
Nourrices, quand les filles des champs veillent sur les enfants des autres
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Clyde Plumosil
Nourrice,
Xavier Mauduit
quand les filles déchant veillent sur les enfants des autres, par le sens même du mot, la nourrice est celle qui nourrit. Mais le mot en réalité couvre de grandes réalités. Qu'il s'agisse d'une nourrice allaitante ou d'une nourrice dite sèche, qu'elle s'occupe des enfants placés chez elle ou qu'elle s'installe chez des gens, qu'elle vienne d'Alsace, du Morvan, ou de Normandie. Sous le second empire, le fils de Napoléon III, Bambin, disposait de deux nourrices. Et pour le docteur Barthès, médecin du prince impérial, la nourrice est une bouteille de lait et rien de plus. Mais ça c'est l'avis d'un médecin soucieux d'éliminer la concurrence une bouteille de lait. Non, elle ne l'est pas.
Luce Mouran
Comment devient-on nourrice? Les nourrices étaient des paysannes poussées par la pauvreté.
Sidonie Lebeau
Au premier enfant, la belle-mère élevait l'enfant et elle, elle partait vendre son lait à Paris.
Luce Mouran
Le cours de l'histoire.
Jeanne Coppème
C'est un courant d'aller et de retour, n'est-ce pas?
Xavier Mauduit
Le bébé est déposé à la couche aux enfants trouvés.
Clyde Plumosil
Mais ensuite, il est expédié chez les
Jeanne Coppème
nourrices et particulièrement des nourrices d'Île-de-France.
Luce Mouran
Mais la nourrice n'était pas une nourrice privilégiée qui avait un enfant, comme en ville. Elle avait parfois ses huit enfants. La mortalité de ces enfants, les conditions d'hygiène dans lesquelles ils vivaient étaient absolument catastrophiques. Il y a un dicton bien connu au XIXe siècle, enfants de nourrice, enfants de sacrifice.
Xavier Mauduit
Ce qui fait très peur d'ailleurs, comme dit-on du 19ème siècle. Clyde Plumosil, bonjour.
Clyde Plumosil
Bonjour.
Xavier Mauduit
Vous êtes historienne chargée de recherche au CNRS, vous avez réalisé votre thèse sur la prostitution, le droit de citer dans le pari révolutionnaire, mais vous vous intéressez aux nourrices, parce que vous avez publié comme ouvrage Prostitution et Révolution les fans publics dans la cité républicaine. Comment passe-t-on d'un sujet sur la prostitution à un sujet sur les nourrices?
Clyde Plumosil
Eh bien, je pense qu'en fait, il y a la volonté de réfléchir à la question de l'engagement du corps des femmes des classes populaires au travail. C'est un peu Michel Perrault qui m'avait mis la puce à l'oreille dans un dossier qu'elle avait coordonné pour le mouvement social en 1918, sur les travaux de femmes, où elle disait, je la cite, « Le corps féminin fournit sa propre substance. Nourrissent donnant leurs seins, prostituées livrant leurs vagins, les femmes donnent beaucoup plus que leurs sueurs. » Et en fait, cette phrase, elle m'avait marquée parce qu'elle m'avait permis de comprendre qu'il y avait des formes de filiation à travailler entre différentes formes d'activité féminine parmi les classes populaires et de pouvoir saisir une autre facette de cet engagement du corps dans un métier qui a été, lui, légitimé, qui a été adoubé par les classes populaires urbaines confier massivement leurs enfants aux nourrices des campagnes. Et donc ça m'a permis à la fois de continuer à réfléchir à cet engagement du corps au travail, et en même temps de couvrir d'autres espaces, d'autres formes d'arrangements économiques et corporels, et puis de travailler un peu plus cette question de la ruralité qui était restée vraiment à l'écart de mes premiers travaux
Xavier Mauduit
de recherche. D'ailleurs, avec les nourrices, nous sommes entre le monde rural et le monde citadin, sachant que c'est à peu près toujours le cas. On sait bien que ce sont des espaces qui sont intimement liés. Mais avec les nourrices, c'est le cas. Et d'ailleurs, le mot même nourrice, c'est ce que je disais en ouvrant l'émission, couvre tellement de réalité. D'ailleurs, c'est nécessaire de distinguer la nourrice par une définition toute simple. C'est celle qui nourrit. Mais ça ne suffit pas de
Clyde Plumosil
dire cela. Oui, c'est important effectivement de revenir aux mots, vous l'avez dit dès le début de l'émission, et ça nous permet à la fois de comprendre les représentations qui encadrent cette figure de la nourrice supposément bien connue, et en même temps les réalités sociologiques des populations qu'elle recouvre. La nourrice, c'est la femme qui a l'aide, donc ça peut être la mère allaitante, mais c'est aussi la femme qui a l'aide pour d'autres enfants que les siens. Et cette nourrice, elle cristallise beaucoup d'attention de la part des contemporains du début de l'époque moderne jusqu'au début du XXe siècle parce qu'elle devient une actrice de plus en plus centrale de la prise en charge de l'enfance. Mais nourrice, ça recouvre, vous l'avez très bien dit, une diversité de situations de travail. On peut être nourrice au domicile de son employeur, nourrice sur lieu. On peut être nourrice à l'hôpital, c'est-à-dire être la première personne qui nourrit, qui alaite les enfants abandonnés. On peut être nourrice chez soi et recevoir des enfants, soit qu'ils soient confiés par des familles des villes, soit qu'ils soient confiés par l'assistance publique ou les hospices avant l'assistance publique. quand il s'agit d'enfants abandonnés. Et chacune de ces formes de nourrissage ont en commun le fait donc d'allaiter, mais aussi de s'occuper des enfants des autres. Mais recouvre des situations très variées dans le sens où on n'est pas payé de la même manière, on n'a pas la même liberté d'exercer son travail, on ne fait pas l'objet de mêmes situations de contraintes, de surveillance, et donc du coup derrière nourrice il y a une condition plurielle des femmes des classes
Xavier Mauduit
populaires rurales. Aujourd'hui dans le cours de l'histoire nous allons voyager la Normandie, l'Alsace bien sûr, le Morvan et puis voyager à travers la société mais Clyde Plumosil il faut faire un sort tout de suite au biberon sans doute parce que dans l'idée que si il n'y a pas de femmes pour allaiter un enfant on pourrait prendre des biberons ça c'est une conception très récente de la manière de nourrir
Clyde Plumosil
un enfant. Alors oui, même si on a depuis longtemps tenté de faire des expérimentations d'allaitement au biberon, mais tant qu'on n'avait pas les bonnes pratiques de stérilisation, tant qu'on ne savait pas non plus pasteuriser le lait, donc ça, ça arrive à la fin du XIXe siècle, en fait, souvent ces expériences se sont avérées plutôt catastrophiques et plutôt mortifères pour les nourrissons. Et surtout, parce qu'en France, il y avait une forte disponibilité des femmes, des classes populaires rurales pour être nourrices, on n'a pas investi plus avant ces expérimentations, et on a capitalisé sur la possibilité que ces femmes soient les biberons des enfants qui leur
Xavier Mauduit
étaient confiés. Je reprends la définition du mot nourrice, donc une maman qui nourrit son enfant est une nourrice. Ce n'est pas ce qui va nous intéresser aujourd'hui dans le cours de l'histoire. Nous allons nous intéresser à des femmes appelées pour nourrir les enfants des autres. Qui sont ces enfants? Déjà, dans un premier temps, j'imagine que ce sont les enfants qui n'ont pas de maman. Par le fait, ce sont eux qui ont besoin
Clyde Plumosil
d'une nourrice. Oui tout à fait, là on va travailler plutôt sur cette délégation de l'allaitement et du soin des nourrissons aux premières années de leur vie. Et donc, qui sont les enfants qui leur sont confiés? Et bien ça c'est intéressant d'avoir justement la perspective de la longue durée de l'histoire pour comprendre un peu ce qui se joue dans la mise en nourrice. La mise en nourrice jusqu'au début du XVIIe siècle, c'est d'abord et avant tout une pratique de classe. Ce sont les familles de l'élite sociale, de l'aristocratie, de la bourgeoisie qui confient leur enfant à une nourrice, souvent une nourrice de campagne. Mais cette pratique, elle va se massifier en fait. De pratique de classe, elle va vraiment devenir une pratique de masse au moment du 18e siècle. Et ça, c'est la conséquence de plusieurs choses. C'est la conséquence de l'explosion des abandons. On parlait justement de ces enfants qui n'ont pas de maman. Et bien, en fait, la France traverse une crise de l'abandon du 18e à la fin du 19e, début du 20e siècle, qui du coup nécessite, d'un point de vue vital en fait, de trouver des femmes pour allaiter ces enfants abandonnés. On parle quand même, pour avoir un ordre de grandeur, de 3 millions d'enfants qui auraient été abandonnés en France entre la fin du XVIIIe et la fin du XIXe siècle. Donc autant d'enfants pour qui théoriquement il faut trouver des femmes allaitantes. Et puis on a aussi des transformations du travail féminin des classes populaires urbaines qui fait que et c'est pour ça que le système se massifie aussi. Il est plus intéressant économiquement pour un ménage de donner une partie de son revenu à une nourrice paysanne pour qu'elle s'occupe de son enfant plutôt que de se priver du revenu de la mère qui du coup peut continuer de travailler puisque son enfant est confié à une autre femme qu'elle. Donc en fait, toutes les strates de la société vont être engagées dans la mise en nourrice. L'aristocratie, la grande bourgeoisie depuis longtemps, c'est une pratique élitiste, mais aussi les classes populaires urbaines, Et puis, même les plus vulnérables qui, elles, n'ont pas les moyens de garder leur enfant, les abandonnent et l'assistance publique, les hospices plus l'assistance publique, les confient du coup à
