Le Cours de l'histoire – « Mondes ruraux, une histoire de femmes : Paysannes et engagées, histoire de la culture du combat »
France Culture · 26 février 2026
Avec : Xavier Mauduit (animateur), Jean-Philippe Martin (historien), Ève Recotillet-Valenti (doctorante), Marie-Anne Chéreau, Marie-Josèphe Godet
Vue d’ensemble de l’épisode
Cet épisode explore la longue histoire de l’invisibilisation des femmes dans les mondes ruraux français, en s’intéressant à la manière dont leur travail, leurs statuts et leurs combats ont été marginalisés ou niés, tant dans la langue que dans le droit et l’espace public. Au travers d’archives, de témoignages et des analyses des invité.e.s, le podcast retrace les évolutions sémantiques autour des mots (paysanne, fermière, agricultrice), les réalités de la vie à la ferme, l’engagement collectif (notamment syndical et associatif) et la lente conquête d’un statut professionnel reconnu.
Points clés et temps forts
1. Invisibilisation par le langage et absence de reconnaissance (00:09–06:44)
- Le mot "agriculteur" apparaît tardivement (18e siècle), "agricultrice" est absent des dictionnaires jusqu’aux années 1970. (00:09)
- Les femmes à la ferme étaient "occupées au ménage" dans les actes civils, leur travail "du soir au matin" n’est pas reconnu comme une profession. (02:34)
- Même dans la sphère familiale, leur rôle n’apparaît pas comme une profession ; leur statut social et juridique est inexistant.
Citation marquante :
« Notre métier n’est pas reconnu de la société, ni même de nos familles, et même pas par la plupart d’entre nous. »
– Marie-Josèphe Godet, archive des années 1960 (01:20)
2. Statut, reconnaissance et quantification du travail féminin (06:44–11:01)
- Après-guerre, les femmes sont encore considérées comme "aides familiales", malgré la conscience aiguë de leur contribution.
- Les années 1960 voient l’émergence d’enquêtes sur le temps de travail des femmes à la ferme par les syndicats et associations, avec des quotas affligeants de temps libre pour elles. (05:00)
- On commence à parler d’ "agricultrices" officiellement à partir de 1961.
Citation marquante :
« Cinq minutes par jour, ça suffit largement »
– Sur la portion de temps personnel laissée aux femmes (05:01)
3. Naissance de l’engagement collectif : la JACF (Jeunesse Agricole Catholique Féminine) et le mouvement syndical (07:53–14:07)
- Dès les années 1930, la JACF offre un espace autonome de formation, de sociabilité et d’engagement. (07:53)
- À partir des années 1950 : prise de responsabilités par les femmes, formation à l’action collective ("voir, juger, agir").
- La double identité : la "fermière avisée", bonne épouse et mère, puis la "collaboratrice" de l’exploitation.
Citation marquante :
« Trop souvent, on a cantonné la jeune fille comme femme pote au feu. »
– Marie-Anne Chéreau (12:53)
4. Parcours d’engagement et premiers combats concrets (14:55–19:43)
- Les jeunes femmes oscillent entre refus de l’esclavage subi par leurs mères et volonté de rester en militant pour un changement du statut.
- Un engagement émerge tant dans la sphère catholique que dans des associations proches du PCF ou d’autres réseaux ruraux (Foyers ruraux, Maisons familiales rurales…).
Citation marquante :
« Parmi les paysannes, j’ai senti le sentiment de révolte le plus fort. Tout en les admirant, elles ne veulent pas faire pareil. »
– Ménie Grégoire (15:30)
5. Engagement vs militantisme ; organisations, classes et structures (19:43–24:18)
- Précision sur la préférence pour le terme "engagement" plutôt que "militantisme", afin d’englober les actions des femmes populaires, au croisement de la classe et du genre.
- Participations à d’autres structures : Union des femmes françaises (PCF), Foyers ruraux, activités de vulgarisation, etc. (20:00)
- Statutairement, les syndicats ouvrent progressivement des places aux femmes à tous les niveaux, mais la base reste moins impliquée en raison d’obstacles pratiques et culturels.
Citation marquante :
« Ce n’est qu’en 1977 que les paysannes obtiennent un congé maternité de deux semaines »
– Xavier Mauduit (32:15)
6. Syndicalisme, obstacles, et réforme statutaire (24:18–36:15)
- Dans les années 60-70, la participation des femmes dans les organes syndicaux se fait par quota (ex : CNJA, FNSEA), mais le terrain reste difficile.
- Archive de Marie-Josèphe Godet, vice-présidente du CNJA en 1967 : « Nous voulons un véritable métier, nous voulons des responsabilités dans notre travail. » (25:10)
- Les résistances, les réunions séparées pour contourner les réticences masculines, le décalage persistant entre dirigeantes et base (28:00).
