (13:52) -
“Il faut que chaque numéro tienne au suivant par une espèce de cordon ombilical [...] C’est l’art de se faire désirer, de se faire attendre.”
— Morgane Avellaneda (22:49) -
“Au lieu de s’adresser à l’élite des intelligences, on ne s’adressa plus qu’aux instincts de la foule… La littérature fut mise à la portée des épiciers.”
— Citation de La Mode (41:37) -
“On est rentré dans l’univers de la sérialité systématique. On va avoir des personnages comme Rocambole, puis plus tard Arsène Lupin…”
— Raphaël Lalloum (48:36) -
“C’est un grand laboratoire d’exploration des frontières poreuses entre les faits et la fiction.”
— Raphaël Lalloum (53:54)
Conclusion : Héritage et actualité du roman-feuilleton
L’aventure du roman-feuilleton, entre innovation technique, conquête sociale et invention narrative, a profondément marqué la culture littéraire et médiatique. Aujourd’hui encore, ses traces sont partout : dans la façon d’écrire, la sériation des histoires, et notre rapport à la lecture populaire et à la fiction.
Segments clés / Timestamps
- Introduction et définition du feuilleton: 00:08–03:22
- Naissance économique et éditoriale du feuilleton: 05:17–07:09
- Divulgation et sociabilité de la lecture: 13:52–14:53
- L’économie du feuilleton, star system, et critiques anti-mercantiles : 17:11–25:12
- Techniques et dramaturgie du feuilleton : 22:01–22:49
- Succès et impact des Mystères de Paris : 31:50–41:37
- Sérialité, mutation, et déclin progressif : 45:29–57:39
*Résumé rédigé dans l’esprit de l’émission.