Xavier Mauduit
des nourrices. Des nourrices pour les plus pauvres, les plus modestes et pour les plus riches. Dans la volonté des aristocrates et de la haute bourgeoisie de confier son enfant, vous le dites, c'est une posture sociale, bien sûr. Quelle est l'idée, quel est l'argument derrière cela de dire, non, je ne vais pas allaiter mon
Clyde Plumosil
enfant moi-même? Alors, il y a plusieurs Plusieurs représentations de ces familles qui confient leur enfant nourrice ont été analysées pour l'époque médiévale et moderne, mais on voit l'allaitement comme une fonction animale. Une fonction animale qui prive par ailleurs le corps de la femme des soins de son époux, à savoir que dans les théories médicales de l'époque, on n'allaite pas, quand on a des rapports sexuels, de peur de contaminer l'ai. Donc allaiter son enfant, ça voulait dire que la femme n'était plus disponible pour les rapports sexuels avec son époux. Et du coup, il y a à la fois une forme de statut, de prestige social à maintenir, qui fait qu'on peut confier, parce qu'on a des personnels domestiques, parce qu'on a parfois des esclaves, parce qu'on a Quand on a un seigneur sur son fief, on a justement des sujets qui prennent en charge les nourrissons et exécutent cette fonction d'allaitement qui est vue comme une fonction d'animal. Et puis c'est aussi quelque chose qui éclaire les rapports dans les couples à cette époque-là, à savoir que c'est l'homme qui décide de la disponibilité du corps de sa femme et qui place l'enfant en nourrice pour que cette dernière continue de lui appartenir à
Xavier Mauduit
son envie. placer l'enfant en nourrice. Donc là, nous avons une idée de déplacement, le placer quelque part. C'est aussi l'autre complexité quand on regarde ces nourrices, c'est de savoir à quel endroit elles allaient être l'enfant. Est-elle cette nourrice proche de l'enfant dans le foyer ou est-ce l'enfant qui sera chez
Clyde Plumosil
la nourrice? Alors, on a effectivement déjà un peu abordé le sujet, à savoir qu'il y a un peu deux formes de nourrissage, le nourrissage sur lieu et puis le nourrissage sur lieu au domicile des familles et le nourrissage sur place au domicile de la nourrice. Pour ce qui est du nourrissage sur place, qui est celui le plus massivement pratiqué, À mesure que la mise en nourrice se développe, se démocratise, s'institutionnalise, on confie de plus en plus loin son enfant. Pour plusieurs raisons. Plus la nourrice est loin, en général, moins elle coûte cher. Et puis aussi parce que la révolution des transports facilite de plus en plus l'interconnexion, on parlait de ça tout à l'heure, des territoires ruraux avec les territoires urbains. Et facilite du coup les allées et venues de ces nourrices qui viennent chercher un nourrisson en ville et puis le rapportent chez elles. Mais pour vous donner une idée, un peu un ordre de grandeur, Paris place ses enfants jusqu'à 400 km de la capitale. Donc ça suppose des choses, c'est-à-dire qu'à partir du moment où on est aussi loin Et ça, je vous dis ça, c'est pour fin 18e, début 19e. Si on est aussi loin de la ville en elle-même, ça suppose quoi? Ça suppose qu'on a rarement des nouvelles de son enfant, qu'on ne peut pas nécessairement aller le voir et que, du coup, les deux premières années de la vie de ce nourrisson, s'il survit, sont tenues à l'écart de la vie de
Xavier Mauduit
sa famille. Les nourrissus de lieu, où
Luce Mouran
à emporter? En France, il y a deux sortes de nourrices, les nourrices sur lieu et les nourrices à emporter. Les nourrices sur lieu étaient engagées au domicile des parents bourgeois pour allaiter les nouveaux-nés. Les nourrices à emporter, au contraire, étaient des paysannes qui prenaient en pension chez elles, à la campagne, des bébés de la ville, pour les nourrir soit de leur lait, soit au biberon. La clientèle de ces deux sortes de nourrices est donc différente. La nourrice surlieux à une clientèle bourgeoise. La nourrice à emporter, une clientèle beaucoup plus modeste. Les nourrices à emporter reçoivent des enfants d'ouvriers, d'employés, de domestiques, de commerçants et de négociants. Donc, se séparer de leurs enfants, les gens qui avaient peu de temps, peu de place et peu d'argent. Envoyer un enfant chez une nourrice à emporter est déjà quelque chose de cher. On paye environ 30 francs par mois, c'est-à-dire le salaire mensuel d'une bonne à tout faire environ. d'où le nombre important d'abandons d'enfants par des mères célibataires qui ne peuvent plus faire face à la dépense. Mais le coût du nourrisse-sur-lieu est trois ou quatre fois plus élevé. En plus de ces gages, qui sont très importants, de 50 à 100 francs par mois selon qu'elle est fille mère ou mariée, on paye à la nourrisse-sur-lieu le logement. Elle est entièrement habillée aux frais des maîtres, y compris les sous-vêtements. Son costume est luxueux, c'est une question de prestige pour les maîtres. Elle reçoit, en plus de tout cela, des gratifications spéciales, pour la première dent de l'enfant, pour ses premiers pas, pour les fêtes et
Xavier Mauduit
les anniversaires. l'historienne Anne-Martin Fugier, qui venait de publier La Place des Bonnes. C'est un ouvrage remarqué, on est à la fin des années 1970, avec cette distinction de ces nourrices qui demeurent chez elles et à qui l'on confie un ou plusieurs enfants. D'ailleurs, ils peuvent en avoir plusieurs parce qu'il faut suffisamment de lait? C'est
Clyde Plumosil
combien d'enfants? Alors théoriquement, non, c'est interdit par
Xavier Mauduit
la loi. Vous
Clyde Plumosil
me rassurez. Elles sont censées ne pouvoir allaiter qu'un enfant et elles sont aussi censées avoir sevré
Xavier Mauduit
leur enfant. Oui, bien sûr, pour ne pas avoir à nourrir leur enfant et des nourrices qui vont chez les maîtres. On entend bien ici cette distinction et distinction sociale aussi. Donc le plus prestigieux, c'est d'avoir une nourrice chez soi que l'on a fait venir
Clyde Plumosil
de loin. Oui, tout à fait. Ça boucle un peu avec ces pratiques aristocratiques dont on parlait un peu tout à l'heure, à savoir que c'est d'abord une pratique de classe. Et le fait d'avoir sa nourrice à domicile permet plusieurs choses. Déjà, Anne-Martin Fugy l'expliquait très bien, c'est-à-dire qu'on peut décider de comment elle s'habille, on peut décider de son régime, on peut décider de à quelle heure elle dort. En fait, elle est extrêmement contrôlée. extrêmement encadré, et par ailleurs c'est une domesticité d'apparat. C'est-à-dire que la nourrice, parmi le personnel domestique des familles aristocratiques et bourgeoises, c'est celle qui souvent est le mieux payée. C'est celle qui souvent a sa propre chambre, parce qu'elle dort avec le nourrisson. C'est celle qui souvent, effectivement, a les vêtements les plus luxueux. Et puis, il y a même une forme de fétichisme un peu régionaliste où on va avoir sa nourrice morvandelle, donc du morvan, avec sa tenue traditionnelle, de même la nourrice bretonne, de même la nourrice suissesse. Et ces dernières, on les envoie après se balader au Jardin du Luxembourg avec les landaux des enfants des familles. Et on montre un peu de cette manière la forme de distinction sociale de ces familles qui les emploient. Donc à la fois, elles sont privilégiées par rapport au reste du personnel domestique de maison. Elles sont privilégiées aussi économiquement par rapport aux nourrices qui accueillent chez elles des enfants de l'assistance publique. Enfin, c'est des écarts de salaire du 1 au triple, quoi, pour faire vite. Mais par contre, elles font l'objet d'une surveillance beaucoup plus forte. C'est-à-dire qu'elles sont au domicile de leur maître. Ça veut dire qu'on contrôle leur entrée et sortie. Je vous disais, on contrôle leur régime et comment elles s'habillent. Ça veut dire aussi qu'elles sont privées de leur famille, elles ne peuvent pas les voir, elles ne partagent plus le quotidien ni de leur époux, ni de leur enfant. Et donc c'est des arbitrages qui à la fois permettent un gain économique plus important, mais qui recouvrent une situation de travail