Citation marquante :
« Dans la Creuse, on ne voit pas de femmes dans les organes de décision, mais elles sont très actives dans le CDGIA. »
– Ève Recotillet-Valenti (29:00)
7. Dimension matérielle du combat : sécurité sociale, retraite, droits sociaux (31:00–36:40)
- Invisibilisation concrète : absence de droits à la retraite, protection maladie, congés maternité très tardifs. (31:00)
- Acquis récents : égalité du congé maternité avec les salariées du privé seulement en 2008.
- Les femmes ne traduisent pas toujours leur conscience en revendications juridiques, pour des raisons culturelles et de socialisation.
Citation marquante :
« Le travail de l’homme est reconnu productif, vital… La femme, elle, assure un travail d’exécution, non payé ni reconnu. »
– Archive, Marie-Josèphe Godet (35:46)
8. L’influence de mai 68 ; espaces de contestation et féminisme rural (37:20–42:47)
- Dès les années 70, l’infusion des idées contestataires dans le monde rural : actions autonomes de femmes, engagement dans la grève du lait, etc.
- Liens entre mouvements féministes urbains et ruraux : le "féminisme des champs" existe, souvent différent dans son approche mais agissant pour la même cause.
Citation marquante :
« Le privé, comme à Paris, est politique… Ce slogan repris par les féministes urbaines est vécu par ces femmes du courant paysan-travailleur. »
– Xavier Mauduit (38:00)
9. Vers la reconnaissance : Statut, co-exploitation, et limites (42:55–48:08)
- Années 70–80 : lutte pour le "statut de co-responsabilité", acquis sous le nom de "co-exploitante" (1980) mais restreint (l’accord du mari reste requis, droits incomplets).
- Progression : 1985, possibilité de devenir "conjointe collaboratrice", reconnaissance des responsabilités individuelles. (46:15)
- Demande constante de parité avec les femmes des villes (crèches, droits sociaux…). (46:35)
10. Représentations, fierté et transmission (48:20–52:53)
- L’obtention du statut de "conjointe collaboratrice" en 1999 marque un progrès, mais il reste des obstacles liés à l’image dans la société, l’accueil dans le monde agricole, et la reconnaissance par l’environnement para-agricole.
- Resurgence identitaire : le terme « paysanne » est remobilisé dès les années 1970, dans une volonté de préserver et valoriser une identité rurale forte.
Citation marquante :
« Il y a aussi la question des représentations du milieu… ‘Il est où le patron ?’ »
– Xavier Mauduit (49:55)
- Citation finale :
« En fait, à partir de 1971, il y a une remobilisation du terme de paysanne dans les lettres, qui devient quasi majoritaire par rapport à agricultrice. Cette fierté, et notamment de ce monde qui disparaît sous leurs yeux… »
– Ève Recotillet-Valenti (52:18)
Chronologie des avancées statutaires clés
- 1961 : Le mot "agricultrice" entre dans le dictionnaire.
- Années 60-70 : Premiers quotas de femmes dans les organes syndicaux.
- 1977 : Congé maternité de deux semaines pour paysannes.
- 1980 : Création du statut de co-exploitante.
- 1985 : Possibilité de devenir "conjointe collaboratrice".
- 1999 : Statut amélioré de conjoint-collaboratrice.
- 2008 : Alignement du congé maternité sur celui des salariées (16 semaines).
Citations et moments notables (avec timestamps)
-
« Depuis 9 jours, je m'occupe des oignons... Notre métier n'est pas reconnu de la société, ni même de nos familles, et même pas par la plupart d'entre nous. »
— Archive, Marie-Josèphe Godet (01:00–01:23) -
« Trop souvent, on a cantonné la jeune fille comme femme pote au feu. »
— Marie-Anne Chéreau (12:53) -
« Cinq minutes par jour, ça suffit largement »
— Sur la part de temps libre laissée aux femmes dans les enquêtes de syndicats agricoles (05:01) -
« Nous voulons un véritable métier, nous voulons des responsabilités dans notre travail. »
— Marie-Josèphe Godet, vice-présidente CNJA, 1967 (25:10) -
« Ce n’est qu’en 1977 que les paysannes obtiennent un congé maternité de deux semaines. »
— Xavier Mauduit (32:15) -
« Le privé, comme à Paris, est politique... Ce slogan repris par les féministes urbaines est vécu par ces femmes du courant paysan-travailleur. »
— Xavier Mauduit (38:00) -
« Il y a aussi la question des représentations du milieu… ‘Il est où le patron ?’ »
— Xavier Mauduit (49:55)
Synthèse finale
L’épisode met en lumière la trajectoire complexe des femmes dans le monde rural français – invisibilisées, marginalisées, puis progressivement engagées et reconnues. Des luttes langagières à la conquête difficile des droits sociaux, il s’agit d’un parcours semé d’embûches, mais porté par une fierté profonde et une volonté constante de peser collectivement sur leur destinée et leur reconnaissance. La transformation du mot « paysanne » en drapeau identitaire, l’imbrication du combat féminin dans l’histoire sociale et syndicale paysanne, et la transmission fragile de cette mémoire rendent ce récit essentiel pour comprendre l’histoire contemporaine du rural en France.
