Le Cours de l’Histoire – “Momies et restes humains, l’art de bien conserver” (13 février 2026)
Podcast: Le Cours de l’Histoire, France Culture
Épisode: Momies et restes humains, l’art de bien conserver
Date: 13 février 2026
Animateur: Xavier Mauduit
Invitée principale: Héloïse Quétel (conservatrice-restauratrice, responsable des collections médicales et d’anatomie pathologique, Sorbonne Université ; commissaire de l’exposition “Momie, mémoire révélée” au Musée de l’Homme)
Aperçu général
Cet épisode propose un voyage à travers le temps, la science et la culture pour explorer la fascination humaine pour les momies et les restes humains, et surtout l’art complexe de leur conservation. À travers le regard d’Héloïse Quétel, l’auditeur découvre les enjeux scientifiques, éthiques et culturels liés à la préservation, l’étude et la présentation de restes humains. L’émission interroge notre rapport à la mort, à la mémoire, à l’identité et à la transmission patrimoniale à travers ces corps momifiés, tout en dévoilant la diversité des techniques et des regards posés sur ces vestiges d’humanité.
1. Le rapport à la mort et la fascination pour les restes humains
[00:09–02:19]
- Philippe Ariès, historien, évoque le bouleversement du rapport à la mort au XIXe siècle, quand celle de l’autre devient intolérable, engendrant un “culte des morts” (00:29).
- Citation: “Le culte des morts a été au XIXe siècle la religion populaire” (C – 01:17).
- Héloïse Quétel confirme que notre relation à la mort mêle fascination et répulsion, ressenties aussi dans son métier (02:03).
2. Pourquoi conserver les corps ? Motivations culturelles, religieuses, pratiques
[04:04–05:49]
- La volonté de conserver les restes humains varie selon les époques et les civilisations : religion (Égypte), volonté de faire durer la présence de l’individu, nécessité d’hygiène ou de mémoire (B – 04:04).
- Les différentes méthodes traditionnelles de conservation : la momification égyptienne (bandelettes), le boucanage chez les Guanches (Canaries), la momification naturelle par des conditions environnementales.
- Citation (A, 04:52) : “Finalement c’est un processus biologique qui se met en place […] Si on veut simplement parler d’une momification par l’aide du soleil, on peut penser aux Guanches…”
3. Techniques et terminologie autour de la conservation
[05:49–07:59]
- Évolution du vocabulaire : on préfère aujourd’hui “défunt momifié” plutôt que “momie”, terme connoté égyptocentré.
- Diversité des pratiques : évacuation des liquides corporels, postures de contracture (momies mésoaméricaines) pour faciliter la déshydratation et prévenir la putréfaction.
- Citation : “Le liquide n’aide pas à la bonne préservation du corps. On va surtout essayer d’endiguer le processus de putréfaction.” (A – 06:59)
4. La science, la médecine et la curiosité : collections anatomiques et pathologiques
[07:34–11:46]
- Typologie très large des restes humains dans les musées : du squelette monté au bocal de formol, des lames histologiques aux moulages en cire.
- Exigences de documentation : “Savoir à quoi on a affaire, à qui on a affaire, qui était le prospecteur, le préparateur ?” (A – 07:34)
- Rôle historique des cabinets de curiosités, où science et fascination se mêlaient (A – 10:00).
- La conservation des reliques religieuses permet la sacralisation multiple d’un même individu, renforçant la mémoire collective (A – 10:41).
5. Un métier rare et atypique : conservateur-restaurateur de restes humains
[11:46–15:33]
- Absence de formation dédiée : moins d’une vingtaine de personnes dans le monde exercent cette spécialité à temps plein (A – 11:46).
- Un parcours autodidacte et interdisciplinaire : formation originelle en conservation, apprentissages auprès des spécialistes du cuir, de la cire, des matériaux organiques et à l’anatomie médicale.