Xavier Mauduit
plus difficile. Et pour les parents, ça permet de voir les enfants, ce qui est pas mal déjà. Parce que pour un enfant qui a été placé dans un foyer, donc vous avez dit jusqu'à 400 km, ça veut dire que pendant deux ans, on imagine que c'est cela, c'est ce que vous disiez, pendant deux ans, on ne voit pas l'enfant. C'est extrêmement lourd de sens aussi aujourd'hui, quand nous nous projetons avec notre rapport à
Clyde Plumosil
l'enfant actuel. Alors, c'est vrai qu'on a un peu oublié, mais le système du confiage d'enfants et de la circulation d'enfants, en fait, c'était quelque chose qui était très courant à l'époque médiévale et moderne. On avait l'habitude, en fait, que les enfants partent de la maison. Mais c'est vrai qu'on a tendance à oublier ce que ça recouvrait, en fait, réellement, c'est-à-dire qu'on ne voit pas les enfants les premières années de leur vie. On n'a pas le premier lien qui se crée avec une figure d'attachement. Ce n'est pas La mère qui a accouché de cet enfant, c'est celle qui s'en occupe et qui la lettre au quotidien. Alors bien sûr, il y avait des formes de nouvelles qui étaient échangées. Les nourrices pouvaient, grâce à un écrivain public la plupart du temps, rédiger des lettres et adresser des courriers aux familles pour les tenir informées de leurs enfants. Les familles elles-mêmes pouvaient faire le voyage de temps à autre. Alors, peut-être pas pour les nourrisses qui étaient à plus de 300 ou à 400 km, mais pour celles qui étaient un peu plus proches de la ville, on pouvait s'y rendre de temps à autre. Et inversement, on pouvait demander aussi aux nourrisses de temps à autre de venir. Mais tout ça, ça suppose des frais. C'est-à-dire qu'il faut payer le voyage, soit qu'on y aille, soit que la nourrice vienne. Et donc là encore, ça dépend des arbitrages économiques des familles et de ce qu'elles pouvaient
Xavier Mauduit
se permettre. Avec ici des régions, j'ai bien entendu ce que vous nous disiez, Clyde Plumosil, quand il faut faire venir une nourrice, c'est bien si elle est normande, si elle vient du Morvan, si elle vient de Suisse ou d'Alsace ou de Bretagne, pourquoi pas? Est-ce que nous avons la même démarche quand il faut envoyer des enfants chez des nourrices? J'imagine que c'est ça. Ce sont des
Clyde Plumosil
régions privilégiées? Oui, en fait, il y a un peu des régions réputées de bonnes laitières, pour faire vite. Parce que déjà, il y a cette conception que les femmes des campagnes, je mets des gros guillemets, seraient plus saines que les femmes des villes, disposeraient d'une meilleure santé, seraient plus robustes et auraient donc un meilleur lait pour les enfants. Donc ça, c'est de manière générale, c'est cette forme d'essentialisation des territoires ruraux depuis les villes. Et par ailleurs, il y a certaines régions qui étaient vues, notamment au XIXe siècle, sous l'œil des médecins hygiénistes, comme disposant de caractéristiques les plus à même de perpétuer la race française. Et donc, les Morvandelles, les Bretonnes, les Normandes sont celles qui le plus souvent sont mises en avant non sans écho d'ailleurs au fait que souvent ce sont des régions aussi où il y a d'importants troupeaux de vaches et il y aurait une forme de continuité comme ça entre les vaches laitières et les femmes de ces terres qui serait à même du coup de pouvoir satisfaire les nourrissons
Xavier Mauduit
des villes. Evidemment, Clyde Plumosil, vous reprenez les discours médicaux des temps passés pour expliquer pourquoi certaines régions ont la faveur des parents qui cherchent à nourrir
Jeanne Coppème
leurs enfants. Autrefois, ne le sais-tu pas, les nourrices, tout aussi bien que les soldats, portaient
Luce Mouran
un uniforme. Oui, la coiffe locale avec
Ayouan Giziou
des ornements brodés sur
Jeanne Coppème
la percale. Ou bien de gros bonnets à coque
Ayouan Giziou
de ruban. Des rubans écossais larges
Jeanne Coppème
et retombants. L'humble cap si cher à
Ayouan Giziou
la nourrisserie. Le col, le tablier de
Jeanne Coppème
fine lingerie. Et sur la nourrice d'Alsace, l'ample nœud de ruban dessinait la rosace. Et la nourrice alsacienne chantonnait pour endormir
Ayouan Giziou
le
Jeanne Coppème
pouponnet. Nous traduirons la chanson,
Ayouan Giziou
n'est-ce pas? Dors, dors, mon garçon dors, les moutons pèsent au près, les agneaux près des maisons. Dors, mon bel ange doré, dors, dors, mon mignon dors. ... Dors, dors, mon fripon dort Au ciel un chien fait bouger Les agneaux et les moutons Et la lune est leur berger Dors, dors, mon fripon
Xavier Mauduit
dort Clive Pumosil! Vous n'êtes pas endormi, moi non plus! Elle est très belle cette berceuse, ce sont les moutons dans le ciel, c'était d'Archib de 1950. Avec cette proximité que vous évoquiez entre l'enfant et sa nourrice. Mais si elle s'en occupe les deux premières années de sa vie, il ne s'agit pas uniquement de le nourrir et de le garder au sein. Il y a d'autres activités que la nourrice
Clyde Plumosil
fait avec l'enfant. Je pense que c'est très important de le rappeler et de le préciser parce que souvent, ce que les réformateurs moraux ont essayé de plastroner à tout va depuis la fin du XVIIIe siècle jusqu'au début du XXe siècle afin de promouvoir l'allaitement maternelle par la mère, et donc contre les nourrices qui seraient supposément responsables de l'importante mortalité infantile de l'époque. C'est que ces femmes ne sont pas que des femmes au sein mercenaire, comme les appelait par exemple Louis-Sébastien Mercier, cet observateur polygraphe du Paris de la fin du XVIIIe siècle. Ce sont des femmes qui prennent soin des enfants. Et donc il est important C'est quelque chose que l'histoire peut faire, d'essayer de déplier les archives pour retrouver l'ensemble du travail nourricier que recouvrait leur fonction. A savoir bien sûr un travail d'allaitement, mais rappelons-le, et vous l'avez dit en début d'émission, toutes les nourrices n'allaitent pas, il y a des nourrices sèches, donc elles allaitent. Parfois au biberon, grâce à du lait de chèvre notamment. Il y a un travail de garde d'enfants, c'est-à-dire un travail de présence. Il y a un travail de soins qui fait même des nourrices, tout au long du XIXe siècle, des sortes d'auxiliaires médicales, puisque notamment pour les nourrices de l'assistance publique, elles sont censées amener les nourrissons à des visites médicales régulières pour s'assurer de leur bonne santé. Elles sont censées aussi prendre connaissance des attendues d'hygiène et de périculture que recouvrent leurs fonctions. Et puis, il y a un travail d'éducation. Ça veut dire que c'est avec ces dernières que l'enfant va découvrir sa motricité, ses premiers mots, parler, s'engager. Et donc tout ça, c'est quelque chose qui compose le métier de nourrice, mais qui a été très largement invisibilisé. Déjà parce que c'est un travail qui est vu comme un travail qui ne devrait pas en être un, un travail gratuit qui est supposé être le prolongement de l'amour maternel. Ensuite parce qu'il est exécuté par des paysannes longtemps analfabètes, longtemps éloignés des centres urbains qui sont ceux qui édictent les normes de piriculture et de prise en charge de l'enfance. Et aussi parce que c'est un travail qui est peu rémunéré. Donc on a un intérêt à insister simplement sur des fonctions corporelles pour diminuer les savoir-faire et les savoir-être que ces femmes mettent en
Xavier Mauduit
place au quotidien. Des nourrices qui accueillent des enfants chez elles. Des jeunes femmes qui partent en ville pour nourrir des enfants chez des grands bourgeois, des aristocrates et pas seulement. Et puis l'assistance publique. Alors si les enfants de l'assistance publique sont placés en nourrice, là ce sont des enfants qui sont envoyés
Clyde Plumosil
à la campagne. C'est ça. Dès la fin du XVIIe siècle, quand s'organise et se systématise la prise en charge de l'enfance abandonnée, on va avoir recours à des nourrices des campagnes. Déjà pour une raison, c'est que les hospices méfient des femmes des villes qui voudraient être nourrices parce qu'ils imaginent que ces dernières pourraient abandonner leur enfant à l'hospice, puis après se faire embaucher comme nourrice pour pouvoir les allaiter contre rémunération. Donc on décide de privilégier un recrutement de nourrice en campagne. et aussi parce qu'on a toujours en tête cette idée que l'ère de la campagne est plus pure et meilleure, etc. À mesure que cette prise en charge de l'enfance abandonnée s'institutionnalise, notamment avec la création de l'assistance publique au mi-temps du XIXe siècle, on va de plus en plus investir les territoires ruraux environnants, avec une sorte de... comment dire... avec une sorte de prétention agrariste. C'est-à-dire que l'État, qui est l'autorité de tutelle de l'assistance publique, qui organise le placement des enfants abandonnés, pense que les campagnes sont un lieu à investir pour plusieurs raisons. Déjà parce qu'il y a beaucoup d'espaces vides qui permettent du coup d'être repeuplés par les enfants abandonnés. et puis qu'on a là, à la campagne, des bons ménages paysans qui disposent en général d'une parcelle, d'un terrain, qui vont pouvoir ensuite mettre au travail ces enfants abandonnés et donc à partir de là pouvoir permettre la fabrique de sujets en bonne santé et de bons sujets pour la France, bien travailleurs dans
Xavier Mauduit
les campagnes environnantes. Parce qu'il y a un regard porté par les autorités sur ce monde des nourrices. Quand il s'agit de l'assistance publique, nous comprenons pourquoi, parce qu'il y a la responsabilité ici de l'État. Pour les autres nourrices, là aussi un regard porté sur l'organisation, parce qu'on imagine bien qu'il doit se passer des choses terribles et qu'on veut savoir
Clyde Plumosil
comment ça s'organise. Ça, c'est vraiment une spécificité française et ce qui fait aussi que depuis les années 1980, les historiennes, historiens, mais surtout les historiennes, se sont emparés du sujet des nourrisses et qu'on a beaucoup d'archives de cette vigilance étatique et institutionnelle. À partir du moment où s'organise la prise en charge de l'enfance abandonnée à la fin du XVIIe siècle, qu'elle se massifie au XVIIIe siècle, l'État intervient dans ce qu'il appelle le trafic des nourrissons. Il intervient à deux niveaux. Il intervient déjà dans la façon dont les hospices des enfants abandonnés vont organiser ce marché nourricier, mais aussi pour les familles qui, elles-mêmes, placent leurs enfants en nourrice. Et à partir du début du XVIIIe siècle, il y a deux déclarations royales de 1715 et 1727. En fait, ce dernier va mettre en place l'État, une sorte de grand enregistrement des nourrices et des nourrissons. On veut savoir leur identité, on veut savoir leur adresse, on veut savoir quand est-ce qu'elles prennent ce nourrisson, de quelle famille il est, pour combien d'argent, pour combien de temps. Donc vraiment, il y a la mise en place de registres de déclarations de nourrice qui s'institutionnalisent au début du XVIIIe siècle, qui se développent au départ à Paris, puis dans l'ensemble des grandes capitales régionales tout au long du XIXe siècle, et qui fait l'objet d'une réglementation de plus en plus soutenue qui repose donc sur une forme de surveillance administrative, donc on enregistre, on visite, qui nécessite des certificats, c'est-à-dire que les nourrices, pour être nourrice, doivent avoir un certificat de bonne vie et mœurs, de la part de leur prêtre d'abord, puis du maire de leur commune, puis un certificat médical pour attester qu'elles sont saines et qu'elles n'ont pas notamment la syphilis, et tout au long du coup de leur... de leur travail, elles doivent donner des gages à l'administration policière et hospitalière qui les encadre. Et tout ce système est cristallisé par la loi Roussel de 1874 qui véritablement établit que pour tous les nourrissons, qu'ils soient abandonnés ou confiés par leur famille en nourrice, ces derniers doivent faire l'objet d'une surveillance administrative soutenue les deux premières années
Xavier Mauduit
de leur vie. Oui parce que ce sont des années essentielles, on le sait bien aujourd'hui encore pour les enfants, mais que la mortalité infantile tente d'évoquer cette mortalité infantile qui fait que la mortalité est très forte. En réalité c'est la première année de la vie des enfants et les études démographiques le montrent bien donc c'est aussi un enjeu
Clyde Plumosil
de société majeure. C'est un enjeu de société, un enjeu aussi pour l'État de se définir par la richesse de sa population, de ses sujets. On est obsédé par la dégénérescence de la race française et sa dépopulation. Aussi, du coup, on essaye le plus possible de lutter contre la mortalité infantile. A la seconde moitié du XIXe siècle, la mortalité infantile, c'est 19% des enfants qui naissent dans les deux premières années de leur vie. Mais pour les enfants placés en nourrice, ça peut aller jusqu'à 40%. Donc véritablement, ces dernières et la mise en nourrice sont vues notamment par les médecins réformateurs libéraux comme responsables de ce qu'on appelle alors l'hécatombe des nourrissons. Il y a un médecin qui est aussi maire de sa commune dans le Morvan, qui s'appelle le docteur Monod, qui en 1860 sort un ouvrage à charge contre ce qu'il appelle l'industrie nourricière. Donc le terme industrie montre un peu la massification du système, son caractère presque inhumain. pour dénoncer le fait que la mise en nourrice est la principale cause, en fait, de l'importante mortalité infantile. Ce qui, pour lui, nécessite qu'on abolisse cette pratique. Mais ce qui, du côté de l'État, qui ne peut pas se permettre une même forme de radicalité parce que les femmes des villes, elles, ont besoin de continuer de travailler. Les femmes des champs, elles, ont besoin d'avoir un emploi et d'avoir de quoi subvenir pour faire tenir les équilibres économiques fragiles de leur ménage. Mais en tout cas, du coup, s'efforcent de mettre en place un ensemble de dispositifs réglementaires et médicaux qui permettent de baliser les premières années si malheureusement mortifères de la vie de ces nourrissons. Et juste pour revenir rapidement sur cette question d'hécatombe des nourrissons, qui ont des termes forgés au XIXe siècle dans un peu la croisade morale contre les nourrices et cette fameuse industrie nourricière, Ça a été parfois repris par des historiens tels quels au XXe siècle, mais les enquêtes qui ont été menées, notamment par Jean-Pierre Bardet, ont insisté sur le fait que, certes, il y a une plus grande mortalité infantile en nourrice et il ne s'agit pas de la nier, mais il est important de remarquer aussi que souvent, les nourrissons qui leur étaient confiés étaient souvent des nourrissons en plus mauvaise santé. de fait justement des conditions précaires desquelles il venait. Et qu'il fallait aussi voir que dans cette statistique, ça disait quelque chose de la vulnérabilité des parents abandonneurs et des nourrissons qui se retrouvaient confiés
Xavier Mauduit
chez ces nourrices. Dans le cours de l'histoire, cet intérêt pour les femmes dans les mondes ruraux, avec ses nourrices, quand les filles des champs veillent sur les enfants des autres, sachant que les femmes ont tant d'activité à la campagne, ces doubles, triples journées bien sûr. Pendant ce temps, à côté, il est question de flottage. Le flottage, c'est le transport du bois sur les cours d'eau et de charroi. C'est le
Sidonie Lebeau
transport par chariot. Les jeunes femmes morvandelles se mariaient relativement jeunes, aux premiers enfants. La belle-mère élevait l'enfant et elle, elle partait vendre son lait à Paris. Énormément de grandes familles ont reçu des nourrissements en vendelle. Dans le nord également. Par exemple ici, moi j'ai eu par la suite une vieille employée qui avait été nourrice à Lille. D'autres que j'ai connues ont élevé de grandes familles à Paris. Et la nounou restait la nounou jusqu'à sa mort. Même encore à l'heure actuelle, je connais des gens qui viennent sur la
Clyde Plumosil
tombe des nounous. Les nounous
Sidonie Lebeau
partaient comme ça. Elles avaient besoin d'argent. Morvan était un pays pauvre. Les hommes faisaient le flottage. Ils étaient le charroi. Et pendant ce temps-là, les femmes... Et après, elles revenaient quand elles arrivaient à un âge presque canonique. Elles rentraient au pays. Et rarement une Morvandelle élevait son enfant à elle. C'était presque toujours la belle-mère
Xavier Mauduit
ou la mère. Mademoiselle Julien, en 1977, qui présentait les nourrices qui quittent le Morvan. Claes Plumosil, il faut maintenant comprendre comment fonctionne ce système des nourrices, parce qu'on l'entend, elle va vendre son lait, la phrase est d'ailleurs très forte, parce qu'elle vend une partie de son corps, c'est aussi une histoire du corps que vous écrivez là. Et puis il y a dans cet archive l'évocation que l'enfant de la nourrice, l'enfant qu'elle a fait naître, est confié de façon à ce qu'elle puisse donner son lait à un autre enfant. Donc pour être nourrice déjà, il faut avoir eu un enfant pour avoir du lait.