- Citation : “On est obligé d’emprunter des chemins de traverse, si je puis dire. […] J’ai dû en autodidacte apprendre les bases de l’anatomie, me cacher parfois au fond des amphithéâtres de médecine…” (A – 14:18)
- Collaboration indispensable avec médecins légistes, anthropologues, chimistes, mycologues selon les situations de conservation.
6. Conservation matérielle, enjeux de respect et d’éthique
[17:07–19:13]
- Les réserves spécialisées de la Sorbonne séparent préparations sèches, humides, cires anatomiques, avec des précautions extrêmes (température, humidité, sécurité).
- Prévention des risques biologiques (manipulation du formol, dangers pour la santé) avec équipements spéciaux (A – 18:25).
- Anecdote sur l’atelier de restauration équipée comme un laboratoire de sécurité, et explication du terme “sorbonne” en contextes différents (A – 19:29).
7. L’art, l’artisanat et la notion de soin
[21:34–23:04]
- Héloïse Quétel raconte l’influence de son père ébéniste, l’importance de la minutie, de la patience et du respect dans son travail, qui s’apparente à une forme de soin, même pour les morts (A – 21:34).
- Citation : “Ce n’est pas parce que l’individu face à moi ne respire plus ou n’existe plus. Il demeure dans sa personnalité juridique. Il demeure un individu à part entière.” (A – 22:18)
8. Ethique, exposition et éducation au respect face aux défunts momifiés
[23:04–26:41]
- Interdiction de photographier les défunts à l’exposition pour favoriser réflexion et respect (A – 23:39).
- Citation : “Photographier, le garder à demeure sur son téléphone, quel est l’intérêt ? […] il y en a déjà suffisamment qui inonde nos réseaux.” (A – 23:39)
- Exemples de rituels issus d’autres cultures (Toraja en Indonésie : toilette, rhabillage et exposition annuelle des morts momifiés), et réflexion sur le rapport occidental aseptisé à la mort.
- Citation : “Les vivants doivent aussi apprendre à prendre soin des vivants au quotidien et cette bienveillance que les Toraja nous rappellent…” (A – 26:09)
9. La dimension scientifique : études, pathologies et “désanonymisation”
[27:04–29:25]
- Étudier les modes de décès et pathologies : certaines collections, comme celle de la Sorbonne, illustrent la prévalence historique de maladies comme la syphilis ou la tuberculose.
- Travail de “désanonymisation”, retraçant avec précision l’identité, le parcours médical et la vie des individus, permettant une sorte de “biographie posthume”.
- Exemple : Le cas d’une femme morte d’ostéomalacie en 1752, qui consent à l’autopsie pour la science (A – 45:12).
10. Histoire des musées d’anatomie et évolution des regards
[31:00–34:13]
- Récit de la création du musée Dupuytren par le célèbre chirurgien, destiné à l’enseignement et à la pédagogie pathologique via l’accumulation de spécimens (A – 31:23).
- Déclin de ces musées au XXe siècle du fait de l’évolution vers la microscopie, l’essoufflement de la muséographie d’accumulation, difficulté de conservation et du discours (B – 34:13).
11. Momies, propriété, commerce et législations
[34:55–41:00]
- La fascination pour la momie égyptienne, entre curiosité, exploitation scientifique et commerciale, mais aussi usages énigmatiques (pharmacopeia, pigments pour peinture, faux pour le marché, spectacles de débandelettage) (A – 37:06 ; 37:50).
- Citation : “Il y a vraiment eu un trafic à la fois de la momie, mais aussi de la fausse momie… On va les broyer, les transformer en une poudre nommée la moumia qu’on va consommer pour ses vertus soi-disant curatives ou d’éternité.” (A – 37:50)
- Aujourd’hui, la loi française interdit toute vente et possession de restes humains. Le respect, la déontologie, la restitution de certains restes, notamment dans les contextes coloniaux, repositionnent les enjeux (A – 48:54).