Clyde Plumosil
C'est la base. Tout à fait. Il faut avoir un enfant pour avoir du lait et il faut aussi que son enfant soit gardé par quelqu'un d'autre que soi pour pouvoir être nourrice. En fait, ce qui est intéressant avec le système de la mise en nourrice, c'est de voir aussi les relations d'interdépendance. Alors déjà, on l'a dit, entre villes et campagnes, puisque les ménages des villes ont besoin du travail des femmes des campagnes pour pouvoir eux-mêmes avoir les deux salaires du ménage pour que les femmes des villes puissent continuer de travailler. Et les nourrices, elles, pour pouvoir être nourrices, ont besoin de faire appel aux solidarités communautaires et familiales, afin de faire garder leurs enfants, en tout cas pour celles qui vont travailler au domicile des familles. Et donc ça, effectivement, c'est intéressant parce que ça résonne un peu avec les travaux propres au... ce qu'on appelle au... aux questions de care aujourd'hui, à savoir tout ce qui relève des métiers, du soin et du lien à autrui, de la prise en charge d'autrui. Et ça nous montre aussi comment cette prise en charge, elle est toujours le fait de chaînes d'interdépendance. Il y a un peu une sorte de chaîne du nourrissage. On va avoir par exemple une femme boutiquière de ville qui va placer son enfant chez une nourrice qui elle-même, du coup, a dû sevrer son enfant et donc confier parfois son enfant en général aux grands-parents. Ça c'est quand on a la possibilité d'avoir soit sa famille, soit la famille de son conjoint qui peut prendre en charge cet enfant, que du coup on n'élève pas. Si la nourrice se déplace au domicile des familles, alors là effectivement son nourrisson à elle peut être soit pris en charge par son époux, mais en général il fait appel à une femme qui vient travailler la journée pour s'occuper de son enfant. Elle peut, là encore, faire appel effectivement à sa famille ou alors à ce qu'on appelle des sous-nourrices, c'est-à-dire qu'il y a des nourrices pour les nourrices qui sont généralement des nourrices de villages qui ont plusieurs enfants de nourrices parties en ville et qui s'en occupent sous la forme d'une garde de jour la plupart du temps. Et donc c'est important de comprendre que les arbitrages économiques des familles urbaines sont codépendants des arbitrages économiques des familles des territoires ruraux et que c'est un peu une cascade, c'est-à-dire qu'en général la logique c'est qu'on confie toujours à plus démuni que soi. C'est comme ça qu'on peut à la fois obtenir des gains de son salaire et rémunérer la personne qui va s'occuper de son enfant. Mais donc ça nous dit à la fois les interdépendances et les asymétries entre les différentes familles de cette France du 19e,
Xavier Mauduit
début 20e siècle. Et c'est vraiment passionnant ce que vous nous racontez là, Claude Pomosville, parce qu'on a ici des prix à fixer et donc la nourrice elle-même n'a pas simplement son lait, c'est-à-dire qu'elle doit confier son enfant. Elle peut sevrer son enfant au bout de combien de temps? C'est deux mois
Clyde Plumosil
à peu près? C'est sept mois. Alors d'après la loi c'est sept mois mais elles le font
Xavier Mauduit
souvent plus tôt. C'est-à-dire que les enfants de nourrice, l'enfant qui vient de naître, a moins de lait que l'enfant qu'elle va garder parce qu'elle peut nourrir un enfant pendant
Clyde Plumosil
combien de temps? Alors théoriquement, elle est censée l'allaiter, si elle le peut, jusqu'aux deux premières années de sa vie ou 18 mois, c'est la moyenne. Mais on sait que la plupart du temps, elles arrêtent l'allaitement au cours de ces deux années. Et en général, c'est quand même la première année qu'elles allaitent et après elles arrêtent. Mais il faut savoir que pour les nourrices, C'est plus intéressant économiquement d'allaiter que de devenir nourrice sèche. On est plus payé quand on est nourrice allaitante que quand on est nourrice sèche au biberon. Donc il y a un intérêt économique potentiellement à faire durer l'allaitement. Mais parfois il y a un intérêt en termes de situation sociale à l'interrompre pour avoir par exemple d'autres activités à côté, pouvoir aider aux travaux des champs par exemple si on a un nourrisson chez soi. on peut arrêter d'allaiter, lui donner le biberon ou commencer à le faire manger et puis du coup faire d'autres activités parce que l'allaitement ça suppose une disponibilité corporelle
Xavier Mauduit
de chaque instant. Ah oui parce qu'un enfant mange sans cesse toute la journée et donc il n'est pas possible d'aller faire un travail à côté. Dans la volonté de trouver une nourrice, comment se présentent les choses. Où aller? A qui demander? Parce que vous nous disiez on peut aller jusqu'à 400 kilomètres. On n'arrive pas dans un village au hasard en tapant à toutes les portes en disant est-ce que quelqu'un peut bien prendre mon enfant? Est-ce qu'il y a des systèmes qui sont
Clyde Plumosil
déjà en place? Alors oui, effectivement, c'est là encore cette spécificité française autour de laquelle on tourne depuis le début, à savoir que le marché nourricier a fait l'objet d'une institutionnalisation et d'une étatisation depuis le XVIIIe siècle, puisque c'est à cette période-là que l'État commence à organiser des bureaux de placement de nourrice. et c'est ces bureaux de placement qui enregistrent les nourrices qui désirent donc avoir un nourrisson et qui gardent la trace des transactions entre les familles qui confient leurs enfants et des nourrices qui les accueillent. Donc ces bureaux de nourrice, ils sont mis en place dès le début du 18e siècle. Ils sont d'abord un organisme public sous surveillance de l'institution policière, donc la lieutenance générale de police au départ, puis la préfecture. A partir du XIXe siècle, dans les années 1820, il s'ouvre à la concurrence privée. Il y a des bureaux de placement de domestiques, ça a toujours existé, et qui placent aussi des nourrices. Donc il y a à la fois des bureaux publics, des bureaux gérés par la municipalité, et des bureaux privés, donc gérés par des entreprises de placement domestique. Et c'est à ces derniers, à ces guichets que la plupart des familles peuvent s'adresser. Mais il faut savoir que pour bon nombre de familles de l'aristocratie ou de la bourgeoisie, en général, on passe par des intermédiaires que sont les médecins de famille, les sages-femmes, le réseau interpersonnel pour se trouver une nourrice. Et on court circuit de ces institutions qui sont censées théoriquement encadrer le marché nourricier puisqu'elles gardent la trace des échanges entre nourriciers et
Xavier Mauduit
familles des nourrissons. Vous avez cité tout à l'heure Sébastien, Louis Sébastien Mercier, l'auteur du tableau de Paris, on est dans les années 1780, qui nous dresse, c'est vrai, un magnifique tableau de Paris, mais pas seulement de Paris, parce que les interconnexions sont très fortes avec la campagne,
Denis Podalides
nous le retrouvons. C'est un homme qui apporte sur son dos des enfants nouveau-nés, dans une boîte matelassée qui peut en contenir trois. Ils sont debout dans leur maillot, respirant l'air par en haut. L'homme ne s'arrête que pour prendre ses repas et leur faire sucer un peu de lait. Quand il ouvre sa boîte, il en trouve souvent un de mort. Il achève le voyage avec les deux autres, impatient de se débarrasser de ce dépôt. Quand il l'a confié à l'hôpital, il repart sur le champ pour recommencer le même emploi qui
Jeanne Coppème
est son gagne-pain. Moi, je suis voiturier et j'ai conduit à la maison de la Couche de Paris 12 enfants le 27 mai 1789. Le 12 juin, je suis revenu avec 15 autres nourrissons. Pour moi, il n'était pas question d'une boîte matelassée, mais d'une voiture chaotante où il faut bien que je l'avoue, à chaque instant, l'enfant risquait de se
Clyde Plumosil
briser la tête. D'où
Denis Podalides
proviennent ces enfants? Il existait alors à travers la France une véritable organisation,
Xavier Mauduit
une industrie rémunératrice. Un extrait du tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier, suivi d'une fiction de la chose parce que nous étions dans la tribune de l'histoire en 1982. Claude Plumosil, qu'est-ce que sont
Clyde Plumosil
les meneurs ici? Oui. Alors, c'est important, effectivement, on a parlé des bureaux de nourrice, des bureaux de placement de nourrice, mais ces bureaux, ils sont alimentés par des meneurs. Les meneurs, en fait, ils travaillent pour les personnes en charge des bureaux de placement pour aller chercher des nourrices dans des ensembles de communes rurales attenantes aux grandes villes. Chacun a ses secteurs. Il y a des meneurs et des meneuses, d'ailleurs. C'est pas spécifiquement masculin comme profession. Donc ils sont en charge à la fois de recruter des nourrisses et en même temps d'effectuer les allers-retours des nourrissons, c'est-à-dire amener les nourrissons aux nourrisses, parfois amener les nourrisses à la capitale et aussi enfin récupérer les nourrissons quand le contrat est terminé, donc récupérer les nourrissons qui étaient confiés à des nourrisses et les rapporter à la ville. Donc voilà, c'est un peu les commis voyageurs de ces bureaux de placement. C'est eux qui recrutent les nourrices, c'est eux qui les payent aussi, en général. Et il y a souvent des abus dans ce système. Et c'est eux qui sont aussi, la plupart du temps, en charge de ce voyage des nourrissons qui était souvent très mortifère. Puisque pendant la durée du voyage, les conditions étaient très difficiles. Ils étaient placés effectivement dans des boîtes ou des berceaux à plusieurs, ce qui pouvait mener parfois à des étouffements. Et puis, ils n'étaient pas alimentés. Et donc, ils pouvaient périr
Xavier Mauduit
pendant le voyage. Ça, c'est dans des cas qui ne correspondent pas à ce que peuvent attendre des parents de la haute bourgeoisie ou de l'aristocratie. On saisit pourquoi le fait de faire venir une nourrice, ce qui coûte beaucoup plus cher, c'est à la fois quelque chose d'ostentatoire, mais aussi une sauvegarde
Clyde Plumosil
pour les enfants. Oui, tout à fait. Et en plus, dans ces bureaux de nourrice, beaucoup de nourrices venaient se présenter. Les parents pouvaient venir les juger physiquement. Ils pouvaient leur faire passer des examens médicaux. Ils pouvaient s'enquérir du tarif qu'elles exigeaient. Et ils pouvaient s'assurer aussi que ces dernières repartent avec les nourrissons plutôt que les nourrissons ne repartent seuls. Ceci afin d'espérer que du coup les conditions de transport soient plus viables. Et donc les nourrices repartaient
Xavier Mauduit
avec les meneurs. C'est ainsi que tout cela se construit avec, on l'entend bien, l'Ouest de la France qui sont des régions vraiment de recrutement pour ces nourrices, le Morvan aussi, on peut aller encore plus à l'Est jusqu'en Alsace avec toutes ces nourrices mais de manière chiffrée, nous ne sommes pas du tout sur des phénomènes marginaux. C'est en cela que c'est très important parce qu'on ne peut pas dire que c'est systématique mais c'est un système d'ampleur. Il y a des femmes qui allaitent en fait leurs propres enfants
Clyde Plumosil
quand même, rassurez-vous. Oui, bien sûr, mais c'est un système d'ampleur inégalée en Europe. C'est-à-dire que vraiment la France a pris un virage nourricier très fort du fait de l'étatisation et de l'administration du marché nourricier, du fait de la disponibilité de ces femmes des campagnes. Mais pour vous donner un chiffre, fin 19ème, on estime que 10% des nourrissons sont mis en nourrice. Mais ça c'est à l'échelle de la France. Si on est sur les grandes villes, c'est en général entre un tiers et deux tiers des nourrissons qui sont confiés en nourrice. Ça veut dire quoi? Ça veut dire, si je me souviens bien, que c'est entre 70 000 et 90 000 nourrissons chaque année placés en nourrice. Donc ça veut dire 70 000 à 90 000 nourrisses pour ces derniers. Et sur ce chiffre global, 80% sont des nourrissons que les familles placent en nourrice et 20% sont des enfants abandonnés. Mais donc il faut imaginer qu'on a presque une centaine de, enfin chaque année, une centaine de milliers de femmes qui s'occupent des enfants des autres. Donc c'est un phénomène central qui explique beaucoup aussi comment ont tenu les sociétés industrielles. C'est-à-dire que ça a permis à la fois, là encore, de libérer le travail des femmes des villes et de rémunérer celui des femmes des champs. le tout pris dans une polyactivité paysanne dont vous avez parlé d'ailleurs
Xavier Mauduit
à l'émission précédente. Voilà c'est ça, femmes en sabot, les oublier de l'histoire et écouter sur franceculture.fr et l'appli Radio France. Dès lors c'est un marché qui se met en place, on l'entend bien avec des recrutements et dans tout marché il faut
Clyde Plumosil
savoir se vendre. 14 mai 1814, une femme âgée de 19 ans, brune, de la campagne, qui accouchera vers la fin de mai, demande à se placer pour nourrice. S'adresser, rue Gros-Lez, numéro
Jeanne Delecroix
34, au deuxième. 2 août 1814, une jeune femme de 26 ans, d'une bonne santé, native de Sens, en Bourgogne, désire être nourrice à domicile dans Paris. Elle a un enfant de 11 mois qu'elle offre de présenter pour modèle de ses élèves. Elle a en outre de bons répondants qui ne laisseront rien à désirer sur sa moralité. S'adresser à Monsieur Dupont, reculture Sainte-Catherine, numéro 9. 17 septembre 1814. Une femme de la campagne, âgée de 22 ans, grande et brune, et dont le lait est nouveau, demande à se placer pour nourrice, à la ville ou au dehors. Elle sait écrire, faire le linge, est au fait des détails d'un ménage et peut donner de bons renseignements. s'adresser à M. Ferrier, grande rue Mercières, numéro 66, au 3e, par le 3e escalier. 4 mai 1816. Une jeune femme âgée de 21 ans, qui doit accoucher de son premier enfant dans les premiers jours de juillet, née à la campagne et y demeurant, à cinq lieux de la ville, désirerait se placer nourrice chez les parents. Elle est munie de bons certificats du maire et du curé. Elle est au fait du service, s'écoudre et faire la cuisine. S'adresser à Monsieur Romand, épicier, Petite rue des
Luce Mouran
Feuillants, numéro 2. France Culture, le cours de
Xavier Mauduit
l'histoire. Xavier Mauduit. Des petites annonces parues dans la presse lyonnaise-parisienne. Nous étions dans les années 1814-1816 avec des lectures de Luce Mouran, Sidonie Lebeau, Jeanne Coppème, Ayouan Giziou, Clyde Plumosil. Ici de la petite annonce classique, ça veut dire qu'il y a un marché et grâce à cela vous avez une source intéressante pour voir les arguments avancés pour identifier
Clyde Plumosil