12. Restituer l’individualité et les parcours des défunts
[44:52–46:53 ; 50:42–53:03]
- L’objectif n’est pas seulement de préserver les corps mais de leur redonner une identité, une histoire : travail archivistique, fiches d’identité dans l’exposition, collecte de toutes les données permettant leur “désanonymisation” (A – 44:52).
- Cas emblématique de Christophe Croce, jeune soldat classiquement mal identifié devenu “Stapham Grosseux” après une laborieuse recherche archivistique et une reconstitution faciale basée sur ses restes (A – 51:04).
- Citation : “On va se retrouver assez vite confronté au fait qu’il ne s’appelle pas Christophe Krauss…” (A – 51:06)
13. Approches culturelles, réception publique et réflexions finales
[53:37–54:26]
- L’exposition interroge la curiosité voire le voyeurisme, mais fait surtout réfléchir sur les enjeux de transmission, d’identité, de respect et de notre rapport collectif à la mort.
- Citation : “La démarche que vous adoptez, notre accompagnement, nous fait réfléchir à notre rapport… à l’existence, à la mort et à cette fascination que nous pouvons avoir sur les corps des défunts.” (B – 54:26)
Moments clés à retenir et citations marquantes
- “Le culte des morts a été au XIXe siècle la religion populaire.” (C – 01:17)
- “Le métier est bouché, vous pouvez le dire. En effet, on doit être moins d'une vingtaine dans le monde à conserver ce type d'éléments au sein de collections patrimoniales au quotidien à 100%.” (A – 11:46)
- “On ne manipule pas un vestige humain comme on manipulerait un objet.” (A – 13:01)
- “Le respect que l'on doit au corps, quels qu'ils soient, qu'ils soient des corps vivants ou des corps morts, fait cette humanité.” (B – 26:09)
- “On arrive à retracer comme ça des parcours individuels extrêmement impressionnants.” (A – 45:12)
- “La fascination pour la momie demeure encore exceptionnelle, et on constate sans cesse l’intérêt vivace du public.” (A – 39:59)
- “La loi de bioéthique nous dit bien que chacun a droit au respect de son corps, qu’il est inviolable et ne peut faire l’objet d’un droit patrimonial.” (A – 48:54)
Timestamps des principaux segments
- 00:09–02:19 : Introduction, Philippe Ariès sur le culte des morts
- 04:04–05:49 : Motifs culturels et religieux de la conservation des corps
- 07:34–09:44 : Typologies et diversité des collections anatomiques
- 11:46–15:33 : Le métier de conservation-restauration des restes humains
- 17:07–19:13 : Réserves, conservation matérielle et équipements de sécurité
- 23:04–26:41 : Respect, interdiction de photo, rituels Toraja, réflexion sur le rapport occidental à la mort
- 27:04–29:25 : Études pathologiques, désanonymisation, exemple de la femme atteinte d’ostéomalacie
- 31:00–34:13 : Histoire du musée Dupuytren et évolution des musées de pathologie
- 34:55–41:00 : Egyptomanie, commerce et usage des momies
- 44:52–46:53 : Désanonymisation des restes humains et fiches d’identité à l’exposition
- 51:04–53:03 : Le cas du soldat “Christophe Croce / Grosseux”
- 53:37–54:26 : Réception publique de l’exposition, réflexion sur l’existence et la mort
Résumé final
L’épisode, riche en anecdotes et réflexions, démontre combien la conservation des momies et restes humains n’est ni un simple acte technique ni une simple curiosité, mais un travail entre science, éthique, mémoire et transmission. La fascination pour les défunts momifiés est universelle, mais elle appelle une vigilance et une pédagogie renouvelées pour préserver dignité, respect et identité. L’expertise interdisciplinaire d’Héloïse Quétel éclaire la complexité d’un métier peu connu mais crucial, où chaque geste, chaque regard posé sur un vestige humain est porteur de sens, de savoirs et d’humanité.
Pour aller plus loin : exposition “Momie, mémoire révélée” au Musée de l’Homme (Paris), catalogue de l’exposition, collections médicales de Sorbonne Université.