une bonne nourrice. Oui, les petites annonces, c'est vraiment un contrepoint documentaire intéressant par rapport aux sources du contrôle social des nourrices qu'on a, qui sont les archives hospitalières et policières qui encadrent le marché nourricier. Là, on a vraiment plutôt des sources de type économique. Donc, la presse des annonces, elle explose fin 18e, début 19e siècle et elle a toujours une rubrique de recherche d'emploi pour faire vite. On retrouve un peu tous les travailleurs et travailleuses domestiques qui cherchent à se faire embaucher chez des bourgeois. Ce qui est intéressant, c'est que parmi ces annonces, on a très régulièrement des annonces de nourrices qui ne passent pas par les bureaux de placement, qui ne passent pas par l'assistance publique, mais qui passent par cette espèce d'entremetteur de papier qu'est la presse d'annonce et qui nous donne à voir les qualités et compétences qui sont attendues sur le marché et la façon dont elles en jouent. Donc là, ce qui est intéressant, c'est qu'on voit qu'en fait, ce qui est attendu d'elles d'abord et avant tout, c'est un les frais. Ça, ça revient tout le temps, c'est la jeunesse, c'est un corps robuste. Alors, il est précisé souvent qu'elles sont brunes parce qu'on pense que les brunes ont un lait de meilleure qualité, elles auraient une constitution plus forte. En revanche, les blondes sont vues comme anémiées et les rousses sont très largement critiquées parce qu'elles auraient un lait féreux. Donc, il y a toutes ces imaginaires qui gravitent dans ces petites annonces. Ça nous donne à comprendre aussi, on parlait tout à l'heure de l'âge du sevrage. Théoriquement, ces femmes sont obligées d'avoir sevré leur enfant à 7 mois avant de pouvoir en prendre un autre. Dans les petites annonces, très majoritairement, on comprend qu'en fait leur enfant a 1, 2, 3 mois et donc qu'elle cherche à se faire recruter au plus vite parce qu'elles savent qu'elles ont ce lait comme un capital à faire valoir le plus rapidement auprès des des familles bourgeoises et que c'est ce que ces dernières attendent. Ces dernières, elles ne sont pas du tout en attente avec les prescriptions de la loi. Elles veulent un lait frais et un corps jaune le plus vite possible. Et ce qu'on voit enfin dans ces petites annonces qui est intéressant pour comprendre un peu comment fonctionne le marché nourricier, c'est que ces femmes, elles mettent en avant un certain nombre de compétences physiques. Alors, ce n'est pas propre aux nourrices parce que les travailleurs domestiques, dans ces petites annonces, de manière générale, mettent en valeur leur caractère aimable, leur robustesse. Mais bon, Les nourrices vont parler de la carnation de leur peau, du fait qu'elles ont des bonnes dents, du fait qu'elles ont les frais, bon ça c'est spécifique quand même. Mais elles utilisent ça pour après négocier leurs conditions de travail, c'est-à-dire que souvent on voit les nourrices prises dans une relation très asymétrique, encadrées, surveillées par l'assistance publique, contrôlées, voire fétichisées par leurs employeurs bourgeois. Et elles seraient donc à disposition, ce serait comme une sorte d'offre nourricière à disposition d'une demande qui décide et qui façonne. Là, on voit qu'elles agissent aussi sur ce marché nourricier. Et ce qui est intéressant, c'est la deuxième partie de ces petites annonces, où en fait, elles essayent de négocier leurs conditions de travail. Certaines essayent de venir avec leur enfant. D'autres essayent de négocier de pouvoir être nourrice sur lieu, ou au contraire d'être nourrice à la campagne. Donc ce n'est pas l'employeur qui décide, c'est elle qui propose, donc c'est un petit peu différent. Parfois, elles estiment leurs tarifs. Enfin, elles disent aussi quelque chose qui est intéressant, c'est-à-dire que on n'est pas que nourrice, on n'est pas nourrice toute sa vie, et souvent elles essayent de négocier, de faire d'autres activités domestiques pour le ménage. Et donc ça nous permet de comprendre que des carrières nourricières, elles s'inscrivent dans des trajectoires professionnelles plus larges de ces femmes, et que donc à certains moments, après avoir été nourrice, elles peuvent se proposer comme gardiennes d'enfants, si les enfants sont sevrés, mais aussi faire de la couture, être cuisinières, et donc en fait continuer économiquement de travailler
Xavier Mauduit
pour leurs employeurs. D'accord, parce qu'il y a donc ces cas où une nourrice a été recrutée au sens où elle allaite l'enfant, donc 18 mois à peu près et ça s'est bien passé donc on la garde parce que l'enfant c'est sans doute attaché à elle aussi, ça peut jouer et elle peut finir sa carrière comme bonne à la maison et là c'est quelque chose qui nous crée des parcours assez atypiques et pertinents parce que j'imagine bien que l'idée c'est on nourrit l'enfant et puis c'est terminé, on n'en a plus besoin et on prend une autre nourrice parce que peut-être que quand on va avoir un autre enfant, la première nourrice, elle, ne donne plus de lait parce qu'elle n'a
Clyde Plumosil
pas eu d'enfant. Oui, tout à fait. Donc du coup, il y a la volonté pour ces femmes de durer dans l'emploi d'une certaine manière et de se reconfigurer aussi dans ce dernier. En fait, c'est intéressant, tout à l'heure, on parlait de ces allers-retours de femmes qui faisaient plusieurs nourritures, c'est-à-dire elles avaient un premier enfant, elles partaient à la ville pour s'occuper d'un enfant d'une autre famille. Mais elle peut faire ses allers-retours et elle peut aussi, après avoir été nourrice, faire d'autres activités domestiques qui sont un peu dans son sillage, c'est-à-dire tout ce qui relève de la garde d'enfants, mais aussi de travaux domestiques comme les soins du ménage. Et c'est quelque chose d'important à avoir en tête pour comprendre aussi, là encore, et déjouer d'une certaine manière, cette image de passivité qui ne serait qu'à Bomba. Elles ont un enfant, leur corps est en capacité d'allaiter, donc elles sont nourrices, et puis après elles rentrent à la maison. Ce n'est pas du tout ça, en fait. On est sur des stratégies économiques au long cours. qui sont importantes à voir parce qu'elles nous disent quelque chose. C'est que souvent, ces femmes, elles migrent, elles bougent pour rester chez elles, paradoxalement. C'est-à-dire que la migration, ce n'est pas une rupture avec leur territoire d'origine, c'est la volonté vraiment de consolider ce qu'elles ont sur place, à savoir rapporter de l'argent au foyer, donc si possible, durer le plus possible dans l'emploi. Et puis, à partir de là, investir économiquement des choses qu'elles n'auraient pas pu faire autrement si elles n'avaient pas eu ces
Xavier Mauduit
différents travaux domestiques. Parfois, on devient nourrice par
Jeanne Delecroix
une rencontre fortuite. Elle est amoureuse, comme
Luce Mouran
tous les amoureux. Et vous allez où comme
Xavier Mauduit
ça? À Paris. Vous tournez le doigt à la gare de Guingois, à 14 kilomètres. Et Paris, c'est
Luce Mouran
à 460 kilomètres. Je ne
Clyde Plumosil
suis pas pressée. Tu t'appelles
Xavier Mauduit
comment,
Jeanne Delecroix
ma
Luce Mouran
jolie? Loulotte. Loulotte. Louise Charlotte, mais
Clyde Plumosil
nous l'appelons Loulotte. Et le
Xavier Mauduit
papa,
Clyde Plumosil
c'est vous? Mademoiselle.
Luce Mouran
Albert, ça suffit. C'est une pauvresse que nous avons adoptée la fille de mes anciens jardiniers
Clyde Plumosil
qui... Je t'entends. Enfin bon,
Luce Mouran
une histoire terrible. Et pourquoi ne viendriez-vous pas à la maison? Nous n'avons personne pour nous occuper de Loulotte pour ce soir, vu que nous n'avons
Denis Podalides
plus de nourrice. On va
Luce Mouran
pas le payer. Montez donc dans
Clyde Plumosil
la voiture, mademoiselle.
Luce Mouran
Bécassine. Bécassine? Oui. Et voici monsieur proéminent,
Clyde Plumosil
mon homme de confiance, mon... mon... mon femme. Allez,
Denis Podalides
en route, Cyprien. Le roi
Xavier Mauduit
de la manivelle. Le film « Bécassine » en 2018, un film de Bruno Podalides avec Karine Viard, c'est la marquise de grand air, Denis Podalides, c'est Monsieur Proéminent et Emeline Bayard. C'est Bécassine, Bécassine, c'est une figure de nourrice. Clyde Plumosil, quelles images ont ces nourrices dans la société? Parce qu'il y a cet aspect avec Bécassine qui est extrêmement sympathique, mais à côté de ça, j'imagine qu'il y a énormément de peur, de fantasmes aussi sur ce que font les nourrices aux enfants
Clyde Plumosil
quand on leur a confié? Effectivement, à partir du moment où souvent on ajoute le qualificatif de mercenaire pour qualifier l'activité qu'elles font, à savoir qu'elles seraient des mères mercenaires, ça dit un peu l'image négative qui est véhiculée par une partie de la société bourgeoise à leur égard. C'est-à-dire que déjà ce sont des femmes des campagnes, donc elles sont vues comme ignardes, voire arriérées. Ensuite, elles font un métier qui devrait être soustrait au marché, donc elles sont vues comme mercenaires, dirigées par la part du gain. Et en plus, on les qualifie de « mauvaise mère » dans le sens où, pour s'occuper des enfants des autres, elles sont supposément censées abandonner leurs propres enfants. Donc elles ont fait l'objet comme ça d'une légende noire assez importante, portée en lame de fond par cette question de la mortalité infantile. Mais dès qu'on s'intéresse justement aux trajectoires de ces femmes, à ce qui se joue pour ces dernières dans l'engagement, dans le métier de nourrice. On comprend bien, en fait, que cette légende noire, elle vient disqualifier pour proposer autre chose à la place, c'est-à-dire qu'on veut absolument que les mères allaitent leurs propres enfants. qu'elle sert aussi à dire la façon dont certaines élites réformatrices des villes voient les femmes des campagnes. Mais en revanche, elle ne nous dit pas grand-chose de ce que sont les nourrices. Et ça, c'est important à garder en tête. Et c'est pour ça que toute l'émission, on est revenu un peu sur ce qui fait la sociologie des nourrices, le travail des nourrices, les enjeux que supposent leurs métiers. Mais je pense que c'est vraiment important de se tenir à l'écart de ce fantasme, de le prendre au sérieux pour comprendre ce que ça dit des formes de disqualification des femmes des campagnes et de leur invisibilisation, mais aussi
Xavier Mauduit
de voir comment ça se passait concrètement. Oui, parce que pour une Bécassine qui est connue et qui est un personnage de fiction, de centaines, de milliers de femmes qui ont nourri les enfants sont complètement invisibilisées, même si auditeurs, auditrices du cours de l'histoire nous écrivent en nous racontant des histoires de leurs grands-parents avec l'attachement très fort à l'enfant. La grand-mère a été nourrie, s'est vu confier un enfant et l'attachement demeure et demeure très fort parce que c'est cela aussi cette histoire-là et on voit
Clyde Plumosil
bien, ça fait surgir énormément de choses. Je suis très contente que vous le portiez à mon attention. Il y a une mémoire des nourrices qui est très importante, une mémoire familiale souvent très importante. Dans des régions nourricières comme le Morvan, ce n'est pas tant. Il y a notamment Noëlle Renaud qui s'est employée à essayer, elle est elle-même arrière petite fille de nourrice. et elle a fait le tour de nombreuses communes dans le Morvan pour retrouver des papiers de famille qui témoignent du départ comme nourrice de leurs aïeuls. Et ce qui est important, c'est que du coup, on voit à quel point les campagnes ont servi de territoire de production du caire, en fait, d'une certaine manière, nourricier des enfants des villes. On voit comment ces femmes, elles ont laissé un souvenir un peu de prestige aussi pour les familles, c'est-à-dire qu'elles sont parties parfois dans des familles de la haute aristocratie, qu'elles ont pu en obtenir un gain important, ce qui leur a permis en retour d'investir dans la maison familiale. Dans le Morvan, on parle des maisons de lait, par exemple, pour toutes les maisons qui ont été rénovées ou agrandies du fait du départ en nourrice de ces femmes. Et puis enfin, c'est souvent un souvenir aussi qui peut être douloureux parce que c'est des femmes qui sont parties longtemps et dont on se souvient de l'absence et du coup que
Xavier Mauduit
ça a pu représenter pour les familles. Merci en tout cas à vous vivement d'être venue dans le cours de l'histoire pour nous en parler parce que nous sentons combien ici c'est une histoire liée à des attachements intenses et dans le même temps à une totale invisibilisation. Merci beaucoup Clyde Pumosil d'être venu dans le cours de l'histoire. Prochain épisode, travailleuses immigrées, une autre histoire de la main-d'oeuvre agricole.
Clyde Plumosil
Il y a en France plus de
Jeanne Coppème
1500 petits villages où
Clyde Plumosil
la majorité de la population est étrangère.
Xavier Mauduit
Et il y a même des communes,
Clyde Plumosil
dans certaines communes du GER, où on ne pouvait pas arriver à constituer un
Xavier Mauduit
conseil municipal faute du nombre d'habitants français. Avec cet archive, nous étions en 1953 pour évoquer les travailleuses immigrées dans les campagnes dans le cours de l'histoire sur France Culture. Une émission réalisée par Thomas Beau à La Technique, et dise le, émission préparée par Jeanne Delecroix, Raphaël Lalouma, Jeanne Coppel, Luce Mouran, Sidonie Lebeau et Maïwenn Giziou. Le cours de l'histoire est à écouter, à podcaster sur
Podcast: Le Cours de l’histoire (France Culture)
Episode: Mondes ruraux, une histoire de femmes : Nourrices, quand les filles des champs veillent sur les enfants des autres
Date: February 24, 2026
Host: Xavier Mauduit
Main Guest: Clyde Plumosil (historienne, CNRS)
This episode of Le Cours de l’histoire explores the largely invisible yet central historical role of rural women as “nourrices” (wet nurses) in France from the Early Modern period through the early 20th century. It traces the origins, socio-economic dynamics, and lived realities of these women, whose bodies and care underpinned family, social, and economic structures well beyond their own rural communities. Clyde Plumosil, historian and specialist on gender and labor, unpacks the evolution of wet nursing from elite custom to mass rural labor market, the complex interdependence between town and countryside, and the contested imagery and memory of these women.
Quote:
"Le mot en réalité couvre de grandes réalités. Qu'il s'agisse d'une nourrice allaitante ou d'une nourrice dite sèche, [...] Sous le second empire, le fils de Napoléon III, Bambin, disposait de deux nourrices. Et pour le docteur Barthès, [...] la nourrice est une bouteille de lait et rien de plus. Mais ça c'est l'avis d'un médecin soucieux d'éliminer la concurrence."
— Xavier Mauduit (00:09)
Quote:
"La mise en nourrice jusqu'au début du XVIIe siècle, c'est d'abord et avant tout une pratique de classe. Ce sont les familles de l'élite sociale, de l'aristocratie, de la bourgeoisie qui confient leur enfant à une nourrice, souvent une nourrice de campagne. Mais cette pratique, elle va se massifier…" — Clyde Plumosil (06:24)
Quote:
"Michel Perrault disait, je la cite, 'Le corps féminin fournit sa propre substance. Nourrissent donnant leurs seins, prostituées livrant leurs vagins, les femmes donnent beaucoup plus que leurs sueurs.'" — Clyde Plumosil, quoting Perrault (01:52)
Quote:
"Dans cette statistique, ça disait quelque chose de la vulnérabilité des parents abandonneurs et des nourrissons qui se retrouvaient confiés chez ces nourrices."
— Clyde Plumosil (28:12)
Quote:
"Il y a une mémoire des nourrices qui est très importante, une mémoire familiale souvent très importante. [...] Dans le Morvan, on parle des maisons de lait, par exemple, pour toutes les maisons qui ont été rénovées ou agrandies du fait du départ en nourrice de ces femmes." — Clyde Plumosil (56:24)
Roots of Nourrice Labor
"Les nourrices étaient des paysannes poussées par la pauvreté." — Luce Mouran (00:47)
Care Chain
"C'est une sorte de chaîne du nourrissage [...] on confie toujours à plus démuni que soi." — Clyde Plumosil (32:42)
Rural Imagery and Music
"Dors, dors, mon garçon dors, les moutons pèsent au près…" (Alsatian lullaby) — Ayouan Giziou et Jeanne Coppème (19:34)
Mortality and Blame
"Pour les enfants placés en nourrice, ça peut aller jusqu'à 40%. [...] l’hécatombe des nourrissons." — Clyde Plumosil (28:12)
Agency of Wet Nurses on the Labor Market
"Parfois elles estiment leurs tarifs. [...] elles essayent de négocier leurs conditions de travail." — Clyde Plumosil (46:39)
Enduring Ties
"Et la nounou restait la nounou jusqu'à sa mort. Même encore à l'heure actuelle, je connais des gens qui viennent sur la tombe des nounous." — Sidonie Lebeau (31:02)
| Timestamp | Segment | |-------------|-----------------------------------------------------| | 00:09-03:32 | Opening, range of meanings & types of nourrices | | 06:24-08:30 | Wet nursing as practice of class, massification | | 13:17-15:50 | "Surlieu" vs "à emporter", economic and social gaps | | 17:47-18:52 | Regions & rural-urban relationships | | 20:54-23:20 | The full scope of care work by the nourrice | | 25:44-27:53 | State regulation & Law Roussel | | 28:12-30:37 | Infant mortality, responsibility and data | | 32:42-35:07 | Chain of care, family/work organization | | 40:14-42:30 | Meneurs, physical transport of infants | | 44:36-46:39 | Labor market, newspaper ads, negotiation | | 53:52-56:24 | Stereotypes, social fantasy, and memory |
The episode highlights the immense yet often invisible contribution of rural women as nourrices, revealed in both archival traces and collective/familial memory. Their work not only fed generations of French children—both rich and poor—but also bound city and countryside, shaped family structures, and remains a touchstone in the history of women’s labor and care work. The discussion dismantles persistent stereotypes to foreground the complexity, resilience, and strategies of these women whose choices navigated economic necessity, bodily labor, and intergenerational attachments.
Episode in One Sentence:
This episode powerfully re-centers the rural women who, often at great personal cost, nourished and raised other people’s children, forming the backbone of both a vital care market and enduring socio-economic interdependence between city and countryside in French history.